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Comment Nietzsche a changé le monde

suivi de Nietzsche toujours intempestif (débat, 2006) et de Présence de Nietzsche (1994)

D 24 novembre 2006     A par andoar - A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


L’écrivain français et "énergumène" littéraire hors-norme, relit le philosophe avec une verve et une empathie extraordinaires. A la clé : la possibilité d’une « Vie divine ». Là, tout de suite. Faut-il être désespéré pour faire sur 600 pages l’éloge de la joie ?
A considérer Philippe Sollers, regard perçant, corps ramassé, prêt à bondir, débit pressé, non. Loin de la mythologie simpliste, Sollers nous emmène à la rencontre d’un homme d’une solitude inouïe, prenant sur lui l’effondrement général, Turinois joyeux et fou, « à l’aise au milieu des hasards comme au milieu des flocons de neige » - soit Friedrich Nietzsche, né le 15 octobre 1844 à Röcken, en Prusse, et mort le 25 août 1900 à Weimar, celui-là même qui promulgua le 30 septembre 1888 sa Loi contre le christianisme.
Pour passer de la théorie à la pratique de La Vie divine, et partant du principe que le libertinage n’est « pas une double vie, mais une vie redoublée », le philosophe narrateur navigue entre Paris et Venise et deux femmes, Nelly qui relève sa culotte pour lire à haute voix les textes les plus édifiants de la philosophie et l’adorable Ludi, blondeur, champagne et chambres d’hôtel.
Longue digression limpide et tranchée calquée sur la descente au paradis de Monsieur Nietzsche, Une vie divine pousse jusqu’au chef-d’oeuvre l’art de la citation, qui n’est pas le défaut d’en écrire le moins possible soi-même, mais l’art d’incarner une pensée qu’on a faite sienne.


Isabelle Falconnier. Pourquoi écrire sur Friedrich Nietzsche aujourd’hui ? N’a-t-on pas tout dit depuis sa mort en 1900 ?

Philippe Sollers. Il est le premier à avoir diagnostiqué que l’être humain, la société tout entière, entrait dans le nihilisme. Et le nihilisme a non seulement fait rage au XXe siècle mais continue à être une maladie dont, depuis Nietzsche, on n’a ni posé le diagnostic, ni donné les raisons profondes. Le nihilisme étant ce qu’il appelle l’esprit de vengeance, le ressentiment, le vouloir mourir, en quelque sorte la victoire de tous les instincts de violence et d’ignorance.

IF. On a donc mal lu Nietzsche depuis un siècle, sans le prendre au sérieux ?

Ph. S. De son vivant, il n’a pas été pris au sérieux, et depuis il appartient aux philosophes, ce qui ne l’a pas non plus aidé. Mais surtout personne ne s’est jamais avisé d’en faire un personnage de roman, et montrer que sa vie a été une extraordinaire aventure personnelle, une aventure de la pensée. Si l’on va droit à sa biographie, sa correspondance, et à la lecture intérieure de ses livres, il en surgit un personnage très actuel, très frais, très électrique.


IF.
Pourtant il n’y a pas plus lu, enseigné, décortiqué que Nietzsche ?...

Ph. S. Oui, mais il y a autour de lui une sorte de falsification qui a commencé très tôt et qui porte sur des mots comme « surhomme » ou « volonté de puissance » sans du tout qu’on s’occupe du contexte. Or sa vie et son écriture font une seule et même substance. Je montre comment il faut vivre pour revivre et réincarner cette aventure extraordinaire de Nietzsche.

IF. Votre propre parcours avec lui, quel est-il ? N’est-il qu’un parmi les « grands hommes » sur lesquels vous avez écrit, Mozart, Casanova, Sade, Picasso ?

Ph. S. J’ai écrit plusieurs essais sur des personnages du XVIIIe siècle où j’essaie de montrer pourquoi ce siècle-là nous manque. Pour Nietzsche, c’est différent. Il m’apparaît comme un révolutionnaire actif, les autres étant de grands personnages de l’histoire ancienne. Même si Mozart se rapproche très fort de Nietzsche pour des raisons étranges d’extrême fécondité dans les dernières années de leur vie.

