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De Kooning, Women (2)

D 5 janvier 2011     A par Viktor Kirtov - JPW - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Partie 1 : L’énigme des Women par JPW

Pourquoi Sollers, dont la ligne de vie est horizontale, latitudinale, a-t-il pu avoir cette compréhension totale de De Kooning ? parce que l’Espagne dans les Pays-Bas et l’eau partout...

Partie 2 : De Kooning vite par V.K.


L’énigme des Women

Voici un hollandais à New-York convaincu que les femmes sont des paysages et se souvenant corporellement que l’Espagne, comme la mer du Nord, s’est répandu dans les terres basses qui furent son premier horizon. Les Women de Willem De Kooning sont des Vénus, directement issues de la Vénus de Lespugue et de toutes les Vénus ultérieures, mais qui n’aurait pas été taillée dans l’ivoire, plutôt pétrie dans la glaise, dans l’argile, dans la terre primordiale gorgée de mer originelle. Si Courbet dévoila l’origine du monde, De Kooning nous offre à la fois l’origine et l’avenir. La toile inondée de couleurs, de gestes et d’eau livre une figure dont la rapidité d’exécution ne doit pas tromper sur l’immémoriale élaboration.

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Willem De Kooning - Woman I - 1950-1952

Solidement installée dans l’herbe grasse des Polders, les pieds dans la mer, telle une momie irriguée de vie et d’énergie, la Woman I révèle que donner la vie c’est également donner la mort et que l’opposition entre femme-vie-mère et homme-mort-guerrier est un cliché sans fondement. Comme le dit Sollers : "Le monde appartient aux femmes. C’est à dire à la mort. Là dessus tout le monde ment". Pas De Kooning dont les doux yeux bleus ont une sauvage lucidité. Imaginez un instant le corps à corps avec la toile qui rendit possible cette Woman. Fermez les yeux et vous verrez la raison des bourgeois commerçants du Nord s’accoupler violemment avec la pasionaria espagnole. C’est à New-York que cette vision fut rendue possible. L’eau venue de toujours et qui s’en ira partout.



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De Kooning, vite
Philippe Sollers


Paru le : 18/10/2007 (ré-édition)
Editeur : La Différence
Collection : Matière d’images
Nb. de pages : 205 pages
Dimensions : 15cm x 21cm x 1,5cm

P. Sollers voit en W. De Kooning le plus grand expressionniste du XXe siècle, à la fois figuratif et abstrait, et l’un des maîtres pour lesquels peinture et érotisme sont indissociables. En un double dialogue avec l’oeuvre et avec le lecteur, ce livre d’écrivain défend la nécessité intellectuelle de l’abstraction lyrique.


Présentation de l’éditeur

Né en 1904 à Rotterdam, mort aux Etats-Unis en 1997, Willem de Kooning est une des figures majeures de l’expressionnisme abstrait.
Cet essai, épuisé depuis dix ans, reparaît enfin [2007]. Comme l’écrivait Michel Nuridsany dans Le Figaro lors de sa première édition, en 1988 : " Sollers, bon connaisseur de l’art contemporain, ne pose pas ici au spécialiste et c’est tant mieux. C’est à un double dialogue que nous assistons. Dialogue avec l’ ?uvre, d’abord, bien sûr, mais aussi dialogue avec le lecteur qui se trouve apostrophé, convié à entendre la confidence parfois, bousculé un peu, entraîné toujours dans le flot verbal d’une pensée rapide qui, dirait-on, suit le mouvement de la promenade.
Magnifique livre, moins "érudit", moins "savant" que partisan, subjectif à la manière dont Baudelaire disait que doivent être les critiques. Livre d’écrivain qui parle en artiste de l’art. Ainsi qu’il conviendrait peut-être plus souvent - si ce n’est toujours - d’en parler. "

De Kooning vite, sur pileface
De Kooning, Women sur pileface

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De kooning vite (extrait)

