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Mais qui était donc Edgar Poe ? (III)

« Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain » de Georges Walter

D 4 avril 2009     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Pour comprendre Edgar Poe, savoir qui il fut vraiment, il faut abandonner les clichés et les stéréotypes, il faut donc lire la première biographie de l’écrivain écrite en français par Georges Walter, écrivain et romancier d’origine hongroise.
En 1990 Georges Walter relate un voyage aux Etats-Unis sur les traces d’un poète maltraité durant sa vie par une Amérique qui a aujourd’hui des remords et veut réparer une erreur judiciaire, c’est « L’ombre d’Edgar Poe ».
Publiée un an après, en 1991, sa biographie, intitulée Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain, est saluée comme un événement par Josyane Savigneau - « Edgar Allan Poe, le premier Américain » - dans Le Monde et par Michel Cournot - « A fleur de Poe » - dans Le Nouvel Observateur .

Pour lire les Oeuvres de Poe, l’édition Bouquins, dirigée par Claude Richard, est une des meilleures. Georges Walter lui-même la présentait dans un article du Monde en 1989 : « Le bazar universel d’Edgar Poe ».


L’ombre d’Edgar Poe

par Georges Walter

Familier de l’Orient et des pôles, narrateur de voyages en bateau et en ballon à faire pâlir Lovecraft et Hergé réunis, Edgar Poe n’a jamais quitté les Etats-Unis, si ce n’est, enfant, pour quelques années d’école dans les îles Britanniques. Ses quarante ans d’existence sont inscrits tout entiers sur un arc de 600 kilomètres, de Boston, au nord, où il naquit, à Richmond, au sud, dans la Virginie de ses jeunes années — en passant par Baltimore, Philadelphie et New-York, villes où, par l’encre et le papier, il tenta de régner mais ne parvint qu’à survivre.

Aussi, pour qui met ses pas dans les siens, le voyage promet peu de périls, sinon ceux de quelques quartiers devenus coupe-gorge et qui n’étaient que pauvres quand le poète les habitait. Déplacé de 11,68 mètres pour ne pas être coupé en deux par la construction de Kingsbridge Road, le cottage de Fordham, son dernier logis, entouré de prairies dans les années 1840, est aujourd’hui au coeur de ce Bronx — où il en coûte au Blanc de s’aventurer si l’on en croit Tom Wolfe dans son Bûcher des vanités. L’étroite maison de Poe à Baltimore résiste dans une rue qui sent le crime et le crack.
Cent quarante ans après sa mort, le poète ne verrait pas matière à s’étonner de ce tiers-monde américain : dans ces Noirs délivrés du tabac et du coton et désormais jetés sur le pavé des ghettos, rien ne contredirait son scepticisme à l’égard de la démocratie toute neuve, ni même les sarcasmes du Sud esclavagiste pour la société " libérale " des Yankees. Que dirait Edgar Poe de Washington où, la nuit, de la bibliothèque du Congrès, l’on entend les tirs des semi-automatiques, instruments de travail des dealers ?

En gants blancs

Mais le jour, quand les écureuils gris traversent avec nonchalance les allées qui séparent les trois forteresses aux noms présidentiels — Adams, Madison, Jefferson — de la plus belle bibliothèque du monde, alors, dans cette " Maison Blanche " de la culture, Edgar Poe se voit gratifié de tous les honneurs que l’existence lui refusa.
A la division des manuscrits du bâtiment Thomas-Jefferson, défendue comme la salle des coffres d’une banque suisse irradiée, le gardien en uniforme assis dans la tribune du seuil vous prie de quitter vos manteau, chapeau, sac, serviette pour les enfermer à clef dans un petit coffre et de n’emporter à l’intérieur ni encre, ni stylo, ni papier. Vous écrirez au crayon, sur les feuilles fournies par la bibliothèque, avec les gants blancs qui interdisent aux épidermes gras le contact des documents fragiles. (Il faut prévoir le vol et la négligence, les vandalismes rares et pas encore répertoriés, les maniaques souillant les manuscrits par haine de l’auteur, les substances dissolvantes). Le fervent d’Edgar Poe subirait volontiers d’autres rigueurs pour approcher l’incomparable trésor enfermé ici sous le nom d’Ellis and Allan Papers.
Associé à son ami Charles Ellis, écossais comme lui, John Allan fut ce marchand de Richmond qui, sur la prière de sa femme, recueillit en 1811 le petit Edgar : l’enfant n’avait pas deux ans ; sa mère, la jolie actrice Elizabeth Poe, en tournée dans le Sud, venait de mourir à vingt-huit ans, tuberculeuse et misérable. Exportateurs de tabac, Ellis et Allan vendaient des graines et des tissus, des liqueurs et des porcs, des chevaux et des esclaves. A côté de la comptabilité et de la correspondance commerciale et familiale, tout est consigné dans leurs livres : état des marchandises, mouvement des navires, conséquences des guerres (dont celle de Napoléon).
En 1929, par l’acquisition de ces archives qu’elle réunit en 437 volumes, la bibliothèque du Congrès entrait en possession d’un matériel sans pareil pour l’étude d’une firme marchande dans la Virginie de la première moitié du dix-neuvième siècle, sans savoir encore qu’un autre texte circulait entre les lignes, fil d’Ariane pour vingt ans de la vie d’Edgar Allan Poe : factures de médecins rappelant sa rougeole et sa coqueluche, notes du tailleur, observations du tuteur sur la conduite de l’orphelin, correspondance irremplaçable pour mesurer le conflit entre John Allan et le fier adolescent, et, encore, parmi les chiffres d’une facture, deux vers du poète de quatorze ans, intrus comme un graffiti.

