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H comme Hölderlin (1973)

D 28 février 2007     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


La question de Hölderlin — la question posée par la poésie de Hölderlin — est présente dans de nombreux textes de Sollers qu’il s’agisse, comme on le lira ci-dessous, des romans — de Lois (1972) ou H (1973) à Studio (1997) (où Hölderlin et Rimbaud s’entrecroisent) — ou des essais ou livres d’entretiens (La divine comédie (2000), Illuminations (2003) ou encore Poker (2005).
La référence devient même plus importante au fur et à mesure que le rapport entre roman et poésie, entre poésie et pensée devient plus insistant. L’approche de Heidegger — au sens où Heidegger a écrit Approche de Hölderlin — y est sans doute pour quelque chose (ce ne fut pas toujours le cas comme on le verra ci-après).

Dans un entretien de Philippe Sollers et Marcelin Pleynet avec Jean Louis Houdebine paru dans Promesse n°34-35 (printemps 1973), peu après la publication de H et de Stanze, et repris dans Art et littérature de M. Pleynet en 1977, les deux écrivains parlent longuement de Hölderlin à partir de leur expérience respective :

Ph. Sollers : " Pourquoi la question d’Hölderlin est-elle si complexe ? Tout d’abord, comme vous dites, on parle de schizophrénie, et il semble qu’aucun discours ne veuille aller voir du côté d’Hölderlin ; je ferai remarquer que c’est la même chose pour Joyce. Cela prouve, encore une fois, que les discours universitaires ont du mal à se mesurer à certains phénomènes. Il est clair qu’on ne peut pas se promener dans Hölderlin comme ça, dans Artaud et dans Finnegans wake non plus ; ça n’est pas facile ; ça n’est pas facile à monnayer dans la presse électorale ou à l’Université. Il y a une seconde difficulté : c’est que Hölderlin s’est vu, comme par hasard, repris par un discours de commentaire philosophique prude, celui de Heidegger, dont ce n’est évidemment pas le propos de voir ce qui émerge là brusquement dans l’histoire [1]. Hölderlin est un des grands enterrés de notre culture : Lois et H ont aussi pour fonction de le ressusciter, si vous voulez, et c’est pour cela qu’il joue un rôle de personnage dans H où il est là, en effet, comme un spectre qui vient répéter quelque chose qui aurait été raté par la raison occidentale. Mais Nietzsche aussi. Il est là en tant que refoulé, et refoulé par l’incapacité du discours philosophique à se vivre comme risque de langue, au lieu de se vivre en position de commentaire de la mort de celui qui s’y produit. Le discours philosophique, depuis Marx et Freud, est une vaste nécropole (...) Cela n’a rien à voir avec ce que la langue peut déclencher si elle est prise au niveau du rythme, de la métrique, etc., et là, Hölderlin produit quelque chose qui n’a pas d’équivalent en français. Je ne pense pas que Pleynet me contredira sur ce point. de toutes façons, lui aussi a beaucoup à dire sur Hölderlin, sur ce que celui-ci a été pour lui. Et c’est pourquoi le problème de la musique n’est pas du tout un problème de "musicalité" : c’est bien autre chose, où il y va du rythme, de la diction, de la pensée. Il s’agit donc de saisir cette inter-connexion, européenne et mondiale, entre les différents passés de langues, liés à leurs propres problèmes philosophiques, et les différentes interventions musicales qui sont produites. Ce n’est nullement une attitude passéiste , car tout cela est repris dans une refonte historique mondiale qui doit faire tomber les frontières, les cloisonnements, les territoires.

