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Jacques Henric en confesseur du roi Louis XIV – Mémoires de Saint Simon

D 26 novembre 2016     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



De : vincent.al.fontaine at gmail.com
Envoyé le : jeudi 10 novembre 2016 12:47
À : viktorkirtov@gmail.com
Objet : Jacques Henric au cinéma, entre JP Léaud et Louis 14

Bonjour,

à moins de m’être mépris, il semble que Jacques Henric se soit essayé au cinéma récemment.
Connaissant de loin son goût pour St Simon, ce n’est pas si étonnant de le voir en jésuite, confesseur de Louis 14, dans le beau film La mort de Louis XIV, d’Albert Serra.
Je pensais que cette info pourrait être utile pour ce site.

Cordialement,
Vincent Fontaine

*

Quand l’habit fait le moine


Jacques Henric en confesseur de Louis XIV (P. Le Tellier)
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L’habit ne fait pas le moine dit-on, mais à voir les photos du jésuite Le Tellier alias Jacques Henric dans le film « La mort de Louis XIV » d’Albert Serra, sorti au mois de mars 2016, il y apparaît crédible.
Qui l’eut cru ? Jacques Henric, le compagnon de vie et des nuits parisiennes de Catherine Millet – la sulfureuse auteure de « La vie sexuelle de Catherine M. » —, Jacques Henric aussi, que l’on retrouve aux côtés de Philippe Sollers arpentant les rues parisiennes, comme aussi les colonnes de la revue L’Infini de Sollers, ou celles d’Art Press.

Un communiste comme dernier confesseur de Louis XIV. Saint Simon et Voltaire qui n’ont pas ménagé le prélat dans leurs écrits auraient ainsi un nouveau chapitre à ajouter.

Occasion pour nous d’une plongée dans les Mémoires de Saint Simon pour savoir ce qu’il en disait.
Le portrait à charge était si chargé qu’il en devenait suspect. Saint Simon, mémorialiste, reflétait-il la vérité historique quant au père Telllier (c’est ainsi que Saint Simon le nomme, bien qu’en fait son nom est Le Tellier) ? Nous avons alors fait une incursion dans « Le siècle de Louis XIV » par Voltaire.
Le dernier confesseur et conseiller en matière religieuse de Louis XIV y est bien présent et sous son vrai patronyme Le Tellier. Comment pouvait-il en être autrement, à une époque où la politique est politico-religieuse ? Le confesseur et conseiller religieux du roi est un homme d’influence considérable, qui plus est chez un homme vieillissant, malade. Vous découvrirez plus avant le jugement porté par Voltaire sur le père Le Tellier, les querelles théologico-politiques de l’époque. Elles nous paraissent bien théoriques, voire incompréhensibles par rapport à nos préoccupations contemporaines.


Une sorte de bouillie de malentendus, d’accumulation de bruit, de fureur, tournant court dans le dérisoire.

Philippe Sollers

Encore que, à y regarder de plus près, certains parallèles pourraient être faits.
Nous avons aussi donné la parole à la défense, en examinant un troisième document : « Les mémoires de Saint Simon et le père Le Tellier confesseur du roi Louis XIV’ par LE PERE P. BLIARD qui a publié ce texte en 1891, tenant à laisser pour l’Histoire (et sans doute pour l’image de son ordre) un portrait à décharge contre-argumentant point par point les dires de Saint Simon..

Des photos collector


De g à d. Mme de Maintenon (Irène Silvagni), Blouin, premier valet de chambre (Marc Susini), le père jésuite Michel Le Tellier (Jacques Henric).
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Catherine Millet, Jacques Henric (Crédit : www.jacqueshenric.com/photos/)
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Crédit photos : artpress N° 334, mai 2007.

La bande annonce du film

En séance spéciale au Festival de Cannes

Le film a reçu le prix Jean Vigo 2016.

Jean-Pierre Léaud (Louis XIV) a reçu la Palme d’Honneur lors du Festival de Cannes 2016.

https://www.youtube.com/watch?v=TnubuEFzlXM

La dernière maladie de Louis XIV débuta officiellement le 10 août 1715, après son retour de Marly. Pourtant, « il y avait plus d’un an que la santé du Roi tombait. Ses valets intérieurs s’en aperçurent d’abord et en remarquèrent tous les progrès, sans que pas un osât en ouvrir la bouche » raconte le duc de Saint-Simon, l’un des observateurs de l’époque.

La mort de Louis XIV est un huis-clos qui se déroule, excepté deux plans, exclusivement dans la chambre du Roi. L’agonie de Louis XIV commence le 10 août 1715 et dure jusqu’au 1er septembre. Ces trois semaines d’enfermement pendant lesquelles Louis XIV voit défiler courtisans, ecclésiastes et ministres devant son lit de mort sont l’objet et le temps du film. Le film est l’histoire d’un homme qui se prépare à perdre la vie, dans la douleur et le quotidien, même s’il est Roi. Serra s’appuie sur deux ouvrages à la fois littéraires et historiques : les Mémoires de Saint-Simon et les Mémoires du Marquis de Dangeau. Ces deux courtisans ont assisté aux derniers jours de Louis XIV et ont voulu décrire, consigner, collectionner presque, chacun des moments du Roi mourant.

Serra reste en grande partie fidèle à ces annotations mais ne retranscrit pas la parole la plus célèbre de Louis XIV à son petit-fils : "Je m’en vais, mais l’État demeurera toujours". De même, il n’est pas fait allusion au fait que Louis XIV refusa l’amputation. Ici rien de glorieux. La solitude se fait autour du roi. Ni le glorieux duc de Noailles ni madame de Maintenon, restée à saint Cyr, ne s’empressent de le rejoindre. Le Cardinal de Rohan et Brun, le charlatan au verbiage charmeur, font une courte apparition. Mais les scènes se resserrent autour des seuls personnages qui ne partagent qu’une seule préoccupation : la guérison du roi. Il y a là, Fagon, médecin du roi, Georges Mareschal, premier chirurgien du roi, Le père jésuite Michel Le Tellier, M. Blouin, premier valet de chambre, et le médecin de la faculté de Paris.

Crédit : www.cineclubdecaen.com/

Le contexte politico-religieux de l’époque

Le pouvoir de l’époque dans le Royaume de France est de nature politico-religieuse. L’Eglise catholique et le pape en sont au cœur. Les querelles théologiques font rage, même si elles ne tuent plus comme lors des guerres de religion. Ces querelles se nomment le jansénisme et l’affaire de la bulle pontificale Unigetus, le molinisme, le quiétisme… Le roi ne saurait voir son autorité bravée par des factions assimilées à des sectes. C’est ainsi que l’on détruisit Port Royal des Champs !
Malgré les vues bienveillantes de Pascal ! Mais, qui se souvient encore du molinisme ou du quiétisme ? Pourtant ces querelles théologiques au sein de l’église catholique ont alors la dimension des courants rivaux ou antagonistes de l’islam d’aujourd’hui, (sans l’Etat islamique, toutefois) avec les wahhabites, salafites, sunnites, chiites, chacun ayant sa propre interprétation des paroles du Prophète. Laissons aux exégètes de l’islam le soin de vous guider entre ces courants.
Quant au molinisme, et quiétisme dans l’église catholique à l’époque de Louis XIV, deux brèves indications toutefois.

1713 L’affaire de la Bulle Unigenitus


300 ans après, la Bibliothèque Mazarine en collaboration avec la bibliothèque de la Société de Port-Royal, organisait une exposition (du 04 octobre 2013 au 20 décembre 2013) témoignant de l’impact de cette affaire, à l’époque.

Le 3 octobre 1713 était officiellement présenté à Louis XIV un document qui allait déclencher en France une crise de vaste ampleur.

Cette bulle du pape Clément XI, commençant par les mots Unigenitus Dei filius, condamnait 101 propositions extraites d’un fameux ouvrage du père Quesnel (Le Nouveau Testament en françois avec des Réflexions morales).

Mais le décret, qui devait donner un coup d’arrêt définitif au mouvement janséniste, souleva immédiatement l’indignation, et ranima les furieuses querelles politiques et théologiques que la naissance du jansénisme avait suscitées au XVIIe siècle. L’habitude gallicane de faire accepter les actes pontificaux par l’Assemblée du Clergé de France puis par les Parlements, fut le principal facteur d’aggravation du débat.

La diffusion et la réception de la bulle Unigenitus s’accompagnèrent en effet d’une production éditoriale massive et diversifiée. Textes officiels, défenses et contestations, disputes théologiques, pamphlets et libelles, gravures satiriques, récits de scandales... la production imprimée du temps, soigneusement collectée par certains de ses contemporains, témoigne aujourd’hui de l’ampleur de cette affaire. Elle constitue en cela un moment singulier de l’histoire de l’opinion et des médias en France.

