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La révolution Lacan et Jacques-Alain Miller

D 20 novembre 2011     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Dans le JDD du 25 septembre, Sollers écrit :

La surprise : trente ans après sa mort, Lacan, en deux publications dues au travail acharné de Jacques-Alain Miller, entre dans les best-sellers et enflamme la presse. Vous vous procurez vite Vie de Lacan, du même Jacques-Alain Miller, gendre de Lacan et maître d’oeuvre de ses écrits et de ses séminaires, témoin le plus fiable et le plus inspiré du diable de la psychanalyse, toujours aussi dérangeant. Miller, jusque-là discret, entre par la grande porte de la littérature. Vérifiez.

Les deux publications de Lacan sont Je parle aux murs et le volume XIX du Séminaire Ou pire... Quant à la Vie de Lacan, J.-A. Miller la commence ainsi :

*


Vie de Lacan

Paris, le 2 août 2011

I.

Imprimé le 2 septembre 2011
à Paris 6e en 2000 exemplaires
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

La conversation de ces deux jeunes femmes roulait sur la diffamation dont Lacan faisait encore l’objet trente ans après sa mort. La première me reprochait mon silence sur « un dégoûtant ramassis de saloperies », la seconde « une complaisance qui aura permis aux modernes Erinyes de se sentir autorisées à dire n’importe quoi sur celui qu’elles poursuivent d’une hainamoration implacable et éternelle ». Si les deux amazones me communiquèrent sans peine leur fièvre d’arracher la tunique de Nessus consumant Hercule, comment leur désir devenu mien aurait-il été sans perplexité ? Lacan, je l’avais connu, fréquenté, pratiqué seize ans durant, et il n’avait tenu qu’à moi de porter témoignage. Pourquoi m’être tu ? n’avoir rien lu de cette littérature ?

Étudiant son enseignement, rédigeant ses séminaires, prenant le sillage de sa pensée, j’avais négligé sa personne. Préférer sa pensée, oublier sa personne, c’était ce qu’il souhaitait qu’on fasse, au moins le disait-il, et je l’avais pris au mot. Sans doute avais-je toujours eu soin, par méthode, de référer ses énoncés à son énonciation, de ménager toujours la place du Lacan dixit, mais ce n’était nullement faire cas de sa personne. Au contraire, ne dire mot de sa personne était la condition pour m’approprier sa pensée, approprier ma pensée à la sienne, je veux dire universaliser sa pensée, opération où le tien et le mien se confondent et s’annulent.

Je m’étais intéressé à élaborer ce qui, de la pensée de Lacan — mot qui le faisait rire — pouvait être transmis à tous, sans perte, ou avec le moins de perte qu’il était possible, et que chacun pouvait ainsi faire sien. Cette voie était celle de ce qu’il appelait, d’un usage qui lui était propre, le mathème. Or, cette voie implique par elle-même une certaine disparition du sujet et un effacement de la personne. Faire néant de la personnalité singulière de Lacan allait donc de soi. Je la signalais dans mes cours, mais c’était pour la soustraire, la laisser tomber, la sacrifier, si je puis dire, à la splendeur du signifiant. Ce faisant, je me sentais être partie prenante de ce temps futur que, de son vivant, il appelait de ses v ?ux, celui où sa personne ne ferait plus écran à ce qu’il enseignait. En somme, la voie du mathème m’avait conduit à garder le silence quand j’aurais eu à faire quelque chose que mes deux jeunes amies appelaient le défendre.

Mais le défendre, je l’avais fait de son vivant, et jusqu’au bout, quand il était aux abois, puis à la dernière extrémité. À quoi bon le faire, lui mort ? Mort, il se défendait très bien tout seul — par ses écrits, son séminaire, que je rédigeais. N’était-ce pas assez pour faire voir l’homme qu’il était ?