M. Pleynet : Je suis tout à fait d’accord avec ce que Sollers vient de développer, notamment en ce qui concerne l’importance de Hölderlin (...) Ce qui a été décisif, ce qui m’a beaucoup appris, ce sont les derniers textes de Hölderlin, les textes dits "de la folie", dans la mesure où, justement, ils reprennent à la fois les textes plus anciens dans des séquences historiques très vastes, dans un retour et dans une syntaxe qui me semble très moderne ; j’y ai beaucoup appris, particulèrement quant à ce rapport, rapport fantasmé, de désir d’articulation au tout social, à ce qui se marque, à propos de Hölderlin précisément, dans Paysages en deux où Hölderlin figure sous la forme de l’évocation du récit d’une visite que lui fit Waiblinguer : "Nous prîmes congé. En descendant l’escalier, par la porte ouverte, nous l’avons vu encore une fois arpenter sa chambre à pas pressés. Un frisson d’horreur me parcourait. Je pensais aux fauves, qui dans leur cage vont d’un côté à l’autre. Plein de stupeur, nous sortîmes en courant de la maison."
Je pense précisément que la trajectoire biographique et historique dont nous parlions tout à l’heure est marquée là de telle façon que, finalement, il fallait en passer par cette coupure pour pouvoir écrire ce qui s’écrit aujourd’hui (...)"

HÖLDERLIN DANS H, Edition du Seuil, Collection Tel Quel, 1973, p. 16-19.

H est le premier roman de Sollers écrit sans ponctuation apparente. La lecture peut paraître difficile. Dès le début, l’auteur prévient : " mais est-ce qu’on peut mettre le tout en vrac en jet continu personne ne pourra naviguer là-dedans c’est sûr la ponctuation est nécessaire la ponctuation vieux c’est la métaphysique elle-même en personne y compris les blancs les scansions tant pis il faut que les acteurs fassent désormais un peu de gymnastique sans quoi on n’en sortira jamais"



Si dès les premières pages du roman des noms propres de poètes sont brièvement évoqués sans être nommés (à l’exception notable de "joyaux" et "sollers") - comme Dante ("l’alighieri"), Homère ("ulysse", "l’iliade"), Goethe ("dichtung wahreit") -, une longue séquence est accordée (à tous les sens du mot) à Hölderlin.
Faisons un peu de gymnastique, lisons, « c’est un matérialiste qui parle  » (Julia Kristeva, Polylogue) :