Rêves de Virginie

Grâce aux Ellis and Allan Papers, témoins du printemps furtif que les factures n’ont pas éventé, l’enfance et l’adolescence d’Edgar Poe nous disent pourquoi le poète se qualifiait de Virginien.
Au coeur de cette " Virginie des marées " matrice des Etats-Unis, Richmond, plus que tout autre lieu, raconte Edgar Poe et ce qu’il voulait devenir, à savoir l’opposé du poète maudit vu par Baudelaire. A l’âge des premières amours, il avait pu croire ici que lui revenaient de droit la verdoyante élégance des plantations poussées jusqu’à la baie de Chesapeake, les demeures où le parquet brille comme la croupe des chevaux.
En bas de Main Street, où l’indice Dow Jones est affiché en lettres lumineuses, les trajets de jogging recommandés aux clients des palaces longent la rivière James, qui recevait encore les voiliers à l’époque où Edgar collégien, voulant faire mieux que Byron dans l’Hellespont, parcourut 10 kilomètres à la nage contre le courant. Tout près, dans Broad Street, une triste église néo-grecque perpétue le souvenir du théâtre détruit par le feu, où périrent soixante-douze spectateurs. Châtiment expiatoire aux yeux des prêcheurs. Moins sûres de la perversité des gens de théâtre, les dames de Richmond, émues par l’agonie d’Elizabeth Poe, l’avaient comblée de friandises. Mais le marchand John Allan, qui vêtit de velours son pupille, ne laissa pas un liard à ce rejeton d’un couple de comédiens.

La chambre n° 13

A l’ombre des banques aux escaliers de marbre qui masquent le vieux Capitole, la même ville s’enorgueillit désormais d’abriter les gardiens de la mémoire d’Edgar Poe. Ortie et bardane naguère, elle est soignée, de nos jours, comme un gazon de golf par Bruce V. English, grand sexagénaire à l’élégance britannique, président de la Fondation Poe et professeur de physique à la retraite, qui travailla jadis au projet " Manhattan " de la bombe A.
Autour de lui, ce que Richmond compte de plus distingué veille sur le Musée Poe et rassemble dans un bulletin trimestriel, le Poe Messenger, tous les écrits, de l’article savant à l’anecdote futile, digne d’entretenir le culte quasi familial du poète. Est-ce une manière de compenser l’héritage dénié à l’orphelin par le marchand de tabac, dont la pierre tombale, au cimetière de Shokoe Hill, est oblique et que personne n’a redressée ?
Une heure d’autoroute vers l’ouest suffit pour atteindre, à la lisière de la Blue Ridge, Charlottesville où les étudiants de l’université de Virginie, qui sont aujourd’hui dix-sept mille, ne remarquent plus, sous les arcades de l’est, la chambre no 13, à la porte remplacée par une vitre comme dans un appartement-témoin, aux bûches prêtes pour la cheminée depuis longtemps froide. OEuvre ultime de Thomas Jefferson, l’un de ces aristocrates du Sud inventeurs de la démocratie, l’université était toute neuve lorsque en 1826, à dix-sept ans, Edgar Poe occupa cette chambre, comme l’un des cent dix-sept étudiants de cette deuxième session.

