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Le cadavre de Freud bouge encore

D 21 décembre 2010     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


1979... La « crise du marxisme » s’aggrave [1] ; la croyance en la science (malgré la critique, minoritaire, de certains chercheurs) prend de nouvelles formes ; la technique accentue sa main-mise sur le « vivant » et les corps ; la marchandisation spectaculaire s’étend. Mais des doutes — déjà ! — sur les « bienfaits » du « libéralisme » se font jour. On commence à s’inquiéter des « dégâts du progrès » [2]. Les « sujets » sont préoccupés. On commence à parler du « retour du religieux ». On va bientôt parler des « nouvelles maladies de l’âme ». Et la psychanalyse ?

Dans son numéro du 8 janvier, Le Nouvel Observateur s’interroge.

Rares, très rares sont les idéologies qui abordent en toute virginité ce dernier quart de siècle. Le marxisme essaie de digérer ses goulags ; la science voudrait oublier Hiroshima ; le libéralisme se sent de moins en moins à l’aise derrière ses prospérités fallacieuses... Seule, la vieille machine freudienne, presque octogénaire, aborde l’avenir avec un crédit intact.
Certes, la psychanalyse n’a plus cette odeur de soufre qui indisposait la bourgeoisie viennoise. Elle est devenue une institution, avec ses papes et ses dissidents, sa loi et ses sectes. Plus gravement, elle est devenue un produit de consommation quotidienne, avec son marché, ses monopoles, ses valeurs fluctuantes, ses parvenus et ses escrocs. Partout, la tribu freudienne fait donc recette : colloques, congrès, séminaires se multiplient. Et les éditeurs, flairant la bonne affaire, y vont tous de leur nouvelle collection. Freud l’avait prédit : l’inconscient mène le jeu.
Des dizaines de titres récemment parus témoignent de cette inflation. Il était difficile d’en rendre compte exhaustivement. Nous avons choisi, pour ouvrir l’année, de « pointer » quelques signes ou symptômes...

Philippe Sollers l’affirme alors : « Le cadavre de Freud bouge encore ».

Et aujourd’hui ? Il bouge toujours, le cadavre... au point qu’un philosophe « libertaire » a, cette année même, décidé de le déterrer pour mieux en conjurer le spectre. Quel saint homme ! Et quel battage médiatique !

Dans le numéro de décembre de la revue Transfuge [3], Sollers parle de son dernier roman Trésor d’amour qui doit paraître en janvier prochain. Il persiste et signe : «  Freud l’a dit, se débarrasser de la sexualité est un vieux rêve humain. C’est trop compliqué, il y a trop d’histoires, c’est mal vécu... » et annonce : «  Freud est un des invités de mon roman. Je fais allusion à l’extraordinaire bonheur que connaît Freud en Italie. Dans ses lettres, il est dans un état extatique. ». L’héroïne du roman, elle, s’appelle Minna, comme... la belle-soeur de Freud («  Minna, dont on ne sait pas très bien si, restant célibataire, elle n’a pas été plus intime dans la vie du génie qu’on ne l’aura dit », écrivait Sollers, en 2005, dans Freud s’échappe [4]). Freud ressuscité ?

Relisons, en attendant, ce que Sollers écrivait en janvier 1979 [5].

*

Sigmund Freud Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Dévaluation accentuée du marx, hausse persistante du freud... Le marx s’était pourtant bien maintenu dans les dix dernières années, on connaît l’histoire de sa dépression... Le freud, lui, malgré quelques reculs saisonniers, n’a pas cessé de progresser, résistant à toutes les attaques, et cette ascension renouvelée porte en réalité un nouveau nom longtemps : méconnu, calomnié : Lacan. Tout récemment encore, le très sérieux « Times Literary Supplement » titrait : « Lacan existe-t-il ? » Suivait la critique prétendument drôle et crispée d’un certain Struton avertissant les Anglo-Saxons que dans les replis hermétiques du style lacanien se cachait ni plus ni moins que... Dieu. Dieu ré-existerait-il ? Paris le chuchotait, Rome le redoutait, Londres l’a dit, New York commence à le répéter pour s’en plaindre : Dieu est redevenu compétitif, non pas le Dieu classique, bien entendu, que les religions nous débitent en impératifs, sucreries ou gadgets, mais l’insidieux, le sournois, le diabolique Dieu Inconscient, celui qui risque à chaque instant de démontrer que nous ne sommes que des illusions même pas à la place où nous croyons être : bref, l’insaisissable Dieu apparemment sexuel qui dit à l’improviste la vérité nocturne de nos petits papiers mal collés. Corrigeons donc la formule fameuse de Jarry dans le sens du dernier conclave : la scène se déroule désormais en Pologne, c’est-à-dire partout.

