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Journal du mois, mai 2007

D 28 mai 2007     A par Viktor Kirtov - A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Hugo

Il faut que je l’avoue : depuis quelques mois, angoissé par l’importance de l’élection présidentielle française, je me suis mis à faire tourner les tables, à la recherche d’un contact direct avec Victor Hugo, lequel, on le sait, s’est beaucoup livré, en son temps, à cette divination de l’ombre. Je me disais, non sans raison, que les écrivains restent sourdement solidaires à travers la légende des siècles. Hugo es-tu là ?

C’est moi. Mon guéridon est léger, il craque bien, mes partenaires féminines sont magnétiques, mais l’au-delà des ondes est très encombré. Tout de même, Hugo a fini par se manifester, et j’ai transcrit ses réponses, dictées par petits coups secs, et parfois en alexandrins.

Il a commencé par voter Ségo, Hugo, peut-être à cause de la rime, mais surtout parce qu’il avait été flatté qu’elle cite Les contemplations comme une de ses lectures préférées. Hugo trouvait Ségo belle, émouvante, énergique, lyrique, une vraie figure de la République en marche, et son cri de meeting, « Dressez-vous vers la lumière ! », avait galvanisé son spectre. Pour Hugo, qui ne s’est jamais _embarrassé de programmes détaillés et vaseux, Ségo, à ce moment-là, incarnait le rêve. Inutile de dire que les socialistes, dans leur ensemble, lui paraissaient des notables plats, surtout les éléphants, à propos desquels il se montrait implacable. Oui, la France méritait une Présidente, oui, une lumière d’amour brillait sur son front.

Dans les jours qui ont précédé l’élection, j’ai senti Hugo plus réticent. Dans les ondes aussi, il y a des sondages. Malgré mes demandes pressantes, Hugo se dérobait et, parfois, refusait carrément de répondre. Des coups faibles, confus. Impossible de lui tirer un commentaire sur Bayrou, par exemple, là, silence de mort. Sur Sarko, une étrange réserve. Une fois, cependant, à propos de Ségo : "Waterloo, Waterloo, sombre plaine." Grand silence, ensuite, le soir de l’élection triomphale de Sarko, rien sur le Fouquet’s, la Concorde, le yacht Paloma au large de Malte. Et puis, récemment, ce simple et beau distique, frappé de façon particulièrement nette : "La France était très moisie,/Elle méritait Sarkozy." Un châtiment, donc ? L’annonce d’une résurrection possible ? Là-dessus, motus, no comment. Hugo ne répond plus, et je dois dire que je suis épuisé par cette traversée des mondes.

Décontamination

Je me suis demandé si, après l’identité nationale et le contrôle génétique, je n’allais pas recevoir, en rêve, une convocation au ministère de la Décontamination, à cause de ma folle jeunesse gauchiste. Le Président actuel l’a dit, ou plutôt vociféré, en pleine campagne, à Bercy : il faut en finir avec le diable de Mai 68, le liquider, tourner la page une fois pour toutes. Mais non, rien, le sourire, le calme, l’ouverture. Kouchner est-il passé par là en modérateur ? Possible. Mais c’est plutôt le jogging, je crois, qui a ramené le Président à plus de sagesse et de tolérance. J’ai fait beaucoup de jogging moi-même, autrefois, poursuivi par des grenades lacrymogènes et des charges de CRS. ça fait réfléchir. Magnifique, le jogging du président Sarkozy, il vieillit d’un seul coup la panoplie des anciens assis de la République. Tous les Présidents antérieurs, même de Gaulle, ont l’air pétrifiés, essoufflés lointains, sans mollets. Et, hop, photo officielle parfaite : reprise de la bibliothèque de l’Elysée, drapeaux français et européen amoureusement enlacés, position debout impeccable.

Chirac, pour se différencier de Mitterrand, avait abandonné la bibliothèque pour se présenter, image fade, dans un décor de Maison jardin. Erreur, la bibliothèque est sacrée, Mitterrand tenait dans ses mains les Essais de Montaigne (procurez-vous vite la nouvelle édition en Pléiade, et le superbe album qui va avec), le président Sarkozy, lui, ne va pas jusqu’à exhiber un livre, mais il nous force quand même à penser qu’il pourrait en lire un, L’Odyssée, par exemple. Je sais : le nouveau Président n’est pas favorable à l’étude des langues anciennes (donc au grec et au latin), et il trouve que le contribuable n’a pas à payer pour ce genre de luxe. Il est vrai qu’avoir fait du grec ou du latin (comme Montaigne) peut apparaître comme un privilège désormais aussi inutile qu’exorbitant. On pourrait même créer un impôt rétroactif pour ceux et celles qui ont eu droit à cette formation élitiste. Le génial Condorcet, pendant la Révolution, s’est fait ainsi cueillir pendant sa fuite, parce qu’il avait sur lui un livre de grec. Il s’est arrêté dans une auberge, on l’a vu avec ce volume à la main, ça lui a coûté la vie. Casanova raconte une histoire du même genre : il voyage avec un livre en latin, il est dénoncé comme sorcier, il a failli y passer.
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Missions


