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Quand la maison brûle

Giorgio Agamben

D 9 novembre 2020     A par Albert Gauvin - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Commençons par une poésie très simple du philosophe italien Giorgio Agamben. Elle date du 6 novembre 2020.

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Si è abolito l’amore

Si è abolito l’amore
in nome della salute
poi si abolirà la salute.

Si è abolita la libertà
in nome della medicina
poi si abolirà la medicina.

Si è abolito Dio
in nome della ragione
poi si abolirà la ragione.

Si è abolito l’uomo
in nome della vita
poi si abolirà la vita.

Si è abolita la verità
in nome dell’informazione
ma non si abolirà l’informazione.

Si è abolita la costituzione
in nome dell’emergenza
ma non si abolirà l’emergenza.


L’amour a été aboli
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L’amour a été aboli
au nom de la santé,
alors la santé sera abolie.

La liberté a été abolie
au nom de la médecine,
puis la médecine sera abolie.

Dieu a été aboli
au nom de la raison,
alors la raison sera abolie.

L’homme a été aboli
au nom de la vie,
alors la vie sera abolie.

La vérité a été abolie
au nom de l’information,
mais l’information ne sera pas abolie.

La constitution a été abolie
au nom de l’urgence
mais l’urgence ne sera pas abolie.

Giorgio Agamben, 6 novembre

Dans son texte N’ayez pas peur (art press 480-481, septembre-octobre 2020) qu’il est toujours temps de relire, Jacques Henric écrivait :

« la vie doit-elle être l’objet d’une idolâtrie ? Dit autrement : la vie doit-elle être une valeur, voire la valeur suprême ? Déjà, dans son essai Homo sacer [1], Giorgio Agamben montrait comment la vie devenue l’enjeu de la politique transformait celle-ci en biopolitique, avec toutes les conséquences néfastes que l’on sait pour les démocraties dans les domaines de la philosophe politique, du droit et de la souveraineté populaire. Pour faire entendre ce qu’il appelait vie, « sacralisation » de la vie, il reprenait le concept de « vie nue » proposé par Walter Benjamin. « Vie nue », à savoir la vie biologique propulsée dans la sphère du sacré. C’est exactement ce à quoi nous avons assisté lors de la lutte contre la pandémie, quand un discours médical, justifié en lui-même, a été instrumentalisé par des pouvoirs politiques pour imposer à des peuples une forme de soumission. La référence au Discours sur la servitude volontaire de La Boétie s’imposait en la circonstance à Giorgio Agamben. »

Henric ajoutait :

« Ces sinistres mots de "gestes-barrières", "distanciation sociale", "confinement", ne sont-ils pas les instruments d’une soumission aux implications politiques ? Giorgio Agamben en fait l’hypothèse... »

Sur le site lundimatin#, Florence Balique, professeur agrégé de lettres modernes et docteur de l’Université Paris IV-Sorbonne, présente et traduit régulièrement les articles qu’Agamben publie sur le site italien Quodlibet. J’en ai déjà reproduit un certain nombre (cf. les « brèves » dans Agamben sur Pileface). Voici les deux derniers textes d’Agamben. Le titre du premier rappelle la phrase célèbre d’un président de la République française (« La maison brûle et nous regardons ailleurs »). Agamben pose aujourd’hui la question : « Quelle maison brûle ? Le pays où tu vis ou l’Europe ou le monde entier ? », et depuis quand ?... C’est un très beau texte qu’il importe de longuement méditer. Le second texte interroge, au-delà des consignes sanitaires, la signification politique d’un monde où les hommes seraient désormais sans visage, en cela proche de ce qu’écrivait Bernard-Henri Lévy dans La Tragédie des masques, il y a deux mois.


Van Gogh, Racines d’arbres (1890).
ZOOM : cliquer sur l’image.
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L’essentiel crève les yeux. Comment contempler la vie nue, dévastée, strictement réduite à l’utile, sans permission de gratuité, avec toujours la peur de la mort en point de mire ? Peut-être en une vibration musicale, un accord strident qui soudain nous saisit, faisant voir dans un éclair de lucidité le monde tel qu’il est, défiguré, et ce qu’il nous reste, la magie d’une respiration. Rien de trop : là où poésie et philosophie chantent avec exactitude l’indomptable force de vie que le pouvoir en délire rêve en vain d’incarcérer. Parlant la langue morte de la philosophie poétique, Giorgio Agamben fait entendre une voix mêlée qui jaillit des cendres, l’antique dialogue d’une âme survivante qui puise à la plus profonde racine des larmes de sève. Que renaisse un souffle, échappé du bûcher…

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Quand la maison brûle

Giorgio Agamben

« Tout ce que je fais n’a pas de sens si la maison brûle. » Pourtant alors même que la maison brûle il convient de continuer comme avant, faire tout avec soin et précision, peut-être encore plus studieusement – même si personne ne devait s’en apercevoir. Il se peut que la vie disparaisse de la terre, qu’aucune mémoire ne reste de ce qui a été fait, en bien et en mal. Mais toi, continue comme avant, il est tard pour changer, il n’y a plus de temps.