Le jeu et les dettes

Rien n’a changé de la splendide ordonnance de colonnes et de frontons conçue par le vieil homme d’Etat, fervent des textes grecs et des formes de Palladio. Ici, déclassé parmi les fils de riches planteurs qui préféraient à Platon les beuveries et les bagarres, Edgar Poe eut beau être studieux, il n’obtint jamais que le strict nécessaire.
On sait qu’il joua pour gagner le superflu et que John Allan refusa de payer ses dettes ; que, ses études confisquées, Edgar quitta la maison de Richmond pour entrer sans ressources dans son écriture et son enfer constellé. Dans cette chambre no 13, il avait déjà compris à quoi son destin l’exposait : elle fut, plus tard, le décor du plus transparent de ses contes : Mystification, qui nous dit que seul le mystificateur est grand, que le poète avance masqué, que la volonté de puissance est un secret.
Les Etats-Unis étaient vieux de cinquante ans et la littérature américaine vagissante quand Poe s’érigea son critique et son juge, mais la presse jaillissait comme le pétrole (l’apparition du journal à 1 cent, en 1833, est une date de la démocratie). Au milieu d’une mer des Sargasses, les contes, les poèmes, les essais, quasiment tous publiés d’abord dans les magazines, dessinent du nord au sud l’archipel Edgar Poe, la solitude d’un style, le prix d’une survie. Trente dollars pour le Principe de la poésie. Ses 855 articles de critique (longs de vingt à trente de nos feuillets !), grenades offensives contre les coteries de New-York et de Boston, les plumitifs repus, les éditeurs faisandés : formidable énergie dilapidée pour tant de cadavres, même si là s’ébauche le manifeste de la Beauté qui scintillera dans Eureka.
Des " coups de presse " trahissent le journaliste à sensation : à la " une " du New York Sun, ce Canard au Ballon camouflé en fait divers, qui rameuta la foule. Le Corbeau, best-seller sans exemple en poésie, publié par vingt journaux, rendit célèbre du jour au lendemain le poète, dès lors condamné à le réciter sans fin au public de ses dernières conférences.
Qui ne se croirait victime d’une singulière hallucination en entendant cette voix parler du Principe de la poésie à Richmond même, tout comme en ce jour du 24 septembre 1849 ? Bostonien de quarante ans devenu acteur par dévotion pour Edgar Poe, Norman George se produit sur la côte est depuis plusieurs années dans un one-man-show intitulé Poe Alone, reconstitution de la dernière conférence du poète.
Identifié à son modèle, dont il a pris la silhouette, l’accent et les tics, l’acteur offre à ses amis une plume de corbeau, et reconnaît qu’en dépit de sa nuit passée dans la chambre de Poe à Ford-ham pour capter des vibrations, il n’a entendu que le trafic du Bronx.

Un cow-boy mystérieux

Ces fantaisies accompagnent, au demeurant, une savante connaissance d’un héros détective et poète. Norman George, tout simplement, est un membre de la tribu grandissante des Américains soucieux de rendre à Edgar Poe la gloire dont leurs aînés l’ont dépossédé.
A cette tribu appartient sans conteste le cow-boy mystérieux qui, récemment, déroba le buste de Poe installé depuis un demi-siècle au fond du Jardin enchanté, entre les murs du Musée Poe de Richmond. Quarante-huit heures plus tard, alertée par le propriétaire d’une auberge du comté de Chesterfield, éloignée de 40 kilomètres, la police dépêcha sur les lieux un enquêteur.
Au coucher du soleil, le bar était à peu près vide lorsque entra un homme bizarre, cheveux longs, bottes et chapeau de cavalier, portant sous le bras un buste pesant qu’il déposa sur le comptoir et dont il dit qu’il l’avait trouvé dans une allée. Il commanda une chope de bière et une limonade, disposa la chope devant le buste, but son verre et paya. Puis, l’homme prit dans sa poche du méchant papier d’emballage et se mit à écrire. Cela fait, prétextant qu’il avait oublié quelque chose dans sa voiture, il sortit et disparut à jamais.
D’une dizaine d’Etats américains, mais aussi d’Italie et du Japon, quand la télévision eut montré le buste retrouvé, des télégrammes furent adressés à Bruce V. English. Sur le papier d’emballage laissé par le quidam, il reconnut les vingt-huit vers d’un poème de jeunesse d’Edgar Poe, Esprit des morts.
Tant de remue-ménage pour un buste volé n’est pas insignifiant lorsqu’on sait qu’un président d’université, au début du siècle, refusa d’accueillir au Hall of Fame, parmi les gloires littéraires de l’Amérique, l’image d’Edgar Poe, " homme qui buvait et ne payait pas ses dettes " ; que personne à Baltimore, en octobre 1840, ne s’avisa de se demander, quand on trouva dans la rue le poète agonisant le jour des élections, s’il n’avait pas été drogué par les agents électoraux qui faisaient boire aux citoyens des cocktails de whisky au narcotique ; quand on mesure enfin de quels monceaux d’infamie, pendant cinquante ans, fut recouverte la mémoire d’Edgar Poe sous l’impulsion de l’ex-révérend Griswold, porte-parole d’une opinion puritaine qui percevait dans l’existence piétinée du poète le châtiment d’une perversion, comme elle l’avait vu dans l’incendie du théâtre de Richmond. " Je ne crois pas, disait George Bernard Shaw, que Poe, dans tout le cours de sa vie, ait bu autant d’alcool qu’en absorbe pendant six mois tout Américain qui a tant soit peu réussi. " Dans le Sud qui, avant les autres — mais longtemps après Paris, Berlin et Moscou, — accueille enfin le native son, le remords n’est pas absent.
A la gloire moderne d’Edgar Poe, la lecture ne suffisait pas, il lui fallait une réhabilitation, comme après une erreur judiciaire. Rien de plus abstrait que cette transaction posthume, et rien de plus conforme à l’usage. Happy end post mortem, privilège de l’écrivain.