Crédit : bibliotheque-mazarine.fr

Molinisme

Un problème théologique vivement débattu entre théologiens de l’époque - jésuites et autres - était la question de la grâce divine dans sa relation avec le libre-arbitre humain. En 1588, Luis Molina avait publié un texte De concordia liberi arbitrii cum divinae gratiae donis, dans lequel il affirmait que c’est à l’homme qu’il revient d’obtenir ou non le salut, en usant de son libre arbitre. Un point de vue que l’on trouve aussi dans les écrits des premières grandes figures de la Compagnie de Jésus.
La position de Molina est en contradiction avec la vision augustinienne et thomiste de la grâce, traditionnellement prévalente dans l’Église et adoptée par la majeure partie des protestants, suivant laquelle c’est Dieu seulement qui détermine celui qui sera sauvé ou non, en lui accordant ou pas la grâce. Le point de vue défendu par les jésuites est rapidement considéré par ses adversaires comme une hérésie : ceux-ci parlent de « molinisme » (d’après Wikipedia).

Quiétisme

Quiétisme

Le quiétisme vise à la Perfection chrétienne, à un état de quiétude « passive » et confiante c’est-à-dire l’« amour pur », un désir continuel de « présence à Dieu », de quiétude et d’union avec Dieu. (Parmi les protestants, une doctrine similaire s’observe chez les quakers).

Après un débat théologique, le quiétisme est condamné une première fois en 1687 par l’Église Catholique Romaine comme hérétique. Néanmoins, Fénelon est séduit par ces idées et se lance avec Bossuet dans un long affrontement idéologique. Finalement le pape Innocent XII condamne Fénelon en 1699 et cette doctrine est mise au ban de l’Église.

La conséquence du long débat entre Bossuet et Fénelon, et la défaite de ce dernier, sera une crise religieuse et un discrédit sur la mystique chrétienne au cours du siècle suivant. ‘d’après Wikipedia)

Dans le quiétisme, il y a le mot quiétude. La religion vécue sans tourments…
… Oui, osez le mot « heureux » Vous n’êtes plus au siècle de Louis XIV mais aujourd’hui où l’on débat de l’identité heureuse la sourate politico-philosophique du maire de Bordeaux contre l’identité malheureuse érigée en dogme par Alain Finkelkraut dans un ouvrage polémique paru en 2013, le mal étant désigné : l’islamisation de la société française. Thème repris par Philippe de Villiers dans un livre factuel très documenté : Les cloches sonneront-elles encore demain ?
Ainsi le fait religieux, - qu’il soit faussement religieux ou pas - 300 ans après la mort de Louis XIV, fragmente toujours, non plus le Royaume, mais la République de France.

Saint Simon

Peut-être faut-il relire Saint Simon pour comprendre ce que nous vivons et qui vient de loin. Ou bien le livre de Cécile Guilbert Saint-Simon ou l’encre de la subversion (1994) :

« il rêva la monarchie idéale mais vit Louis XIV et tout d’un règne tourner à la décrépitude ».
« Avec cela, un corps maigre, menu, prodigieusement nerveux, qui ne laissait pas d’étonner ses amis qui l’avaient souvent vu se jucher d’un bond sur un meuble pour mieux subjuguer son auditoire lors de disputes sur les rangs et le roi, qui ne l’aimait point et qu’il admirait peu. Ayant toujours été en sous-main de tout dans ce rien qu’est le monde, nul ne sut la carte de la cour avec plus de passion, de précision, d’assiduité à la sonder et à la percer ; nul donc plus en garde et en manoeuvres contre et pour les ambitions, les vices, les intrigues, les cabales. »

Cécile Guilbert

« précision cruelle des portraits, légitimité de l’indignation, évaluation juste des intérêts et des passions, révélation de l’Histoire. Il ne s’agit pas du passé, mais bien d’aujourd’hui même. Pensée du détail ? Mais non : de l’essentiel concret qui, par sa vérité, illumine. »

Philippe Sollers

Portrait à charge du père Tellier par Saint-Simon

tome 07
CHAPITRE IV.
1709

Mort et caractère du P. de La Chaise. — Surprenant aveu du roi. — Énorme avis donné au roi par le P. de La Chaise. — P. Tellier confesseur ; manière dont ce choix fut fait. — Caractère du P. Tellier. — Pronostic de Fagon sur le P. Tellier. — Avances du P. Tellier vers moi.

1709 La cour vit en ce temps-ci renouveler un ministère qui par sa longue durée s’était usé jusque dans sa racine, et n’en était par-là que plus agréable au roi. Le P. de La Chaise mourut-le 20 janvier, aux Grands-Jésuites de la rue Saint-Antoine. […]

Bon homme et bon religieux, fort jésuite, mais sans rage et sans servitude […]. Il ne voulut jamais pousser le Port-Royal des Champs jusqu’à la destruction, ni entrer en rien contre le cardinal de Noailles [l’Archevêque de Paris, note pileface], quoique parvenu à tout sans sa participation. Le cas de conscience et tout ce qui se fit contre lui de son temps, se fit sans la sienne. Il ne voulut point non plus entrer trop avant dans les affaires de la Chine, mais il favorisa toujours tant qu’il put l’archevêque de Cambrai[Fénelon, note pileface], et fut toujours fidèlement ami du cardinal de Bouillon, pour lequel, en toutes sortes de temps, il rompit bien des glaces.

Il eut toujours sur sa table le Nouveau Testament du P. Quesnel qui a fait tant de bruit depuis, et de si terribles fracas ; et quand on s’étonnait de lui voir ce livre si familier à cause de l’auteur, il répondait qu’il aimait le bon et le bien partout où il le rencontrait ; qu’il ne connaissait point de plus excellent livre, ni d’une instruction plus abondante ; qu’il y trouvait tout ; et que, comme il avait peu de temps à donner par jour à des lectures de piété, il préférait celle-là à toute autre. […]

Vers quatre-vingts ans, le P. de La Chaise, dont la tête et la santé étaient encore fermes, voulut se retirer : il en fit plusieurs tentatives inutiles. [et d’autres lorsque sa santé se détériora, note pileface] […] Enfin, deux jours après un retour de Versailles, il s’affaiblit considérablement, reçut les sacrements, et eut pourtant le courage, plus encore que la force, d’écrire au roi une longue lettre de sa main, à laquelle il reçut réponse du roi de la sienne tendre et prompte ; après quoi il ne s’appliqua plus qu’à Dieu.

Les deux supérieurs vinrent apporter au roi, à l’issue de son lever, les clefs du cabinet du P. de La Chaise, qui y avait beaucoup de mémoires et de papiers. Le roi les reçut devant tout le monde, en prince accoutumé aux pertes, loua le P. de La Chaise […]

[Louis XIV] chargea les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers d’aller à Paris, de s’informer, avec toutes précautions qu’ils pourraient y apporter, de qui d’entre les jésuites il pourrait prendre pour confesseur. […]

Le P. Tellier, lors provincial de Paris, eut l’approbation décisive des deux ducs ; sur leur rapport le roi le choisit. […] La délibération du choix d’un confesseur dura un mois, depuis le 20 janvier que mourut le P. de La Chaise, jusqu’au 21 février que le P. Tellier fut nommé. Il fut comme son prédécesseur confesseur aussi de Monseigneur […].

Le P. Tellier était entièrement inconnu au roi ; il n’en avait su le nom que parce qu’il se trouva sur une liste de cinq ou six jésuites que le P. de La Chaise avait faite de sujets propres à lui succéder. Il avait passé par tous les degrés de la compagnie, professeur, théologien, recteur, provincial, écrivain. Il avait été chargé de la défense du culte de Confucius et des cérémonies chinoises, il en avait épousé la querelle, il en avait fait un livre qui pensa attirer d’étranges affaires à lui et aux siens, et qui à force d’intrigues et de crédit à Rome, ne fut mis qu’à l’index ; […] il est surprenant que malgré cette tare il ait été confesseur du roi.

