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Lacan personnage de roman...

dans Femmes de Ph. Sollers et dans Les Samourais de Julia Kristeva

D 10 septembre 2011     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Au secours, Lacan revient !...
Sans avoir l’oreille très fine, il n’y a pas de doute, Lacan revient, Lacan est à nouveau tendance. Pas une émission radio, TV, pas un magazine, une rubrique de journal - un tant soit peu psycho-philosophico-littéraire - qui ne titre sur Lacan, à l’occasion du trentenaire de sa mort, le 9 septembre 1981.

A ce kaléidoscope d’articles qu’aurions nous à ajouter ? Le tropisme... très orienté de ce site, nous autorise... à vous proposer un point de vue très sélectif, mais de première main, de deux grands témoins du phénomène Lacan : Philippe Sollers et Julia Kristeva... Ce qu’ils en ont dit hier, ce qu’ils en disent aujourd’hui et, last but not least, ce qu’ils en disent dans leurs romans, le dessus et le dessous des cartes. Jacques Lacan est devenu personnage de roman. Il est Fals dans Femmes de Sollers (1983). Il est Lauzun dans Les Samourais de Julia Kristeva (1990)

Deux romans sociologiques, à clé, des moeurs intello-sexo-erotico d’une petite avant-garde parisienne des années 60-70, écrits peu de temps après que le vent lacanien se soit tu. Mais il sifflait encore dans les esprits.

Chaleur enveloppante du cocon d’un vent du sud pour les uns, morsure cynique d’un vent du nord pour les autres.

C’était selon les tropismes générationnels, sociaux-culturels, sexués et génétiques... Irrévérencieux interrogatif, L’Express du 01/05/2001 titrait « ETAIT-IL UN CHARLACAN ? ».

Et Libération de 2011, à la manière des saillies du Maître, de titrer « TOUT FOU LACAN », pour rendre compte du départ orchestré de J-A Miller des éditions du Seuil qui, jusque là, y publiait Les Séminaires.

Lacan dans Femmes (1983)

Maurice Fals est Jacques Lacan,
Deborah (Deb) est Julia Kristeva,
S. écrivain est Philippe Sollers
Kate est Catherine Clément
...

En guise de prélude,

Cet extrait de « Lacan même » (entendre « Lacan m’aime », à la façon dont Lacan aimait jouer des mots), livret publié par Philippe Sollers et qui contient un intéressant entretien avec Sophie Barrau, le 15 juin 2001  :

« La femme n’existe pas »

Il y a trois ou quatre citations de Lacan que vous aimez mentionner dans un article que vous lui avez consacré dont « La femme n’existe pas ».

Oui, c’est quelque chose qui a produit beaucoup d’émotion dans le public. Un jour il a dit ça : « La femme n’existe pas. » C’est une formule majeure. C’est du même ordre que la formule « Que veut l’hystérique ? Un maître sur lequel elle règne ». Quand il a dit : « La femme n’existe pas », l’accent est mis sur « la ». C’est du même ordre qu’ « une femme n’est pas toute », ou que « rien n’est tout »...

Lacan figure-t-il dans votre roman Femmes paru en 1983 ?

Lacan est un personnage de Femmes. Si j’ai écrit ce livre, ce n’est pas sans rapport avec Lacan. Je fais son portrait dans ce livre, sous le nom de Fals...

Pourquoi avoir appelé le personnage de Lacan, Fals ?

Fals indique une dimension un peu diabolique, si vous voulez, « Falssss »... vous entendez « falsification », non ? Possibilité du faux. Possibilité du faux qui dit vrai.

Autre citation de Lacan que vous chérissez : « Il n’y a pas de rapport sexuel » ?

« Il n’y a pas de rapport sexuel », cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas des actes sexuels constants. C’est tout simplement qu’il n’y a pas de rapport mathématique. La formule que je préfère de Lacan finalement c’est : « On est hétérosexuel quand on aime les femmes, qu’on soit un homme ou une femme. »

La mort de Fals [1]

On sonne. Je vais doucement derrière la porte. Je regarde par la serrure. C’est Kate [2]. « Tu as décroché ton téléphone ? Il faut que je te parle. » Elle entre comme une descente de police. Elle regarde et respire vite autour d’elle. Pas de femme ? Non. Alors ?
- Fals vient de mourir.
- Ah ... bon.
- C’est tout ce que ça te fait ?

- A son âge... Au point où il en était... C’est plutôt un soulagement, non ?
- Je vous croyais plus intimes... »

Elle s’assoit sur le divan. Très décolletée. Jambes et bras nus. Un peu crispée. Oppressée. Excitée ? Oui. La mort les excite toujours... Les épanouit comme des fleurs. C’est leur sérum invisible. Leur vitamine de l’ombre... Fals meurt, Kate court chez moi pour me l’annoncer, voir comment je réagis, si j’ai un moment de trouble dans lequel elle pourrait se glisser...

« Finalement, il avait un cancer.
- Où ça ?
- Tumeur abdominale.
- Personne ne le savait ?
- Presque personne.
- Il a souffert ?

- Probablement beaucoup. Mais rien n’a filtré. » Une fois de plus, l’atmosphère de secret, de mise en scène... Mensonge partout, et en tout...

« Mon vieux, dit Kate avec un sourire, tu me fais un papier.
- Tu crois ?

- Mais oui. Tu parles de son influence aux Etats-Unis. De votre voyage ensemble, des histoires qui se sont passées là-bas... Il me faut le point de vue d’un Américain.

- Mais tu sais bien, justement, qu’il ne s’est rien passé, que le malentendu a été total...