« pour reprendre les témoignages on dit que la théologie lui a été tout de suite parfaitement étrangère nous sommes en 1790 et les anecdotes arrivent assez vite petite chambre pendant trente-six ans avec évolution vers catatonie dementia praecox politesse exagérée volubilité incessante stéréotypes ton enfantin réponses toujours négatives la plupart des sons inarticulés inintelligibles mêlés de français votre majesté royale c’est là une question à laquelle je ne peux je ne dois pas vous donner de réponse je suis précisément sur le point de me faire catholique la nuit il se lève et marche à travers la maison il lui arrive aussi de sortir dans la rue ou alors il noircit nous dit la famille tous les morceaux de papier qui lui tombent sous la main vers bien rythmés mais dépourvus de signification affirme l’inspecteur de passage ajoutant quand c’est clair il est toujours question d’oedipe de la grèce de grandes souffrances pauvre con c’est toi qui ne pouvais comprendre que ça avant de rentrer rassurer bobonne et de raconter comment la princesse de hombourg lui ayant offert un piano il en a coupé les cordes mais pas toutes de sorte que plusieurs touches marchent encore et c’est sur elle qu’il improvise j’ose à peine prononcer son nom écrit bettina gentille hystérique émue par une castration de cette envergure j’ose à peine prononcer son nom aussitôt on raconte sur lui les choses les plus épouvantables uniquement parce que pour composer un de ses bouquins il a aimé une femme pour les gens d’ici aimer et vouloir se marier est la même chose voilà ce qu’elle dit à l’époque mais remarque bien qu’aujourd’hui ce serait plutôt le contraire aimable cocotte de bettina fine très fine regarde comment elle apprécie le gâteau son âme dit elle est comme l’oiseau des indes couvé dans une fleur ce piano déchiré est une image de son âme miaou miaou j’en lècherai bien un p’tit bout je voulais faire le voeu d’entourer le malade de le guider ce ne serait pas un sacrifice j’aurais des entretiens avec lui qui me feraient voir ce que mon âme désire oh je suis sûre qu’alors les touches cassées les cordes brisées résonneraient encore il est submergé par les flots d’une puissance céleste la parole qui entraînant tout dans une chute rapide aurait inondé ses sens donc si je pouvais y brancher un canal de dérivation peut-être que mon nom pourrait être associé au sien dans cette grande mer que je sens faite pour moi et moi seule il dit que les lois de l’esprit sont métriques il dit que tant que la parole ne suffira pas à elle seule pour engendrer la pensée l’esprit dans l’homme n’aura pas encore atteint sa perfection que c’est seulement quand la pensée se voit dans l’impossibilité de s’exprimer autrement que par le rythme qu’il y a poésie force innée réflexion césure cheval cabré suspension rayon en sautant comme un bon cavalier en culotte blanche derby je mettrais mon beau chapeau mon nouvel ensemble tout le monde me regarderait ce serait délicieux j’en suis inondée de lumière peut-être le conseiller aulique se laisserait-il conseiller par moi peut-être hegel lui-même qui l’a connu autrefois me prendrait-il comme dépositaire de son message c’est toujours mieux que ce que dit mon mari qu’il est devenu incapable de fixer une pensée de l’élucider de la poursuivre de la relier à une autre du même ordre et de former au moyen de chaînons intermédiaires une suite ordonnée qu’il ne parvient pas à combler la distance qui sépare les idées de mon mari est trop antigauchiste peut-être qu’il a raison après tout ces gens-là n’arriveront à rien il vaudrait mieux les analyser une question de réglage en somme sinon impossible de décomposer ne fût-ce qu’un seul concept en ses éléments c’est comme cette histoire de drogue cette apologie éhontée aujourd’hui du schizo je vous demande un peu où allons nous avec cette irresponsabalité générale c’est une révolution dans la conception même de l’exception comme si le soldat inconnu soulevait sa flamme et voulait défiler sur les champs-élysées ce désordre vient des américains et là je me demande si nous n’avons pas eu tort de fixer sur les états-unis l’innocence toujours trop rapide de la jeunesse c’est une arme à double tranchant qui sait s’il ne vont pas déboucher dans une anarchie folle avec garçons sauvages nus homosexuels désorganisant les jurys qui sait si notre plus sûr rempart n’est pas de l’autre côté avec sens de l’air pur aisance il faudrait réviser tout ça j’en parlais justement à georges l’autre soir je lui disais bon oui d’accord le secrétaire général a plutôt une sale gueule il est effrayant son menton dit tout en une seconde mais c’est peut-être notre seule chance penses-y bien mon amour quant à l’exemple typique de l’autre on peut dire qu’il veut affirmer quelque chose mais comme il ne soucie pas de la vérité qui ne peut être que le produit d’une pensée saine et ordonnée il dit non aussitôt maintes fois j’ai pu observer le conflit fatal qui détruit ses pensées dès qu’elles se forment car d’habitude il pense tout haut et même s’il arrive à fixer une idée aussitôt la tête lui tourne cela ne fait que l’embrouiller davantage un tressaillement convulsif lui traverse le front il secoue la tête et s’exclame non non non il y a un abîme immense entre lui et l’humanité les camarades le jugent sévèrement malgré ses efforts je ne crois pas qu’il endormira jamais leur méfiance il y a là un problème qui vient de plus loin qu’eux tous et qui si tu veux mon avis les traverse s’avance déjà bien au-delà de ce qu’ils croient aujourd’hui c’est l’antique truc de l’humilité on ne doit pas oublier qu’il lui est resté une très forte vanité une sorte de fierté un sentiment de sa valeur j’ai l’impression qu’il ne pourra jamais s’anonymiser dans le mouvement de masse et pourtant il dit le contraire peut-être n’a-t-il pas si tort peut-être que c’est lui le moins personnel mais alors c’est d’une façon tellement étrange immorale froide que nous la ressentons comme du mépris nous ne sommes pas émus aux mêmes moments autrefois le monde extérieur qui ne l’appréciait il est vrai qu’à moitié lui était encore ouvert sa puissance créatrice et son action lui permettaient d’y jouer un rôle tandis que maintenant on dirait qu’il est pour lui seul moi et non-moi monde et homme première et seconde personne et qu’il continue à se considérer comme un être supérieur hors pair je me demande comment il se met au lit comme quand il est au piano on sent qu’il poursuit une ombre enfantine il vous la joue des centaines de fois c’est insupportable à ceci s’ajoute qu’il est parfois pris d’une espèce de crampe qui le force à parcourir les touches comme un éclair et puis il se met à chanter impossible de savoir dans quelle langue mais avec un pathos déchirant il prétend avoir toujours dix-sept ans le garagiste dit qu’il se lit des passages à lui-même tout haut déclamant comme un acteur avec des airs de vouloir conquérir le monde se posant des questions et y répondant le plus souvent par la négative et puis de nouveau la musique encore une fois le même air monotone la même scie il est mal luné aujourd’hui il dit depuis ce matin que la source de la sagesse a été empoisonnée que les fruits de la connaissance sont des poches creuses et voilà il va mourir doucement et sans agonie et pratiquement comme tous les autres de son espèce ouf »