« Ce qui arrive autour de toi / n’est plus ton affaire. » Comme la géographie d’un pays que tu dois quitter pour toujours. Pourtant de quelle façon encore te regarde-t-il ? Juste maintenant que ce n’est plus ton affaire, que tout semble fini, toute chose et tout lieu apparaissent dans leur aspect le plus vrai, ils te touchent en quelque façon de plus près, tels qu’ils sont : splendeur et misère.

La philosophie, langue morte. «  La langue des poètes est toujours une langue morte… curieux à se dire : langue morte qui s’emploie à donner plus de vie à la pensée. » Peut-être non une langue morte, mais un dialecte. Que philosophie et poésie parlent dans une langue qui est bien moins que la langue, cela donne la mesure de leur rang, de leur spéciale vitalité. Peser, juger le monde en le proportionnant à un dialecte, à une langue morte et, toutefois, jaillissante, d’où il n’y a à changer pas même une virgule. Continue à parler ce dialecte, maintenant que la maison brûle.

Quelle maison brûle ? Le pays où tu vis ou l’Europe ou le monde entier ? Peut-être les maisons, les villes sont déjà brûlées, nous ne savons pas depuis combien de temps, consumées dans un unique immense bûcher, que nous avons feint de ne pas voir. De certaines il ne reste que des bouts de mur, une paroi décorée d’une fresque, un lambeau du toit, des noms, de très nombreux noms, déjà mordus par le feu. Et, toutefois, nous les recouvrons si soigneusement d’enduits blancs et de mots mensongers qu’ils semblent intacts. Nous vivons dans des maisons, des villes consumées de fond en comble comme si elles étaient encore debout, les gens font semblant d’y habiter et sortent dans la rue masqués entre les ruines comme s’il y avait encore les quartiers familiers d’autrefois.

Et maintenant la flamme a changé de forme et de nature, elle s’est faite digitale, invisible et froide, mais justement pour cela elle est encore plus proche, elle nous assaille et nous encercle à tout instant.

Qu’une civilisation – une barbarie – s’écroule pour ne plus jamais se relever, cela est déjà advenu et les historiens sont habitués à marquer et dater césures et naufrages. Mais comment témoigner d’un monde qui part en ruines avec les yeux bandés et le visage couvert, d’une république qui s’écroule sans lucidité ni fierté, dans l’abjection et la peur ? La cécité est d’autant plus désespérée, parce que les naufragés prétendent gouverner leur propre naufrage, jurent que tout peut être tenu techniquement sous contrôle, qu’il n’est besoin ni d’un nouveau dieu ni d’un nouveau ciel – seulement d’interdits, d’experts et de médecins. Panique et forfanterie.

Que serait un Dieu auquel on n’adresserait ni prières, ni sacrifices ? Et que serait une loi qui ne connaîtrait ni commandement ni exécution ? Et qu’est-ce qu’un mot qui ne signifie ni ne commande, mais se tient vraiment dans le commencement – et même avant ?

Une culture qui sent venir sa fin, désormais sans vie, cherche à gouverner comme elle peut sa ruine à travers un état d’exception permanent. La mobilisation totale dans laquelle Jünger voyait le caractère essentiel de notre temps est à voir dans cette perspective. Les hommes doivent être mobilisés, ils doivent se sentir à tout instant dans une condition d’urgence réglée dans les moindres détails par qui a le pouvoir de la décider. Mais tandis que la mobilisation avait par le passé pour but de rapprocher les hommes, maintenant elle vise à les isoler et à les mettre à distance les uns des autres.

