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Pluie de déchets

La civilisation, c’est l’égout

D 8 février 2019     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le XXIe siècle donne un nom au réel : le déchet. Il est un problème majeur pour notre temps. Le Financial Times du 25 octobre 2018, magazine de référence dans le monde économique et financier, en faisait un gros titre alarmiste [1]. Et pour cause, la Chine a annoncé qu’elle n’accueillerait plus les matériaux usagés des pays du G7 dont elle assurait depuis longtemps le soi-disant recyclage, au prétexte de leur dangerosité. Convaincu du casse-tête inextricable à venir, le plus gros producteur de CO 2 de la planète ne veut plus être la poubelle du monde. Ces portes fermées ont eu pour conséquences l’ouverture d’autres routes, celles des ports d’Asie du Sud-Est, où les pays dits « développés » vont déverser leurs gadgets périmés.

Les déchets – « déchié » ou « déchiet » en ancien français – s’accumulent et transforment l’écosystème des êtres parlants à une vitesse stupéfiante, inédite dans l’histoire humaine et même géologique. Le phénomène prend sa source au XXe siècle dont Gérard Wajcman a fait le siècle de l’objet [2]. Lacan l’avait annoncé dès 1970 : au zénith social monte l’objet plus-de-jouir [3]. Exaltant le triomphe de la jouissance, le discours capitaliste fabrique à la chaîne ces objets qu’il réussit à vendre comme remède à notre castration. Lacan a forgé un nom pour ces fabrications de la science qui ont envahi le monde, à l’obsolescence programmée et faites pour causer le désir du sujet moderne, des « lathouses » [4]. En fait, elles le fatiguent, le rendent addict, l’angoissent de ne jamais manquer et lui font oublier (léthé) la ruse du discours capitaliste : faire croire que le manque-à-être sera colmaté par le gavage avide de l’avoir. Tour de passe-passe « follement astucieux » [5], dit Lacan, qui paraît increvable. La course est donc sans fin. L’économie productiviste reposant sur un postulat édifiant selon lequel les réserves de matières premières sont infinies, la consommation est donc consumation du monde. L’alliance du capitalisme et de la science a un rejeton : l’« évanouissement de la nature dont le reste est ce que nous appelons réel » [6]. Ce reste est double : vidage, d’un côté, et montagne de détritus, de l’autre.

Conséquence logique de cette machine discursive, le déchet sera l’objet du XXI e siècle. Il l’est déjà. L’objet a monté en orbite, déchoit et retombe en détritus. La « Pluie d’Objets » [7] est désormais une pluie acide de déchets. Cette pluie d’objets, Jacques-Alain Miller a montré qu’elle a pu dissoudre le clivage politique traditionnel en réconciliant la gauche avec le marché. La pluie de déchets, quant à elle, relance et déplace ce clivage autour de l’impact sur la phusis de nos modes de vie, donc de nos modes de jouissance. Le monde fait désormais place à l’immonde. Plastiques, CO2, déchets radioactifs, pesticides, autant de faces abjectes de l’objet perdu dont nous ne voulons rien savoir. Qu’y faire ? devient la question d’urgence de la mondialisation.

De ce rapport du sujet au déchet, de ces traces qu’il pense annuler en les laissant derrière lui, la psychanalyse peut dire quelque chose, ayant appris à reconnaître son inconscient dans ce geste d’effacement. Le dérèglement climatique concerne le sujet en tant qu’il monte sur la scène de ses préoccupations, de son angoisse, de son ignorance ou de son démenti. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) s’acharne à nous rappeler le péril de son horizon rapport après rapport [8]. Son alarmisme témoigne d’un déplacement récent du discours de la science : il ne soutient plus la promesse d’un bonheur universel prophétisée depuis la fin du XIXe siècle, mais désormais celle d’un catastrophisme tout aussi universel. La science menace, s’affole et demande à réduire notre dévoration du monde. Donald Trump [9] s’en moque et s’attelle à faire taire cette nouvelle « angoisse du savant » [10] en muselant financièrement les scientifiques américains. Ce dire nouveau de la science suscite la surdité et son appel urgent à ne plus ponctionner le restant d’énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon), sous peine de conséquences dramatiques, soulève une résistance, un n’en rien vouloir savoir.

Déjà en 1968, Lacan a pu faire rire dans sa conférence de Bordeaux avec une considération pleinement anticipatrice des enjeux actuels. Il rappelle l’existence d’une dysharmonie fondamentale de la présence de l’homme dans la nature, extraordinairement embarrassé qu’il est par un problème concret qu’il nomme « l’évacuation de la merde » [11]. Freud voyait dans Rome une métaphore archéologique de l’inconscient pour ses vestiges ensevelis et disparaissant une fois déterrés. Lacan, quant à lui, fait de la capitale le phare du monde pour une toute autre raison. Elle s’était dotée d’une voirie, un réseau d’égouts. La Cloaca Maxima romaine – grand égout collecteur construit au VIe siècle avant J.-C. et couvert trois siècles plus tard – donnait selon lui sa grandeur à la civilisation par son traitement du rebut. Lacan loge le fait de civilisation moins dans l’idéal de ses créations symboliques que dans le souci du réel de ce que le corps pulsionnel génère comme ordures. Cette perspective subversive rappelle la démonstration lévi-straussienne de la relativité des « classements » entre les différentes cultures en fonction du critère choisi [12]. En 1971, Lacan en déduit une équation : « La civilisation […], c’est l’égout » [13].