page 119 : « vous me donnerez un peu de vin chaud pour finir un vin d’embouchure du côté d’l’océan sableux vallonneux c’est en 1802 qu’hölderlin écrit en voyage dans les régions qui confinent à la vendée j’ai été intéressé par l’élément sauvage guerrier le pur viril à qui la lumière de la vie est donnée immédiatement dans les yeux et les membres et qui éprouve le sentiment de la mort comme une virtuosité où s’assouvit sa soif de savoir le vent du nord-est se lève de tous les vents mon préféré et la suite intitulée andenken faisceau transparent avec mer vigne amour poésie fixité va-et-vient de base amour désigné par regard sans fatigue poésie par fondation du mélange des eaux sous le ciel »

page 126 : « hölderlin dit l’esprit de nuit celui qui porte au ciel la tempête a couvert notre pays du bavardage dans une pluies de langages sans poésie »


POLYLOGUE. A la fin de son essai sur H au titre éponyme, Julia Kristeva donne les pages finales du roman ponctué par Sollers lui-même. Elle précise : « On s’apercevra que cette ponctuation donne à lire un signifié au détriment de la polyvalence musicale. »

J’ai essayé de ponctuer les pages consacrées à Hölderlin que vous venez de lire. Voilà ce que cela pourrait donner (nous ne sommes pas si éloignés de Studio écrit plus de vingt ans après) :