IF. Quand avez-vous commencé à le lire ?

Ph. S. Très jeune et sans arrêt. J’ai ressenti une attraction immédiate et considérable dès l’adolescence qui n’a jamais cessé. C’est quelqu’un qui me fait signe à chaque instant. L’idée de l’éternel retour est par exemple quelque chose sur lequel je médite constamment.

IF. Que signifie aujourd’hui cette idée d’éternel retour ?

Ph. S. C’est une interpellation par rapport au temps. Qu’est-ce que le temps ? Ou bien vous avez la conviction que votre vie mérite d’être absolument vécue, et donc vous lui dites oui, comme si elle devait se reproduire éternellement. C’est assez simple à poser mais pas évident du tout, puisque tout par ailleurs vous engage à désirer votre propre disparition - propagande nihiliste, mélancolie, dépression, peur. L’éternel retour consiste à refuser de dire non à sa propre vie, à la vie en général.

IF. Et être gai ? De cette gaieté nietzschéenne ?

Ph. S. Nietzsche pose la gaieté comme une preuve de sa philosophie. Et en effet il y a un dicton merveilleux de lui qui s’appelle le gai savoir. Qui est tout sauf ce ricanement général, cette dérision commune.

IF. Le 3 janvier 1889, Nietzsche s’effondre dans les rues de Turin devant un cocher qui maltraite son cheval. Pourquoi cet effondrement ?

Ph. S. Difficile à dire. On parle de syphilis, de cancer du cerveau. C’est allé très vite. Il était dans une santé formidable quelques jours auparavant, marchant beaucoup, écrivant beaucoup. Il vivra encore pendant onze ans, c’est très long, très tragique, puisqu’il se retrouve en compagnie de celles qu’il ne voulait plus voir, c’est-à-dire sa mère et sa soeur, une soeur qui va s’employer à falsifier ses écrits. Sa vie aura été une sorte d’héroïsme continu. Surtout que son ambition était extrême : un livre comme L’Antéchrist veut absolument sortir d’un calendrier établi par la loi chrétienne. Il dit : « Je suis l’an I du Salut » avec un grand S, et propose un nouveau calendrier.

IF. Mais personne ne l’a suivi ?

Ph. S. Je répondrai par une remarque de bon sens : personne ne signerait une transaction financière autrement que de « 2006 », sur la planète tout entière. Tout le monde a accepté ce calendrier qui n’est que financier et politique. Ce qui est très étrange, le Christ n’ayant jamais songé à fonder un calendrier. Ça s’est fait. C’est étrange que des gens qui se moquent complètement de la signification de la fondation de ce calendrier l’emploient.

IF. Vous n’êtes pas tendre avec les philosophes aujourd’hui, tous des « protestants déguisés », de « nouveau curés de l’Histoire »...

Ph. S. Nietzsche était très antiphilosophe à sa manière, disant des philosophes qu’ils sont des prêtres masqués, qu’ils mentent, évitant de parler de leurs vrais problèmes physiques, corporels, sexuels. Vous savez bien ce que sont les philosophes aujourd’hui, ils sombrent tous dans la prédication morale. Et la pensée ne peut pas être compatible avec la prédication morale, qui est un succédané de la religion.

IF. Comment être philosophe aujourd’hui alors ?

Ph. S. On ne peut pas. Nietzsche apporte absolument autre chose qu’une collectivité ou une visée sociale. Il n’a pas voulu créer de programme social, sinon il serait redevenu professeur. S’il dit souvent « nous autres », il ne prêche pas. Il s’adresse à nous en tant que solitudes sociales.

IF. Il faut bien des philosophes, non ?

Ph. S. Pour quoi faire ?

IF. Pour expliquer le monde aujourd’hui, analyser les comportements, les courants de pensée...

Ph. S. Alors on retombe dans le fonctionnariat social qui a pu être celui de la religion ou celui des sociologues. Rien à voir avec l’expérience de la pensée de Nietzsche. Dès qu’on prétend s’occuper des gens, on ferme l’oreille à quelque chose de plus essentiel.

IF. Comme « Pour vivre caché, vivons heureux », cette pirouette qui vous ressemble tant ?