- Dis ce que tu veux... Il me faut ça en fin d’après-midi. Je t’en prie. »

Fals et S. [3]

Fals m’a plutôt bien traité dans l’ensemble ... Comme s’il se doutait que je parlerais un jour... Ecrivain potentiel... Dangereux... Il a bien essayé de m’intimider une ou deux fois... Ça faisait partie du jeu... Il a bien tenté aussi de séduire Deborah [4]... Mais enfin... Je vais lui écrire rapidement son papier, à Kate, puisqu’elle y tient... En surface, bien sûr... Méphisto... Moderato... Glissando...

C’est Diane qui s’est mise, un beau jour, à avoir une irrésistible attirance pour Fals... Elle a fini par entrer en analyse avec lui... Elle a même été jusqu’à vouloir le traduire en grec... Encore la belle époque 68, si l’on peut dire... Diane, c’est un peu comme Ysia, un souvenir de baise admirable... Saveur, odeur, goût, toucher... Super abricot-pêche...
Un vrai coup de foudre au cours d’une soirée chez des amis... On s’est donné rendez-vous au Trocadéro le lendemain... C’était l’hiver, tout était blanc... On s’est lancé des boules de neige... On n’a pas arrêté de s’embrasser. Elle avait un petit appartement près de la Seine. C’est toujours la même histoire. Elle voulait que je reste... Et moi je devais rentrer A cause de Deb, que je n’ai jamais voulu pousser à bout ni perdre, c’est comme ça... Je veux tout garder... Je veux tout... L’enfance... La gloutonnerie, les grandes vacances permanentes... La fête... La vie endiablée... Je suis comme ça depuis toujours, je serai toujours comme ça, je perds ma vie, je le sais, je m’en moque... Qui perd sa vie la sauvera... Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Je n’en sais rien, je n’ai jamais rien su, je suis ma sensation, j’essaie seulement d’être là dans ma sensation... Diane était pire que moi... Sensualité, narcissisme... Une manière de coller à sa propre peau, et à tous les pores de cette peau qui est bien la chose la plus vibrante et la plus terrible... Délices, et chute libre tout de suite après... Je ne me rappelle plus si elle se droguait déjà... Peut-être... On prenait simplement beaucoup de haschish par terre, devant un feu de bois, chez elle... Vraiment beaucoup... Et baise à n’en plus finir... Ensuite, pour elle, quoi ? Morphine ? Héroïne ? « Chine blanche » ? « F » ? Juste après moi ? Pendant moi ? Ça expliquerait bien des choses Une sorte de frénésie... De battement fiévreux à côté... De pulsation ravinée Plutôt petite, blonde, les yeux noirs... Ronde, veloutée... Des genoux... Une bouche... Une façon de râler en faisant l’amour... Ahi ! Ayaï !... On trouve ce drôle cri rauque chez Eschyle, Sophocle... Dans les moments clés... De sacré, elle en était pleine, en tout cas, elle en débordait naturellement... Aucun homme ne tenait le coup, ils avaient peur... [...]

Je la revois, assise en tailleur sur le parquet (son appartement était vide, un lit, une lampe, des coussins, c’est tout), préparant les joints les plus chargés possible, attentive, sérieuse, chaleureuse, sachant exactement quoi faire, pourquoi et comment... J’étais là, je. lui plaisais, elle m’utilisait au maximum... J’arrivais, et tout son travail était de m’amener vite à une sorte de coma éveillé qui rejoigne le sien. Son air rentré, un peu blessé, enfantin — sa puissance. Le rire, la bouche du rire, le palais du rire... Je lui dois beaucoup... Hors-la-loi, ou servante d’une autre loi... Elle ignorait laquelle... Il fallait jouir... C’est même ce qu’il y avait d’un peu pénible, à la longue, ce mutisme, cette obligation sacrée au transport... C’était l’extase, soit, mais obligatoire... C’est l’autre versant de la folie, là, bienveillant, indéfiniment bienveillant, vaporeux, enchanteur, sans appel... L’érotomanie réussie... Identification instantanée, transfusion... Sa petite tête blonde sous ma main, son crâne (vraiment son crâne), ses cheveux mouillés de sueur, le creux de ses genoux, ses bras, son sommeil...

Elle non plus, pas plus que les autres, ne m’a jamais vraiment vu, au fond ... Ce qu’elles ne peuvent pas accepter : qu’on soit à la fois corps et parlant. Question cruciale. L’Eglise ne s’y est pas trompée. Elles ne peuvent pas faire autrement. Ou votre parole compte. Ou vous baisez. C’est l’un ou c’est l’autre. Mais pas les deux, jamais, ou alors, crise... Une femme ne peut pas considérer un homme qui la baise. Qui la baise réellement, entendons-nous, pas le coup du vague mélange tiède attendri. Tout ce qu’elle peut décider, c’est de monter les enjeux selon qu’elle estime la parole en question, celle qui persiste bizarrement à sortir de ce corps-là, de cet inexplicable corps masculin-là, qui est encore vivant et pensant après l’acte, comme c’est bizarre. Il s’agit d’en finir... Transformation de l’organe, à la fois capté et repoussé, en f ?tus ; négation de ce qui insiste, là, dans la voix... Voulez-vous, vous, mâle, être pris au sérieux, faire le poids, être admiré, avoir une influence réelle (car la société tout entière emboîte forcément le pas) : abstention, abstention... J’ai dit abstention, pas incapacité, bien sûr... Mais elles sentent d’instinct la chose...

Le jour est donc venu où Diane, en hommage à mes qualités de coureur de fond, à mon endurance, en somme, a voulu monter les prix... Elle m’a vendu à Fals. Il a marché, couru... Il est venu la voir chez elle... C’est drôle de penser qu’ils se sont peut-être fixés ensemble... C’est comme si elle avait demandé du renfort. Et pas n’importe lequel. Celui qui pouvait, selon elle, m’impressionner le plus. Pas étonnant que le truc ait fonctionné avec Fals : il était souvent sur mes traces, comme ça, reniflant, ébouriffé, captivé... L’ « odor di femmina ». c’était moi... Jamais plus femmes qu’avec moi, bien sûr, les femmes ; le reste du temps il faudrait qu’un vrai professionnel s’en mêle... Ça ne court plus les rues... La bête a disparu... On la cherche en vain une bougie à la main... Une question quasiment mystique, pas seulement physique... Or quand une femme se rend compte que vous pouvez indéfiniment être en pleine liberté sans angoisse ni culpabilité avec elle, elle demande de l’aide... Le Groupe... La sécurité du clan ; l’idéal commun, familial ou communisant... Ou alors l’homme que vous estimez, le coup tenté du père par-derrière...

