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Yannick Haenel, chroniques de novembre 2022

Charlie Hebdo

D 30 novembre 2022     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Lumière d’Anne Frank

Yannick Haenel

Mis en ligne le 2 novembre 2022
Paru dans l’édition 1580 du 2 novembre

Je suis allé, au printemps dernier, à Amsterdam. Je vous avais d’ailleurs raconté ma visite catastrophique du musée Van Gogh et la manière dont l’obscénité culturelle nous vend désormais l’art au lieu de nous le transmettre. Eh bien, grâce à ma fille de 12 ans qui a lu le journal d’Anne Frank avec passion, j’étais aussi allé voir la maison de cette dernière. Ça avait été un moment grave et suspendu, chargé d’une émotion qu’on préfère ne pas commenter, comme lorsqu’on va voir une grand-mère adorée à l’hôpital et que le silence qui s’ensuit relève d’un recueillement dont on découvre la douleur.

En sortant de la maison d’Anne Frank, on n’avait rien dit, Barbara, notre fille et moi. On avait retrouvé la limpidité des canaux et la douceur de la lumière, sans même oser imaginer en être privés.

Eh bien figurez-vous que je viens de lire un livre de Lola ­Lafon, Quand tu écouteras cette chanson, publié chez Stock dans la merveil­leuse collection « Ma nuit au musée », qui met les mots sur notre expérience, sur ce que l’on ressent lorsqu’on entre dans ­l’Annexe, où Anne Frank, sa famille et leurs amis se sont cachés pendant deux ans avant que la Gestapo ne les déporte à Auschwitz-Birkenau.

Ce ne sont pas n’importe quels mots, bien sûr, ce sont les mots d’une écrivaine, les mots souples, nuancés, honnêtes, sensibles aux moindres frémissements de la conscience, de Lola Lafon : ce sont les mots de la littérature, tenue ici comme une partition éthique  ; mais sa justesse, sa douce empathie, son scrupule, sa pudeur – des tonalités de l’être qui semblent en voie de disparation – font qu’on se sent exprimé.

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En passant la nuit seule dans cette maison, avec ses cahiers, avec ses doutes et ses attentes, Lola Lafon le fait pour nous. Lisez le livre, c’est une merveille de récit limpide, qui ramène à l’essentiel d’un face-à-face avec la mémoire, celle des Juifs d’Europe assassinés, celle de la Roumanie, d’où vient Lola Lafon, celle de nos grand-mères (les pages sur Ida, qui parlait polonais, yiddish et français, sont magnifiques).

Lola Lafon ne cesse de se demander si ce qu’elle fait est bien : entrer dans la chambre d’Anne Frank ou non  ? : « Que fallait-il faire de ce qui nous est légué  ? Comment marcher sur des traces sans les effacer  ? »

Comme toujours lorsque les choses importantes sont en jeu, il n’y a rien à voir dans l’Annexe : du vide, de l’absence. Lola Lafon rend compte de cette expérience-là : être face à la disparition. Otto Frank, le père d’Anne, avait exigé que l’appartement demeure ainsi, et que chacun de nous soit témoin du vide. « Voyez ce qui jamais ne sera comblé », écrit Lola Lafon.

Et puis, il y a l’histoire de Charles Chea, qui fait battre le cœur, vous verrez. Et aussi les taches de rousseur d’Anne Frank, cette jeune fille dont Lola Lafon a raison de nous rappeler l’irrévérence. L’irrévérence des jeunes filles : la grande joie.

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La foire du livre

Yannick Haenel

Mis en ligne le 9 novembre 2022
Paru dans l’édition 1581 du 9 novembre

J’écris cette chronique dans un autocar qui traverse les forêts de l’Auvergne et de la Corrèze en direction de Brive-la-Gaillarde, où je participe à la Foire du livre. Le mot «  foire » m’amuse, il me rappelle les Comices agricoles, sauf qu’à la place des bœufs, on y vient tâter des « auteurs ».

Il n’y a sans doute rien de plus gênant pour un écrivain que d’être ainsi parqué avec ses congénères sous un chapiteau le long de tables sur lesquelles sont empilés ses livres. Nous attendons toute la journée derrière notre pile que les visiteurs de la foire s’approchent et que, dans le meilleur des cas, ils s’emparent d’un volume.