Il n’était pas moins ardent sur le molinisme, sur le renversement de toute autre école, sur l’établissement en dogmes nouveaux de tous ceux de sa compagnie sur les ruines de tous ceux qui y étaient contraires et qui étaient reçus et enseignés de tout temps dans l’Église. Nourri dans ces principes, admis dans tous les secrets de sa société par le génie qu’elle lui avait reconnu, il n’avait vécu depuis qu’il y était entré que de ces questions et de l’histoire intérieure de leur avancement, que du désir d’y parvenir, de l’opinion que pour arriver à ce but il n’y avait rien qui ne fût permis et qui ne se dût entreprendre. Son esprit dur, entêté, appliqué sans relâche, dépourvu de tout autre goût, ennemi de toute dissipation, de toute société, de tout amusement, incapable d’en prendre avec ses propres confrères, et ne faisant cas d’aucun que suivant la mesure de la conformité de leur passion avec celle qui l’occupait tout entier. Cette cause dans toutes ces branches lui était devenue la plus personnelle, et tellement son unique affaire, qu’il n’avait jamais eu d’application ni travail que par rapport à celle-là, infatigable dans l’un et dans l’autre. Tout ménagement, tout tempérament là-dessus lui était odieux, il n’en souffrait que par force ou par des raisons d’en aller plus sûrement à ses fins. Tout ce qui en ce genre n’avait pas cet objet était un crime à ses yeux et une faiblesse indigne.

Sa vie était dure par goût et par habitude, il ne connaissait qu’un travail assidu et sans interruption ; il l’exigeait pareil des autres sans aucun égard, et ne comprenait pas qu’on en dût avoir. Sa tête et sa santé étaient de fer, sa conduite en était aussi, son naturel cruel et farouche. Confit dans les maximes et dans la politique de la société, autant que la dureté de son caractère s’y pouvait ployer, il était profondément faux, trompeur, caché sous mille plis et replis, et quand il put se montrer et se faire craindre exigeant tout, ne donnant rien, se moquant des paroles les plus expressément données lorsqu’il ne lui importait plus de les tenir, et poursuivant avec fureur ceux qui les avaient reçues. C’était un homme terrible qui n’allait à rien moins qu’à destruction, à couvert et à découvert, et qui, parvenu à l’autorité, ne s’en cacha plus.

Dans cet état, inaccessible même aux jésuites, excepté à quatre ou cinq de même trempe que lui, il devint la terreur des autres ; et ces quatre ou cinq même n’en approchaient qu’en tremblant, et n’osaient le contredire qu’avec de grandes mesures, et en lui montrant que, par ce qu’il se proposait, il s’éloignait de son objet, qui était le règne despotique de sa société, de ses dogmes, de ses maximes, et la destruction radicale de tout ce qui y était non seulement contraire, mais de tout ce qui n’y serait pas soumis jusqu’à l’abandon aveugle.

Le prodigieux de cette fureur jamais interrompue d’un seul instant par rien, c’est qu’il ne se proposa jamais rien pour lui-même, qu’il n’avait ni parents ni amis, qu’il était né malfaisant, sans être touché d’aucun plaisir d’obliger, et qu’il était de la lie du peuple et ne s’en cachait pas ; violent jusqu’à faire peur aux jésuites les plus sages, et même les plus nombreux et les plus ardents jésuites, dans la frayeur qu’il ne les culbutât jusqu’à les faire chasser une autre fois.

Son extérieur ne promettait rien moins, et tint exactement parole ; il eût fait peur au coin d’un bois. Sa physionomie était ténébreuse, fausse, terrible ; les yeux ardents, méchants, extrêmement de travers : on était frappé en le voyant.

À ce portrait exact et fidèle d’un homme qui avait consacré corps et âme à sa compagnie, qui n’eut d’autre nourriture que ses plus profonds mystères, qui ne connut d’autre Dieu qu’elle, et qui avait passé sa vie enfoncé dans cette étude, du génie et de l’extraction qu’il était, on ne peut être surpris qu’il fût sur tout le reste grossier et ignorant à surprendre, insolent, impudent, impétueux, ne connaissant ni monde, ni mesure, ni degrés, ni ménagements, ni qui que ce fût, et à qui tous moyens étaient bons pour arriver à ses fins., Il avait achevé de se perfectionner à Rome dans les maximes et la politique de sa société, qui pour l’ardeur, de son naturel et son roide avait été obligée de le renvoyer promptement en France, lors de l’éclat que fit à Rome son livre mis à l’index.

La première fois qu’il vit le roi dans son cabinet, après lui avoir été présenté, il n’y avait que Bloin [premier valet de chambre du roi, note pileface] et Fagon [premier médecin du roi, note pileface] dans un coin. Fagon, tout voûté et appuyé sur son bâton, examinait l’entrevue et la physionomie du personnage, ses courbettes et ses propos. Le roi lui demanda s’il était parent de MM. Le Tellier. Le père s’anéantit : « Moi, sire, répondit-il, parent de MM. Le Tellier [marquis de Louvois, note pileface] ! je suis bien loin de cela ; je suis un pauvre paysan de basse Normandie, où mon père était un fermier. » Fagon qui l’observait jusqu’à n’en rien perdre, se tourna en dessous à Bloin, et faisant effort pour le regarder : « Monsieur, lui dit-il en lui montrant le jésuite, quel sacré..! » et haussant les épaules se remit sur son bâton. Il se trouva qu’il ne s’était pas trompé dans un jugement si étrange d’un confesseur. Celui-ci avait fait toutes les mines, pour ne pas dire les singeries hypocrites d’un homme qui redoutait cette place, et qui ne s’y laissa forcer que par obéissance à sa compagnie.

Je me suis étendu sur ce nouveau confesseur parce que de lui sont sorties les incroyables tempêtes sous lesquelles l’Église, l’État, le savoir, la doctrine et tant de gens de bien de toutes les sortes, gémissent encore aujourd’hui, et parce que j’ai eu une connaissance plus immédiate et plus particulière de ce terrible personnage qu’aucun homme de la cour.

Pour information, voici aussi le sommaire du tome 11, chapitre 1 :

Constitution Unigenitus fabriquée et subitement publiée à Rome. — Soulèvement général difficilement arrêté. — Soulèvement général contre la constitution à son arrivée en France. — Singulières conversations entre le P. Tellier et moi sur la forme de faire recevoir la constitution, et sur elle-même.

D’autres chapitres encore, évoquent le P. Le Tellier qui recoupent ce qu’en dit Voltaire dans « Le Siècle de Louis XIV »

Le point de vue Voltaire dans « Le Siècle de Louis XIV »

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Le livre sur amazon.fr

Il s’agit d’un ouvrage plus tardif, conçu au début des années 1730, publié en 1751, revu et corrigé jusqu’en 1775, Le Siècle de Louis XIV est une des étapes marquantes de la carrière de l’historien-philosophe Voltaire. Largement discuté à l’époque des Lumières et au XIXe siècle, jamais oublié au XXe , l’ouvrage marque le début de l’historiographie moderne ainsi que de l’histoire littéraire. L’histoire des mœurs et de la civilisation opposée à l’histoire-batailles.
L’ouvrage a fait l’objet d’une réédition critique, en 2015, à l’occasion du tricentenaire de la mort de Louis XIV

Crédit : www.voltaire.ox.ac.uk

[A la mort du P. de la Chaise en 1709] les jésuites étaient en possession de donner un nouveau confesseur au roi, comme à presque tous les princes catholiques. Cette prérogative était le fruit de leur institut, par lequel ils renoncent aux dignités ecclésiastiques. Ce que leur fondateur établit par humilité était devenu un principe de grandeur. Plus Louis XIV vieillissait, plus la place de confesseur devenait un ministère considérable. Ce poste fut donné à Le Tellier, fils d’un procureur de Vire (76), en basse Normandie, homme sombre, ardent, inflexible, cachant ses violences sous un flegme apparent : il fit tout le mal qu’il pouvait faire dans cette place, où il est trop aisé d’inspirer ce qu’on veut et de perdre qui l’on hait ; il avait à venger ses injures particulières. Les jansénistes avaient fait condamner à Rome un de ses livres sur les cérémonies chinoises. Il était mal personnellement avec le cardinal de Noailles, et il ne savait rien ménager. Il remua toute l’Église de France. Il dressa, en 1711, des lettres et des mandements, que des évêques devaient signer. Il leur envoyait des accusations contre le cardinal de Noailles, au bas desquelles ils n’avaient plus qu’à mettre leur nom. De telles manoeuvres, dans des affaires profanes, sont punies ; elles furent découvertes, et n’en réussirent pas moins (77).