Étrange histoire que celle de la psychanalyse... Étrange destin chaotique qui va de négations et dénégations en récupérations... Il serait temps que quelqu’un l’écrive en détail... D’autant plus que la phase d’inflation, maintenant, est ouverte, mauvais signe annonçant peut-être un effondrement... La fébrilité de l’édition reste extrême : avec le féminisme, le freudisme est certainement le produit le plus solide sur le marché de la dernière période. Collections, livres, revues, congrès, et surtout l’air du temps dans le discours du temps, mots opaques devenus communs, phrases toutes faites, citations passant en proverbes... Bref, toute une littérature faisant mousse autour d’une pensée pour l’émousser...

Le marx était vulnérable parce que, finalement (à part quelques carrières universitaires), peu rentable en Occident (on est loin des rétablissements vertigineux à la Teng Hsiao-ping). Le freud, en revanche, non seulement se montre capable d’annexer l’Université mais il touche directement, radicalement la circulation de la monnaie elle-même ; il en apporte la signification intime, la fibre de rêve, le filigrane charnel. Quelqu’un me racontait, à New York, que devant les analystes traditionnels de l’Internationale analytique (lesquels voient en Lacan, justement, un hérétique des... plus dangereux) l’argument comme quoi Lacan gagnait malgré tout encore plus d’argent qu’eux avait jeté un trouble indéfinissable. Lacan l’a d’ailleurs dit de lui-même avec humour : des self-made men comme lui, ça ne se fait plus.

La « découverte » des marxistes


Freud dans son bureau, Vienne, 1937. Photo Marie Bonaparte Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Il y a donc une demande intense, et il n’est pas sûr que l’offre actuelle soit en mesure de la satisfaire : la demande implique que l’affaire dite du sexe est plus mal engagée que jamais, que le malaise s’approfondit et que les réponses scientifiques, politiques, religieuses, philosophiques sont mises par rapport à « ça » en échec. Comme quoi la découverte de Freud marquerait en effet un changement d’ère. Du même coup, si cette hypothèse est exacte, l’histoire du siècle se laisserait à présent déchiffrer « autour » de la psychanalyse, mais aussi l’ensemble des phénomènes culturels...

Et c’est bien, en effet, ce qui paraît s’annoncer. La psychanalyse jouit d’abord du prestige considérable de ne pas avoir été compromise, à la différence de presque toutes les autres doctrines ou institutions, dans les deux énormes régressions des cinquante dernières années : le fascisme, le stalinisme. Condamnée comme dégénérée par tous les totalitarismes, elle est simultanément dénoncée comme « juive » par les nazis, et comme « hitlérienne » par l’Internationale stalinienne. Exemple pris dans « la Nouvelle Critique » , la revue officielle du P.C.F. à la belle époque : « Idéaliste quant à la méthode, la psychanalyse rejoint la famille des idéologies fondées sur l’irrationnel, jusques et y compris l’idéologie nazie. Hitler ne faisait pas autre chose en cultivant les mythes· de" la race et du sang, forme nazie de l’irrationnel des instincts. » [6] (1951). Livres brûlés en Allemagne (juif), hostilité de la communauté scientifique (qu’est-ce que c’est que ce charlatan ?), rejet automatique de l’Église (juif + diable), opposition viscérale des marxistes (produit de la décadence bourgeoise), méfiance obscurantiste de la communauté juive (pour qui se prend-il ?) : peut-on citer une seule aventure intellectuelle qui ait ainsi fait l’unanimité contre elle ?

Freud l’a dit froidement :

« L’inexorable destin de la psychanalyse est de pousser les humains à se contredire et de les exaspérer. »

Il ira mourir, sans illusions, à Londres, qui lui fait un accueil triomphal, mais c’est pour mieux l’enterrer, on le sait, et c’est alors que commence le long sommeil anglo-saxon, autrement dit la « normalisation » de l’analyse. Gestion familiale, affaire de famille. On maintient tant bien que mal la tradition, on aménage, on invente ce qui paraît permis, on s’intègre le plus possible, sans bruit, au mode de vie. La peste, que Freud croyait apporter aux États-Unis, s’est transformée en vitamine du système.