Ph. S. Absolument, je renverse la phrase traditionnelle qui dit pour vivre heureux, vivons caché. Vous ne pouvez plus vous cacher dans cette société d’indiscrétions généralisées. Si vous êtes heureux, c’est que vous n’avez pas d’histoire avec la fausse histoire. Le fait d’être heureux vous rend invisible. Je l’ai constaté en pratiquant le bonheur à très haute dose.

IF. On a le choix du bonheur ou du malheur ?

Ph. S. Oui, nous avons le choix, chaque matin, entre le malheur, le néant, la dépression, ou alors le oui, encore...

IF. S’il ne fallait garder qu’une phrase de Nietzsche ?

Ph. S. Deviens qui tu es, cette phrase formidablement énigmatique. Devenir ce qu’on est, ça veut dire qu’on ne sait pas qui on est, qu’on va le devenir. Pour savoir qui vous êtes, il vous faudrait une expérience qui vous démontrerait que vous n’êtes pas forcément la personne que vous croyez.

Isabelle Falconnier, entretien au journal L’Hebdo, le 08 février 2006.

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Nietzsche, toujours intempestif ?

Sans doute. Si l’on écoute cette émission de France Culture où Philippe Sollers débat avec des philosophes (Eric Blondel, Monique Dixsaut, Mathieu Kessler), on voit bien ce qui oppose la lecture universitaire — aussi savante et informée qu’elle soit — à la lecture vivante — impliquant le sujet personnellement.
Où il est question de Heidegger, du Temps, du corps, de la musique, de Dionysos...

Crédit : France Culture, Les vendredis de la philosophie (6 octobre 2006).

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Et déjà, en 1994, dans :

Présence de Nietzsche

Loin d’être dépassé, surmonté, déconsidéré par la brutalité des temps, renvoyé à une convulsion historique ou à un effondrement traumatique, Nietzsche, comme tous les penseurs essentiels, vient lentement vers nous, se défait de ses suiveurs bavards comme de ses ennemis répétitifs. Comme l’a dit l’autre grand penseur de notre époque, dont il est devenu presque interdit de citer le nom, Heidegger, " toute pensée essentielle traverse intacte la foule de ses partisans comme de ses adversaires ".
Nous sommes donc dans la situation où il est possible de savoir si, sur la décomposition de notre monde, Nietzsche a dit vrai, ou non. " Dieu est mort, dit-il tout à coup, nous l’avons tous tué. " Ecoutons le style de Nietzsche mettant en scène, dans le Gai Savoir, le discours du "forcené" : " Nous l’avons tué - vous et moi ! Nous tous, nous sommes ses assassins ! Mais comment avons-nous pu boire d’un trait la mer tout entière ? Qui nous a donné l’éponge pour effacer tout l’horizon ? Que faisons-nous lorsque nous détachions cette terre de son soleil ? Vers où se meut-elle à présent ? N’est-ce pas loin de tous les soleils ? Ne tombons-nous pas sans cesse ? En avant, en arrière, de côté, de tous les côtés ? Y a-t-il encore un en-haut et un en-bas ? N’errons-nous pas comme dans un néant infini ? "

Dieu est mort : ici, immédiatement, à la fin du XXe siècle, un concert de protestations confuses se fait entendre. Comment ça, Dieu est mort ? Il n’a jamais été, hélas, plus vivant ! Nous le voyons revenir, lui ou son fantôme, sous forme d’intégrisme, de fanatisme, de néocléricalisme, d’obscurantisme, au point que Voltaire, oui le bon vieux et sarcastique Voltaire (ah, nous l’avions trop oublié !) reprend lui aussi ses couleurs. Dieu n’est pas mort, il ne peut pas mourir. D’ailleurs, s’il le pouvait, tout serait permis, des catastrophes, des horreurs, des massacres. N’est-ce pas ce qui s’est produit ? Sans doute, mais cela ne prouve rien.