Georges Walter , Le Monde du 23.02.90.

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Edgar Allan Poe, le premier Américain

par Josyane Savigneau

Ce qui fait la richesse et l’agrément des biographies d’écrivains déjà abondamment commentés, c’est ce qui peut difficilement se dire dans un article de journal, contraint à la distance et à l’impression générale : le détail, les petites phrases, les amours d’enfance, les parfums de femme, les incidents d’une existence, vite effacés par l’ampleur d’une oeuvre. C’est aussi ce que l’on pressent du plaisir du biographe, de sa passion de l’enquête, de son bonheur à revenir sur les pas d’un inconnu avec lequel il aurait tant voulu partager un moment de vie. Le plaisir de Georges Walter, à l’évidence, a été immense. Tout le dit dans les cinq cent soixante pages passionnantes de son livre, sous-titré Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain.

A chaque instant, on sent sa sympathie, sans flagornerie ni dévotion, pour l’homme qu’il a voulu restituer dans sa complexité. Georges Walter a tenté d’arracher Edgar Poe aux divers stéréotypes dans lesquels on l’a enfermé depuis un siècle et demi. Ceux de l’alcoolique et du méchant homme dont certains commentateurs se sont servi pour le vilipender et le rabaisser — notamment Griswold, dont il avait malencontreusement fait son exécuteur testamentaire. Mais aussi la figure un peu convenue du " poète maudit ", que Baudelaire mit en avant pour le magnifier et l’héroïser. " Cet esprit que son époque ne savait par quel bout attraper ", " cet Indien sans tribu ", ce gentleman virginien qui connut une fin misérable à quarante ans, en 1849, sur un trottoir de Baltimore, cet écrivain magnifique traduit en français par Baudelaire et Mallarmé, entre autres, ce personnage singulier qui a déjà suscité une vingtaine de biographies américaines et de multiples essais et commentaires, cet homme malheureux, a passé sa vie entière (si l’on excepte cinq années, dans son enfance, en Angleterre) dans les tout nouveaux Etats-Unis d’Amérique.
On oublie trop souvent le lien de Poe avec cette " américanité " naissante, avec cette nation qui avait soixante-cinq ans quand il en avait trente-deux. L’un des mérites de Georges Walter est de chercher à comprendre ce que cet écrivain, qui fut aussi un grand journaliste, exprime de son pays : " C’est le simplifier que le réduire à son sudisme, précise-t-il, mais il est beaucoup plus absurde, comme la critique européenne l’a fait trop longtemps, de l’abstraire de l’Amérique. "