L’ambition du président Sarkozy semble immense : il remet les pendules à zéro, il revient à 1958, il refonde la République, la cinquième bis, ou la sixième, c’est lui. La "valeur travail" m’inquiète un peu, mais après tout ce n’est pas moi qui ai écrit le blasphème suprême "Ne travaillez jamais !" sur les murs de Paris. L’heure est donc à l’effort, au mérite, au résultat, à la modestie. Le nouveau gouvernement va faire des merveilles. Et moi, dans tout ça ? Il me semble que je peux demander à Juppé, au nom de Bordeaux, une mission spéciale, par exemple la valorisation poétique de l’Aquitaine et de sa nature enchantée. A moins que Kouchner accepte de me loger, de temps en temps, dans le consulat de France à Venise, d’où j’enverrai des notes écologiques soignées. Si jamais j’ai des problèmes de logement, je compte sur Christine Boutin, fervente catholique, pour m’attribuer une tente moderne de SDF dans les jardins de l’archevêché. Tout est possible, que diable. J’aime beaucoup l’expression « développement durable », dont je me sens d’ailleurs la vivante incarnation. Au Japon, je serais déjà considéré comme "trésor national", ici, ça tarde un peu, mais gardons confiance. Je sens maintenant que vous me trouvez trop narcissique et égoïste, mais qui ne l’est pas ?

Chine

Laissons la boucherie irakienne et celle du Proche-Orient, et observons comment la Chine se glisse subrepticement dans le capital financier américain. Ces Chinois sont bizarres : pas de bruit, volonté, action. Ils viennent de loin et ils iront loin. Pour mieux comprendre de quoi il s’agit, au fond, voici mes conseils de lecture.

D’abord, la réédition du grand livre de Pierre Ryckmans (alias Simon Leys) [1], traduction et commentaire de Shitao, peintre, poète et penseur le plus important de la Chine classique, Les propos sur la peinture du Moine Citrouille-Amère (1). Ce traité commence ainsi, par la définition de "L’unique Trait de Pinceau" : "L’Unique Trait de Pinceau est l’origine de toutes choses, la racine de tous les phénomènes ; sa fonction est manifeste pour l’esprit, mais le vulgaire l’ignore... La peinture émane de l’intellect : qu’il s’agisse de la beauté des monts, fleuves, personnages et choses, ou qu’il s’agisse de l’essence et du caractère des oiseaux, des bêtes, des herbes et des arbres, ou qu’il s’agisse des mesures et des proportions des viviers, des pavillons, des édifices et des esplanades, on n’en pourra pénétrer les raisons ni épuiser les effets variés, si en fin de compte on ne possède cette mesure immense de l’Unique Trait de Pinceau."

Voilà pour la nature. Et maintenant, la guerre, à travers Les 36 Stratagèmes, ancien manuel secret anonyme, admirablement traduit et présenté par Jean Levi (2). Le premier stratagème s’appelle "Traverser la mer à l’insu du Ciel" : "A se garder de tous côtés, la vigilance s’endort ; un spectacle familier n’éveille pas le soupçon. L’occulte est au coeur du manifeste et non dans son contraire. Rien n’est plus caché que le plus apparent." Dans la guerre incessante entre tous et tous, je vous recommande aussi "Faire du bruit à l’est pour attaquer à l’ouest", "Emprunter un cadavre pour y loger une âme", "Le stratagème des jolies femmes", "Le stratagème de la ville vide", "Le stratagème des agents retournés".

Il y a aussi "Créer de l’être à partir du rien", "Contempler l’incendie depuis la rive opposée", "Retirer l’échelle après avoir fait monter l’autre au toit", "Laisser filer l’adversaire pour mieux le capturer".
Ça a l’air tout simple, mais c’est très difficile à comprendre, puisque l’essentiel repose sur l’éternel Livre des mutations [2]. Conseil, donc, pour le XXIe siècle : devenez le plus possible chinois, sinon rien.

Philippe Sollers
Le Journal Du Dimanche, dimanche 27 mai 2007

(1) Plon.
(2) Rivages Poche/Petite Bibliothèque.


oOo

[1Lire Le génie chinois dans Simon Leys et Pierre Ryckmans.

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