Depuis combien de temps la maison brûle-t-elle ? Depuis combien de temps est-elle brûlée ? Certainement il y a un siècle, entre 1914 et 1918, quelque chose est advenu en Europe qui a jeté dans les flammes et dans la folie tout ce qui semblait rester d’intact et de vivant ; puis, de nouveau, trente ans plus tard, le feu s’est répandu partout et depuis lors il ne cesse de brûler, sans trêve, doucement, à peine visible sous la cendre. Mais peut-être que l’incendie a commencé bien plus tôt, quand l’élan aveugle de l’humanité vers le salut et le progrès s’est uni à la puissance du feu et des machines. Tout cela est connu et rien ne sert de le répéter. Il convient plutôt de se demander comment nous avons pu continuer à vivre et à penser alors que tout brûlait ; que restait-il en quelque sorte d’intact au centre du bûcher ou à ses marges ? Comment avons-nous réussi à respirer à travers les flammes, qu’avons-nous perdu, à quelle épave – ou à quelle imposture – nous sommes-nous arrimés ?

Et maintenant qu’il n’y a plus de flammes mais seulement des nombres, des chiffres et des mensonges, nous sommes certainement plus faibles et seuls, mais sans possibles compromis, lucides comme jamais auparavant.

Si seulement dans la maison en flammes devient visible le problème architectonique fondamental, alors tu peux voir à présent ce qui était en jeu dans l’aventure de l’Occident, ce qu’elle a cherché à tout prix à atteindre et pourquoi elle ne pouvait qu’échouer.

C’est comme si le pouvoir cherchait à tout prix à saisir la vie nue qu’il a produite et, toutefois, bien qu’il s’efforce de s’en approprier et de la contrôler en usant de tout dispositif possible, non plus seulement policier, mais aussi médical et technologique, elle ne pourra que lui échapper, parce qu’elle est par définition insaisissable. Gouverner la vie nue est la folie de notre temps. Des hommes réduits à leur pure existence biologique ne sont plus humains, gouvernement des hommes et gouvernement des choses coïncident.

L’autre maison, celle que je ne pourrai jamais habiter, mais qui est ma vraie maison, l’autre vie, celle que je n’ai pas vécue alors que je croyais la vivre, l’autre langue que j’épelais syllabe après syllabe sans jamais réussir à la parler – tellement miennes que je ne pourrai jamais les avoir…

Quand pensée et langage se divisent, on croit pouvoir parler en oubliant que l’on parle. Poésie et philosophie, alors qu’elles disent quelque chose, n’oublient pas qu’elles disent, elles rappellent le langage. Si l’on se souvient du langage, si l’on n’oublie pas que nous pouvons parler, alors nous sommes plus libres, nous ne sommes pas assujettis aux choses et aux règles. Le langage n’est pas un instrument, il est notre visage, l’ouvert où nous sommes.

Le visage est la chose la plus humaine, l’homme a un visage et non simplement un museau et une face, parce qu’il reste dans l’ouvert, parce que dans son visage il s’expose et se communique. C’est pourquoi le visage est le lieu de la politique. Notre temps impolitique ne veut pas voir son propre visage, il le tient à distance, le masque et le couvre. Il ne doit plus y avoir de visages mais seulement des nombres et des chiffres. Le tyran lui aussi est sans visage.

Se sentir vivre : être affecté par sa propre sensibilité, être délicatement livré à son propre geste sans pouvoir l’assumer ni l’éviter. Me sentir vivre me rend la vie possible, même si je devais être enfermé dans une cage. Et rien n’est aussi réel que cette possibilité.

Dans les années à venir il y aura seulement des moines et des délinquants. Et, toutefois, il n’est pas possible de se mettre simplement à l’écart, de croire pouvoir s’extraire des décombres du monde qui s’est écroulé autour de nous. Parce que l’écroulement nous regarde et nous apostrophe, nous sommes nous aussi seulement un de ces décombres. Et nous devrions apprendre avec prudence à en user de la façon la plus juste, sans nous faire remarquer.

Vieillir : «  croître seulement dans les racines, et non plus dans les branches ». S’enfoncer dans les racines, désormais sans fleurs ni feuilles. Ou, plutôt, comme un papillon ivre voler sur ce qui a été vécu. Il y a encore des branches et des fleurs dans le passé. Et l’on peut encore en faire du miel.

Le visage est en Dieu, mais le os sont athées. Dehors, tout se tend vers Dieu ; dedans, l’obstiné et railleur athéisme du squelette.

Que l’âme et le corps soient indissociablement joints – cela est spirituel. L’esprit n’est pas un tiers entre l’âme et le corps : il est seulement leur fragile et merveilleuse coïncidence. La vie biologique est une abstraction et c’est cette abstraction que l’on prétend gouverner et soigner.