Ou encore : Dieu ? Mais quel Dieu ? Il n’y a jamais eu de Dieu, la Raison doit en faire la dure et longue expérience, l’athéisme est le travail de toute une vie. Nous avons mis l’homme à la place de Dieu. Va-t-il tenir le coup, celui-là, sans au-delà, seul et travailleur sous un ciel vide, en route vers des lendemains dont rien ne nous garantit plus qu’ils chantent ? Voilà la question. En un sens, heureusement qu’il y a encore des foules pour croire en Dieu, cela nous permet de leur démontrer patiemment le contraire. Bref, à la limite, si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer pour le réfuter. Mais mort, non, c’est absurde.

Et pourtant, dit Nietzsche avec une audace incroyable, Dieu est mort, l’homme est un assassin, l’horizon est effacé, la terre se trouve détachée de son soleil. Nous allons réagir par la dénégation, l’oubli, la volonté de néant ou, si cela ne suffit pas, la suppression de toute pensée puisque cette pensée est intolérable pour les croyants comme pour les non-croyants. C’est cela, n’y pensons plus, ne pensons plus. Ou alors, soyons de plus en plus modestes, humbles, microscopiques, ponctuels : " Modeste, zélé, bienveillant, modéré : c’est ainsi que vous voulez l’homme ? l’homme bon ? Mais il me semble que c’est là l’esclave idéal, l’esclave de l’avenir. "

Pour cacher à cet esclave de l’avenir (c’est-à-dire de nos jours) sa servitude, il suffira de lui répéter tous les jours qu’il a des droits, de l’enfoncer dans l’idée du droit. Au point, par exemple, qu’il acceptera de ne plus poser de question sur sa destination ni sur son essence. Réduire de plus en plus son langage serait d’ailleurs la meilleure technique d’asservissement. Qui osera dire que nous n’en sommes pas presque là ?

La décomposition de la métaphysique, pour Nietzsche, cela signifie celle du monde super-sensible, celui des idées. Avec lui s’évanouissent l’impératif moral, la croyance au progrès, au "bonheur de tous", à la connaissance désintéressée, à la culture et, finalement, à la civilisation elle-même. Ici, nouvelle tempête de protestations : n’est-ce pas là du "nihilisme", et le plus dangereux ? Ne laisse-t-il pas libre cours à toutes les barbaries dont nous n’avons eu que trop d’exemples ? Nietzsche n’est-il pas, au fond, responsable d’un déchaînement sans précédent d’inhumanité (comme Voltaire et Rousseau, jadis, de la Révolution française) ? " Combien faut-il de siècles à un esprit pour être compris ? " Bonne question.

D’ailleurs, avons-nous compris Voltaire ? Ce Nietzsche est un prophète de malheur, il rêve d’apocalypse, d’ailleurs il est mort fou. Mais Nietzsche ne parle nullement d’apocalypse. Pour lui, nous n’allons pas vers une fin définitive, bien au contraire, même s’il s’agit de quelque chose de beaucoup plus grave que d’un simple "malaise" dans la civilisation (Freud n’a pas vu la deuxième guerre mondiale). En réalité, ce qui vient est la mise en place de l’absence de toute fin. Plus de cause, plus de fin. L’homme s’apprête à dominer la planète entière et ses réserves, il se rend maître de sa propre reproduction (d’où, par contre-coup, les délires racistes), mais il n’est pas en mesure de dominer sa domination.

Pour cela, il faudrait un "surhomme", mais cet événement est hautement improbable, et le risque est donc de voir se propager, au contraire, des guides en sous-humanité. Dieu va mourir, il est mort, et ce n’était, au fond, qu’un pauvre homme. Il s’ensuit ce que nous pouvons aisément constater partout : mécontentement général, désespoir à peine avoué, comédie sans conséquence de l’indignation vertueuse (" Personne ne ment plus qu’un homme indigné "), suffisante supériorité des croyants. La métaphysique se change en psychologie, de même que l’évaporation de Dieu s’était transformée, pour qu’il survive, en croyance à l’Histoire. Le nihilisme est donc bien là, partout, et la profondeur de son action n’a rien d’"humain", on n’y remédiera pas par la bonne pensée morale ou le pathos anti-nihiliste. Oui, le nihilisme va aller encore plus loin, et plus bas. Et les seuls nihilistes sont ceux qui occupent la pensée à dire le contraire.