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La plupart du temps, en ce qui me concerne, ils me dévisagent en se demandant s’ils m’ont vu à la télé. Comme il arrive que ma tête leur dise quelque chose (j’y suis effectivement passé naguère, surtout au XXe siècle), ils s’avancent vers moi et, sans même regarder le titre de mes merveilleux romans, mettent un point d’honneur à vérifier leur intuition télévisuelle : « Vous êtes passé à La Grande Librairie, c’est ça  ? »

En général, je réponds « non », et ils s’en vont. Il m’arrive néanmoins d’être plus rigoureux dans ma réponse, je réponds : « Oui, je suis passé à La Grande Librairie, mais il y a longtemps, quand c’était Busnel, et pas encore Trapenard. »

Peut-être une telle réponse est-elle légèrement trop complexe, ou relève-t-elle du genre suranné de la précision inutile, toujours est-il que non seulement elle ne provoque aucune réaction, mais pas non plus d’achat. Il est clair que je ferais mieux de répondre « oui » d’un air entendu et ­modeste : les visiteurs achèteraient automatiquement mon livre, et en un week-end de Foire du livre, je passerais du statut d’« ­auteur » à celui de « vendeur de best-sellers ».

Ma stratégie d’auteur est incontestablement déplorable, car s’il y a des auteurs qui n’hésitent pas à interpeller le chaland, voire à l’alpaguer avec cette bonne humeur communicative qui conduit à un partage de sympathie, et produit souvent un achat, je demeure quant à moi hébété, un peu honteux, boudeur – et seul.

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Il arrive, bien sûr, que des gens me parlent, certains me ­demandent même de quoi causent mes livres. Quand je suis d’humeur alerte, je blague, je fais mon intéressant, et voilà qu’on m’achète un livre et qu’on me le tend pour avoir une dédicace. « On va offrir ça à Monique, hein  ? » dit la dame à son mari, lequel retourne le livre pour vérifier le prix : au regard qu’il me jette, je vois bien qu’il trouve le chiffre exagéré.

Puis je replonge dans ma rêverie très chic où Nabokov, Borges et Beckett conversent avec moi de la métaphysique du roman (surtout Nabokov d’ailleurs : Beckett s’en fout un peu, et Borges récite un poème interminable sans nous écouter). Aucun doute, comme l’indique le titre d’un de mes livres, je tiens ferme ma couronne.

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Rattrapage

Yannick Haenel
Mis en ligne le 16 novembre 2022
Paru dans l’édition 1582 du 16 novembre

La semaine dernière, j’ai un peu exagéré. Mon récit de la foire de Brive était satirique, mais je ne visais ni Brive, ni la foire, ni ses visiteurs dont la gentillesse m’a comblé (les plus intelligents sont d’ailleurs des lecteurs de Charlie). Non, ce que visait mon ironie, c’était moi. Voilà le problème quand on fait de l’autodérision : le monde se met à vaciller dans la foiritude, et il y en a que ça ne fait pas rire (personnellement, ce qui est foireux m’enchante).

Je voulais simplement vous dire que ma « tournée » dans la France entière pour parler de mon roman relève d’un marathon émotionnel qui me conduit à me poser des questions sur ce qu’est un écrivain. Vous le savez, j’aime par-dessus tout écrire, seul, au lit. En deuxième, je dirais : parler de littérature. En troisième : parler de littérature au lit (mais pas avec n’importe qui, bien sûr).

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Bref, cette tournée pour parler de mon roman ailleurs que dans mon lit m’éloigne de celui-ci, et donc de l’écriture. Qu’est-ce qu’un écrivain qui n’écrit plus  ? demande Kafka. Réponse : une invitation à la folie.

Alors rassurez-vous, je ne suis pas en train de devenir fou, même si mes chroniques ont tendance depuis quelques semaines à être de plus en plus autocentrées, et ce n’est jamais une bonne chose de ne parler que de soi.

Je voulais cette semaine, pour me rattraper, vous faire partager quelques découvertes, car c’est bien le sujet de cette chronique, n’est-ce pas : ce que j’ai vu, qui m’a plu et que je veux partager.