Fals était ravi : pour une fois qu’un type tenait un peu la distance et mettait ces dames en émoi... D’habitude, ce qu’il avait chez lui, dans son cabinet, je sais bien quoi, et pour cause : l’ennui, l’impuissance, le dégoût sexuel à longueur de temps... Après tout, c’est Je la revois, assise en tailleur sur le parquet (son appartement était vide, un lit, une lampe, des coussins, c’est tout), préparant les joints les plus chargés possible, attentive, sérieuse, chaleureuse, sachant exactement quoi faire, pourquoi et comment... J’étais là, je. lui plaisais, elle m’utilisait au maximum... J’arrivais, et tout son travail était de m’amener vite à une sorte de coma éveillé qui rejoigne le sien. Son air rentré, un peu blessé, enfantin - sa puissance. Le rire, la bouche du rire, le palais du rire... Je lui dois beaucoup... Hors-la-loi, ou servante d’une autre loi... Elle ignorait laquelle... Il fallait jouir... C’est même ce qu’il y avait d’un peu pénible, à la longue, ce mutisme, cette obligation sacrée au transport... C’était l’extase, soit, mais obligatoire... C’est l’autre versant de la folie, là, bienveillant, indéfiniment bienveillant, vaporeux, enchanteur, sans appel... L’érotomanie réussie... Identification instantanée, transfusion... Sa petite tête blonde sous ma main, son crâne (vraiment son crâne), ses cheveux mouillés de sueur, le creux de ses genoux, ses bras, son sommeil... une évidence à souligner en passant, on va en analyse parce qu’on ne va pas bien. Parfait. Dans le cas de Diane (et de deux ou trois autres de moindre ampleur), ce qui intéressait Fals, c’était de repérer par quoi, précisément, elle était mise « en analyse »... Imaginons une femme, des femmes, allant mal, ou croyant aller mal, uniquement parce qu’un animal résiste au tourbillon le plus fort, s’en nourrit, s’y prête. Un écrivain, quoi... Spécial... Un artiste imprévu. Ça a fonctionné... Fals s’est mis à me regarder d’un autre ?il... Je voyais ça à des riens... Il était snobé, soufflé... A vrai dire, Diane aurait voulu, à partir de là, que la combinaison aille dans les deux sens : elle serait sortie de sa séance, elle serait venue me voir pour faire l’amour... Un programme ambitieux... J’ai refusé. J’ai peut-être eu tort. J’ai eu d’autres propositions de me faire analyser, bien entendu, c’est pratiquement courant aujourd’hui, et comme je suis un cas je comprends très bien la curiosité dont je suis l’objet dans cette région du commentaire (disons les choses crûment : ça m’oblige quand même à ne fréquenter désormais, à part Deb, mais Deb c’est autre chose, ni psychiatres, ni psychanalystes, ni universitaires).

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Lacan dans Les Samourais (1990) de Julia Kristeva


Le voyage en Chine manqué [5]

Maurice Lauzun est Jacques Lacan
- Olga est Julia Kristeva
- Hervé Sinteuil est Philippe Sollers

[...] Lauzun, en fin de compte, n’était pas du voyage [6]

L’affaire avait été baroque et personne ne souhaitait y revenir, mais Olga ne pouvait s’empêcher d’y repenser, recroquevillée dans son siège, au-dessus du Tibet, durant ces heures interminables vers Pékin. Comme tout le monde, elle assistait au séminaire de Lauzun, et, depuis peu, elle croyait commencer à comprendre. Vraiment. Mais, après cette histoire de voyage raté, elle n’était plus sûre de continuer. Franchement.

Pourtant, Lauzun oubliait de tirer sur son cigare tordu dès qu’il était question de la Chine, et ses yeux quittaient ses demi-lunettes pour le plafond : signe qu’il était intéressé.
- Vous faites du chinois, et Sinteuil aussi ? Un peu ? J’en ai fait pendant la guerre aux Langues O, mais, au contraire, très sérieusement. Bon... Que vous dire ? Les Anglais sont inanalysables, à cause de l’anglais, s’entend : un baragouin aussi fluide que le leur excelle dans le jeu de mots (cela donne les snobs britanniques, et c’est ce qu’il y a de mieux, pourquoi pas ?), ou bien dégénère dans les jokes (voyez les Yankees, vulgarité supérieure), mais il n’a aucun moyen de placer la vérité, l’Un reste au presbytère. La parole vraie leur glisse sur la langue, aux Anglais, comme sur les plumes d’un canard. Seul Joyce s’en tire, mais il fut catholique et saint homme, inimitable.

( Les Japonais ? Inanalysables aussi. Où est le refoulement chez ces gens ? La mort ? Ils s’en gargarisent. La mère ? Ils n’en sont pas sortis, et parfois ils la mangent. Des kamikazes dissociés, brillants d’ailleurs, pour autant que l’obtus puisse être brillant, mais comment voulez-vous que le discours atteigne ces êtres divisés, ces non-êtres, devrais-je dire, qui ne manquent de rien, car si tout est interdit rien ne l’est, et chacun sait que l’interdit fait le Japon comme le sepuku fait le samouraï...

« Les catholiques, c’est autre chose ; ils sont inanalysables parce que la théologie a tout subtilisé, si vous voulez : elle a tout analysé, et un vrai catholique n’a par conséquent rien à faire avec Freud.