De là la dérision, que l’on peut écouter d’une oreille distraite, de tout "combat pour les valeurs". Si, dans le nihilisme achevé (celui que Nietzsche nous annonce), " les valeurs les plus hautes se dévalorisent ", la notion de valeur elle-même entre dans une crise qu’aucune volonté ne saurait endiguer. Nous entendrons des apologies de la raison positive ou d’une humanité abstraite ; des appels au bon sens et au respect de l’autre ; les différents pouvoirs iront de plus en plus dans ce sens, et tout cela est bien, et nous approuvons le bien ; l’ennuyeux, pour reprendre une formule célèbre, est que ce bien n’a pas de mains.
Ou, plus exactement, le mal ne s’en porte pas plus mal, il s’en trouve même, à notre grande surprise, de mieux en mieux.

Les clergés évolués mettront Dieu en sourdine (et pour cause), mais leurs fidèles s’inventeront des clergés plus durs visant à faire vivre Dieu quand même. D’un côté, on souhaitera de plus en plus de calme, de compréhension, de bienfaisance ; de l’autre, et en même temps, on hurlera sur place en brandissant des textes sacrés, on verra se multiplier des violences gratuites.

Les deux processus n’en font qu’un. Plus on parle de culture, plus il est facile de vérifier l’inculture montante. Plus on crie que Dieu existe, plus on entend que la seule façon de le prouver est de tuer son prochain. Je dis que je suis contre toute exclusion, que je respecte l’autre ? Sans doute, mais ma pratique, au jour le jour, le dément. Je crois fermement à la raison ? C’est faux, je n’arrête pas d’encourager un sommeil sans rêves, une hypnose lourde, sorte de bouddhisme diffus qui augmente avec l’illettrisme généralisé. Je perfectionne l’information, la communication, les technologies de pointe ? Je récolte une paradoxale inondation de crédulités et de sectes. Je prêche l’amour ? La haine s’étend. La libération sexuelle ? L’épidémie redouble. L’émancipation des femmes ? La pente est au conformisme de plus en plus militant.

C’est donc à désespérer ? Mais non, le nihilisme suit sa logique, et il ne s’agit pas d’une péripétie historique, d’une "décadence", mais bien de l’histoire de la métaphysique elle-même, à laquelle Nietzsche n’échappe pas en croyant qu’il suffirait de la renverser (éternel retour, volonté de puissance, inversion des valeurs). Nietzsche est le dernier des grands métaphysiciens, ce qui fait de nous - dès que nous dénions la métaphysique (c’est-à-dire constamment) - des humains "d’avant Nietzsche". " Après le retournement opéré par Nietzsche, écrit Heidegger, il ne reste plus à la métaphysique qu’à se dénaturer en sa propre perversion. " C’est à cette dénaturation que nous sommes conviés, c’est-à-dire au règne de plus en plus évident de l’insensible et de l’insensé. Ressentiment et esprit de vengeance : maladie du temps comme, sans doute, de tous les temps. Pour ne pas s’y noyer, il nous faudrait en effet un tout autre rapport à l’être et au temps.

La morale ? " Le jugement et la condamnation morale sont un mode de vengeance favori chez les intelligences bornées à l’égard des intelligences qui le sont moins. "
Et aussi : " L’esclave aime comme il hait, sans nuance, profondément, jusqu’à la douleur, jusqu’à la maladie. Sa longue souffrance dissimulée se révolte contre le bon goût qui paraît nier la souffrance. "

Et encore : " L’esclave voudrait se convaincre que, même chez les autres, le bonheur n’est pas véritable. "

Je cite ces trois passages pour faire entendre le presto de Nietzsche, ce qu’il a en réalité d’essentiel : son style. Il s’agit d’ailleurs de trois bonnes questions que l’on peut s’adresser à soi-même ainsi qu’aux contemporains.

A Turin, le 6 janvier 1889, au milieu d’une lettre en effet dévorée par le non-sens, Nietzsche écrit ceci d’émouvant, comme une pensée de Hölderlin : " Je remercie le ciel à chaque instant pour ce vieux monde pour lequel les hommes n’ont pas été assez simples ni assez silencieux. " Essayons de l’entendre.

Philippe Sollers, Le Monde du 14.10.94.

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