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Elaine et Willem de Kooning

[...] Oui, Les Chants de Maldoror, je sais pourquoi, s’imposent d’emblée pour rendre hommage à De Kooning ... « Si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet » ... Le monde humain avait donc atteint on plein de mensonge ? « Si quelqu’un a du génie, on le fait passer pour un idiot ; si quelqu’autre est beau de corps, c’est un bossu affreux » ... La grande beauté physique de Willem De Kooning est en effet un des sujets de ce texte ... « Il reste à la psychologie beaucoup de progrès à faire. » C’est fait, mais comme si rien n’avait été fait, la traversée a quand même été épuisante. Or rien ... Presque rien ... « Il y avait en bas des points noirs, j’ai fermé les yeux : ils ont disparu . » 1904 : naissance à Rotterdam, père marchand de vins, mère tenant un bar près du port ... 1909 : divorce des parents, enfant d’abord confié au père puis vivant avec la mère ... Comme il est doué, cependant ! Comme il dessine bien ! Savez-vous qu’il va être capable de vous faire entrer dans un coin de Vermeer ? 1926 : embarquement pour les États-Unis. « Une autre Hollande »... « La solitude solennelle de tes royaumes flegmatiques »... « À peine une vague diminue qu’une autre va à sa rencontre en grandissant, accompagnée du bruit mélancolique de l’écume, pour vous avertir que tout est écume » ..? Le petit garçon, toujours lui, devant des « paysage » de De Kooning : « Des éclairs ? Un cheval ? » ... Lisa De Kooning, fille du peintre, dompteuse de tigres dans un cirque ... C’était un tigre ?

C’est toujours un tigre... « Eaux amères »...................... .

« Crête haute et terrible »... « Replis tortueux »........... .

« Magnétiseur et farouche »...

J’ai du mal à « cadrer » cette rencontre de 1977 : il est assis sur son lit, à l’hôpital, la porte de sa chambre est ouverte, on parle, le nom de Tintoret arrive avec une évocation de bateau, d’échelles, de cordages, je le regarde mais je n’arrive pas à revoir une image stable, c’est comme s’il n’était qu’électricité, tourbillon argenté. Finesse, sécheresse, mobilité. Pas là ! Et pourtant, il parle. Hollandais volant. Le peintre américain le moins religieux, impossible à récupérer dans une opération syncrétiste. Picasso et lui, pour la liberté du mouvement dans le mouvement et le traitement sans compromis de la grande Idole ... Lilith ! ... Nous Y voici.

L’affaire WOMAN. Le film du siècle.

Pourtant, ce n’est pas venu facilement, oh non.

Les Demoiselles, très tôt, premier acte... Je repense toujours à ce tableau différé, dont personne ne voulait, qui va enfin revenir en force, après Guernica désormais régnant sur Madrid... Avec son cortège de fantasmes fondateurs, quand on s’attendait, dans son entourage, à retrouver un matin Picasso pendu à côté de sa toile de bordel barcelonais... Est-Ouest... Ouest-Est... De Kooning est venu pour la première fois en Europe (Venise) en ... 1958. Et à Paris, en... 1968. Vous avez bien lu, 1968 n’est pas la date que l’on croit. C’est la levée des soixante-huit années précédentes. Au moins. 1926-1968. De Kooning va rencontrer Bacon à Londres en 1969. Mais Picasso, à ce moment-là, est encore en pleine activité, n’est-ce pas ? Alors que les Américains le font mourir en 1939, et les Russes en 1950 ? Au moment où surgissent les Women  ? Allons, nous ne savons presque rien, nous racontons n’importe quoi en classant les dates n’importe comment, il va falloir s’occuper sérieusement du calendrier, 1789-1989, vous croyez à cette fumée ? S’il fallait tout expliquer ! En détail ! Entrer dans les méandres de 1’« art moderne » et des ismes :.. Non, non, gardons le cap. Boussole Woman. Combien de marins, d’aviateurs, de radicaux des formes, de carrés, de rectangles, de surfaces pour elles-mêmes, de programmes... Van Gogh : les Japonais ont raison. Le suicidé de la société ? Totems ? Tabous ?... C’est sanglant, ce voyage, on comprend que les yeux et les concepts se brouillent... Davantage que la Banque, finalement... J’essaie de vous faire sentir l’axe, le Nord... Sud-Nord... Les Espagnols, en Hollande. Picasso à Paris, De Kooning à New York. ..