Quand Edgar Poe naît, le 19 janvier 1809, à Boston, ses parents, comédiens, courent le cachet sans parvenir à échapper à une pauvreté chronique. Son frère aîné, William Henry, a deux ans, et sa mère, Elizabeth, vingt-deux ans. Elle meurt deux années plus tard à Richmond (Virginie) où elle s’était installée seule avec ses enfants — son mari, David, avait disparu, et on ignore la date exacte de sa mort, probablement 1810.
A la mort d’Elizabeth, Edgar est recueilli par un couple de la ville, les Allan. Frances Allan, qui a vingt-sept ans et pas d’enfant, a aidé Elizabeth Poe à la fin de sa vie, alors qu’elle était dans un dénuement absolu, et s’est attachée au petit Edgar. Son mari, John Allan, négociant en tabac, qui allait bénéficier plus tard d’un gros héritage, ne voit pas d’un très bon oeil l’arrivée dans son foyer d’un fils de saltimbanques loqueteux.
Il donnera cependant à Edgar l’éducation d’un jeune bourgeois sudiste, jusqu’à ce que, à l’adolescence, leurs relations se dégradent, se durcissent (Allan cessera de payer les études du garçon, qu’il n’a jamais adopté et qui pourtant se nomme désormais Edgar Allan Poe) et deviennent tout à fait impossibles après la mort de Frances.
Etudiant éphémère à la très chic université de Charlottesville, improbable cadet à la très célèbre école militaire de West Point, Edgar Poe trouvera dans les journaux — en plein développement dans cette Amérique naissante dont l’agitation parfois le stimule — la reconnaissance de son talent, les moyens de sa survie et, pourtant, son malheur. A vingt-quatre ans, il est rédacteur en chef du Southern Literary Messenger. On craint et on estime ses critiques, on admire ses Contes, pour lesquels il a toutefois beaucoup de mal à trouver un éditeur. L’absence, à l’époque, de loi sur la propriété littéraire fait des écrivains une proie facile pour les adeptes de la " piraterie littéraire " sur laquelle Poe tente d’alerter l’opinion : " Sans une loi internationale sur le copyright, les auteurs américains peuvent aussi bien se couper la gorge. "
De projet de journal qui tourne court (notamment celui du Penn Magazine à Philadelphie) en abus d’alcool, de dépression en pénurie, d’abandon en volonté de reconnaissance sociale, du mariage avec sa cousine, encore adolescente, à la mort de celle-ci en 1847 à l’âge de vingt-cinq ans, Poe brûle sa trentaine en construisant une oeuvre exceptionnelle dont Georges Walter montre bien à quel point elle est loin de la morbidité qu’on lui prête parfois : " Contrairement à ce qu’on lui a fait dire, le sentiment de la beauté n’est pas, chez Edgar Poe, assujetti à la mort, mais seulement solidaire de l’étrange, ce qui est différent. "
C’est à Baltimore, le 3 octobre 1849, qu’un homme de quarante ans qui avait dit quelque temps auparavant : " Je dois mourir. Je n’ai pas le désir de vivre puisque j’ai fait Eurêka ", connaît une fin lamentable — il met quatre jours à mourir, — probablement enivré par des agents électoraux. C’est par cet épisode que Georges Walter commence sa biographie, car c’est à partir de ce fait divers sordide que commence, autour de ce prodigieux et tragique écrivain, le malentendu, et le désir de donner des réponses à la question " mais qui était donc Edgar Poe ? ".
Georges Walter se garde bien de penser qu’il possède la réponse, de croire qu’il détient la vérité d’un destin. " Tout poète, puisque voilà ce qu’il voulait devenir, emporte sa formule avec sa vie ", écrit-il dans les dernières lignes de son livre. Tout grand écrivain garde son mystère et en laisse le signe le plus équivoque : une oeuvre à l’interprétation infinie. Les biographies menées avec une passion lucide, comme l’est celle de Georges Walter, ne prétendent donner aucune clé définitive pour les oeuvres. Elles entendent seulement montrer pourquoi la vie quotidienne d’un créateur, si difficile qu’elle soit, si désastreuse qu’elle apparaisse, possède une singularité inaltérable : le malheur d’un créateur ne sera jamais identique au malheur de ceux qui sont voués à disparaître sans laisser de traces.

Josyane Savigneau, Le Monde du 22.03.91.

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par Michel Cournot

Une légende tenace, encouragée par Baudelaire, a fait d’Edgar Poe un maître de l’épouvante. Georges Walter corrige le portrait dans la biographie qu’il consacre au poète.

« J’ai trouvé un auteur américain qui a excité en moi une incroyable sympathie, et j’ai écrit deux articles sur sa vie et ses ouvrages... C’est écrit avec ardeur... Tu y découvriras sans doute quelques lignes d’une très extraordinaire surexcitation... J’avais beaucoup oublié l’anglais, ce qui rendait la besogne encore plus difficile. Mais maintenant, je le sais très bien. » C’est Charles Baudelaire qui écrit à sa mère, le samedi 27 mars 1852. Il a 30 ans. Il a l’habitude d’écrire à sa maman bien plutôt pour lui raconter ses bobos et lui redemander de l’argent, mais, ici, l’événement « littéraire » lui tient trop à c ?ur, il faut qu’il le confie : c’est Edgar Poe. Tout de même, il prévient sa mère avec cinq ans de retard. C’est en 1847 qu’il a lu le conte d’Edgar Poe « le Chat noir », traduit par une jeune disciple de Fourier, Isabelle Meunier. Et, malgré la publication des « Fleurs du mal » en 1857, il n’est pas exagéré de dire qu’Edgar Poe a investi, occupé l’esprit de Baudelaire, tous les jours,durant dix-huit ans, depuis la lecture du « Chat noir » jusqu’à la publication de sa traduction des « Histoires grotesques et sérieuses » en 1865. A ce moment il est l’auteur de la traduction de cinq volumes d’Edgar Poe, qu’il compte carrément parmi ses « Oeuvres complètes » à lui. Et qui lui permettront de signer des contrats, d’empocher pas mal d’argent. Pourquoi rappeler si longtemps cette passion de Baudelaire à propos de l’excellente biographie « Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain », de Georges Walter, qui vient de paraître ? Parce que ce livre, comme la quasi-totalité des ?uvres françaises, américaines, anglaises consacrées à Edgar Poe depuis une vingtaine d’années, a le souci de délivrer Edgar Poe de la tutelle de Baudelaire.