« Pour reprendre les témoignages on dit que la théologie lui a été tout de suite parfaitement étrangère. Nous sommes en 1790 et les anecdotes arrivent assez vite : petite chambre pendant trente-six ans, avec évolution vers catatonie, dementia praecox, politesse exagérée, volubilité incessante, stéréotypes, ton enfantin, réponses toujours négatives, la plupart des sons inarticulés, inintelligibles, mêlés de français.
"Votre majesté royale, c’est là une question à laquelle je ne peux, je ne dois pas, vous donner de réponse. Je suis précisément sur le point de me faire catholique."
La nuit, il se lève et marche à travers la maison. Il lui arrive aussi de sortir dans la rue. Ou alors "il noircit, nous dit la famille, tous les morceaux de papier qui lui tombent sous la main."
"Vers bien rythmés, mais dépourvus de signification", affirme l’inspecteur de passage, ajoutant : "quand c’est clair il est toujours question d’Oedipe, de la Grèce, de grandes souffrances."
Pauvre con ! c’est toi qui ne pouvais comprendre que ça avant de rentrer rassurer bobonne !
Et de raconter comment, la Princesse de Hombourg lui ayant offert un piano, il en a coupé les cordes, mais pas toutes, de sorte que plusieurs touches marchent encore.
Et c’est sur elle qu’il improvise. "J’ose à peine prononcer son nom", écrit Bettina, gentille hystérique émue par une castration de cette envergure. "J’ose à peine prononcer son nom. Aussitôt on raconte sur lui les choses les plus épouvantables", uniquement parce que pour composer un de ses bouquins, il a aimé une femme. "Pour les gens d’ici aimer et vouloir se marier est la même chose."
Voilà ce qu’elle dit à l’époque. Mais remarque bien qu’aujourd’hui ce serait plutôt le contraire. Aimable cocotte de Bettina ! Fine, très fine ! Regarde comment elle apprécie le gâteau. "Son âme, dit elle, est comme l’oiseau des Indes. Couvé dans une fleur, ce piano déchiré est une image de son âme."
Miaou, miaou ! J’en lècherai bien un p’tit bout !
"Je voulais faire le v ?u d’entourer le malade, de le guider. Ce ne serait pas un sacrifice. J’aurais des entretiens avec lui qui me feraient voir ce que mon âme désire. Oh ! Je suis sûre qu’alors les touches cassées, les cordes brisées, résonneraient encore. Il est submergé par les flots d’une puissance céleste : la parole qui, entraînant tout dans une chute rapide, aurait inondé ses sens."
Donc si je pouvais y brancher un canal de dérivation peut-être que mon nom pourrait être associé au sien dans cette grande mer que je sens faite pour moi et moi seule.
"Il dit que les lois de l’esprit sont métriques. Il dit que, tant que la parole ne suffira pas à elle seule pour engendrer la pensée, l’esprit dans l’homme n’aura pas encore atteint sa perfection. Que c’est seulement quand la pensée se voit dans l’impossibilité de s’exprimer autrement que par le rythme qu’il y a poésie."
Force innée, réflexion, césure, cheval cabré, suspension, rayon. En sautant comme un bon cavalier en culotte blanche. Derby ! Je mettrais mon beau chapeau. Mon nouvel ensemble ! Tout le monde me regarderait ! Ce serait délicieux ! J’en suis inondée de lumière ! Peut-être le conseiller Aulique se laisserait-il conseiller par moi ? Peut-être Hegel lui-même, qui l’a connu autrefois, me prendrait-il comme dépositaire de son message ? C’est toujours mieux que ce que dit mon mari : qu’il est devenu incapable de fixer une pensée. De l’élucider. De la poursuivre. De la relier à une autre du même ordre et de former, au moyen de chaînons intermédiaires, une suite ordonnée. Qu’il ne parvient pas à combler la distance qui sépare les idées.
Mon mari est trop antigauchiste. Peut-être qu’il a raison après tout : ces gens-là n’arriveront à rien. Il vaudrait mieux les analyser. Une question de réglage en somme. Sinon impossible de décomposer ne fût-ce qu’un seul concept en ses éléments. C’est comme cette histoire de drogue ! Cette apologie éhontée aujourd’hui du schizo ! Je vous demande un peu : où allons nous avec cette irresponsablité générale ? C’est une révolution dans la conception même de l’exception.
Comme si le soldat inconnu soulevait sa flamme et voulait défiler sur les Champs-Elysées.
Ce désordre vient des américains. Et là je me demande si nous n’avons pas eu tort de fixer sur les Etats-Unis l’innocence toujours trop rapide de la jeunesse. C’est une arme à double tranchant. Qui sait s’il ne vont pas déboucher dans une anarchie folle ? Avec garçons sauvages, nus, homosexuels, désorganisant les jurys ? Qui sait si notre plus sûr rempart n’est pas de l’autre côté ? Avec sens de l’air ? Pure aisance ? Il faudrait réviser tout ça. J’en parlais justement à Georges l’autre soir. Je lui disais : bon, oui, d’accord, le secrétaire général a plutôt une sale gueule. Il est effrayant. Son menton dit tout en une seconde mais c’est peut-être notre seule chance. Penses-y bien mon amour.
Quant à l’exemple typique de l’autre, on peut dire qu’il veut affirmer quelque chose. Mais, comme il ne soucie pas de la vérité, qui ne peut être que le produit d’une pensée saine et ordonnée, il dit non aussitôt.
Maintes fois, j’ai pu observer le conflit fatal qui détruit ses pensées dès qu’elles se forment. Car, d’habitude, il pense tout haut et, même s’il arrive à fixer une idée, aussitôt la tête lui tourne. Cela ne fait que l’embrouiller davantage. Un tressaillement convulsif lui traverse le front. Il secoue la tête et s’exclame : "Non. Non. Non." Il y a un abîme immense entre lui et l’humanité.
Les camarades le jugent sévèrement malgré ses efforts. Je ne crois pas qu’il endormira jamais leur méfiance. Il y a là un problème qui vient de plus loin qu’eux tous et qui, si tu veux mon avis, les traverse, s’avance déjà bien au-delà de ce qu’ils croient aujourd’hui.
C’est l’antique truc de l’humilité. On ne doit pas oublier qu’il lui est resté une très forte vanité. Une sorte de fierté, un sentiment de sa valeur. J’ai l’impression qu’il ne pourra jamais s’anonymiser dans le mouvement de masse. Et pourtant il dit le contraire. Peut-être n’a-t-il pas si tort. Peut-être que c’est lui le moins personnel. Mais alors c’est d’une façon tellement étrange, immorale, froide, que nous la ressentons comme du mépris. Nous ne sommes pas émus aux mêmes moments. Autrefois le monde extérieur — qui ne l’appréciait, il est vrai, qu’à moitié — lui était encore ouvert. Sa puissance créatrice et son action lui permettaient d’y jouer un rôle. Tandis que, maintenant, on dirait qu’il est, pour lui seul, moi et non-moi, monde et homme, première et seconde personne, et qu’il continue à se considérer comme un être supérieur, hors pair. Je me demande comment il se met au lit.
C’est comme quand il est au piano. On sent qu’il poursuit une ombre enfantine. Il vous la joue des centaines de fois. C’est insupportable. A ceci s’ajoute qu’il est parfois pris d’une espèce de crampe qui le force à parcourir les touches comme un éclair. Et puis il se met à chanter. Impossible de savoir dans quelle langue. Mais avec un pathos déchirant. Il prétend avoir toujours dix-sept ans. Le garagiste dit qu’il se lit des passages à lui-même, tout haut, déclamant comme un acteur, avec des airs de vouloir conquérir le monde, se posant des questions et y répondant le plus souvent par la négative. Et puis, de nouveau, la musique. Encore une fois le même air monotone. La même scie. Il est mal luné aujourd’hui. Il dit depuis ce matin que la source de la sagesse a été empoisonnée. Que les fruits de la connaissance sont des poches creuses. Et voilà : il va mourir doucement et sans agonie. Et pratiquement comme tous les autres de son espèce. Ouf ! »