American Abstract Artists  : mouvement créé en novembre 1936 (tiens, me voici dans un berceau à Bordeaux) : « Très vite, dès les premières réunions, Gorky et De Kooning se retirent du groupe, critiquant le caractère radical de son abstraction. » « Je n’étais pas membre de l’A.A.A. J’étais proche d’eux. Je n’étais pas d’accord avec leurs limites, avec le fait qu’ils me disaient de ne pas faire certaines choses. Pour moi, c’était au contraire intéressant de les expérimenter. Après tout, je suis un étranger, je suis autre parce que j’ai de l’intérêt pour l’art dans sa totalité. J’ai plus l’impression d’appartenir à une tradition. J’ai cet arrière-plan dont je dois tenir compte et je m’intéresse à ce qui m’entoure. Je ne peins pas avec des idées préconçues sur l’art. Je peins avec quelque chose de vécu. Ça devient mon contenu. »

« Tradition », comme n’arrêteront pas de le répéter Picasso et Matisse... Ce sera très mal vu : par les traditionnalistes, d’abord, bien entendu, qui ne reconnaissent pas leur mort académique, leur bon cadavre assuré mondain ; par les modernistes ensuite qui croient à la table rase, à la toute-puissance psychique, au transcendantal dans l’art, au Futur et, finalement, au Supermarché des fétiches, au Kitsch assisté occulte... Guerre sur deux fronts, donc. Et j’allais oublier le réalisme socialiste ! Quel bombardement ! Quel brouillage ! Quel déluge pour empêcher à tout prix de harponner la Woman ! Comme il est seul dans sa barque, le marin obstiné, en nouvel Achab !

L’immigré De Kooning : peintre en bâtiment, on se débrouille. La crise. L’amitié avec Gorky : « Gorky recommandait à De Kooning d’étudier plus particulièrement Uccello, Ingres et Picasso. » Les expositions d’Art français (Matisse).

Cette phrase de Harold Rosenberg (l’inventeur de la formule action-painting) dans Americans Action Painters  : « Comme le Marquis de Sade l’a bien compris, même les expériences sensorielles, si elles sont répétées, supposent une moralité préalable. » J’ai beau relire, je ne comprends pas. Peu importe. « Dans les premiers jours de juin t 950, Willem De Kooning fixa une toile d’environ deux mètres dix de haut à un panneau et commença un travail acharné sur Woman, la représentation d’une figure assise, un projet qui le préoccupait depuis plus de vingt ans ». nous raconte Thomas B. Hess [1]. Eh bien, voilà. Plus de vingt ans ? Oh oui. Et même plus du double. Le tableau sera déclaré « non-à-détruire » au bout de dix-huit mois.

Dix-huit mois.

Deux fois neuf, dix-huit. Deux fois plutôt qu’une.

Cela se passe au coin de la 12e Rue, 4e Avenue, en commençant par des dessins sur papier fixés au mur. Deux mètres de hauteur : mais oui, bien sûr, elle n’est pas en moi ! Dehors. En face.

J’y pensais souvent quand j’habitais là, tout près, en 1978.

Mais voyons.