Sollers me tannait pour que j’obtienne de Lacan qu’il se laissât filmer à son séminaire. C’eût été un document pour l’histoire, et sans doute un véhicule pour propager la vraie foi. Là était pour lui le vrai Lacan. Je souriais, bien décidé à ne pas le demander à Lacan, sachant fort bien que je serais rebuté. Sur la scène du séminaire, Lacan donnait certes quelque chose au théâtre, mais, à ses yeux, c’était afin que ça passe, ce qu’il avait à dire, dans l’instant de le dire. Sa semblance, cette nymphe, n’était pas à perpétuer. C’était une concession faite à la « débilité mentale » de ce parlêtre qu’il fallait bien captiver par quelque « obscénité imaginaire » pour qu’il retienne quelque chose du propos. Il disait qu’on ne l’entendrait enfin, au sens de le comprendre, que lorsqu’il aurait disparu.

Il abordait chacune des séances du séminaire comme une performance à réaliser, mais, en ce temps-là, les performances, on ne les enregistrait pas. Déjà, mobiliser une sténotypiste pour noter un cours, en ce temps-là c’était bizarre, cela ne se faisait pas en Sorbonne. Cependant, même quand on vit apparaître les premiers petits magnétophones, qui bientôt se multiplièrent autour du pupitre de Lacan, la sténo resta là, comme une butte-témoin des siècles passés.

Xénophon déjà, dit-on, avait fait usage de cet art pour noter les paroles de Socrate.

Jacques-Alain Miller

La suite de Vie de Lacan.

Pour en savoir plus sur la genèse du texte, lire Vie de Lacan : parcours d’un signifiant. On y apprend que « le lundi 15 [août], BHL [...] téléphone [à JAM] : il l’encourage à faire de Vie de Lacan un livre, « 500 000 signes » ; il est disposé à le publier chez Grasset, si Jam ne veut ou ne peut le donner au Seuil de Bétourné... »
D’après mon libraire, le livre devrait sortir en février 2012.
A suivre...

*


JAM à la librairie Mollat de Bordeaux

Le 10 septembre 2011, Jacques-Alain Miller s’est rendu à la librairie Mollat à Bordeaux, pour présenter le séminaire XIX de Lacan Ou pire, Je parle aux murs, qui viennent de sortir en librairie, et la première livraison de son Vie de Lacan.

Durant 1h 40, il a débattu avec une assistance nombreuse et joyeuse.

crédit : La Cause freudienne

*


La révolution Lacan

Fin septembre 2011, Laure Adler consacrait une série d’émissions à Jacques Lacan, série intitulée Encore, du nom d’un des volumes du Séminaire.

« Hors-champs » a souhaité revenir sur le parcours, l’itinéraire, l’emprunte qu’a laissée Jacques Lacan, aussi bien dans le domaine de la clinique, de la psychanalyse que de la théorie. On le sait, Lacan n’écrivait pas mais parlait. Nous avons décidé de faire parler des intellectuels qui ont connu, travaillé, été en analyse avec Lacan pour les faire parler de Lacan en écoutant des archives de Lacan.
Esquisse d’une cartographie subjective et contrastée de celui qui demeure un grand maître intellectuel qui provoque encore fascination, sidération, irritation.

Ont participé à cette série d’émissions : Jean-Baptiste Pontalis, psychanalyste, François Roustang, hypnothérapeute et Jean-Claude Milner, linguiste et philosophe.

L’émission du 27 septembre avait pour invités Jacques-Alain Miller et Benoît Jacquot, cinéaste et réalisateur, en 1974, de la célèbre « Télévision » (43’19").

La série d’émissions.

*


JAM par lui-même

A voix nue, 17 au 21 octobre 2011

Par Martin Quenehen. Avec la collaboration de Claire Poinsignon. Réalisation, Lionel Quantin. A la technique, Benjamin Thuau.