(Seulement voilà : puisqu’il n’y a plus de catholiques, il nous reste bien du travail ici, à Paris. Naturellement, j’excepte les femmes, il faut bien le dire, car si je ne le dis pas, personne d’autre ne le dira. Pourquoi ? Parce qu’elles se foutent de la vérité. Qu’est-ce qu’elles veulent ? Pauvre Freud : mais plaire, bien entendu, miroir, miroir... Enfin, il faut faire comme s’il n’en était rien, car les imbéciles de mon école, s’ils m’entendaient, seraient capables de chasser les femmes de leurs divans, vous me suivez ?

« Quant aux Chinois, l’inconscient y est, forcément, mais il est autrement structuré, justement pas comme un langage, mais comme une écriture, et la différence est capitale. Mieux : rien à voir avec les Japonais, les Chinois. A cause du tao. Faut les entendre de près !...

Pour une fois, Lauzun était clair et jouait presque les militants : allions-nous apporter la peste aux Chinois, ou, au contraire, les Chinois allaient-ils éponger cette peste de Freud ?

- C’est évident, avait tranché Sinteuil, Lauzun sera tête de liste de la délégation.
- Ainsi donc, le docteur Maurice Lauzun souhaite être accompagné de sa collaboratrice, Mme Séverine Tissot ? Une collaboratrice, c’est bien cela, nous avons bien noté ?

Les camarades chinois étaient visiblement choqués, c’est-à-dire calmement indignés.

- C’est bien cela. (Hervé n’avait pas marqué le moindre fléchissement.) Le docteur Lauzun est un grand intellectuel qui travaille en permanence. Il ne peut par conséquent se séparer de sa collaboratrice, son bras droit en somme, indispensable même en voyage. Une grande amie de la Chine, d’ailleurs.

Message reçu : Séverine Tissot avait été adoptée. Et Lauzun jubilait d’ajouter ses « suggestions » au fameux Carnet : l’hôpital psychiatrique, bien entendu ; peut-être un camp de redressement pour intellectuels récalcitrants (provocation oblige) ; assister à des cérémonie taoïstes, cela va de soi ; et catholiques, si les autorités étaient d’accord. Hervé fut heureux de retrouver quelques restes de surréalisme sous l’air pince-sans-rire du grand gourou du Tout-Paris.

*
* *

Dernière réunion avant le départ au Cheval blanc [7], avec Olga et Séverine, bien sûr, champagne rosé comme d’habitude, conclusion vers vingt-deux heures, puis tout le monde se couche - comble de mondanité et de réalisme.

Surprise : Séverine est en retard. « Elle m’a appelé tout à l’heure, sera peut-être en retard, on commence » (Lauzun). Le caviar est dégusté, les cailles sauce périgourdine aussi, toujours pas de Séverine. « Je l’appelle » (Lauzun). « Répond pas » (Lauzun). Le dessert est fini, puis le café. « Si on allait voir chez elle » (Lauzun). « Je vous accompagne » (Hervé).

Séverine habite à trois pâtés de maisons, mais, en voiture, tout de même, ce sera plus confortable. On sonne. Répond pas. « Elle est déjà partie au Cheval blanc.On a dû se croiser » (Lauzun). « Je vous raccompagne » (Sinteuil). Personne au Cheval blanc. « On retourne chez elle » (Lauzun). Il s’aperçoit qu’il possède la clé de l’appartement, puisqu’il le lui a acheté. Essayons. Impossible : une autre clé est à l’intérieur. Échanges de regards gênés entre Hervé et Olga. Lauzun fait semblant de ne pas comprendre. « La serrure est bloquée, non, ce n’est pas la bonne clé. Séverine est sûrement au Cheval blanc. On refait un saut ? - Bien entendu » (Sinteuil). Personne au Cheval blanc. « On retourne chez elle » (Lauzun). « Elle a dû être agressée par un fou » (Lauzun). « Concierge, avez-vous vu Mme Tissot cet après-midi ? » (Lauzun). « A cinq heures, je lui ai monté son courrier » (le concierge). « L’agresseur est venu après » (Lauzun). « C’est possible, Lauzun a été récemment attaqué par un patient qui a voulu lui prendre son fric et ses chèques » (Sinteuil à voix basse, à Olga). Tout le monde tourne en rond dans la cour de l’immeuble.

- Si on prévenait la police ? suggère Hervé en haussant la voix pour que 1’« assassin » l’entende.

- Un homme en chemise, là, derrière le rideau, dit Olga, naïve.

- L’assassin ! espère Lauzun.

- On s’en va ! réalise immédiatement Sinteuil, expert en galanteries.

- Pas question, vous montez avec moi. (Lauzun.) La scène est insupportable. Séverine avec un des disciples les plus fidèles de Lauzun ! Il y avait grève, le fidèle n’avait pas pu prendre son train, ils se trouvaient ensemble au fond de l’appartement, ils n’avaient rien entendu, ?

- Mais enfin, je m’inquiétais pour vous, vous auriez pu être attaquée... (Lauzun.)

- Maurice, vous êtes insensé ! Comment osez-vous ? Est-ce que vous vous entendez ? Mais vous souhaitez que je sois attaquée ! Incroyable ! Vous ne vous maîtrisez plus, Maurice...

Retournement spectaculaire du vaudeville. Lauzun se fait gronder, humilier, piétiner. Sans réagir. Stupéfait. Débordé par tant de volonté de le rabaisser ? Fasciné par tant d’effronterie féminine ? Quel toupe t ! Apoplectique. Interdit. Cramoisi. Olga a envie d’embrasser le petit garçon battu, de le consoler. Hervé, lui, a honte pour le maître renversé.

- Excusez-nous, on doit partir.

- Faites, cher, faites.