Pour nous, seuls, il ne peut y avoir de salut : il y a salut parce qu’il y a les autres. Et cela non pour des raisons morales, parce que je devrais agir pour leur bien. Seulement parce que je ne suis pas seul, il y a salut : je peux me sauver seulement comme un parmi tant d’autres, comme autre parmi les autres. Seul – c’est la vérité spéciale de la solitude – je n’ai pas besoin de salut, je suis proprement sans espoir d’être sauvé. Le salut est la dimension qui s’ouvre parce que je ne suis pas seul, parce qu’il y a pluralité et multitude. Dieu, en s’incarnant, a cessé d’être unique, il est devenu un homme parmi tant d’autres. C’est pourquoi le christianisme a dû se lier à l’histoire et en suivre jusqu’à la fin les destinées – et quand l’histoire, comme aujourd’hui il semble advenir, s’éteint et déchoit, le christianisme lui aussi s’approche de son crépuscule. Son irrémédiable contradiction réside en ce qu’il cherchait, dans l’histoire et à travers l’histoire, un salut au-delà de l’histoire et quand elle finit, la terre se dérobe sous ses pieds. L’Église était en réalité solidaire non du salut, mais de l’histoire du salut, et comme elle cherchait le salut à travers l’histoire, elle ne pouvait que finir dans la santé. Et quand le moment est venu, elle n’a pas hésité à sacrifier à la santé le salut.

Il faut arracher le salut de son contexte historique, trouver une pluralité non historique, une pluralité comme voie de sortie de l’histoire.

Sortir d’un lieu ou d’une situation sans entrer dans d’autres territoires. Laisser une identité et un nom sans en assumer d’autres.

Vers le présent l’on ne peut que régresser, tandis que dans le passé l’on procède tout droit. Ce que nous appelons passé n’est que notre longue régression vers le présent. Nous séparer de notre passé est la première ressource du pouvoir.

Ce qui nous libère du poids, c’est la respiration. Dans la respiration nous n’avons plus de poids, nous sommes poussés comme en vol au-delà de la force de gravité.

Nous devrions réapprendre à juger depuis le début, mais avec un jugement qui ne punit ni ne récompense, qui n’absout ni ne condamne. Un acte sans but, qui soustrait l’existence à toute finalité, nécessairement injuste et fausse. Seulement une interruption, un instant en équilibre instable entre le temps et l’éternel, où brille à peine l’image d’une vie sans fin ni projets, sans nom ni mémoire – et pour cela sauvée, non pour l’éternité mais dans une « espèce d’éternité ». Un jugement sans critères préétablis et, toutefois, justement pour cela politique, parce qu’il restitue la vie à sa naturalité.

Ressentir et se sentir, sensation et auto-affection sont simultanées. Dans toute sensation il y a un sentir soi-même qui ressent, dans toute sensation de soi un ressentir autre, une amitié et un visage.

La réalité est le voile à travers lequel nous apercevons le possible, ce que nous pouvons et ne pouvons pas faire.

Savoir reconnaître lesquels de nos désirs infantiles ont été exaucés n’est pas facile. Et, surtout, si la part de l’exaucé qui confine avec ce qui ne peut être exaucé est suffisante pour nous faire accepter de continuer à vivre. On a peur de la mort parce que la part des désirs non exaucés a augmenté sans possible mesure.

« Les buffles et les chevaux ont quatre pattes : voilà ce que moi, j’appelle Ciel. Mettre le licou aux chevaux, perforer les naseaux du buffle : voilà ce que j’appelle humain. C’est pourquoi je dis : veille à ce que l’humain ne détruise pas le Ciel à l’intérieur de toi, veille à ce que l’intentionnel ne détruise pas le céleste [2]. »

Reste, dans la maison qui brûle, la langue. Non la langue, mais les immémoriales, préhistoriques et faibles forces qui la gardent et la rappellent, la philosophie et la poésie. Et que gardent-elles, que rappellent-elles de la langue ? Non telle ou telle autre proposition signifiante, non tel ou tel autre article de foi ou de mauvaise foi. Plutôt, le fait lui-même qu’il y ait un langage, que sans nom nous soyons ouverts dans le nom, et dans cet ouvert, en un geste, en un visage nous soyons inconnaissables et exposés.

La poésie, la parole est la seule chose qui nous est restée de quand nous ne savions pas encore parler, un chant obscur à l’intérieur de la langue, un dialecte ou un idiome que nous ne réussissons pas à comprendre pleinement, mais que nous ne pouvons pas ne pas écouter – même si la maison brûle, même si dans leur langue qui brûle les hommes continuent à parler à tort et à travers.