Freud regardant une statuette javanaise, 1937. Photo Marie Bonaparte Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Mais le grand aggiornamento commence aujourd’hui : les fascistes n’ont plus (et pas pour longtemps) que l’Argentine ou le Chili, les jésuites s’intéressent à l’inconscient, la communauté juive est finalement assez fière d’avoir donné au monde un génie de plus et, ô merveille, le marxisme « découvre » la psychanalyse. Aux dernières nouvelles, on parle d’un curieux colloque à Tbilissi... Il reste maintenant aux Anglo-Saxons à faire peu à peu la découverte pénible que Freud n’est pas enseveli chez eux mais qu’un Français, depuis, a dit la même horrible chose d’une autre façon, et peut-être tout autre chose. Ça va prendre quelque temps mais c’est calculable. La dernière résistance restant l’éternel positivisme et ses dérivés, syntaxiquement inébranlables, eux, dans toutes les tempêtes : restons dans la cale. En réalité, la psychanalyse a dû et doit encore se battre constamment sur tous les fronts. Aux religions, elle oppose sa théorie des névroses. A la science, sa revendication du sujet inconscient. A la philosophie, sa pratique concrète du symptôme et son ambition de connaissance scientifique. Au rationalisme en général, son « décentrement » prouvant à la pelle, à chaque instant, que je pense où je ne suis pas et que je ne pense pas où je suis. A la vision politique du monde et à son ordre (donc aussi bien au marxisme), le rappel des exigences sexuelles insolubles, de l’espèce. Aux idéologies libertaires, la différence sexuelle, le « roc de fa castration », la certitude qu’il n’y a pas de « bonne société » ni d’épanouissement sans entraves du désir. Au féminisme, le « nom du père » (et non pas comme on feint de le croire la toute-puissance du phallus ou l’envie du pénis), Aux perversions, l’Éthique d’une vérité possible, etc. Elle peut donc être à chaque instant considérée tantôt comme réactionnaire, tantôt comme subversive.

Les frottements les plus vifs

Mais, de plus en plus, toute théorie autre que de science exacte se produit par rapport à la psychanalyse, la réfutant aisément jusqu’au moment où l’on s’aperçoit qu’elle est toujours là, impassible, têtue comme la méconnaissance dont elle est l’objet. La psychanalyse avance même à travers la surdité des analystes, à travers leur médiocrité ou leurs préjugés (et Dieu sait !). Qu’on la critique, et elle se renforce. L’« Anti ?dipe », de Deleuze et Guattari, a paradoxalement signé la prédominance du lacanisme. Il a suffi que Derrida « réfute » Lacan pour voir sa propre étoile pâlir. Sartre a beaucoup vieilli depuis que l’horizon indépassable de notre temps est devenu Freud, en douce. Merleau-Ponty disparaît en ayant des doutes. Camus ne se doutait de rien, mais la morale est sauve. Les surréalistes, en dépit de leur contresens jungien, étaient plus près de cerner l’événement en cours. Breton a des mots émouvants au sujet de Freud, mais le malentendu est complet, il s’appelle, avec des majuscules, « Merveilleux », « Femme », « Amour ». Le surréalisme croyait que le rêve était en lui-même intéressant. Ce qui paraissait absurde, à juste titre, à Freud, qui passait son temps à en déchiffrer l’ennui. Le structuralisme ? Miné dès le début de l’intérieur. Jakobson, Benveniste ont été habilement détournés par Lacan en leur temps, ainsi que toute la linguistique, Saussure en tête. Le coup du « signifiant »... « L’inconscient est structuré comme un langage. » On en parle encore. Chomsky aurait-il pu être un contrepoids efficace ? On l’a cru deux ou trois ans. Et puis non, décidément, Lacan lâche la linguistique, il métaphorise les mathématiques, on en est aux n ?uds...


7 décembre 1938, la BBC est venue chez Freud à Londres
pour enregistrer un court message (2’).
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


Pour l’écouter, cliquez sur la flèche verte

Ce qui est intéressant, dans cette vaste cure de trente ans, c’est la stratégie qu’elle implique. Il s’agit de convoquer les réponses pour leur poser, sur leur terrain même, des questions qui les retransforment en questions. D’appeler sans cesse le Savoir à montrer : a) combien il est passionnant ; b) à quel point il est à côté de la plaque ; c) comment il y a, en lui, peu à peu audible, un trou, une fuite plus ou moins laborieusement colmatés. Ça se fait au coup par coup, comme la séance analytique. En faisant rebondir la langue gui, chaque fois, en sait plus long que ce qui se dit. Dites tout, que je vous laisse entendre que vous ne pouvez pas tout dire. Dites ce que vous savez, que je vous démontre que vous ne savez pas jusqu’où le savoir. En principe, c’est là le travail du philosophe. Et, en effet, c’est entre la philosophie et la psychanalyse que persistent les frottements les plus vifs. La psychanalyse parle du réel comme d’un déchet, d’un reste inéliminable (et, à la limite, non pensable). Et, là encore, le marché est implacable : c’est Lacan, non la philosophie, qui fait le plein du public ; c’est lui que l’on voudrait payer pour l’entendre. Il reste au philosophe à déprécier la notion même de marché (mais sans convaincre) ou à jouer carrément son jeu (mais sa philosophie, dès lors, s’évapore dans le journalisme ou la politique). Il peut aussi se transformer en artiste, ce qui ne s’impose pas non plus. Or si la philosophie est en crise, la société, de proche en proche, l’est aussi, définitivement... Comment vivre sans « conception du monde » ? Sans un point de suture, quelque part ? Pendant ce temps, la Science, elle, suit son chemin dans les molécules et les étoiles, et c’est avec elle, non contre elle, que la psychanalyse assure le sien.