Lauzun laisse tomber ses bras, comme d’habitude, en signe de lassitude devant l’imbécillité meurtrière des humains, et reste cloué dans son fauteuil en attendant qu’on continue de l’avilir.

- Il ne viendra pas en Chine. Séverine tient à empêcher qu’il se compromette encore davantage qu’il ne l’est, cette fois avec des gauchistes, commente Sinteuil.

- Tu as raison. Mais cela a l’air plus grave. Cet homme n’a jamais été aimé et il croit que c’est normal. Se laisser sadiser ainsi ! Je ne suis pas psy, moi, mais tu ne trouves pas cela incroyable ? Si passif, si abandonné...

- Il est sans doute résigné face à la paranoïa des femmes. Rien à faire.

- Ne l’excuse pas. Il y avait de la complicité dans cette résignation, une complicité aveugle, mais non sans plaisir.

- Quand même, une paranoïaque, même psychanalyste (ou peut-être raison de plus !), reste une paranoïaque imbattable.

- Bon, si tu préfères parler de ton sujet favori...

*
* *

« Nous allons atterrir dans quelques instants à Pékin. La température extérieure est de vingt degrés. Nous vous prions d’attacher vos ceintures et d’éteindre vos cigarettes. »

Ils étaient arrivés. Sans Lauzun, donc.

Lauzun est mort [8]


Joelle Cabarus est Julia Kristeva (en tant que psychanalyste).
Dubreuil est Sartre.

[...] Joëlle Cabarus : une femme qui soigne le mal d’être. Quelle prétention !

Septembre 1981

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Lacan a vécu à Paris, au 5 rue de Lille.
Son cabinet était au N°3.

Lauzun est mort. Entre un père et sa fille existe une solitude. Ce gouffre. Si vous ne le saviez pas, l’analyste et sa patiente ont été inventés pour vous le faire éprouver. Pour respecter cet abîme qui est peut-être le plus dur et le plus lucide des amours. On ne peut y renoncer sans supprimer en soi quelque chose d’impalpable, un ravissant déchirement qui vous fait vivre et que les gens appellent votre dignité. « Elle a beaucoup de dignité, Joëlle Cabarus.  »

Lauzun vient de mourir dans un hôpital, sous une fausse identité. Il n’avait plus le même cerveau. Aurait-il pour autant souhaité perdre son nom, fût-ce pour cacher sa déchéance ? J’en doute. Laissons les noms enterrer les corps. Un nom conserve sa prestance même sous la brutalité des voyeurs.

Pour moi : une peine permanente, mais comme déjà étiolée. Lauzun a dû mourir quand nous avons mis fin à l’analyse, ou peu de temps après. Toutefois, la mort réelle rehausse encore cette dignité que confère à une fille son renoncement à l’amour paternel cependant préservé. « Ah, la dignité de Joëlle ! »

Malgré la distance : je ne le voyais plus ; malgré le temps : cela fait vingt ans que j’ai fini mon analyse. Une sournoise douleur, vague et insupportable. Elle me rappelle ce rêve après un avortement : j’ai perdu ma bague, l’anneau, de diamants qu’Arnaud m’avait offert pour notre mariage ; je me tue à le chercher dans les draps, sous les meubles, dans la poubelle : rien ; mais non, ce n’est pas une bague, c’est un doigt que j’ai perdu ; pis : le bras tout entier me manque, quelqu’un m’a coupé le bras... Quelqu’un m’a fauché Lauzun. La mort.

Je me réveille : tout le monde est à sa place - ma bague, Arnaud, Jessy, Romain. Sauf Lauzun. Sacré vieux clown ! J’avais beau me moquer de ses pitreries — j’ai évité le ridicule (qu’il méprisait) de me constituer en disciple —, il me tient toujours. Un peu. Fort. Peut-être parce qu’il est mort lentement. Parce qu’il a mis en scène d’abord la mort de sa parole. Qu’il s’est ébloui avant de s’éteindre. Il m’oblige à penser que la mort est omniprésente, que la mort vit à notre place de vivants et qu’elle décide parfois de ne plus se dissimuler, mais de surplomber la vie que nous croyions séparée d’elle. Comme en ce moment où elle emporte tant de gens que, même moi, je suis contrainte de penser à ma mort. Pourtant, je sais qu’adolescente j’ai eu l’illumination bizarre d’être incapable de foi religieuse, n’ayant pas peur de mourir.

« Question de génération. Rien de plus normal que ces vieilles badernes quittent la scène  », disent Arnaud et Romain, pour une fois d’accord. Quand même ! Trop d’un seul coup, et ce n’est pas fini, d’autres vont suivre, la mort est dans l’air.

Je suis persuadée que, pour ces hommes qui meurent autour de moi, la mort fait partie de la démonstration acharnée selon laquelle la pensée n’est pas une action parmi d’autres, mais la vie même, la fin comprise. La mort advient alors comme un accomplissement de leur parole que, pourtant, elle liquide. Ils ne nous signifient pas que la mort serait facile à cause de l’éternité qui nous recueille (ce serait la foi du croyant, et il me semble que Lauzun ne l’avait pas, quoiqu’il ait pu le laisser imaginer), ni insignifiante à cause de l’absurde qui nous borne (tel est le courage zen, Lauzun et Benserade [9] ne s’y intéressaient que de loin). Cependant, pour avoir exploré le sens le sens des mots, des symptômes, des rêves, des textes, des infamies, des nuits avec fin ou sans fin —, ils livrent leur mort à l’interprétation. Provocatrice, absurde ou stupide, leur mort s’inclut dans le sens qu’ils ont bâti. Elle dramatise leur oeuvre mais aussi, paradoxalement, l’annule avec l’aisance du suicide stoïcien. « Voyez comme ma mort rend ce que j’ai dit superbe ; voyez aussi comme elle le réduit à peu de chose. Conclusion : ne considérez ma mort que pour mieux relire mes textes.  »

D’autres appellent la grâce, d’autres s’en vont en toute humilité. Au contraire, ces gens qui nous ont fait réfléchir depuis vingt ans parviennent à s’emparer du hasard de la biologie, du désir ou, pourquoi pas, des mouvements de la rue, pour se persuader et nous faire croire qu’ils avaient atteint l’instant où l’on a tout compris, où est supprimée l’envie de durer. On s’efface alors dans l’étourdissement d’un mystérieux et incommensurable bonheur. Ils veulent nous transmettre qu’ils n’ont rien fait avec ennui : pas même mourir. Il n’y a pas d’ennui quand on sait aussi donner du sens au vide. Dubreuil [10] est mort rationnellement : sa pensée avait prévu une place pour l’absurde ; mourir ne veut rien dire s’il y a de l’absurde. Lauzun, lui, a fait de sa mort un symptôme.