Mais y a-t-il une langue de la philosophie, comme il y a une langue de la poésie ? Comme la poésie, la philosophie demeure intégralement dans le langage et seulement la façon d’y demeurer la distingue de la poésie. Deux tensions dans le champ de la langue, qui s’entrecroisent en un point pour ensuite inlassablement se séparer. Et quiconque dit une parole juste, une simple parole coulant de source, demeure dans cette tension.

Qui s’aperçoit que la maison brûle peut être poussé à regarder ses semblables qui ne semblent pas s’en apercevoir avec dédain et mépris. Pourtant ne seraient-ils pas justement, ces hommes qui ne voient pas et ne pensent pas, les lémures à qui tu devras rendre compte au dernier jour ? S’apercevoir que la maison brûle ne t’élève pas au-dessus des autres : au contraire, c’est avec eux que tu devras échanger un dernier regard quand les flammes se feront plus proches. Que pourras-tu dire pour justifier ta prétendue conscience à ces hommes si inconscients qu’ils paraissent presque innocents ?

Dans la maison qui brûle tu continues à faire ce que tu faisais auparavant – mais tu ne peux pas ne pas voir qu’à présent les flammes te montrent à nu. Quelque chose a changé, non dans ce que tu fais, mais dans la façon dont tu le laisses aller dans le monde. Une poésie écrite dans la maison qui brûle est plus juste et plus vraie, parce que personne ne pourra l’écouter, parce que rien n’assure qu’elle puisse échapper aux flammes. Mais si, par un hasard, elle trouve un lecteur, alors il ne pourra en aucune façon se soustraire à l’apostrophe qui l’appelle, de cette clameur sans défense, inexplicable et étouffée.

Peut dire la vérité seulement celui qui n’a aucune probabilité d’être écouté, seulement celui qui parle d’une maison qu’autour de lui les flammes sont implacablement en train de consumer.

L’homme aujourd’hui disparaît, comme un visage de sable effacé par la vague. Mais ce qui en prend la place n’a plus un monde, c’est seulement une vie nue, muette et sans histoire, à la merci des calculs du pouvoir et de la science. Mais c’est peut-être seulement à partir de ce saccage que quelque chose d’autre pourra un jour lentement ou brusquement apparaître – non un dieu, certes, mais pas même un autre homme – un nouvel animal, peut-être, une âme autrement vivante…

Giorgio Agamben, 5 octobre 2020.

Présentation et traduction (Florence Balique) à partir de l’article italien publié sur le site Quodlibet, le 5 octobre 2020.

paru dans lundimatin#262, le 9 novembre 2020.

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Giorgio Agamben, février 2019 [3].
ZOOM : cliquer sur l’image.
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Le visage et le masque

« Ce qu’on appelle le visage ne peut exister chez aucun animal
sauf chez l’homme, et il exprime le caractère. » Guider

Tous les êtres vivants sont en plein air, ils se montrent et se communiquent entre eux, mais seul l’homme a un visage, seul l’homme fait de son apparition et sa communication aux autres hommes sa propre expérience fondamentale, seul le l’homme fait du visage le lieu de sa propre vérité.

Ce que le visage expose et révèle n’est pas quelque chose qui peut être dit en mots, formulé dans telle ou telle proposition significative. Dans son propre visage, l’homme se met inconsciemment en jeu, c’est en face, plutôt que dans la parole, qu’il s’exprime et se révèle. Et ce que le visage exprime n’est pas seulement l’état d’esprit d’un individu, c’est avant tout son ouverture, son exposition et sa communication aux autres hommes.

C’est pourquoi le visage est le lieu de la politique. S’il n’y a pas de politique animale, c’est uniquement parce que les animaux, qui sont déjà toujours à découvert, ne font pas de leur exposition un problème, ils y habitent simplement sans s’en soucier. C’est pourquoi ils ne s’intéressent pas aux miroirs, à l’image en tant qu’image. L’homme, au contraire, veut se reconnaître et être reconnu, il veut s’approprier sa propre image, il y cherche sa propre vérité. Il transforme ainsi l’ouvert en monde, le champ d’une dialectique politique incessante.

Si les hommes devaient communiquer toujours et seulement des informations, toujours telle ou telle chose, il n’y aurait jamais de politique proprement dite, mais seulement un échange de messages. Mais comme les hommes ont d’abord leur ouverture à se communiquer, c’est-à-dire une pure communicabilité, le visage est la condition même de la politique, celle sur laquelle tout ce que les hommes disent et échangent se fonde. Le visage est en ce sens la véritable cité des hommes, l’élément politique par excellence. C’est en se regardant en face que les hommes se reconnaissent et se passionnent l’un pour l’autre, ils perçoivent la similitude et la diversité, la distance et la proximité.