Eh bien, j’ai vu une pièce de théâtre subtile, drôle, émouvante, qui est jouée en ce moment au Théâtre Montparnasse, à Paris : Le Principe d’incertitude, de Simon Stephens, mis en scène par Louis-Do de Lencquesaing, avec un duo d’acteurs impeccables, Laura Smet (intense, enjôleuse en âme perdue) et Jean-Pierre Darroussin (comme toujours génial d’humour intériorisé en boucher célibataire).

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C’est étrange, depuis que j’ai vu la pièce, Laura Smet et Jean-Pierre Darroussin vivent chez moi : elle est assise sur un tabouret quand je sors de ma douche et se fout joliment de ma gueule  ; ou alors c’est lui qui m’adresse un sarcasme irrésistible tandis que j’essaie d’arranger un peu mon jardin trempé par la pluie d’automne. Bref, cette pièce de théâtre continue à se jouer dans ma vie, et je vous en souhaite autant.

J’ai vu aussi plusieurs films au cinéma, dont L’Innocent, de Louis Garrel, qui vous procure ce plaisir absolu des comédies réussies. C’est hilarant, ça ne parle que d’amour (cette chose étrange qui fait battre votre cœur comme si vous veniez de naître, et qui transforme votre vie en une merveilleuse obsession)  ; et puis il y a, dans un apparent second rôle qui finalement prend la plus belle place tant elle est stupéfiante, Noémie Merlant, dont l’exubérance décomplexée ouvre un monde de joie fantasque.

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Une extase au cinéma

Yannick Haenel

Mis en ligne le 23 novembre 2022
Paru dans l’édition 1583 du 23 novembre

Vendredi dernier, le 18 novembre, c’était l’anniversaire de la mort de Proust, son centenaire puisqu’il est mort en 1922. Je ne vais pas vous en parler, le petit monde culturel en a fait des caisses (les commémorations remplaçant souvent la lecture), et comme je vous parle déjà de Proust à longueur de chroniques (car il est impossible de ne pas parler de ce qu’on aime), eh bien je vais exceptionnellement m’abstenir.

À part lire Proust, boire du vin, écrire des romans et faire des chutes de vélo, j’aime bien me glisser dans une salle de ciné­ma en début d’après-midi. 14 heures, c’est le moment idéal : à 14 heures, on ne prend pas de décision, à 14 heures, on se laisse un peu aller, entre courage et paresse, mélancolie imprécise et rêvasserie déprimée.

On ne changera jamais le monde à 14 heures, ni même à 15 heures, qui est l’heure du creux : à 15 heures, il est trop tard pour commencer quoi que ce soit. On voudrait déjà que ce soit le soir, et quelles que soient les clartés qui naissent au hasard de l’après-midi, quels que soient les visages rencontrés, il n’y aura qu’un désir immense, obstiné, crépusculaire : aller au bout de cette journée qui n’aura été qu’un petit voyage fragile.

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J’ai donc vu un film qui a sauvé ma ­semaine et qui peut-être illuminera la vôtre. Il s’offre comme un éclat d’extase orange, bleue, nacrée : c’est Pacifiction, d’Albert Serra. Le film a pour sous-titre : Tourment sur les îles, et de fait, il se passe sur une île, en Polynésie française. Une rumeur annonce une éventuelle reprise des essais nucléaires, on croit même apercevoir un sous-marin manoeuvrer dans la baie, et chacun, ­effrayé par le souvenir de 1995, s’agite sur l’île selon ses intérêts (financiers, indépendantistes, mafieux et noctambules).

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Au milieu de cette faune où innocence et crapulerie semblent indiscernables, où tout, même les couleurs paradisiaques de la nature, et plus encore celles, fluorescentes, des néons de boîte de nuit, prend figure de menace, il y a Benoît Magimel, absolument stupéfiant, en costume crème et chemises à fleurs, lunettes teintées curaçao, qui joue le rôle d’un haut-commissaire de la République et donne à cette histoire, par son affabilité presque labyrinthique, sa possible paranoïa, sa solitude mystérieuse, une dimension d’apesanteur mentale jamais vue, sauf peut-être dans les délires du colonel Kurtz filmés par Coppola ou dans la dernière promenade du consul de Malcolm Lowry. Sauf qu’ici, ce n’est pas un volcan qui gronde, mais une vague, celle qui risque de tout emporter sur elle, une vague qui semble une montagne (la folie ou le cinéma lui-même), une vague que les surfeurs adoptent et que nous-mêmes nous approchons, durant une scène sublime, sur de petites embarcations qui sont comme nos espérances fragiles et notre désir inépuisable de voir.