Les Samourais sur amazon

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Quelques témoignages

Philippe Sollers

Une vie

1901. Naît à Paris.

1932. Soutient sa thèse de psychiatrie.

1933. Rencontre Marie-Louise Blandin, soeur d’un camarade d’extenat et l’épouse (Trois enfants naîtront, Caroline (1937), Thibaut (1939) et Sibylle (1940).

1938. Lacan débute sa relation avec Sylvia Bataille, femme de l’écrivain Georges Bataille. (Ils auront une fille, Judith, née en 1941, qui portera le nom de Bataille)

1953. Epouse Sylvia.

1964. Fonde l’Ecole freudienne de Paris.

1966. " Ecrits " (Seuil).

1980. Dissout l’Ecole freudienne.

1981. Meurt à Paris.

[...] Voilà, nous sommes à Rome, en septembre 1963. La conférence de Lacan s’intitule "Fonction et champ de la parole et du langage". Sa navigation solitaire commence. Il sera l’hérétique majeur de l’église analytique, le diable, l’empêcheur d’interpréter en rond, le fauteur de scission, le dérangeur, le questionneur, l’emmerdeur. Exclu de la communauté, il osera se comparer à Spinoza. On lui reprochera tout : sa dégaine, son insolence, sa culture philosophique, son franc-parler, ses fameuses "séances courtes", son séminaire ouvert à tous, le désordre qu’il introduit dans l’université comme sur les divans, sa vie de grand bourgeois cynique, ses saillies incessantes contre la moutonnerie générale, bref son style. Quelqu’un qui dit "je", et de cette façon, quel blasphème ! Pour qui se prend-il ? Un nouveau Christ ? Pas loin, d’ailleurs les allusions abondent

J’ai failli l’emmener en Chine, j’ai tenté, avec un certain succès, de le transvaser de Gide en Joyce. Aurait-il aimé m’allonger ? C’est probable. Je me suis contenté d’un hommage dans son séminaire Encore : "Sollers est illisible, comme moi." J’ai trouvé que ce n’était pas vrai, mais que ça n’avait aucune importance. De temps en temps, des formules de lui traversent mon horizon, le "parlêtre", par exemple, ou bien "Dieu est inconscient", ou "La Femme n’existe pas", ou "Il n’y a pas de rapport sexuel". Je me souviens des dîners près de chez lui, au restaurant La Calèche : jamais une banalité dans la conversation, pas un seul cliché, l’éveil. Lacan, paraît-il, pouvait être odieux. Je l’ai toujours trouvé, quoique parfois exaspérant, extraordinairement sympathique. De qui peut-on se demander : "Qu’est-ce qu’il va pouvoir dire aujourd’hui ?" Le mot, l’esprit. Lacan ne se contentait de rien, n’était jamais satisfait, voulait sans cesse tout recommencer, et c’est la raison pour laquelle j’aime revoir sa signature sur mon exemplaire de l’édition originale des Ecrits : "On n’est pas si seuls, somme toute."

Philippe Sollers, le Monde du 13 avril 2001.

Sur la parole de Lacan

Ses détracteurs lui reprochent un petit peu ça, c’est-à-dire d’avoir fait du théâtre...

Mais certainement. C’était un théâtre des plus intéressants, le meilleur que j’aie vu de ma vie et de très loin. La respiration, le dérapage, la digression, la reprise, les soupirs, le fait de revenir sans cesse à ce qui l’intéressait : c’est le plus grand théâtre que j’aie vu, et ce n’est pas péjoratif dans mon discours. Il y avait un côté à la fois comique, pathétique, enragé, plaintif. Tout ça c’était vécu : son corps était intéressant... son élocution... Le « Télévision » filmé par Benoît Jacquot, plan fixe, discours écrit et récité, c’est la plus mauvaise façon, à mon avis, d’aborder Lacan. Il fallait le prendre dans ses hésitations, ses repentirs, ses silences, ses coups de gueule...

Et en tête-à-tête, ça se passait comment ?

Quand il sortait de son cabinet, après ses séances, vers 19 h 30, 20 heures, on allait en face de chez lui, dîner, comme ça, rapidement...

Au restaurant La Calèche ?

À La Calèche, c’est ça. On buvait du champagne rosé dont il m’arrosait très gentiment... Et là la conversation était libre, elle pouvait sauter d’un sujet à l’autre et c’était très agréable. Je crois que je le détendais.

On lui a reproché son apparence, sa manière d’être à l’autre, de bouger, de parler... Et vous ?

Au contraire ! Le fait de susciter une telle fascination, une telle séduction, c’était très bon signe. Chacun son style ! (rire) Il prenait une place affirmative considérable par le fait d’avoir ce corps-là, et d’avoir cette voix-là, et de se comporter comme ça, comme un tyran extrêmement désagréable par moments, ou alors absolument charmant, rigolo. Bref, il avait une présence, comme on dit, et les gens qui ont une présence, moi, ne me gênent pas. Au contraire.

Et vos conversations, c’était un dialogue ?