La conscience du roi était alarmée par son confesseur autant que son autorité était blessée par l’idée d’un parti rebelle. En vain le cardinal de Noailles lui demanda justice de ces mystères d’iniquité ; le confesseur persuada qu’il s’était servi des voies humaines pour faire réussir les choses divines ; et comme en effet il défendait l’autorité du pape et celle de l’unité de l’Église, tout le fond de l’affaire lui était favorable. Le cardinal s’adressa au dauphin, duc de Bourgogne ; mais il le trouva prévenu par les lettres et par les amis de l’archevêque de Cambrai [Fénelon, note pileface]. La faiblesse humaine entre dans tous les coeurs. Fénelon n’était pas encore assez philosophe pour oublier que le cardinal de Noailles avait contribué à le faire condamner ; et Quesnel payait alors pour Mme Guyon.

Le cardinal n’obtint pas davantage du crédit de Mme de Maintenon. Cette seule affaire pourrait faire connaître le caractère de cette dame, qui n’avait guère de sentiments à elle, et qui n’était occupée que de se conformer à ceux du roi. Trois lignes de sa main au cardinal de Noailles développent tout ce qu’il faut penser, et d’elle, et de l’intrigue du P. Le Tellier, et des idées du roi, et de la conjoncture. "Vous me connaissez assez pour savoir ce que je pense sur la découverte nouvelle ; mais bien des raisons doivent me retenir de parler. Ce n’est point à moi à juger et à condamner ; je n’ai qu’à me taire et à prier pour l’Église, pour le roi, et pour vous. J’ai donné votre lettre au roi ; elle a été lue : c’est tout ce que je puis vous en dire, étant abattue de tristesse."

Le cardinal archevêque, opprimé par un jésuite, ôta les pouvoirs de prêcher et de confesser à tous les jésuites, excepté à quelques-uns des plus sages et des plus modérés. Sa place lui donnait le droit dangereux d’empêcher Le Tellier de confesser le roi ; mais il n’osa pas irriter à ce point son ennemi (78). " Je crains, écrivit-il à Mme de Maintenon, de marquer au roi trop de soumission, en donnant les pouvoirs à celui qui les mérite le moins. Je prie Dieu de lui faire connaître le péril qu’il court en confiant son âme à un homme de ce caractère (79). On voit dans plusieurs Mémoires que le P. Le Tellier dit qu’il fallait qu’il perdît sa place, ou le cardinal la sienne. Il est très vraisemblable qu’il le pensa, et peu qu’il l’ait dit.

Quand les esprits sont aigris, les deux partis ne font plus que des démarches funestes. Des partisans du P. Le Tellier, des évêques qui espéraient le chapeau, employèrent l’autorité royale pour enflammer ces étincelles qu’on pouvait éteindre. Au lieu d’imiter Rome, qui avait plusieurs fois imposé silence aux deux partis ; au lieu de réprimer un religieux, et de conduire le cardinal ; au lieu de défendre ces combats comme les duels, et de réduire tous les prêtres, comme tous les seigneurs, à être utiles sans être dangereux ; au lieu d’accabler enfin les deux partis sous le poids de la puissance suprême, soutenue par la raison et par tous les magistrats, Louis XIV crut bien faire de solliciter lui-même à Rome une déclaration de guerre, et de faire venir la fameuse constitution Unigenitus, qui remplit le reste de sa vie d’amertume.

Le jésuite Le Tellier et son parti envoyèrent à Rome cent trois propositions à condamner. Le saint office en proscrivit cent et une. La bulle fut donnée au moins de septembre 1713. Elle vint, et souleva contre elle presque toute la France. Le roi l’avait demandée pour prévenir un schisme ; et elle fut prête d’en causer un. La clameur fut générale, parce que, parmi ces cent et une propositions, il y en avait qui paraissaient à tout le monde contenir le sens le plus innocent, et la plus pure morale. Une nombreuse assemblée d’évêques fut convoquée à Paris. Quarante acceptèrent la bulle pour le bien de la paix ; mais ils en donnèrent en même temps des explications pour calmer les scrupules du public. L’acceptation pure et simple fut envoyée au pape, et les modifications furent pour les peuples. Ils prétendaient par-là satisfaire à la fois le pontife, le roi, et la multitude ; mais le cardinal de Noailles, et sept autres évêques de rassemblée, qui se joignirent à lui, ne voulurent ni de la bulle, ni de ses correctifs. Ils écrivirent au pape pour demander ces correctifs mêmes à Sa Sainteté. C’était un affront qu’ils lui faisaient respectueusement. Le roi ne le souffrit pas : il empêcha que la lettre ne parût, renvoya les évêques dans leurs diocèses, défendit au cardinal de paraître à la cour. La persécution donna à cet archevêque une nouvelle considération dans le public. Sept autres évêques se joignirent encore à lui. C’était une véritable division dans l’épiscopat, dans tout le clergé, dans les ordres religieux. Tout le monde avouait qu’il ne s’agissait pas des points fondamentaux de la religion : cependant il y avait une guerre civile dans les esprits, comme s’il eût été question du renversement du christianisme, et on fit agir des deux côtés tous les ressorts de la politique, comme dans l’affaire la plus profane.

Ces ressorts furent employés pour faire accepter la constitution par la Sorbonne. La pluralité des suffrages ne fut pas pour elle, et cependant elle y fut enregistrée. Le ministère avait peine à suffire aux lettres de cachet qui envoyaient en prison ou en exil les opposants.

(1714) Cette bulle avait été enregistrée au parlement, avec la réserve des droits ordinaires de la couronne, des libertés de l’Église gallicane, du pouvoir et de la juridiction des évêques ; mais le cri public perçait toujours à travers l’obéissance. Le cardinal de Bissi, l’un des plus ardents défenseurs de la bulle, avoua, dans une de ses lettres, qu’elle n’aurait pas été reçue avec plus d’indignité à Genève qu’à Paris.


Les esprits étaient surtout révoltés contre le jésuite Le Tellier. Rien ne nous irrite plus qu’un religieux devenu puissant. Son pouvoir nous parait une violation de ses vœux ; mais s’il abuse de ce pouvoir, il est en horreur (80). Toutes les prisons étaient pleines depuis longtemps de citoyens accusés de jansénisme. On faisait accroire à Louis XIV, trop ignorant dans ces matières, que c’était le devoir d’un roi très chrétien, et qu’il ne pouvait expier ses péchés qu’en persécutant les hérétiques. Ce qu’il y a de plus honteux, c’est qu’on portait à ce jésuite Le Tellier les copies des interrogatoires faits à ces infortunés. Jamais on ne trahit plus lâchement la justice ; jamais la bassesse ne sacrifia plus indignement au pouvoir. On a retrouvé, en 1768, à la maison professe des jésuites, ces monuments de leur tyrannie, après qu’ils ont porté enfin la peine de leurs excès, et qu’ils ont été chassés par tous les parlements du royaume, par les vœux de la nation, et enfin par un édit de Louis XV (81).

(1715) Le Tellier osa présumer de son crédit jusqu’à proposer de faire déposer le cardinal de Noailles dans un concile national. Ainsi un religieux faisait servir à sa vengeance son roi, son pénitent, et sa religion.

Pour préparer ce concile, dans lequel il s’agissait de déposer un homme devenu l’idole de Paris et de la France, par la pureté de ses mœurs, par la douceur de son caractère, et plus encore par la persécution, on détermina Louis XIV à faire enregistrer au parlement une déclaration par laquelle tout évêque qui n’aurait pas reçu la bulle purement et simplement serait tenu d’y souscrire, ou qu’il serait poursuivi suivant la rigueur des canons. Le chancelier Voisin, secrétaire d’État de la guerre, dur et despotique, avait dressé cet édit. Le procureur général d’Aguesseau, plus versé que le chancelier Voisin dans les lois du royaume, et ayant alors ce courage d’esprit que donne la jeunesse, refusa absolument de se charger d’une telle pièce. Le premier président de Mesme en remontra au roi les conséquences. On traîna l’affaire en longueur. Le roi était mourant : ces malheureuses disputes troublèrent et avancèrent ses derniers moments. Son impitoyable confesseur fatiguait sa faiblesse par des exhortations continuelles à consommer un ouvrage qui ne devait pas faire chérir sa mémoire. Les domestiques du roi, indignés, lui refusèrent deux fois l’entrée de la chambre ; et enfin ils le conjurèrent de ne point parler au roi de constitution. Ce prince mourut, et tout changea.

Le duc d’Orléans, régent du royaume, ayant renversé d’abord toute la forme du gouvernement de Louis XIV, et ayant substitué des conseils aux bureaux des secrétaires d’État, composa un conseil de conscience dont le cardinal de Noailles fut le président. On exila le jésuite Le Tellier, chargé de la haine publique, et peu aimé de ses confrères.