Edgar Poe est mort en 1849, plutôt jeune, à 40 ans — le premier constat du médecin de l’hôpital décrit les signes d’un delirium tremens. La figure d’Edgar Poe, par les témoignages de parents, de témoins, et par ses ?uvres publiées, est surtout celle d’un homme on ne peut plus attachant, d’un charme rare et changeant, un peu comme s’il avait existé deux Edgar Poe : l’un auteur de contes, sinistres, horribles, et homme souvent malade, qui n’est pas alcoolique mais qu’un seul verre d’alcool jette dans un malaise effrayant, et l’autre lucide, d’une intelligence supérieure, auteur de textes philosophiques, scientifiques, et d’une infinité de comptes-rendus littéraires, dans des journaux, qui font de lui la vraie « conscience » de la vie de l’esprit, dans l’Amérique de ce temps-là. Or, plus tard, par la faute de Baudelaire (qui pourtant avait traduit soigneusement « Eureka », le texte le plus « intello » de Poe), c’est l’Edgar Poe du cauchemar et de la folie qui aurait « survécu », pas seulement en France. Et, ces dernières années, tous les livres et articles de quelque importance s’emploient à ne faire apparaître que l’Edgar Poe maître de lui, philosophe génial, théoricien strict de la création. Ses centaines de pages de contes d’horreur et de poèmes si étranges sont essentiellement tenues pour des pastiches-critiques-de-la-mauvaise-littérature, dont ainsi il se moquait. (Ce point de vue avait été avancé, une première fois, dans les années 1890, par Paul Valéry.)

Ce qui est évident, en effet, c’est qu’Edgar Poe n’a jamais été dupe de l’épouvante et de l’horreur des histoires qu’il racontait. Souvent, au moment même où il s’engage dans un cauchemar, il précise que ce n’est pas là quelque chose de bien convenable. Par exemple, quand il écrit « l’Enterrement prématuré », alignant plusieurs cas d’émouvantes et belles jeunes femmes qui se réveillent dans leur tombe, il nous prévient : « Il est certains thèmes dont l’intérêt exerce un pouvoir de fascination irrésistible, mais dont l’horreur est trop absolue pour servir les desseins d’une littérature que l’on peut qualifier de légitime. » Bon, bien ! Mais Poe ajoute qu’à la lecture de ces « horreurs » « nous frissonnons sous l’effet d’une douleur voluptueuse », et il les raconte si bien, ces horreurs, et si souvent, qu’il n’est pas niable que cette « douleur voluptueuse », il l’éprouve lui-même, deux fois plutôt qu’une. Comme si d’une plume Edgar Poe jouait les mijaurées, les esprits froids, et d’une autre plume se vautrait dans les voluptés bizarres. Mais c’est la même plume, en vérité, et pourquoi à présent privilégier l’une des deux plumes, la plume sévère, au détriment de l’autre ? Chez Edgar Poe, la duplicité, ou plutôt une duplicité double et fluctuante, est manifeste. N’y aurait-il . pas une part de duplicité, aussi, peut-être involontaire, chez les partisans du nouveau Poe exclusivement austère ? Prenons par exemple Alain Jaubert, défenseur lui aussi de l’Edgar Poe lucide, qui édite dans la collection « Folio » un excellent ensemble de contes de Poe non traduits par Baudelaire, sous le titre « Ne pariez jamais votre tête au diable ». Evoquant l’un des contes les plus célèbres de Poe (l’un des premiers qu’il publia), « Bérénice », Alain Jaubert écrit : « Avec "Bérénice", Poe va au-delà de tout ce que les fabricants d’histoires d’horreurs "gothiques" ont pu imaginer dans le genre nécrophilique. Le narrateur, dans une crise de démence, va arracher les dents de sa cousine, sa fiancée, qui vient d’être enterrée vivante. » Or ce n’est pas tout à fait cela, et même Edgar Poe n’ose aller jusque-là, même s’il n’y risquait rien, après tout ! Edgar Poe s’arrange, habile comme il est, pour ne pas raconter cet arrachage des dents, pour nous faire savoir, plus tard, de loin, dans l’abstrait, que cela a eu lieu. Alain Jaubert, qui place l’arrachage en « discours direct », en rajoute sur l’horreur. Même les « épousseteurs-cureteurs » d’Edgar Poe restent donc fascinés par le gros méchant obsédé d’abjections abominables. Il n’empêche que l’autre Edgar Poe, l’intelligence calme et froide, a bel et bien existé. Nous ne pouvons le rencontrer qu’à présent, parce que c’est seulement aujourd’hui que les ?uvres de Poe sont publiées un peu plus entièrement et bien annotées — c’est avant tout le cas de l’édition des « Contes, Essais, Poèmes » de Poe dans la collection « Bouquins » (édités par Claude Richard, le grand spécialiste de Poe). Il manque malheureusement ceux qui jamais n’ont été traduits encore en français, les innombrables articles de journaux de Poe, souvent extraordinaires. Poe était révulsé par le truquage de la vie littéraire américaine : il y avait des clans qui propulsaient outrageusement des livres innommables au détriment des bons, les journaux étaient pourris, les articles étaient achetés, souvent rédigés par les éditeurs eux-mêmes sous des pseudonymes, il y avait un tel assaut du mensonge que la vie des livres s’en trouvait faussée, et seul Edgar Poe ouvrait librement un livre, le lisait librement, et disait librement ce qu’il avait lu, commençant son article par une formule alors célèbre : « Au nom de toutes ces baudruches gonflées, gonflantes et gonf1ables, jetons un coup d’ ?il sur le contenu. » La biographie de Georges Walter doit être un accompagnement on ne peut plus attachant et salutaire à la lecture des ?uvres de Poe révélées par « Bouquins ». Cette biographie est en effet un modèle de rigueur, de fraternité et d’« émotion de vie partagée », si l’on peut dire, car Georges Walter raconte les choses avec une si claire chaleur que nous l’accompagnons presque physiquement pas seulement dans ses lectures des manuscrits, des lettres retrouvées, mais aussi dans toutes lés promenades et songeries qu’il fait là-bas, dans les chambres et les jardins, et les embarcadères et les tavernes ou hôpitaux, où Edgar Poe est passé, tantôt dandy tantôt clochard, tantôt heureux tantôt sans connaissance après un nouveau suicide.