Un pays qui décide de renoncer à son propre visage, de couvrir partout le visage de ses citoyens avec des masques est donc un pays qui a effacé de lui-même toutes les dimensions politiques. Dans cet espace vide, soumis à chaque instant à un contrôle illimité, se déplacent désormais des individus isolés les uns des autres, qui ont perdu le fondement immédiat et sensible de leur communauté et ne peuvent échanger que des messages dirigés vers un nom sans visage.

Giorgio Agamben, 8 octobre 2020

Agamben sur Pileface


Racines d’arbres, le tableau qui illustre le premier article est le dernier tableau peint par Vincent Van Gogh le 27 juillet 1890. Van Gogh se suicidera le soir même. Pendant le premier confinement, Wouter van der Veen, directeur scientifique de l’Institut Van Gogh, a découvert le lieu où Van Gogh a peint cette toile. J’y reviendrai (voir : Les Racines de Vincent Van Gogh : le lieu exact de l’ultime tableau de l’artiste découvert). A.G.


Montage réalisé avec la carte postale "rue Daubigny, Auvers-sur-Oise" dans laquelle le tableau Racines (1890) de Van Gogh a été reconnu, 1900-1910.
arthénon / Laurent Bourcellier. ZOOM : cliquer sur l’image.
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[1Traduit de l’italien par Marilène Raiola, Seuil, 1997 ; rééd. dans Homo sacer. L’intégrale, Seuil, 2016.

[2Ces phrases sont de Zhuangzi. (A.G.)

[3Source : Agamben.

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5 Messages

  • Dedalus | 12 novembre 2020 - 15:41 1

    Chers amis, merci pour vos publications, ô combien essentielles pour qui cherche quelques munitions spirituelles face à ce monde qui accélère dans son rabougrissement, son ravage, sa surdité totalisante... La lecture de cette éclaircie philosophique d’Agamben a fait résonner en moi un texte lu récemment, éclaircie poétique cette fois, de Pascal Bacqué (paru dans La Règle du Jeu), où dans le déploiement d’une langue riche et vivace et drôle (et inquiétante) parvient à situer précisément le noeud de la diablerie en cours. Émotion de vérité, qui mérite je crois un coup de projecteur.

    Voir en ligne : Les nouveaux tyrans


  • Henric jacques | 11 novembre 2020 - 19:25 2

    Cher Albert Gauvin, Merci d’avoir publié ce texte très inspiré,aux accents pasoliniens, de GiorgioAgamben.
    Et bravo pour l’ensemble Burroughs ! Tous ces entretiens filmés… J’ai connu cette époque, sentiment aujourd’hui, en notre notre terrassant présent, de l’avoir rêvée.


  • Albert Gauvin | 10 novembre 2020 - 12:39 3

    Oui, oui, cher Jean-Michel Lou.


    Paul Klee, Angelus novus, 1920.
    Musée d’Israël. ZOOM : cliquer sur l’image.
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    « Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. » Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire.


  • gentil anonyme | 9 novembre 2020 - 22:46 4

    Les miséreux ont crié mais le monde n’a rien entendu, au lieu de quoi il s’est moqué en les voyant, " les sans-dents " a résonné dans les têtes humiliées de l’occident publicitaire, ailleurs la faim bâillonne les bouches de vide et l’humain replet sourit de son miroir. Mais chut un masque qui égalise est descendu du ciel pour tous, cachez-moi cette injustice qui épuise la terre. Ceci la main du Saint.


  • Jean-Michel Lou | 9 novembre 2020 - 22:20 5

    merci cher Albert Gauvain pour le partage de ce texte en effet très beau et très émouvant de Giorgio Agamben. En le lisant il me vient à l’esprit une métaphore (une allégorie) qui me semble s’appliquer à notre sordide monde présent :
    l’ange de l’Histoire garde les yeux rivés sur le passé, où il ne voit que ruines, désastre et folie ; une tempête l’entraîne malgré lui vers le futur, auquel il tourne le dos et qu’il lui répugne de regarder en face. "Cette tempête, c’est ce que nous nommons Progrès", nous dit Walter Benjamin, l’ inventeur de cette figure. Il est en exil en France, en 1940 et se suicidera peu après.