Le réel a perdu sa cote et son poids. Le cubisme, je me répète, était une façon de tenir à distance et d’encadrer par le dessous du dessus, et de tous les côtés à la fois, le déferlement imminent des incubes et des succubes, la « surréalité » de la tablature qui s’est mise à tourner et à faire semblant d’être l’au-delà du psychisme. Le cubisme défend le physique, Picasso d’abord. De Kooning, comme tous les acteurs de corps (l’artiste sait se dessiner et, d’ailleurs, toute la question est là), tient bon dans l’incubation. Ce n’est pas qu’il ne pratique pas l’ouverture de la soupière inconsciente (soupière est son mot), la culture du virus en pots (« yaourt » est un autre mot de lui, on voit la désinvolture), mais c’est pour trouver ce qui est, non pas derrière, mais devant, vous avez le nez dessus, vous n’y voyez rien, elle est là, pourtant évidente, l’évidence est un monstre quand le faux fourmille. [...]
De Kooning n’est pas un célibataire, ou plutôt c’est un célibataire par excès et non par défaut, la mise à nu de la mariée n’est pas sa doublure. De toutes les scènes rituelles qui se sont jouées, à ce moment, dans l’ombre et la fureur, la plus touchante, la plus pathétique, est cette histoire de « mannequin » racontée par ce peintre en bâtiment qui deviendra, beaucoup plus tard, constructeur de son bâtiment de peintre. Il enlève Son pantalon, sa veste, il les mouille dans la colle, il se voit, là, devant lui. « Je me suis vu là, debout, devant moi, et j’ai été très ému ... J’ai été rempli de pitié pour moi-même. » De Kooning est très beau, j’insiste. Il s’est beaucoup regardé dans le miroir pour juger de sa musculature dans le cou, autoportrait en relief. Il a en tête, aucun doute, les terribles face-à-face fixes de Van Gogh (le visage comme soleil de mort) qui n’ira pas, lui, jusqu’à épingler la grande prostituée sur la toile (sauf par un pansement, m’avez-vous bien entendu, c’est elle, c’est moi, encore et toujours elle, il a fallu, malgré ces corbeaux, ces tournesols, ces iris, donner son oreille au chat). De Kooning est moins naïf que la plupart à propos de l’envahissement des gargouilles, il vient aussi de Bosch, de Breughel - la parabole des aveugles est pour lui un roman vrai, actuel. Il ne se hait pas. Il se traite par la compassion. Attitude nécessaire pour aborder l’Idole en position de force. Car la force magnétique de l’Idole remontée du fond des âges au vingtième siècle, c’est d’abord de méduser, d’accabler, de faire honte à l’aventurier qui est là. « Tu n’as pas honte d’exister, cher déchet ? » Oui, sans doute. Et puis non. « Quand je peignais ces figures, je pensais à Gertrude Stein. J’imaginais que c’étaient des dames de Gertrude Stein et que l’une d’entre elles me demandait : "Je te plais ?" » ..? Picasso, dans ce qu’on pourrait appeler sa campagne d’Égypte, avait aussi rencontré la pyramide Gertrude - il Y en a d’autres dans le désert : Virginia par exemple, ou les deux Marguerite - s ?ur massive, Ka fatal. Si j’étais une femme, est-ce que je me plairais ? La question vaut pour un homme comme pour une femme. Voilà. Région irradiée. Vous avez dit paranoïa ? Vous avez raison, c’est le cas. Jusqu’où peut-on aller sans se croire fou et folle ? Rêver de Dieu ? Se prendre pour la Rédemptrice de l’Autre ? Devenir travelo ? Se couper la chose ? Jusqu’où peut-on entrer dans l’inféminé sans s’y faire miner ? Si ces interrogations vous paraissent oiseuses, aucune raison de lire Ulysse ou Finnegans Wake et mettez une croix sur Picasso et sur De Kooning, ces joyeux massacreurs. Phobiques ou immatures s’abstenir. Il y avait un pick-up dans l’atelier avec des disques de Stravinski ? Une photo de Marilyn en pin-up nue ? Pourquoi pas, ça aide. Et puisque après un Espagnol et un Hollandais, nous venons d’évoquer un Russe (voilà l’Europe, du Pacifique à l’Oural), n’oublions pas l’autre Russe qui était en train de passer à l’Anglais pour subvertir, lui aussi, de l’intérieur, toute la mécanique. Lolita va faire son apparition, précis coup de sonde. Saint Matisse, priez pour nous. Et vous aussi, Bienheureux et Martyr Soutine. « De toute façon, dit De Kooning, je ne crois pas que les artistes aient de si bonnes idées... La Femme au corsage rouge, de Matisse... quelle idée ! » J’avance par touches, moi aussi, le tableau que j’ai à vous proposer n’est pas des plus évidents à peindre... « J’ai bien peur qu’il me fasse suivre mes inclinations. »