Ces immenses écrivains, il est indiscutable qu’au-delà de leurs livres qui comptent parmi les heures les moins grises de nos vies, nous trouvons dans leurs vies à eux de quoi réfléchir et rêver aussi, comme s’ils étaient des amis presque aussi réels que les vrais, surtout si les livres qui les racontent sont écrits avec autant de conscience, d’affection, de sympathie, de lumière, et, peut-on dire, de « beauté », que celui de Georges Walter, « Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain ».

Michel Cournot, Le Nouvel Observateur du 25-04-91.

« Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain », par Georges Walter, Flammarion.
A lire également :« Ne pariez jamais votre tête au diable », par Edgar Poe, Folio, Gallimard, « Contes,Essais, Poèmes », par Edgar Poe, Laffont, coll. « Bouquins », 1 620 pages.

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Le bazar universel d’Edgar Poe

par Georges Walter

Le volume consacré à Edgar Allan Poe par la collection " Bouquins " présente, pour la première fois en France, la totalité des contes et des poèmes dont, respectivement, un tiers et la moitié nous étaient inconnus à ce jour. Lacune stupéfiante, conforme peut-être au destin posthume du poète américain, naturalisé par les nôtres — et assassiné par quelques-uns de ses compatriotes. Se peut-il que personne ici, pendant cent vingt ans, n’ait osé traduire les contes que Baudelaire a laissés de côté ? Une telle audace aurait-elle porté atteinte au mythe d’Edgar Poe que, par une opération fraternelle, poétique et perverse, l’auteur des Fleurs du Mal a perpétré ?

On sait que la manipulation de la mémoire de Poe commença au lendemain de sa mort, en 1849, quand la plume de l’ex-révérend Rufus Griswold répandit son poison puritain dans un portrait du poète dépravé, portrait de faussaire qui nourrit trois générations d’écoliers et de lecteurs. Baudelaire dénonça Griswold, "ce vampire", mais n’en exploita pas moins, et sans guillemets, des textes qui lui fournissaient la figure désirée de son "poète maudit". A des vices imaginaires, il ajouta la légende de Poe opiomane, sa contribution personnelle, et pouvait dès lors porter un saint au calendrier pour l’invoquer dans ses prières. A vrai dire, en dépit de l’admirable pénétration avec laquelle il décela "le jongleur", "l’écrivain des nerfs" — ne l’a-t-il pas traduit le long de seize années de sa vie ? — Baudelaire s’intéressa au personnage plus qu’à l’oeuvre, soucieux de projeter sur lui sa propre vision de "la perversité primordiale de l’homme", si contraire à celle que chante Eurêka, credo de l’harmonie suprême et du "coeur divin de l’homme".
Enfin, de la dépouille d’Edgar Poe couverte de boue par Griswold et serrée par Baudelaire dans les bandelettes sacrées du mal, il ne restait plus à Marie Bonaparte qu’à opérer la dissection psychanalytique. A puiser la perversité de Poe dans ses personnages - un peu comme Baudelaire - pour instaurer ce nécrophile sado-masochiste chez qui la Lettre volée n’est que le symbole transparent du "pénis maternel".