Les évêques opposés à la bulle appelèrent à un futur concile, dût-il ne se tenir jamais. La Sorbonne, les curés du diocèse de Paris, des corps entiers de religieux, firent le même appel ; et enfin le cardinal de Noailles fit le sien en 1717, mais il ne voulut pas d’abord le rendre public. On l’imprima, dit-on, malgré lui. L’Église de France resta divisée en deux factions : les acceptants, et les refusants. Les acceptants étaient les cent évêques qui avaient adhéré sous Louis XIV avec les jésuites et les capucins. Les refusants étaient quinze évêques et toute la nation. Les acceptants se prévalaient de Rome ; les autres, des universités, des parlements, et du peuple. On imprimait volume sur volume, lettres sur lettres. On se traitait réciproquement de schismatique et d’hérétique.

[…]

Le duc d’Orléans saisit ces conjonctures pour réunir l’Église de France. Sa politique y était intéressée. Il craignait des temps où il aurait eu contre lui Rome, l’Espagne, et cent évêques (86).

Il fallait engager le cardinal de Noailles non seulement à recevoir cette constitution, qu’il regardait comme scandaleuse ; mais à rétracter son appel, qu’il regardait comme légitime. Il fallait obtenir de lui plus que Louis XIV, son bienfaiteur, ne lui avait en vain demandé. Le duc d’Orléans devait trouver les plus grandes oppositions dans le parlement, qu’il avait exilé à Pontoise ; cependant il vint à bout de tout. On composa un corps de doctrine qui contenta presque les deux partis. On tira parole du cardinal qu’enfin il accepterait. Le duc d’Orléans alla lui-même au grand-conseil, avec les princes et les pairs, faire enregistrer un édit qui ordonnait l’acceptation de la bulle, la suppression des appels, l’unanimité et la paix. Le parlement, qu’on avait mortifié en portant au grand-conseil des déclarations qu’il était en possession de recevoir, menacé d’ailleurs d’être transféré de Pontoise à Blois, enregistra ce que le grand-conseil avait enregistré, mais toujours avec les réserves d’usage, c’est-à-dire le maintien des libertés de l’Église gallicane et des lois du royaume.


La parole à la défense

LES MEMOIRES DE SAINT-SIMON ET LE PERE TELLIER CONFESSEUR DE LOUIS XIV.

Par le PERE P. BLIARD
Edité par E. PLON, NOURRIT Cie, 1891.

Chapitre Premier - Le nouveau confesseur du Roi

Le P. de La Chaize venait de s’éteindre pieusement, le 20 janvier 1709. Sa mort laissait inoccupé le poste important de confesseur du Roi. Depuis plus d’un siècle déjà, la Compagnie de Jésus était honorée de cette charge difficile, délicate entre toutes. Louis XIV, dont l’estime et l’affection pour cet Ordre s’étaient toujours si hautement manifestées, se décida sans peine à continuer aux enfants de saint Ignace ce témoignage de confiance. D’ailleurs, Mme de Maintenon, qui avait elle-même désiré que l’un de ces religieux, le P. Bourdaloue, se chargeât de la direction de sa conscience [1], encourageait le monarque dans ce choix, et elle contribua puissamment à le " maintenir dans le goût de ne prendre de confesseur que parmi les Jésuites, tant pour lui que pour les princes, ses enfants ’ ".

Sur la crainte des foudres des jésuites dans le choix de son nouveau confesseur

Saint-Simon a découvert d’autres motifs de cette détermination. D’après lui, l’estime et l’affection du Roi pour la Compagnie de Jésus, l’intervention de Mme de Maintenon n’y contribuèrent en rien. Le prince obéissait à de bien plus impérieuses raisons. « Je me sens vieillir, lui dit le P. de La Chaize, quelques années avant sa mort ; il vous faudra bientôt choisir un nouveau confesseur. Au nom démon attachement à votre personne, au nom du désir que j’ai de votre conservation, je vous conjure de !e prendre dans notre Société. » Puis, se hâtant de donner les raisons de cette prière, il ajoutait que « c’était une Compagnie très étendue, composée de bien de sortes de gens et d’esprits dont on ne pouvait répondre, et qu’il ne fallait point mettre au désespoir et se mettre ainsi dans un hasard dont lui- même ne lui pouvait répondre, et qu’un mauvais coup était bientôt fait et n’était point sans exemple ". Cette considération unique, continue Saint-Simon, fit rappeler les Jésuites par Henri IV et les fît combler de biens. " Louis XIV, concluent les Mémoires, n’était pas supérieur à Henri IV ; il n’eut garde d’oublier le document du P. de La Chaize et de se hasarder à la vengeance de sa Compagnie en choisissant hors d’elle un confesseur. Il voulait vivre, et vivre eu sûreté. »

Qu’on lise, pour se convaincre du [non] fondement d’une telle affirmation, la lettre qu’adressait le monarque, le 25 janvier 1662, au comte d’Estrades, son ambassadeur en Angleterre. « Ce que j’ai remarqué dans toute la teneur de votre dépêche, disait Louis XIV, c’est que le Roi, mon frère, ni ceux dont il prend conseil, ne me connaissent pas encore bien, quand ils prennent avec moi des voies de hauteur et d’une certaine fermeté qui sent la menace. Je ne connais puissance sous le ciel qui soit capable de me faire avancer d’un p ;is par un chemin de cette sorte ; il me peut bien arriver du mal, mais non pas une impression de crainte. »

[…] N’allez pas croire toutefois que Saint-Simon affirme sans preuves : il vous nommera ses témoins. Celte anecdote terrible, effrayante, il la tient du premier chirurgien du Roi, de Maréchal, qui avait toute la confiance du monarque. Et Maréchal l’a reçue de la bouche même de Louis XIV. Oui, c’est le prince qui, le prenant pour confident de ses dangers, lui a tout révélé. Le chirurgien méritait sans doute plus de considération que Mme de Maintenon, qui probablement n’a pas connu ces détails ! Au reste, Maréchal a été si discret que Saint-Simon est le seul, croyons-nous, de tous les auteurs contemporains, qui ait eu connaissance de ce lugubre entretien.

[…] Ici, de plus, il [Saint Simon] n’a pas suffisamment pris garde qu’il attribuait trop facilement au P. de La Chaize des opinions que ce religieux n’acceptait pas. Saint-Simon pouvait croire que les Jésuites avaient aiguisé contre nos rois le poignard de Jacques Clément et de Ravaillac ; dans la Compagnie de Jésus, et c’est à bon droit, on est loin de penser ainsi. La Chaize connaissait trop ses frères pour les charger de semblables crimes.

Cependant l’affaire du choix du confesseur se traitait avec maturité. Un mois s’était écoulé : elle n’était pas encore complètement réglée, non toutefois que les conseillers du prince cherchassent à éloigner les Jésuites de la lourde charge qu’ils supportaient depuis tant d’années [2] Mais on sentait que la détermination était grave et qu’un choix plus ou moins heureux pouvait avoir de sérieuses conséquences pour la religion et l’État.

Le P. de La Chaize avait, il est vrai, déblayé la voie et diminué les difficultés en inscrivant sur une liste remise au Roi les noms des cinq ou six Pères qu’il croyait plus aptes à cet important ministère. Mais parmi ceux-là mêmes il y avait lieu à préférence. Des personnages de la piété la plus solide et la plus éclairée furent consultés. On prit l’avis de l’évêque de Chartres, Godet-Desmarais, du curé de Saint-Sulpice, La Chétardie, de Mme de Maintenon, des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers. Ces deux derniers furent spécialement invités par le Roi à s’informer, dit Saint- Simon [3], avec toutes les précautions qu’ils pourraient apporter, de qui d’entre les Jésuites on pourrait désigner pour cette charge. Le monarque personnellement penchait assez pour un homme de peu de naissance, il le voulait d’un esprit ferme et bien affranchi de toutes circonspections humaines [4]. On entra dans ses vues.

Le Journal de Dangeau rapporte [5] qu’on envoya ordre au P. Veilhard, provincial de Lyon, de venir à Paris, et que le Roi l’avait choisi comme confesseur. Ce bruit, peut-être fondé, ne se confirma pas. M. de Chartres et le curé de SAINT-SULPICE ayant peint le P. Le Tellier [6] tel que le Roi le désirait, leur suffrage fixa le choix [7]. Il fut, en effet, désigné peu de jours après, 21 février, sur l’avis de tous ceux que le prince avait chargés de cette affaire. Mme de Maintenon, en particulier, l’avait préféré à tout autre, parce qu’où lui avait dit qu’il avait acquis du crédit dans sa Société par son savoir, et de la considération dans le monde par sa politesse [8] ».