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Willem De Kooning - Woman IV - 1952-1953
© The Nelson-Atkins Museum of Art, Kansas City, Missouri

Le choix, donc, n’était pas entre l’abstraction et la figure, soit l’une, soit l’autre (raison pour laquelle tous les « retours à la figure » prouvent qu’on n’en était jamais sorti ou qu’on l’avait refoulée, par peur). Et d’ailleurs il n’y a pas de choix, seule compte la liberté de choisir. Je fais ce qui me plaît, abstrait ou figuratif, rien ne me retient, je peins comme je l’entends, toute autre attitude mène au groupe, c’est-à-dire à la négation de l’Un, à l’adoration de la vieille l’Une.

Ne faites pas de figure ! C’est absurde !

À quoi De Kooning répond calmement : oui, c’est absurde, mais c’est aussi absurde de ne pas en faire.

Élégante repartie, pas de Loi.

Tantôt figure et tantôt pas figure. Comme je veux.

Enfin les Demoiselles vinrent. Et leurs suivantes.

Et Molly Bloom. Et Lolita. Et De Kooning : « Je suis plus romancier que poète. » La difficulté, c’est qu’il faut tout raconter à la fois, tout un roman visible en même temps, pour le contenu rapide comme l’éclair. « Content is a glimpse.  » « Le contenu du tableau, c’est un éclair, une rencontre éclair, comme une illumination, c’est très, très ténu (tiny).  » Et il en est ainsi de tous les tableaux ! Rembrandt ! Titien ! Vélasquez ! Greco ! D’autant plus que ce contenu-là, le contenu du contenu, The Femme, autrement dit - mais pas seulement - le contenant d’où provient le corps de l’artiste lui-même, son enveloppe, la matrice du mannequin, pouvait - et peut toujours - changer à chaque instant, s’effondrer, se recomposer dans la ruse de l’apparition. Lisons bien cette déclaration, on dirait du Freud en action : « Le contenu pouvait assumer toutes les métamorphoses.v Démoniaque ? Plasticité de l’hystérie. Hystérisation du plastique. Il n’empêche que De Kooning nous parle (comme Proust) de vision, de vision fugitive, de « regard en passant », Il faut aller plus vite que le principe d’incorporation qui vous tient à l’ ?il. « Je te plais ? » - Refais. « C’est une drôle d’impression d’être coincé à cause des genoux d’une femme. » On ne l’assoit pas sur ses genoux, l’Idole, c’est un surgissement frontal et en même temps zigzagué de partout, blasphème, horreur, farce. La Grande Mère n’en revient pas depuis le fond des tombeaux. Les Women  ? « Elles sont hargneuses, féroces... mais surtout désopilantes. » Uppercut dans le violon d’Ingres. Coup de gong dans le matriciat. Dire « Gertrude Stein », aux États-Unis, a la même signification que, pour un Français, disons, les deux Marguerite, Yourcenar ou Duras, soudain immortalisées par un solide plombier (un dialogue De Kooning-Duras filmé par Hitchcock eût été un modèle de cours d’esthétique). Qui a peur de Virginia Woolf ? Tout le monde. Et surtout elle-même. Le principe d’incorporation est un principe de terreur. De Terreur, à vrai dire, il n’y en a pas d’autre. « Maman ! Maman ! » (et « Maman » peut aussi être un homme). Voilà une bonne nouvelle pour les mourants (Proust, à l’agonie, voit encore s’affairer dans sa chambre une grosse bonne femme toute noire, poche du temps, sac de hardes, vésicule enragée - et le jeune De Kooning n’a pas pu ne pas méditer devant la Dulle Griet de Breughel). Suicide de Gorky, l’artiste et sa mère... Voiture fracassée de Pollock... Rothko s’éteignant en s’ouvrant les veines... Newman jusqu’à la crise cardiaque, héroïque, sublime et raidi... Des réincorporations réussies ? Picasso, Matisse, Bacon, toujours eux, décidément, comédie, harmonie...