Lacan relève ainsi combien, du côté de la civilisation scientifique, nul ne veut savoir ce qui advient de ce qu’il rejette. C’est un phénomène de refoulement, dit-il. Il est la cause du refus de penser ce que toute création humaine produit de rebut. Refus qui commence à la poubelle de chacun et finit au parc nucléaire français dont la conception par l’État a été légèrement oublieuse des conséquences de la durée de vie limitée d’un réacteur nucléaire, en clair sur la possibilité même de son démantèlement [14].

Les déchets ont ainsi changé de forme depuis l’apparition du discours de la science. Bien loin de la voirie romaine, ils sont devenus biologiquement non dégradables et touchent au cœur même de la matière. D’une bouteille en plastique au plutonium 239, le réel devient l’inéliminable. Dès lors, le refus de savoir le prix écologique de nos biens a un effet retour sur le topos de notre habitat. Les déchets y font des trous. La cartographie planétaire doit désormais compter avec : trou dans l’ozone aux effets délétères pour l’Australie, zones devenues mortes comme Tchernobyl et Fukushima – Svetlana Alexievitch [15] et Michaël Ferrier [16] ont fait le récit glaçant de la demi-vie qui y subsiste. Naples, ceinturée des déchets industriels du nord de l’Italie et enfouis par la mafia, est l’incarnation de ce retour dans le réel qu’est la pollution. De même, un « sixième continent » a été découvert en 1997, vortex de résidus d’une étendue de six fois la superficie de la France, composé de microparticules de plastiques stagnant dans le Pacifique Nord et intégrant progressivement la chaîne alimentaire. Les déchets reconfigurent ainsi le vivant même. Du dehors, ils refluent dans les corps.

Enfin, les déchets reconfigurent le temps conjugué au futur. Ils réactivent dans les discours, médiatiques, scientifiques, politiques, la thématique de la fin. De quoi le XXI e siècle sera-t-il la fin ? Du monde, que Lacan a plusieurs fois envisagée au regard du désir obscur de la science ? Du capitalisme tel qu’il est, et que Lacan dit voué à la crevaison [17] ? De la gabegie consumériste vouée à l’impasse ? La question sera surtout de savoir si cette réduction inévitable de l’impact de nos modes carbonés de jouissance, nous l’accepterons sans un nouveau retour de haine.

Lacan Quotidien 817, 7 février 2019.

En lien avec la problématique de cet article, voir sur Pileface :
Après Fukushima
Voici Sollers ! - Lacan
Arman, Variations sur Lénine (1997/1998) et autres


Arman, Accumulation d’alambics à parfum, 1997.
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[1Hook L. & Reed, J., « Why the world’s recycling system stopped working », Financial Times, 25 octobre 2018 (traduit par « Déchets : un casse-tête mondial », Courrier international, 10 janvier 2019).

[2Cf. Wajcman G., L’Objet du siècle, Paris, Verdier, 1998.

[3Cf. Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 414.

[4Lacan J., Le Séminaire, livre XXVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 188.

[5Lacan J., « Du discours psychanalytique », Lacan in Italia. En Italie Lacan. 1953-1978, Milan, La Salamandra, 1978, p. 32-53.

[6Miller J.-A., « Le réel au XXIe siècle. Présentation du thème du IXe congrès de l’AMP », La Cause du désir, n° 82, octobre 2012, p. 92.

[7Miller J.-A., « Tombeau de l’Homme-de-gauche », Le Monde, 3 décembre 2002, disponible sur le site de Lacan Quotidien, à retrouver ici.

[9« La guerre sans merci de Trump contre les sciences », The New York Times, 21 septembre 201

[10Lacan J., Le Triomphe de la religion, Paris, Seuil, 2005, p. 74.

[11Lacan J., Mon Enseignement, Paris, Seuil, 2005, p. 82-85.

[12Lévi-Strauss C., Race et histoire, Paris, Denoël, 1987, p. 41-56.

[13Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 114.

[14De Gaulle confie, dans ses Mémoires de guerre, être revenu assez impressionné de sa rencontre avec le président Truman quelques jours seulement après Hiroshima et Nagazaki. Deux mois plus tard, le 18 octobre 1945, le Commissariat à l’énergie atomique était créé.

[15Alexievitch S., La Supplication. Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse, Paris, éd. J.-C. Lattès, 1998.

[16Ferrier Michaël, Fukushima. Récit d’un désastre, Paris, Gallimard, 2012.

[17Lacan J., « Du discours psychanalytique », op. cit., p. 32-53.

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