Jacques-Alain Miller {JPEG}

Normalien, agrégé de philosophie, Jacques-Alain Miller est psychanalyste. La faute à Jacques Lacan, pour qui il a éprouvé, jeune homme, un « coup de foudre théorique ». Après avoir été l’élève de Barthes, de Derrida et d’Althusser, Miller a en effet choisi Lacan et Lacan l’a choisi, en faisant de lui celui qui établit, depuis 1973, ses fameux Séminaires.
Surnommé « Divan le terrible » par Le Monde des livres, « JAM » a failli être Lénine et bien été militant maoïste, mais il a toujours préféré Maximilien l’Incorruptible aux dirigeants communistes. Par-dessus tout, depuis leur première rencontre, il y a 47 ans, Miller est resté fidèle à Jacques Lacan. Il veille ainsi sur la dernière école du « Docteur », l’Ecole de la Cause freudienne, et a fondé, il y a vingt ans, l’Association mondiale de psychanalyse, qui constitue aujourd’hui la deuxième internationale de psychanalyse après l’IPA, naguère créée par Freud.
La vie de JAM est donc une aventure intellectuelle et politique, pleine de combats et de philippiques, mais aussi une histoire d’amour, puisque Jacques-Alain Miller est, notamment, le gendre de Lacan, dont il a épousé la fille Judith, en 1966.
Cette semaine, Jacques-Alain Miller revient sur son parcours en cinq épisodes (de 28’ chacun), dont les noms empruntent à des rues de la capitale, où il vit, écrit et travaille depuis l’enfance.

1) Rue Saint-Antoine et Saint-Jacques
Où Jacques-Alain Miller revient sur son enfance dans le quartier du Marais, la figure de son père, son amour dévorant pour la littérature française et sa rencontre avec le "n°1 des philosophes de l’époque", Jean-Paul Sartre.

2) Rue d’Ulm
Où Jacques-Alain Miller se souvient avec humour de ses « maîtres » de l’Ecole normale supérieure (Barthes, Foucault, Derrida, Althusser), de ses camarades aux noms illustres (Macherey, Balibar, Regnault, Linhart, Milner), des filles de la Sorbonne et de sa rencontre avec la pensée de Lacan.

3) Rue Robespierre
Où Jacques-Alain Miller explique pourquoi un portrait de l’Incorruptible ornait le mur de sa chambre d’enfant, comment il est entré à l’UEC et dans quelles circonstances il a rejoint les maoïstes, en 68, à Besançon.

4) Rue de Lille
Où Jacques-Alain Miller raconte sa rencontre avec le couple que formaient Jacques Lacan et Sylvia Bataille, les vacances à Guitrancourt et sa rencontre avec Judith, qui deviendra sa femme.

5) Rue Huysmans
Où Jacques-Alain Miller revient sur son installation en tant qu’analyste, à la mort de Lacan, sur la naissance de l’Ecole de la Cause freudienne et la création de l’Association mondiale de psychanalyse, au cours d’un périple en Amérique latine, placé sous le signe de St Paul et Cassius Clay.

crédit : A voix nue

*


Un peu d’histoire : L’Infini et JAM

Dans le JDD de septembre 2011 que je citais en commençant, Sollers, juste avant de parler de Jacques-Alain Miller, signale quelques livres de la dernière rentrée littéraire :

Le plus émouvant et délectable : Ô Solitude [1], de Catherine Millot, plongée dans le vertige de l’amour transformé en sérénité extatique.

De Millot à Miller... Je me suis rappelé que la même Catherine Millot, psychanalyste, publia naguère dans L’Infini n° 29 (printemps 1990), un article intitulé Du symptôme de l’Ecole de la Cause Freudienne. Dans cet article, Catherine Millot pointait ce qu’elle estimait être un certain nombre de dysfonctionnements de l’Ecole. Mais — et c’est ce qui nous intéresse ici — elle évoquait, pour finir, la lenteur de la publication des Séminaires de Lacan par Jacques-Alain Miller, lenteur qui, à l’évidence, préoccupait aussi Philippe Sollers (nous sommes, je le rappelle, en 1990).