et page 119 : « Vous me donnerez un peu de vin chaud pour finir. Un vin d’embouchure. Du côté d’l’océan sableux, vallonneux. C’est en 1802 qu’Hölderlin écrit, en voyage dans les régions qui confinent à la Vendée : "J’ai été intéressé par l’élément sauvage, guerrier, le pur viril, à qui la lumière de la vie est donnée immédiatement dans les yeux et les membres et qui éprouve le sentiment de la mort comme une virtuosité où s’assouvit sa soif de savoir."[ 1] "Le vent du Nord-Est se lève/de tous les vents mon préféré". Et la suite, intitulée Andenken [2]. Faisceau transparent, avec mer, vigne, amour, poésie, fixité, va-et-vient de base, amour désigné par regard, sans fatigue, poésie par fondation, du mélange des eaux sous le ciel. »

[1] Hölderlin, Lettre à Böhlendorf, 2 décembre 1802. A noter que Hölderlin signe sa lettre " Dein H ", " Ton H ".
[2] Hölderlin, Andenken (Souvenir), 1803 ou 1804.

Voir aussi ici

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Maison natale de Hölderlin à Lauffen, dans le Wurtemberg

[1Sollers reviendra trente ans plus tard sur cette lecture un peu rapide de Heidegger. Dans un entretien avec F. Meyronnis et Y. Haenel de 2002, il dira que, pour cet entretien, il a mieux lu Heidegger qu’il ne l’avait fait jusque là. Voir Richesse de la nature.

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1 Messages

  • François NEROLI | 15 avril 2012 - 17:27 1

    "N’est-il pas saint mon coeur, plein d’une vie plus belle,
    Depuis que j’aime ? Alors pourquoi m’avoir mieux vu
    Quand, plus fier et sauvage,
    J’étais plus loquace et plus creux ?

    Ha ! la foule a le goût des valeurs du marché,
    Et le valet n’a de respect que pour le fort ;
    Au divin portent foi
    Ceux-là seuls qui le sont eux-mêmes"

    Sans aucun doute, le sacré n’a rien de divin... Entre, le marché, le pouvoir et la force, la psychologie... Cela se discute certes. Fallait-il passer par là ? Eclairer le passé, Illuminer l’avenir, vivre le présent.