Ouelques jours plus tard, elle annonçait en ces termes cette heureuse nouvelle à son amie, la princesse des Ursins. « Le Roi, écrivait-elle, a choisi pour confesseur le P. Le Tellier, provincial de Paris, homme sans naissance, mais dont tout le monde dit beaucoup de bien, c’est-à-dire ceux qui le connaissent, car il a toujours été très enfermé et tout attaché à l’étude [9] »

Saint-Simon explique à son tour cette nomination et l’attribue principalement aux manœuvres des Jésuites, « qui avaient dressé pour Tellier toutes leurs batteries [10].

Le grand seigneur, par bonté d’âme sans doute, s’est gardé de rappeler et de livrer à l’exécration de la postérité quelques-unes de ces ruses qu’ils avaient employées avec tant d’à-propos [11]. Comment Saint-Simon, en montrant l’action des .Jésuites dans le choix du P. Le Tellier, n’a-t-il point vu l’invraisemblance et les contradictions de son récit !

Il est difficile de deviner, en effet, par quels profonds calculs ils auraient travaillé à l’élévation d’un homme qui, d’après lui, était haï, détesté des siens. Ils savaient de plus que le revêtir d’une telle charge, c’était lui donner plus de crédit, plus d’autorité même dans la Compagnie ; c’était surtout rendre le mal plus irrémédiable, car si dans l’Ordre un supérieur peut être facilement changé, remplacé, ils ne pouvaient espérer qu’il en serait ainsi pour le confesseur du Roi. Ces difficultés, et bien d’autres encore que nous ne signalons pas, n’ont point arrêté les écrivains ennemis des Jésuites : la haine n’est pas toujours perspicace. Le Tellier, « en qui le Roi trouva tout ce qu’il désirait [12] » était né, le 16 octobre 1643, au Vast [13] non loin de Cherbourg.

Après de brillantes études au collège que la Compagnie de Jésus dirigeait à Caen, il entra dans cet Ordre à l’âge de dix-huit ans environ. Il passa par tous les degrés de l’Institut. Professeur à Louis le Grand, il donna, en 1678, une édition estimée de L’Histoire d’Alexandre de Ouinte-Curce. Plus tard, on lui confia l’importante charge de recteur du même collège. Il était provincial de Paris, lorsqu’il fut désigné pour remplacer le P. de La Chaize auprès du Roi.

Homme laborieux et instruit, il avait été l’un des fondateurs du Journal de Trévoux [14]. Toutefois ses principaux écrits sont des ouvrages de polémique. Ses Observations sur la nouvelle édition de la version française du Nouveau Testament, que Feller dit être solides et savantes, prenaient à partie le fameux Arnauld. Les attaques y étaient vives et pressantes ; elles durent être sensibles au champion du jansénisme. Pourtant, cet homme toujours en armes, dont l’humeur était si batailleuse, n’essaya même pas de riposter et se prit à garder un silence prudent. Cette conduite parut si étrange qu’il se crut obligé d’en donner l’explication dans la Morale pratique ; mais, au témoignage de Bayle, les raisons alléguées ne satisfirent personne.

Le Tellier fut moins heureux dans la Défense des nouveaux chrétiens et des missionnaires de la Chine, du Japon et des Indes. Cet ouvrage fut vivement censuré par le parti janséniste et, ce qui est plus grave, déplut au Saint-Siège. Toutefois, selon Feller [15], la désapprobation qui l’atteignit tomba plutôt sur la forme de la polémique que sur la doctrine enseignée et les thèses défendues. C’est pour cela sans doute que le général de son Ordre le défendit ouvertement devant le tribunal du Saint Office [16]

Chapitre II - Caractère du P. LE TELLIER

Difficultés de la position du Confesseur. — Accusations de Saint- Simon et leurs réfutations : la grossièreté du P. Le Tellier ; son ignorance ; sa dissimulation ; sa violence ; son ambition ; son égoïsme. — Mérites niés ou diminués. — Réfutation générale.

La charge confiée au P. Le Tellier présentait alors, plus qu’en tout autre temps, les plus sérieuses difficultés. La tempête grondait sourdement de tous côtés, et le jansénisme s’apprêtait à pousser la guerre avec plus d’activité que jamais ; à se servir, pour triompher, de toutes les armes, de la ruse comme de la violence. C’était sur le Confesseur qu’allait retomber principalement, comme Fénelon ne se lassait pas de le lui redire [17], le soin de diriger la défense, en éclairant le prince sur les menées secrètes du parti, et en se faisant auprès de lui l’interprète obligeant, l’intermédiaire constant, le défenseur même des évêques qui oseraient résister en face à la secte. Accepter et remplir cette tâche, signaler l’ennemi partout où il se montrerait, en dépit des menaces et des outrages, c’était se dévouer à la fureur d’adversaires nombreux et puissants.

Le Tellier ne recula point devant le devoir, et les novateurs, que la mort attendue et désirée du Roi rendait plus terribles et plus hardis, le rencontrèrent ou crurent le rencontrer partout sur leur chemin prêt à leur barrer le passage, s’ils faisaient un pas en avant. Leur haine contre ce courageux champion ne connut plus de bornes ; elle s’exhala dans des pages sans nombre, et nul plus que lui ne fut honoré de leurs injures et de leurs calomnies [18]. Saint-Simon, on le sait, s’est fait l’un des échos les plus fidèles des imputations dont ils le chargèrent. Ses Mémoires [19] sont le résumé le plus vivant des accusations qui jaillissaient sans interruption du cerveau malade des écrivains jansénistes. En les répétant, il parait heureux non seulement de glorifier des mécontents comme lui, mais de venger sur l’un des amis du prince l’isolement auquel il se voyait condamné. Le Tellier, le fils d’un pauvre paysan [20] était dans les honneurs, et lui, le grand seigneur, en était réduit à critiquer, à jalouser. La faveur du Jésuite n’était-ce pas un vol qu’on se permettait à ses dépens ? Rien que la mort n’était capable D’expier ce forfait.
On le lui fit bien voir. Mais, en homme avisé, avant d’entrer dans le récit des énormités qu’il lui reproche, avant de tracer le rôle qu’il lui prête, il jugea bon de préparer le lecteur à tant d’invraisemblances en donnant du Confesseur un portrait qui suffirait à tout expliquer. La précaution était habile. Assurément, et personne n’osera le contester, cette peinture présente les couleurs les plus animées, les traits les plus fortement dessinés : on rencontre partout la main de l’homme qui sent vivement, ou plutôt de l’homme dont la « rancune et la haine sont l’inspiration ordinaire ». Il nous sera facile de montrer qu’en esquissant ce tableau il n’a su respecter ni la vérité, ni les lois sévères de l’impartialité. Dans ces pages, en effet, celui que Louis XIV honora toujours de sa confiance [21], celui que Fénelon prenait pour compagnon d’armes dans sa lutte contre le jansénisme, avec lequel il était lié d’amitié [22], pour lequel il professe une sincère vénération [23], nous apparaît comme le plus méprisable des fourbes et le plus vil des scélérats.