Du symptôme de l’Ecole de la Cause Freudienne

Extraits

[...] De l’E.C.F., je pourrais faire mon deuil. Mais il y a plus grave : c’est le sort réservé à l’oeuvre de Lacan.
Il s’agit, ici aussi, des dernières volontés de Lacan, non supposées celles-ci, mais déposées devant notaire, et cela sur la foi de l’engagement dont J.A. Miller avait témoigné en publiant quatre séminaires entre 1973 et 1978. Or, depuis la mort de Lacan il y a huit ans, un seul séminaire, celui sur l’Ethique, est paru. A ce rythme, il faudrait 160 ans pour que paraisse l’ensemble des séminaires. Je ne crois pas que J.A. Miller s’attende à faire preuve d’une telle longévité. Etre le curateur des oeuvres crée des devoirs, lourds sans doute, mais leur charge eût pu être partagée. Les bonnes volontés ne manquaient pas.
Au moment où se terminait son premier mandat au Conseil, J.A. Miller avait pris l’engagement public au cours d’une réunion à l’E.C.F., de consacrer désormais son temps et ses efforts à la publication des séminaires, alléguant, pour justifier le délai, les charges institutionnelles de la mise sur pied de la nouvelle Ecole. Primum vivere.
Très bien. Depuis, J.A. Miller s’est fait réélire au Conseil, et l’on attend en vain les séminaires promis.
Pire encore, il commence à se dire à l’Ecole qu’après tout l’enseignement de Lacan n’a jamais été destiné à la publication, qu’il y est même impropre. Son destin, en somme, serait de rester ésotérique, de circuler sous le manteau. Pour l’exotérique, on comptera sur les séminaires de J.A. Miller dont G. Miller annonçait la prochaine publication dans la préface à un petit recueil intitulé Lacan ! Un jour, va-t-on jusqu’à suggérer sans rire, comme il en fut de l’enseignement de Socrate, que nous ne connaissons qu’à travers l’oeuvre de Platon et grâce à sa piété discipulaire, Lacan ne sera connu qu’à travers la savante élaboration que J.A. Miller aura su faire de son enseignement. A Dieu ne plaise ! Et plût au ciel que nous soit épargnée une telle piété ! La foi (croyance), réclamée des membres de l’E.C.F., ne serait-elle pas ici l’envers du manque de foi (défaut fait à la promesse) qui s’avère dans cette incurie ?
Lacan, lui, a laissé la sténotypie de 25 années d’enseignement. La preuve du caractère irremplaçable de cet enseignement a été faite par J.A. Miller lui-même avec la publication de six volumes, dont, je le rappelle, cinq ont été édités du vivant de Lacan (le séminaire sur Les psychoses était sous presse quand Lacan est mort). Faudra-t-il faire aussi le deuil de voir publier de notre vivant la totalité de cette oeuvre ? Elle est attendue non seulement par les psychanalystes, qui peuvent toujours avoir recours au fameux manteau, mais par tant d’autres qui, eux, n’ont pas cet accès. Et est-ce décent ? En outre, pourra-t-elle être reçue dans quelques décennies comme elle le serait aujourd’hui ? Le délai fait courir à la transmission de la psychanalyse le risque d’une perte irrémédiable. Les membres de l’E.C.F. sont-ils prêts à faire aussi ce sacrifice ? Et à quels dieux obscurs ? L’Ecole est-elle vouée à faire cortège à l’enterrement de l’oeuvre de Lacan ? Funèbre destin.

9.1.90, Catherine Millot, L’Infini 29, été 1990.

L’article était illustré de cette photographie de Lacan.

Jacques Lacan [2]. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Dans le numéro 30 de L’Infini (été 1990), c’est Gérard Miller, le frère de Jacques-Alain Miller, lui aussi psychanalyste, qui répondait longuement à Catherine Millot dans une lettre adressée à... Philippe Sollers,... sans, toutefois, évoquer la publication des fameux Séminaires. D’où ce bref commentaire de Sollers :

Cher Gérard Miller, merci de votre lettre, mais vous ne répondez pas à l’une des questions essentielles soulevées par Catherine Millot et qui m’intéresse tout particulièrement : pourquoi les Séminaires de Lacan ne sont-ils pas publiés ? Bien à vous, Ph. S.

*


Quelques mois plus tard, deux nouveaux Séminaires de Lacan étaient publiés. Sollers ouvrait à nouveau les colonnes de L’Infini (n° 34, été 1991) à Catherine Millot. Tout en soulignant la « bouffée d’air » de ces nouvelles publications tant attendues, l’article de Catherine Millot relevait cette fois des problèmes de « transcription » particulièrement cocasses.