Signature d’un meurtre

Avec le temps, les différents systèmes de freinage finissent d’ailleurs par se disloquer : d’abord Jung contre Freud, puis tout le monde contre Freud, puis Freud contre Freud (par exemple, le « premier » Freud contre le « deuxième »), et maintenant encore (mais de moins en moins) Freud contre Lacan. Voyez, disent les gros comme les petits malins en sortant de chez Lacan, comme je redécouvre Freud mieux que lui... Et, de nouveau, livres, collections, revues... C’est une question de Nom. Et de nomination du nom dans le sillage de cette invraisemblable histoire de père, plaie ouverte, signature d’un meurtre qui n’en finit pas de se répéter. Mais qui nous parle de cette nervure fondamentale, depuis le fond des temps ? Ce vieux et fantastique écrit qu’on appelle la Bible [7]. Qui nous en parle tous les jours comme dans un vomissement ? L’hystérie. Et l’hystérie, au fond, est aussi fraîche, nouvelle et terrible qu’aux premiers temps mythiques de l’espèce parlante, elle va rester ce qu’elle est, la trace indélébile d’un ratage dans la constitution des corps, un spasme, un appel sans réponse dans le drame qui veut que nous soyons en trop dans notre langage. « J’ai réussi, laisse tomber Freud avec une audace inouïe, là où le paranoïaque échoue. » Une autre technique de langage sait cela autrement, depuis toujours. Une technique sans cesse surveillée par la religion, la philosophie, la politique ; une autre technique que celle de la volonté nécessaire de la science : celle de l’art, avec laquelle la psychanalyse n’a pas fini d’entretenir des rapports passionnés, subtils. Mais cela est une autre histoire.

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 8 janvier 1979.

Passage manuscrit de la fin de Malaise dans la civilisation, 1930.

La question du sort de l’espèce humaine me semble se poser ainsi : le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d’agression et d’auto-destruction ? A ce point de vue, l’époque actuelle mérite peut-être une attention toute particulière. Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature qu’avec leur aide il leur est devenu facile de s’exterminer mutuellement jusqu’au dernier. Ils le savent bien, et c’est ce qui explique une bonne part de leur agitation présente, de leur malheur et de leur angoisse. Et maintenant, il y a lieu d’attendre que l’autre des deux « puissances célestes », l’Eros éternel, tente un effort afin de s’affirmer dans la lutte qu’il mène contre son adversaire non moins immortel.

Traduit de l’allemand par Ch. et J. Odier, P.U.F., 1971.

Voir aussi :
Le pessimisme de Freud
Freud s’échappe
Lacan même

crédit photos : conflict & culture.

*

[2Les dégâts du progrès : c’est le titre d’un petit livre édité par la CFDT (Points Politique n°85). L’organisation syndicale interroge :
« L’envers du progrès technique.
Nucléaire, chimie, informatique, forêt, télécommunications... Un travail morcelé, de moins en moins intéressant. Une division sociale qui s’accroît.
Du bureau à l’usine, à travers vingt situations, des travailleurs s’interrogent sur les transformations qui bouleversent notre manière de travailler, de vivre et de penser.
Tout cela pour qui ? Pour quoi ? Pour aller où ? »

[5Sauf erreur, ce texte n’a pas été republié.

[6Cité par Armando Verdiglione, dans « la Dissidence freudienne » (Grasset). Ce livre contient notamment une mise en perspective remarquable de l’histoire de la répression de la psychanalyse en Italie (à la fois par Pie XII, Mussolini et Gramsci).

[7C’est Daniel Sibony qui se saisit aujourd’hui le plus profondément de cette dimension. Cf. « la Haine du désir » (Bourgois) et « l’Autre Incastrable » (Seuil).

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