« Sa physionomie, dit Saint-Simon, était ténébreuse, fausse, terrible : il eût fait peur au coin d’un bois [24]. » C’est un autre paysan du Danube transplanté des côtes de Normandie sur les rives de la Seine.
Ce reproche ne mérite pas d’être relevé ; tant d’autres réclament notre attention, car Le Tellier, du moins, on le pouvait juger sur la mine. Toutefois, on conçoit avec peine, nous le remarquons à la hâte, qu’un Roi si jaloux de la dignité extérieure dans sa personne, comme dans celle des courtisans, urhanus urhanitalis venalor [25], ait introduit un tel homme dans la cour la plus polie et la plus élégante de l’univers ; que les Jésuites, « terribles par la , politique la plus raffinée, la plus profonde, la plus supérieure à toute autre considération que leur domination [I], n’aient pas fait un choix plus heureux, plus capable d’attirer et de gagner le monarque ». Le nouveau Confesseur, continue le même écrivain [26] était grossier, insolent, impudent, ne connaissant ni monde, ni mesure, ni degrés, ni ménagement, ni qui que ce fût [27] ». A ce portrait on aura peine à reconnaître un Jésuite ; ce n’est pas sous ces traits qu’on peint habituellement ces religieux. Saint-Simon lui-même les voit ailleurs sous un jour tout différent : il ne leur reproche plus ni grossièreté, ni impudence, ni complète ignorance du monde et des ménagements ; c’est bien plutôt le contraire. Les Jésuites, dit-il, étaient devenus « redoutables par une insinuation de toute espèce, aimables par une facilité et un tour qui ne s’étaient point encore rencontrés dans le tribunal de la pénitence [28] ». Faudra-t-il admettre, pour lui épargner une évidente contradiction, que Le Tellier était un phénomène dans son Ordre ? Mais alors comment expliquer que les conseillers de Louis XIV aient préféré à tant d’autres, pour le mettre en téte-à-tête fréquents avec ce prince, un homme grossier, insolent, impudent [29], un homme dont les manières seules eussent suffi pour choquer le monarque ? Ils ne pouvaient au moins, pour s’excuser, prétexter la difficulté de s’éclairer. Le P. Le Tellier avait été recteur de Louis le Grand : il était donc connu de la société choisie qui fréquentait Versailles. Pourquoi Chevreuse et ses amis n’interrogeaient-ils pas autour d’eux ? Ils auraient été promptement renseignés. Chacun découvre si facilement la paille dans l’œil de son voisin, et les défauts dont il s’agit ici apparaissent si vite aux regards même les moins exercés ! Ils pouvaient croire, il est vrai, qu’un religieux désigné par les Jésuites pour un poste élevé qui le mettait en rapport avec ce qu’il y avait de plus distingué dans le royaume, connaissait et pratiquait les convenances. On avouera que ce n’était point témérité. Nous pensons toutefois que Le Tellier, habitué depuis longtemps à vivre d’une vie de travail et de solitude, était simple, quoique irréprochable dans ses manières ; qu’il n’avait point cet extérieur compassé, ces airs prétentieux et recherchés, vestiges du règne des Précieuses. Languet l’insinue quand il parle « du peu d’expérience de ce religieux dans les usages du monde et dans la manière d’attirer les hommes, qui lui fit faire bien des démarches qui aigrirent les disputes [30] Ce qu’il signale, c’est donc l’ignorance de certaines habiletés, de prévenances acceptées à la cour, qui sans doute auraient pu contribuer à calmer les querelles. Il y a loin de ce reproche à celui d’insolence, de grossièreté, d’impudence, que lui fait Saint-Simon.

La moindre taupinée était mont à ses yeux.

Nous le constaterons plus facilement encore en pénétrant, sans nous arrêter plus longtemps aux dehors, dans l’intérieur de cette galerie de petits tableaux ébauchés d’un mot : de nouvelles surprises nous y attendent. Saint-Simon va mettre à nu devant nous l’âme du Confesseur. Qu’on ne s’étonne pas, devant ces pages, s’il ne dit point du P. Le Tellier, comme de l’abbé Dubois, que « tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître » ; il fait mieux, il nous force à le constater par nous-mêmes, tant les défauts dont il gratifie sa victime sont odieux et multipliés ! Enfoncé, continue-t-il, dans l’élude des plus profonds mystères de sa Compagnie, il était sur tout le reste ignorant à surprendre [31]. » — Vraiment, ces profonds mystères devaient être bien nombreux, bien difficiles à débrouiller puisque, « ennemi de toute dissipation, de toute société, de tout amusement, incapable d’en prendre avec ses propres frères, il ne connaissait, nous dit-on, qu’un travail assidu et sans interruption [32] ». Saint-Simon, en parlant ainsi, n’a pas pris garde à l’inconséquence dans laquelle il tombe : il n’a pas craint non plus de se mettre du même coup en opposition avec les plus graves autorités. Aux yeux de ses supérieurs, en effet, et leurs ennemis avouent non sans quelque dépit qu’ils ne se trompent guère sur les divers mérites de chacun de leurs inférieurs, Le Tellier était si loin de cette extraordinaire ignorance, qu’après la mort de l’illustre P. Petau, dont la réputation était devenue européenne, ils le jugèrent digue de mettre la dernière main à l’admirable monument des Dogmes théologiques. La tâche n’était pas au-dessus de ses forces, puisque, au témoignage peu suspect de l’évêque d’Agen, le Janséniste Hébert, brillait en lui une grande supériorité d’esprit [33]... et que ce précieux talent, il savait le faire fructifier, tout attaché qu’il était à l’élude [34], comme dit Mme de Maintenon.

Ses frères n’appréciaient pas seuls l’étendue de ses connaissances,

Car l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres l’avait admis au nombre de ses membres. Voici ce que dit à propos de cette élection le Mercure galant, août 1709 [35]. « Quelques jours après la mort de M. de Lamoignon, MM. de l’Académie royale des Inscriptions s’assemblèrent pour faire le choix d’un sujet qui put remplir dignement le poste d’honneur que ce magistrat avait dans cette compagnie, et l’on trouva dans le R. P. Le Tellier, confesseur du Roi, toutes les qualités nécessaires pour bien remplir cette place. […]

La rare ignorance du P. Le Tellier, qui jetait Saint-Simon dans la stupéfaction, n’était pas, on le voit, évidente à tous les yeux. En poursuivant notre marche, en examinant avec impartialité les traits qui, d’après lui, forment la physionomie du nouveau Confesseur, nous constaterons facilement que cette erreur n’est point isolée, et que chez cet écrivain l’esprit n’est que trop souvent au service de passions violentes

etc. etc., nous ne sommes qu’à la page 24 et le portrait à décharge du P. Le Tellier se poursuit ainsi sur 448 pages.
Par ailleurs, les maux que dénonce Saint-Simon quant à l’élite du moment sont transposables aujourd’hui tant la nature humaine et ses travers ont des pesanteurs qui résistent même à la physique des voyages dans l’espace.

Il n’est donc pas inutile de lire ou relire Saint Simon.

Lire ou relire Saint Simon

Ph. Sollers dans sa préface aux Mémoires de Saint Simon, Editions Ramsay, 1979

Où trouver la Cour aujourd’hui ? C’est simple : salles de rédactions, radio, télévision, édition. Races, classes, sont des catégories qui ne définissent nullement la question : en réalité, il n’y a qu’une lutte des places. Lutte d’autant plus acharnée qu’être c’est avant tout être dit, montré, imprimé, imagé, redit. Les grandes intrigues sont menées à coup d’anecdotes, les plus hautes fonctions sont à la merci d’une indiscrétion.

Pas de page où Saint-Simon, remplissant son nom jusqu’à l’os, ne s’élève contre la simonie, le trafic de sainteté et de noblesse, les calculs liés à l’obtention de la « pourpre » ou à l’usurpation de degré. États malades, Église marchande, Familles corrompues, Aristocratie minée de l’intérieur, la généalogie humaine est celle d’une dégradation continue. Mieux : elle apparaît ainsi, de plus en plus, au fur et à mesure qu’on l’écrit et que la coulisse, au fond, se révèle. La lumière rasante de l’écriture renvoie toutes choses à leurs vraies causes, .à la bassesse universelle, à la fugue pressée du néant.

Philippe Sollers
Préface de Saint-Simon, Mémoires 1721-1723
Editions Ramsay, 1979 (repris dans Théorie des exceptions, Folio, 1986)
Le livre sur amazon.fr

Voir sur Pileface : Quand Saint-Simon cognait sur Versailles

« La Mort de Louis XIV » : le soleil couchant d’un roi couché

En lui confiant le rôle-titre de son film, présenté hors compétition au Festival de Cannes 2016, Albert Serra offre un magnifique cadeau à Jean-Pierre Léaud, en forme de requiem.

LE MONDE|20.05.2016 • Mis à jour le02.11.2016 |
ParIsabelle Regnier

Sélection officielle – séance spéciale

C’est une joie, et c’est une souffrance. C’est peut-être cette phrase, sobre et pleine, que Gérard Depardieu dit à Catherine Deneuve à la fin du Dernier métro, qui traduirait le mieux le sentiment que procure la vision de La Mort de Louis XIV,d’Albert Serra. Pendant une heure et demie, le cinéaste catalan filme Jean-Pierre Léaud dans le rôle du Roi-Soleil arrivé au seuil de son existence, alors que la gangrène le ronge de l’intérieur. Ce mythe de la jeunesse éternelle, à jamais attaché au personnage d’Antoine Doinel et à la Nouvelle Vague, est aujourd’hui un vieillard. Et ce film inouï est son requiem.
Lire la rencontre avec Jean-Pierre Léaud : Antoine Doinel est mort, vive le roi !


Jean-Pierre Léaud en Louis XIV
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Dans la pénombre de sa chambre, la caméra scrute son visage éclairé à la bougie, caresse les rides qui le creusent, le tressaillement de ses joues quand il sourit, le tremblement de ses mains quand il porte une cuiller à sa bouche, la sueur qui luit sur son visage quand la fièvre l’assaille… Tandis qu’à son chevet se relaient, dans un ballet silencieux, une kyrielle de courtisans, médecins plus ou moins charlatans, représentants de l’église, valets, et autres conseillers militaires aux accents exotiques, le vieil acteur explore une palette de jeux extraordinaire.