Lacan au jugé

Dix ans après la mort de Lacan, deux de ses séminaires, dont le texte a été établi par J.-A. Miller, viennent de paraître aux éditions du Seuil, Le transfert et L’envers de la psychanalyse. Rappelons que, depuis 1981, un seul séminaire avait été publié, L’éthique de la psychanalyse, tandis que cinq d’entre eux l’avaient été de 1973 à 1981. Il en reste aujourd’hui dix-huit à paraître. Ce rythme de publication, qui avait singulièrement fléchi depuis la disparition de Lacan, préoccupait la communauté des psychanalystes. Je m’en alarmais, ici même, il y a un an [3].
Nous eussions pu nous réjouir aujourd’hui de cette double parution. Le transfert est un des séminaires les plus importants de Lacan, et parmi les plus beaux. Il nous introduit à la dialectique du désir et de l’amour par une analyse magistrale du Banquet de Platon, accentuant le vif et le tranchant qu texte de la manière la plus rafraîchissante, et se clôt sur un commentaire de la trilogie de Claudel qui nous porte au coeur du lien du désir à la fonction paternelle, question que Lacan reprend précisément dans L’envers de la psychanalyse, prononcé en des temps marqués par la « contestation », après mai 1968.
A notre époque où les désirs ne sont guère exaltés par l’étouffoir moralisant qui prend le relais d’idéaux politiques défunts, ces séminaires sont, il faut le dire, une bouffée d’air.
Hélas, la lecture du texte publié par le Seuil est, pour le lecteur averti, consternante. Non seulement font défaut, comme le soulignait récemment E. Roudinesco, index, bibliographie et notes (les citations en grec, parfois fort longues, ne sont pas même traduites), mais les erreurs, les contresens et les aberrations pullulent, rendant obscurs d’innombrables passages, faute que le texte ait été établi avec le soin nécessaire. On dispose, en effet, pour cet établissement, d’un texte dactylographié par la sténotypiste qui assistait au séminaire, texte habituellement non corrigé par Lacan, et qui ne peut être tenu, comme le soulignait J.-A. Miller en 1973 [4], pour l’original, tant les « malentendus » y « fourmillent », qui résultent, en particulier, des équivoques phonématiques. Quiconque a eu entre les mains les photocopies des séminaires inédits de Lacan, qui circulent sous le manteau, le sait, et s’efforce de deviner à la lecture ce qui a bien pu être prononcé, lorsqu’il tombe sur des absurdités flagrantes. Ainsi, il arrive qu’on lise une phrase où il est question de« six gosses précoces » qui viennent là comme des cheveux sur la soupe, alors que l’on devait entendre « psychoses précoces », ce qui rend la phrase enfin claire.