Note : Ce mercredi 30 novembre, le prix Louis-Delluc 2022 a été remis ex æquo aux films Saint-Omer d’Alice Diop et Pacifiction d’Albert Serra. Présenté en compétition au dernier Festival de Cannes, Pacifiction, tourment sur les îles d’Albert Serra (La Mort de Louis XIV, prix Jean Vigo 2016, Liberté…), n’avait reçu aucune récompense. (A.G.)
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LIRE : Guillaume Gas, Pacifiction : Tourment sur les îles

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Aventure des nerfs

Yannick Haenel

Mis en ligne le 30 novembre 2022
Paru dans l’édition 1584 du 30 novembre


Sur les pochettes originales du premier album du Velvet Underground and Nico conçues par Warhol, il était écrit "Peel slowly and see" (pelez doucement et regardez). Une banane rose, très phallique, émergeait alors. (Andy Warhol).
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Je cherche à rejoindre ce point où la joie ne s’arrête plus. Rien n’est plus fugace, mais il m’arrive de le trouver. Pas vous  ? Vous savez bien, on transperce la pesanteur de ce monde invivable, on gifle son abjection. On accède à un torrent qui est en même temps un précipice  ; on longe ce précipice, on nage dans ce torrent. Vous avez peur de tomber ou de vous noyer  ? C’est au contraire dans l’invivable politique qu’on se noie et qu’on tombe : plus personne, vous l’avez remarqué, ne nous défend  ; plus personne ne sera capable, désormais, de nous représenter. Il n’y a plus que des hommes de paille, un univers d’intermédiaires obscènes, des profiteurs d’abîme : on ose appeler ça la société.

Ainsi est-il préférable, pour toujours, de longer le précipice et de plonger dans le torrent. Notre joie sera la vraie politique, et pour s’exprimer, elle aura recours à la littérature et au bras d’honneur.

À LIRE AUSSI : Proust : 2022, un monde fait pour lui

Je viens d’ouvrir, comme tous les jours, un livre de Roberto ­Bolaño, et mes yeux sont tombés sur cette phrase si belle que je vous la recopie : « Aventure des nerfs, aventure des paupières, aventure du chemin, aventure de la révolution, aventure de l’amour. » C’est dans Intempéries, un rassemblement d’essais et de chroniques que vous pouvez lire dans le troisième tome de ses Œuvres complètes, parues aux Éditions de l’Olivier. Je les lis un par un depuis cet été, et c’est effectivement une aventure, comme de reprendre Proust, de revoir tout Godard, de réécouter le premier album du Velvet Underground (celui avec la banane), de revenir en voiture au pays de son enfance ou de tomber amoureux.


Mystère Monk.
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VOIR SUR PILEFACE

Comme on est fin novembre, et que vous allez nécessairement fêter la fin d’année, j’ai une idée de cadeau. Après tout, on peut trouver Noël incongru ou cafardeux et pourtant aimer offrir ou recevoir. Je vous conseille donc un album, un « beau livre », comme on dit – en l’occurrence un très beau livre –, consacré au génial pianiste de jazz Thelonious Monk : Mystère Monk, publié sous la direction de Franck Médioni, aux Éditions Seghers.

Trois cent cinquante pages de photos, de documents, de dessins, des centaines de textes : Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Philippe Sollers, Clint Eastwood, Pascal Dusapin, Henri Texier, Pacôme Thiellement, Chick Corea, Miquel Barceló – et notre ami Cabu  !

Qu’est-ce qui est plus intense que la vie elle-même, plus escarpé et jouissif que le précipice, plus effervescent que le torrent  ? Le jazz – et plus précisément Monk : ses notes de cristal, son savoir cubiste des rythmes et des volumes, la limpidité coupante de ses accords. Le soir s’illumine dès que vous mettez Monk, piano solo.

John Coltrane : « Des nuits entières, Monk m’expliquait une phrase ou deux, nous écoutions des disques et le scotch coulait à flots. » Aventure du temps, aventure de la musique.

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