Hybridation géniale

Souverain au milieu d’une cour qui le flatte sans vergogne, qui applaudit à la moindre de ses déglutitions (mention spéciale à l’hilarant charlatan espagnol qui considère la vérole comme une jolie rose), soudain réduit à la condition de corps déliquescent secoué par les spasmes, râlant à la mort pendant de longues minutes, il se montre émouvant avec son petit-fils, le dauphin, et plus encore avec ses chiens, et trouve encore le moyen d’exprimer sa personnalité fantasque dans les interstices.

Albert Serra chante l’oraison funèbre de la Nouvelle Vague en prenant au pied de la lettre l’expression de Jean Cocteau : « Le cinéma, c’est filmer la mort au travail »

Depuis Honor de Cavalleria, variation ascétique sur l’errance dans la Mancha de Don Quichotte et Sancho Pança qui le conduisit, en 2006, à la Quinzaine des réalisateurs, Albert Serra construit son œuvre en se confrontant aux grands mythes occidentaux – les rois mages dans Le Chant des oiseaux, Casanova et Dracula dans Histoire de ma mort, et d’autres encore dans ses installations d’art contemporain. Avec l’hybridation géniale qu’il propose ici, du plus grand roi de France et de son plus grand acteur, il chante l’oraison funèbre de la Nouvelle Vague en prenant au pied de la lettre l’expression de Jean Cocteau : « Le cinéma, c’est filmer la mort au travail. »

Il offre surtout un magnifique cadeau à Jean-Pierre Léaud, dont le dernier grand rôle, celui du Pornographe, de Bertrand Bonello, remonte à 2001 et qu’on se contentait depuis devoir disséminer à droite à gauche, dans de jolies apparitions, les miettes de sa grandeur passée. En le consacrant monarque absolu du cinéma français, il offre à son mythe un écrin beau comme un Rembrandt, que l’Histoire semblait attendre sans oser le demander.

Crédit : lemonde.fr


[1A son grand regret, elle fut obligée de renoncer à ce projet célèbre prédicateur lui répondant qu’il ne pourrait la voir qu’une fois tous les six mois.

[2On a dit que les Jansénistes travaillèrent dès lors activement pour arriver à ce résultat. Ce qui est du moins certain, c’est qu’à la mort de Louis XIV ils le firent très ouvertement. Noailles [Archevêque de Paris, note pileface] concluait un mémoire au Régent, en disant « qu’on ne devait point donner au Roi comme confesseur un homme de communauté et encore moins un .Jésuite ». Journal de d’Orsanne, édit. en 6 vol. Rome, 1753 ; septembre 1715, t. II, p. 13. Cette question avait à peine été touchée.

[3Mémoires, t. IV, ch. xxv, p. 285

[4Journal de d’Orsanne, t. I, année 1711, p. 8.

[59 février 1709.

[6C’est ainsi que le Confesseur écrivait lui-même son nom. Cf. vol. d’isographie. Bibl. nat., salle des manuscrits.

[7LANGUET de GERGY, op. cit., liv. XII, p. 431. — Schœll accepte cette explication. Etats européens, t. XXIX, liv. VII, ch. u, p. 29.

[8LA BAUMELLE, Mémoires pour servir à l’histoire de Mme de Maintenon, liv. XIV, ch. t, p. 132.

[918 mars 1709.

[10Mémoires, t. IV, ch. xxv, p. 288.

[11Un autre écrivain s’est chargé de suppléer à ce laconisme gênant en signalant l’un des artifices auxquels ils recoururent. Il dénote, on en conviendra, non ces habiletés de mauvais aloi, cette politique cauteleuse que les avisés découvrent dans les actes les plus insignifiants des Jésuites, mais au contraire la plus surprenante simplicité de moyens. « Le P. de La Chaize, écrit-on, avait voulu mettre le P. Le Tellier le dernier de tous sur la liste qu’on remit au Roi ; mais il fut placé le premier par l’adresse de celui qui conduisait sa main. » (LA BAUMELLE, op. cit., p. 133.) Et voilà le mystère expliqué !

[12LANGUET, op. cit., liv. XII, p. 431

[13et non à Vire ou ses environs, comme souvent mentionné, à tort.

[14Le prince Louis-Auguste de Bourbon ayant établi à Trévoux une grande imprimerie, les PP. Le Tellier et Lallemant le décidèrent à fonder un journal dont l’objet devait être de donner les principaux extraits des « livres de science imprimés en France, en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Angleterre, etc., etc., en sorte que rien de ce qui s’imprimerait en Europe n’y serait oublié ».

Plus tard ce journal changea de destination et fut principalement consacré à la défense de la religion.

[15Dictionnaire historique, art. Tellier.

[16Archives de la Compagnie de Jésus.

[17Cf. Lettres à Chevreuse, 19 décembre 1709, 12 mars 1711, etc.

[18si l’on veut voir quelles monstruosités on débita contre lui, qu’on lise à la Bibl. nat. une Vie du P. Le Tellier Histoire ecclésiastique, n" 770), imprimée en Hollande. Des adversaires qui se servent d’armes pareilles n’arrivent qu’à se déconsidérer eux-mêmes.

[19La rédaction définitive de cet ouvrage, écrit à la diable pour la postérité, se place probablement entre les années 1740 et 1746. Il fut composé principalement à l’aide des notes que l’auteur avait prises au jour le jour sur les événements des vingt-cinq dernières années de Louis XIV ; Saint-Simon, toutefois, se servit encore des OEuvres contemporaines, et spécialement du Journal de Dangeau.

[20Ce que nous avons dit à propos du lieu de naissance du P. Le Tellier semble indiquer que son père était un honnête villageois d’une fortune médiocre. Était-il de plus procureur du Roi, comme plusieurs l’affirment, c’est-à-dire, avait-il pouvoir d’agir ou d’administrer au nom du prince ? La chose est fort possible, d’autant que le bois de Bouteron, auprès duquel il habitait, appartenait au Roi par forfaiture, comme, d’après la Chronique, le rapporte M. Adam dans le manuscrit précédemment cité

[21Louis XIV n’hésitait pas à reconnaître que quelques-uns des choix faits par lui n’avaient point été heureux. C’est ainsi qu’il se reprochait celui de M. de Pomponne. Nous ne voyons pas qu’il ait jamais eu le moindre regret de s’être fié au P. Le Teilier. (Cf. Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. XXXVIII, p. 253, édit. Drioux.)

[22« La liaison entre eux était d’autant plus étroite qu’elle était moins connue. » (Saint-Simon.)

[23Lettres du 6 janvier 1715, 8 mai 1711, 1er février 1711.

[24T IV, ch.XXV, p. 200.

[25Bibl. nat. (vers, chansons, satires), fonds fr., ms. 12676, p. 9)

[IMémoires, t. V, ch.VI, p. 69. — Quand nous parlons de Mémoires sans qualificatifs, il s’agit toujours de l’ouvrage de Saint-Simon.

[26Ibid., t. IV, ch. XXV, p. 290.

[27On voit que Saint-Simon, en fidèle ami des Jansénistes, connaissait au moins pratiquement la Dissertation selon la méthode des géomètres, où le grand Arnauld travaillait à démontrer qu’on peut injurier ses adversaires. (Œuvres d’Amauld, t. XXVII, p. 50,71 ; t. III, p. 72 ; lettre du 16 février 1688 ; cité par Varin, La vérité sur les Arnauld, t. I, p. 161.)

[28Mémoires, t. V, ch. VI, p. 69.

[29L. Beaumelle, op. cit. liv. XIV, ch. I, écrit que Mme de Maintenon s’était déclarée pour ce religieux, « parce qu’on lui avait dit qu’il s’était acquis de la considération dans le monde par sa politesse ». Nous citons ce témoignage sans nous en exagérer la valeur.

[30LANGUET DE GERGY, Mémoires sur Mme de Maintenon, ch. XII, p. 431. Évêque de Soissons, puis archevêque de Sens, ce prélat se montra partout l’un des adversaires les plus résolus du jansénisme. Buffon lui succéda à l’Académie française.

[31Mémoires, t. IV, ch.XXV, p. 290.

[32Ibid., p 289.

[33Bibl. de l’Arsenal, Mélanges politiques et religieux, n" 73, p. 369.

[34A la princesse des Ursins, 18 mars 1709.

[35Page 278.

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