Or, c’est de telles bourdes que le séminaire Le transfert, aujourd’hui publié, est rempli. Ce qui signifie que la sténographie que nous devons à la sténotypiste n’a pas été corrigée ni redressée à partir d’une confrontation, indispensable pourtant, avec les notes des auditeurs de l’époque. On peut mesurer l’ampleur des dégâts en comparant le texte du Seuil avec celui établi avec soin par l’association Stécriture en 1986, lequel lui avait valu un procès de la part du détenteur du droit moral et des éditions du Seuil. Que le « transcripteur » autorisé ne l’a-t-il utilisé, au lieu de restituer fidèlement... la sténotypie ! Cela lui eût évité, et à nous aussi, des impairs désastreux dont je vais donner quelques exemples.
Ainsi, de prétendus néologismes se voient attribués à Lacan : la « hâtérologie » [5], qu’il fallait entendre « la hâte en logique », allusion de Lacan à un article publié dans ses Ecrits ; un bizarre « immérable jour » [6], alors qu’il s’agit de « héméra, le jour » ; un adverbe inédit « esquissement » [7] pour « exquisément ». Ou encore des cuirs cocasses : on lit ainsi que « presque toutes les sectes primitives évoquent et reproduisent la perspective d’un coït a tergo et s’y accrochent [8]. » S’agit-il des carpocratiens ou des sectes psychanalytiques ? Que non ! Mais des « scènes primitives » qui, aussitôt, nous arrachent à cet univers surréaliste. Ailleurs, il s’agit du névrosé obsessionnel, peu apte à assumer, paraît-il, « ce qui le laisse le mettre à son port (...) avec Dieu [9] ». Votre perplexité prend fin lorsque vous rétablissez « ce qui le laisse seul maître à son bord ». Lacan aimait les énigmes, mais pas à ce point. Je passe sur les « saints d’ex voto faits au tour » [10], où il s’agit, bien sûr, des seins, et sur un « sucré Socrate [11] » plutôt comique. Mais il est des erreurs et des omissions qui font tomber dans l’obscurité tout un développement de Lacan, ou qui conduisent à des contresens lourds en conséquences théoriques. Ainsi d’un passage où Lacan traite du fantasme sado-masochiste chez le névrosé obsessionnel. On lit dans le texte du Seuil « ... le témoin sujet à ce point pivot du stade anal, est ce qu’il est — je viens de le dire, il est la mère [12] ». Or il n’est pas question de mère dans ce fantasme, mais de merde, ce qui n’est quand même pas la même chose. Une phrase est d’ailleurs omise juste après, et qui pourtant éclaire la structure du fantasme en question : « Il est de la merde qui ne demande qu’à s’éliminer. » Tout le passage perd son sens avec cette erreur et cette omission. Ailleurs encore, il est question de l’« entre deux morts » dont Lacan situait, dans L’éthique de la psychanalyse, le destin tragique. On lit : « ... si j’ai montré que ce jeu a passé, non pas comme on dit en une espèce de ritournelle, par-delà le bien et le mal (...) mais par- delà le bien à proprement parler [13] », ce qui, même situé dans le contexte, est incompréhensible, alors qu’il faudrait lire « si j’ai montré que ce lieu se franchit à passer non pas (...) par-delà le bien et le mal (...) mais par-delà le beau », ce qui devient cohérent avec la conception du tragique développée par Lacan.
Lacan a la réputation d’être obscur. Et, certes, son enseignement n’est pas d’un accès facile. Mais il ne disait pas n’importe quoi, contrairement à ce que pourrait laisser penser à un lecteur non prévenu le texte du séminaire aujourd’hui publié, et qui nous restitue une parole défigurée. Cette publication est d’autant plus pernicieuse qu’on a tendance à accorder foi à l’imprimé (vieux prestige du livre), tandis que l’on savait fautives les versions dactylographiées qui circulaient jusqu’ici. La négligence jointe au mépris, dont le « transcripteur » autorisé a fait preuve dans l’établissement de ce séminaire, est de nature à scandaliser ceux pour qui la parole de Lacan a compté, et à détourner de cet enseignement le lecteur sérieux qui l’aborderait pour la première fois.
Ce laisser-aller serait-il un signe du temps, le nôtre, pour lequel tout se vaut parce que rien ne vaut, et qui fera dire, peut-être, que tout ceci n’est que bagatelle ? Que l’on prenne toutefois garde à ceci : lorsque le champ de la parole et du langage n’est plus respecté, c’est le désir qui s’en va aux ch... Le « cynique » [14] qui vient se glisser à la place du « signifiant » serait-il la métaphore de l’avenir peu réjouissant qui nous guette ?

Catherine Millot, L’Infini 34, été 1991.

De 1990 à 2005, date de publication de Lacan même aux éditions Navarin (post-face de J.-A. Miller) et à la Soirée Lacan de Miller & Sollers (lisez-le intégralement, Navarin, 2011), combien de pas gagnés !

***


Liens

Divers textes de Sollers sur Lacan dans notre dossier Lacan même.
Le blog de Jacques-Alain Miller
Les ponctuations de Jacques-Alain Miller
Histoires de ... Psychanalyse - Audio Lecture - France Culture (2005)
Le cours de Jacques-Alain Miller (2008-2009).

Jacques Lacan Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

***

[1Gallimard, coll. L’infini, 2011.

[2Séminaire, Mai 1971 (A.G.).

[3Cf. L’Infini n° 29.

[4Note de J.-A. Miller in Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse de Lacan, Seuil, Paris, 1973.

[5J. Lacan, Le transfert, Seuil, Paris, 1991, p. 422.

[6Ibid., p. 450.

[7Ibid., p. 412.

[8Ibid., p. 443.

[9Ibid., p. 301.

[10Ibid., p. 172.

[11Ibid., p. 102.

[12Ibid., p. 243.

[13Ibid., p. 322.

[14Ibid., p. 434.

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