Deux dollars pour une métaphysique

Il était temps d’ouvrir les fenêtres sur l’oeuvre. Le " Bouquin " qui vient de paraître fera date dans l’histoire littéraire pour avoir replacé Edgar Poe dans ses époque et pays, tel qu’en lui-même enfin. A l’issue d’une vie consacrée au Virginien, comme Poe aimait à se qualifier, Claude Richard, disparu l’an dernier, était sans doute le seul maître d’oeuvre à la hauteur de la tâche [1]. Aux traductions de Baudelaire et de Mallarmé il a ajouté les siennes (avec Jean-Marie Maguin), un choix d’essais critiques, Eurêka et les précieux Marginalia pour lesquels le métaphysicien du cosmos, à près de quarante ans, quémanda deux dollars la page, puisque tel fut le sort terrestre du futur "best-seller" du fantastique, de l’ancêtre de la science-fiction et du récit policier.
En entrant dans ce " livre métropole " où l’édifice des poèmes et des essais majeurs chante la liturgie de la forme, on sera peut-être ahuri d’abord par l’amas des soixante-douze contes, bazar universel où se côtoient astronomie, phrénologie, climatologie, Indiens féroces (le Journal de Julius Rodman), pochades policières (Le voilà, l’assassin), mascarade vénitienne à la Byron (le Rendez-vous), trésor pour l’Oulipo (le Paragrave aux x). Entre la Mille Deuxième Nuit de Shéhérazade et la poétique théologique d’Eurêka, où se trouve Edgar Poe ? Partout. On a oublié que la quasi-totalité de ses textes ont paru dans la presse, qu’il a été toute sa vie journaliste, rédacteur en chef ou pigiste, pionnier du journalisme à sensation, rêvant d’un magazine à lui pour régner sur les lettres et contraint d’écrire sur les mollusques non seulement dans son Traité de conchyliologie, mais aussi dans nombre de ses huit cent cinquante-cinq comptes rendus littéraires.

Dans ce magasin de masques rayonne pourtant la cohérence de celui que Baudelaire a jugé grand "non seulement dans ses conceptions nobles, mais comme farceur". Exploiter l’horreur, jeu à la mode pour y régler ses comptes, à l’insu du lecteur, avec les excès romantiques anglais et allemands, c’était amorcer une littérature à lecture multiple, "où c’est la langue elle-même, comme le dit Claude Richard, qui constitue le sujet du récit". Là se situe la cohérence du poète qui démasque les mots d’abord (son "délire de lucidité" avait découragé Paul Valéry d’écrire) — avant de s’adonner aux "célestes extases d’en haut".

Le plus clair des contes inédits d’Edgar Poe a pour titre, précisément, Mystification. On le trouve là dans son plus fidèle dédoublement, à la fois témoin impuissant sous le nom de P... et prince de la volonté de puissance sous le nom de Von Jung. Un miroir est brisé par la sottise et l’intelligence triomphe de la naissance. C’est son histoire secrète et le décor celui de son université de Virginie, à Charlottesville, le creuset utopique rêvé par Thomas Jefferson. Si T.S. Eliot a pu le qualifier "d’Européen déplacé", Poe fut américain d’abord et pas seulement en ce qu’il aurait voulu pour les lettres américaines "une déclaration d’indépendance". On ne décèle que trop, chez lui, la pose du " cavalier du Sud ", le romantisme de l’aristocrate sudiste qu’il aurait pu être. En témoignent encore aujourd’hui, du côté de Richmond, où il fut enfant, les gardiens distingués de son souvenir et de ses musées. Sous les propos des Virginiens on devine, discret, le remords collectif à l’égard de l’Indien sans tribu qui ne cesse pas de nous communiquer son insomnie.

Georges Walter, Le Monde du 16.06.89.

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Voir en ligne : Le site de Georges Walter


[1Claude Richard, décédé en 1988, n’eut pas la chance de voir paraître cet ouvrage auquel il avait travaillé pendant plusieurs années. Il était professeur de littérature anglaise à l’université Paul-Valéry, Montpellier III.

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