Oui, un bavardage réciproque. C’était une des personnes les plus amusantes que j’aie rencontrées.

Par exemple ?

Il fait partie des gens qui ne parlent pas directement. Il y avait un jeu d’échecs immédiat dans la conversation. C’était une conversation entre systèmes logiques, et ça c’est amusant. Lacan était tout sauf un progressiste ou un humaniste. C’est quelqu’un qui pensait que l’être humain a vraiment de très très mauvaises intentions. Il pensait donc des choses extrêmement raides à ce sujet. Un pessimisme transformé malgré tout en gai savoir. C’est étonnant : comment peut-on avoir à la fois un pessimisme aussi profond, aussi radical, et le prendre un peu à la rigolade quand même. Parce qu’il était rigolo.

Qu’est-ce qui vous intéressait chez Lacan ?

Sa profonde culture théologique. On pouvait parler de saint Augustin, ce qui n’est pas courant.

Sur les écrits de Lacan

Les ouvrages de Lacan vous intéressaient-ils en eux-mêmes ? son style, etc. ?

J’ai relu les Écrits. Cela a beaucoup vieilli, par pans entiers, à cause du fait que c’est sur écrit avec une sorte d’embarras par rapport à l’écriture.

Embarras ?

Oui, oui, un embarras réel, une préciosité.

Selon vous, il n’y avait pas une poésie, une esthétique de langage dans ses écrits ?...

C’était son ambition. Cette ambition a culminé dans l’embarras avec une certaine forme de charabia parfois.

Vous voulez dire que Lacan était laborieux ?

Il aurait voulu avoir cette espèce de don sublime pour avoir un rapport aisé au langage.

Il avait quand même très certainement un certain rapport pour parler de « langage-corps », etc.

Certes, c’était son sujet. C’est très beau des gens qui s’efforcent vers ce qu’ils sentent comme essentiel. Cela ne veut pas dire qu’ils l’atteindront, mais c’est très beau qu’ils fassent cet effort.

Mais vous êtes très condescendant quand vous parlez de Lacan comme ça...

Mais oui... Je sais de quoi je parle. Je crois vraiment qu’il vaut mieux être un grand écrivain que Lacan.

Pourquoi ?

Parce que je pense qu’il vaut toujours mieux être un grand artiste plutôt qu’un piéton de la pensée aussi magistral soit-il.

Sur la relation Lacan-Sollers

Vous n’étiez pas vraiment amis à proprement parler ?

Avec Lacan, j’ai eu une sorte de relation très épisodique et assez intense.

Vous dites « des relations très intenses »...

Des relations très intenses parce qu’on ne pouvait pas ne pas parler avec lui sans que cela ait immédiatement une portée, un sens particulier. Si vous preniez la parole avec Lacan, immédiatement ce que vous disiez était écouté d’une certaine façon. Et du coup, vous vous entendiez vous-même, vous écoutiez ce que vous disiez.

Donc, l’intensité se situait...

... dans le dire.

Qu’est-ce qu’il cherchait finalement Lacan... selon vous... qu’est-ce qu’il cherchait ?

(Il réfléchit) L’amour qu’il n’a pas obtenu.

Qu’il n’a pas obtenu... ?

Il n’a pas été aimé.

... Qu’il n’a pas obtenu quand ?

Jamais.

Vous voulez parler de sa vie, de son enfance ?

Oui. De tout. De sa constitution. Il n’a pas été aimé. Il y a de quoi devenir furieux. Et je pense que ça le tourmentait, beaucoup. Et, je crois qu’il aurait voulu une reconnaissance beaucoup plus large, la soumission de l’université, la réalisation d’un rêve mégalomaniaque, une volonté de puissance généralisée, être sacré. Je crois qu’il a eu ce rêve de toute-puissance. Pour avoir l’amour que selon vous il n’aurait jamais obtenu ?

J’ai toujours eu l’impression qu’il n’avait pas été guéri d’un bobo d’amour. D’un gros bobo. Ça n’allait pas, quoi.

Extrait de Propos de Philippe Sollers recueillis par Sophie Barrau, le 15 juin 2001
et publiés dans L’infini n° 78, Printemps 2002

L’intégralité de cet entretien figure dans l’article pileface Lacan même (voir la sélection de liens pileface en fin du présent article)

Julia Kristeva

Lacan est devenu l’ami du couple que vous formez avec Philippe Sollers. Comment se comportait-il avec la jeune intellectuelle que vous étiez.

« Ami » c’est trop dire et quant au « couple », la psychanalyse en fait une perpétuelle refondation. Chacun de nous entretenait avec Lacan des amitiés fondées sur une réelle séduction intellectuelle. La mienne a commencé à l’occasion d’une interview que je devais faire pour une revue de sémiologie : puisque sa théorie de l’inconscient « structuré comme un langage » semblait s’opposer à l’inconscient freudien compris comme un réservoir de pulsions, il fallait bien que la recherche sémiologique après Pierce et Saussure s’empare de ce renouveau ! Nous avons dîné ensemble à la Calèche, son restaurant habituel, et s’est immédiatement installée entre nous une très forte proximité fondée sur un respect réciproque. A la sortie du restaurant Lacan m’a demandé quel était le prénom de mon père. Je lui ai dit qu’il s’appelait Stoyan (variante bulgare de Stéphane), un « signifiant » dont mon père s’amusait à faire remonter l’étymologie à la racine latine « sto-stare » : « il tient ». Lacan s’est arrêté, contempla quelques longues minutes la lune, et finit par me dire : « Je vois que cela tient ». Je me souviendrai toujours de son regard, curieux, enveloppant et très respectueux. Finalement, je n’ai jamais fait l’interview, mais les échanges se sont poursuivis.

Pourtant, vous n’avez pas voulu qu’il soit votre analyste ?