[...]

Nota : Ceci ne constitue qu’un court extrait de l’ensemble du texte où l’on trouve aussi ce paragraphe qui justifie le titre du livre :

Madame Bovary, c’est moi ; Wooman, c’est moi, Wooman, Willem ? On ne m’aura pas par le moi.
Je suis plus rapide que le moi.
Pourquoi si vite ? Tom Hess a eu cette formule étonnante (Il a regardé De Kooning peindre pendant des heures) : « La main de De Kooning bouge aussi rapidement que celle d’un P.D.G. signant son courrier »
Oui ce sont des lettres et des chèques. Il s’écrit à lui-même ce peintre.

Sur la série des Women

Woman I, II, III, IV, V, VI... La dynastie n’a pas de raison de s’arrêter, le féminisme lui-même n’est qu’un épi¬sode du grand feuilleton en cours (comme l’in¬dustrie de reproduction n’est qu’un détail de l’in-corporation générale)... Elles seront de tous les pays, elles parleront toutes les langues, le babil des babelles sera retransmis vingt-quatre heures sur vingt-quatre, la pavlovisation planétaire est décidée, simple réglage chimique... Il dit ce qu’il prévoit, De Kooning, avec ses couteaux, pinceaux, palettes, spatules, son goût des substances glissantes, humides, fluides, des viscosités mouvantes. C’est une émulsion.[...]

C’est le sanctuaire farouchement individuel de De Kooning. A l’entrée : laissez toute espérance et soyez heureux. Détournement du titre de Kierkeguaard : "Aucune crainte, mais beaucoup de tremblement." Ces derniers mots ont été écrits par De Kooning lui-même.

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Le rituel de De Kooning

Wilhem de Kooning pratiquait un rituel [2] qu’a décrit Philippe Sollers dans Femmes :
De Kooning m’a montré comment il partait dans un tableau... En commençant par une bouche... Une bouche, une sorte de n ?ud coulant, un cercle, une ellipse, et ensuite le « all over », l’action directe pour conjurer le gouffre évoqué... Il découpe des photos dans les journaux... Mannequins, chanteuses, starlettes, modèles... La pub... Les lèvres, le rouge à lèvres, la moue entrouverte, l’appel du trou, du faux trou... L’appareil digestif béant... Il en a une collection innombrable, des piles dans tous les coins... Il les regarde, s’excite, se met brusquement à peindre... Furieusement... Antifellation... Fellaction... Pinceau dans la gorge... » L’accumulation des bouches, similaires aux vagins dentés, provoque chez Wilhem de Kooning une réaction violente qui déclenche instantanément l’exécution de la toile. Eugène Delacroix le soulignait déjà : en peinture, « l’exécution [...] doit toujours tenir de l’improvisation.

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Sur pileface, voir aussi :

Hommages à l’occasion de son décès en 1997 :
- L’article de Libération signé Hervé Gauville, « Le dernier des géants du siècle » (pdf).

- L’article du Monde signé Philippe Sollers «  Une sagesse électrique » (pdf), article ultérieurement inséré dans Eloge de l’Infini.

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[1Thomas B. Hess, Willem De Kooning, Dessins, Seghers 1972. C’est grâce à Xavier Fourcade et à Tom Hess que j’ai pu rendre visite à De Kooning en juillet 1977. Cette improvisation leur doit donc beaucoup. Je pense d’autre part que Robert Rosemblum a été prudent de dire (en 1983) que nous « com¬mençons à peine » à mesurer les effets de Picasso et de De Kooning (<< Picasso et De Kooning semblent renaître »), Le titre de mon roman Femmes est évidemment une référence directe à De Kooning, même si la couverture en livre de poche (Folio) est, eXprès, un détail des Demoiselles d’Avignon.

[2relevé par Gilles Monplaisir

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