Nous nous connaissions trop pour qu’il devienne mon analyste. Au retour de notre voyage en Chine auquel il a renoncé au dernier moment pour des raisons personnelles, je suis allée le voir quand même, lui demandant de me conseiller quelqu’un de son école. Et le nom qu’il m’a suggéré était justement celui de l’ami intime... de son amie intime de l’époque.

Pourquoi ?

Je me le suis demandé. Peut-être parce qu’il avait besoin de me faire entrer dans son clan, son cercle érotique, comme si l’adhésion à sa pensée passait par une sorte d’inceste. Peut-être considérait-il que cela n’avait aucune importance, au fond, qu’une analyse devait dépassionner tout ça pour atteindre le vrai... Qu’est-ce qu’un psychanalyste ? Quelqu’un qui est en contact avec son inconscient et entretient en permanence un certain rapport avec la culture. Mais un grand psychanalyste ? Il est libre avec son inconscient, et s’approprie si bien la culture ancienne et moderne que sa clinique et sa théorie sont capables de penser le présent... Toujours est-il que j’ai refusé de participer à cejeu que Lacan me proposait, et j’ai intégré une autre formation, la Société psychanalytique de Paris.

JULIA KRISTEVA

Extrait de « Lacan ou la portée historique de la psychanalyse »
Le Point Références
NOS DERNIERS MAITRES
Septembre-Octobre 2011

L’intégralité de l’entretien sur le site de Julia Kristeva

Rentrée lacanienne

En librairie

Vie de Lacan, de Jacques-Alain Miller (Navarin, 24 p., 5 euros) : 1er septembre. Extraits.

Lacan, envers et contre tout, d’Elisabeth Roudinesco (Seuil, 15 euros) : 1er septembre.

Le Séminaire : Livre XIX ...ou pire : septembre.

Lacan au miroir des sorcières, numéro spécial de la revue La Cause freudienne (Diffusion Volumen, 20 euros) : 13 octobre.

À la télévision

"Rendez-vous chez Lacan", de Gérard Miller, France 3 : le 5 septembre.

A la radio

Lacan, grandeur et dissidence

Événements

Journées Lacan au Palais des congrès, à Paris. (www.causefreudienne.org.) : 8-9 octobre.

Lacan sur pileface (sélection)


Femmes

Les Samourais
Lacan même
Le cigare de Freud
Ronds de ficelle
Lacan en Chine


[1p. 94 et suivantes, édition Folio

[2Catherine Clément.

[3p. 104 et suivantes, édition Folio

[4Julia Kristeva.

[5p. 201-206, édition Folio.

[6Le voyage en Chine du groupe Tel Quel en 1973, conduit par Philippe Sollers avec Roland Barthes, François Wahl, Marcelin Pleynet, Julia Kristeva. Cet épisode est aussi relaté dans Femmes. La collaboratrice de Lacan y est Armande. Même tonalité sur le fond centrée sur le personnage de la collaboratrice. En fait, la rivalité de préséance sur qui conduirait la délégation Tel Quel, qui revenait de droit à Sollers, faisait de l’ombre à Lacan. C’était le point de départ de l’embarras, auquel s’est ajouté l’épisode vaudevillesque qui nous est conté, et révélateur des failles humaines du « Maître ». Il n’y a pas de grand homme pour sa maîtresse. (note pileface

[7La Calèche, le restaurant où Lacan à ses habitudes, à proximité de son domicile, 5, rue de Lille. (note pileface)

[8p. 380-383, edition Folio

[9Émile Benveniste, linguiste, 1902-1976, (note pileface)

[10Jean-Paul Sartre (note pileface)

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1 Messages

  • V. K. | 1er juillet 2013 - 09:03 1

    TOUS LES SEMINAIRES DE LACAN sur le site : http://staferla.free.fr/ découvert grâce à Schre Ber.

    Un remarquable travail de compilation !

    Voici le début de la conférence du 15 Novembre 1977 :

    LE MOMENT DE CONCLURE

    J’avais là un bon prétexte de ne pas faire mon séminaire, que je n’ai pas la moindre envie de faire.
    Bien entendu, malgré tout, ça ne serait qu’un prétexte.
    Qu’est-ce que vous êtes gentils de vous déranger comme ça pour ce que j’ai à vous dire !
    Voilà, j’ai intitulé mon séminaire...
    vous entendez ?
    ...j’ai intitulé mon séminaire cette année «  Le moment de conclure  ».

    Ce que j’ai à vous dire je vais vous le dire, c’est que la psychanalyse est à prendre au sérieux bien que ça ne soit pas une science. C’est même pas une science du tout. Parce que l’ennuyeux...

    comme l’a montré surabondamment un nommé Karl POPPER

    ...c’est que ce n’est pas une science parce que c’est irréfutable.

    C’est une pratique.

    C’est une pratique qui durera ce qu’elle durera.

    C’est une pratique de bavardage.

    Aucun bavardage n’est sans risques.

    Déjà le mot « bavardage » implique quelque chose. Ce que ça implique est suffisamment dit par le mot « bavardage ». Ce qui veut dire qu’il n’y a pas que les phrases...

    c’est-à-dire ce qu’on appelle les propositions ...qui impliquent des conséquences, les mots aussi.

    « Bavardage » met la parole au rang de baver ou de postillonner. Elle la réduit à la sorte d’éclaboussement qui en résulte. Voilà.

    Ça n’empêche pas que l’analyse a des conséquences : elle dit quelque chose. Qu’est-ce que ça veut dire : « dire » ? « Dire » a quelque chose à faire avec le temps.

    L’absence de temps...

    c’est une chose qu’on rêve

    ...c’est ce qu’on appelle « l’éternité ».

    Et ce rêve consiste à imaginer qu’on se réveille.

    On passe son temps à rêver...

    on ne rêve pas seulement quand on dort

    ...l’inconscient, c’est très exactement l’hypothèse

    qu’on ne rêve pas seulement quand on dort.