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ADN, Judith Cahen

Le Sujet et le corps en question

D 22 juin 2006     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Un film d’essai (2005) de Judith Cahen avec Judith Cahen sur les photos d’un album publié par le photographe David Nebreda. Des autoportraits de son corps presque squelettique, ravagé, mutilé qui pourraient être difficiles à regarder si le parti-pris esthétique ne les transcendait. Juxtaposition de ces photos avec des séquences de Judith Cahen, dénudée, seule ou avec une amie enceinte. Rencontre de deux démarches d’autoreprésentation.

Judith Cahen filme aussi l’impact de ces photos sur quelques uns de ses proches d’horizon divers, tandis qu’elle les interroge. Parmi eux, Philippe Sollers

En ouverture du film cette phrase de Lacan « Je dis toujours la vérité, pas toute parce que, toute la dire, on n’y arrive pas, c’est impossible, ce sont les mots qui y manquent, c’est même par cet impossible que la vérité touche au réel. »


La démarche d’ autoreprésentation de Judith Cahen qui se poursuit de film en film n’est pas sans parallèle dans le domaine littéraire avec celle de Sollers qui explore les voies de la fiction du Sujet : romans et biographies d’hommes célèbres, autant d’autoportraits de Sollers, qu’il s’agisse du personnage de « S., écrivain, scénariste, spécialiste de Dante » dans Le Coeur Absolu, de Mozart, Vivant Denon, ou Nietzsche... Qui suis-je, d’où je viens ? C’est la question implicite derrière Drame ou Paradis. Le rôle du corps chez l’écrivain, une préoccupation aussi récurrente dans son ?uvre et dans ses entretiens :

Le langage est notre corps et notre air, notre monde et notre pensée, notre perception et notre inconscient même
Extrait de Logiques

Drame : Drame est la remontée vers un âge d’or, celui de la concience, celui de la parole. Ce temps est celui du corps qui s’éveille, encore neuf, intouché par la remontée de sa signification. Ici apparaît le rêve du corps total, marqué à l’aube de notre modernité par le cri de Kierkegaard : mais donnez-moi un corps !
Roland Barthes, Sollers écrivain

Entretien avecJean-Michel Ollivier, après la sortie de son Casanova : Voltaire, Sade, Vivant Denon et maintenant Casanova. Il semble que le XVIIIème soit un peu votre siècle. Pourquoi ?
C’est peut-être une question physique. Après tout, on passe sa vie à rejoindre son corps

A propos de Billie Holiday :
Une sainte lascive... le corps fait voix, l’âme des ténèbres, l’élégance incompréhensible du rythme incarné en femme...

Rencontre avec Philippe Sollers à propos de la sortie de Eloge de l’Infini (source Gallimard)
- On peut repérer dès le sommaire un certain nombre de thèmes, je dirais même plutôt de massifs ou de strates : la peinture, la littérature, la Chine, le XXe siècle... C’est une orchestration d’interventions, dont certaines ont une fonction plus politique ou philosophique, comme le massif concernant le corps : que devient le corps ? Qu’est-ce que « corps » veut dire aujourd’hui ? Je pose là la question de la perception.

Et aussi dans Logique de la fiction, à propos du sujet fictif (p 26-27) :
Le dévoilement, le désenchaînement, la reconnaissance, de ce sujet fictif, il faudra donc le demander encore et inlassablement à l’imagination, à la mémoire, au rêve. Pour ce qui est de la mémoire, je crois devoir indiquer que ce texte lui-même est le résultat de sa libre variation en moi. Il ne saurait y avoir de hasard dans cette ligne mnémonique qui répond pour moi à l’interrogation la plus vive. Dans la mesure où une telle interrogation m’excède de toutes parts je ne peux que faire appel à des ensembles de réponses déj formulées par d’autres, constater que j’ai place à certain moments rythmiques de leur démarche. Une longue part de la vie mentale consiste à nier l’être individuel qui en est
l’auteur. Mais peut -être la clef de l’énigme est-elle enfouie dans le lointain de la pensée, dans le lointain non réprouvé (rééprouvé) ? Ce n’est pas seulement « l’inconscient » qui est convoqué ici, mais le lent ou brusque surgissement de la réminiscence, cette sorte de redoublement et de oui consommé presque à notre insu. Plus loin qu’y a-t-il ? Quel processus dérobé par le sommeil et dont les « images » ne sont que l’affaiblissement discursif ?




Eléments de biographie
Réalisatrice, Scénariste, Actrice française
Née en 1967. Après une classe prépa et des études de philosophie, Judith Cahen intègre la Femis, dans le département réalisation, en 1990.
Sa filmographie compte notamment :
Code 68 (2004)
La Révolution sexuelle n’a pas eu lieu (1998)

Le titre
Le titre ADN renvoie à la fois à la molécule contenant l’information génétique héréditaire car, explique Judith Cahen, "ce film participe d’une quête d’identité, mais il s’agit aussi d’un "nom de code pour About David Nebrada" (du nom du photographe).

Qui est David Nebreda ?
« David Nebreda est un photographe espagnol né à Madrid en 1952. Cet artiste contemporain, qui a vécu pendant plusieurs années coupé du monde extérieur, est connu pour avoir réalisé de nombreux autoportraits dans lesquels son corps apparaît mutilé, lacéré, ou couvert d’excréments. Le livre qui rassemble ces clichés, publié en 2000 aux éditions Leo Scheer, est à l’origine du projet ADN. »

Le choc des photos
« La cinéaste a reçu le livre de photographies en mai 2000, après avoir été avertie de la violence des photos. Elle se souvient : "Ma question était : vais-je être capable de soutenir le regard, de supporter ? À ma grande surprise, alors que je m’étais imaginé des images particulièrement "gore", la violence n’était pas là où je pensais. Et les photos étaient d’une grande beauté, quasi-maniériste. Mais en voyant le voyage physique, spectaculaire que cet homme avait fait subir à son corps, la question qui s’imposait à moi était : qui est-t-il ? Qui a fait "ça" ? Qui est l’homme qui a fait un tel "travail" ? Quelques mois plus tard, j’ai eu la sensation que ces photos exerçaient sur moi une violence diffuse, que je subissais comme un contre-coup tardif à leur découverte... Elles me hantaient... J’observais rétrospectivement la force de leur impact, comme un coup de couteau dans mon cerveau... Je pris alors conscience que pour exorciser ce choc je devais en faire un film. ADN a donc commencé par une volonté d’exorcisme et de clarification." »

Regards et dialogues
« Judith Cahen présente le dispostif sur lequel repose son film : "Je me suis dit :"Je vais répondre en cinéma à ces photographies, et à la violence ressentie". Alors que David Nebreda avait réalisé ses autoportraits en solitaire et en silence, j’ai postulé, au contraire, que l’autoportrait d’une cinéaste devait se faire dans le dialogue avec le regard de l’autre, des autres, aux croisements du fourmillement des différents points de vue qui me constituaient. J’avais envie de placer mes interlocuteurs dans une situation similaire à celle que j’avais vécue pour qu’ils soient tour à tour guide et miroir de cette quête. J’ai donc créé un dispositif de cinéma qui a consisté dans un premier temps à apporter le livre à des personnes proches avec qui j’étais en dialogue à ce moment-là, et à filmer les premiers regards, à vif. Ensuite, je leur ai confié le livre pendant un certain temps, une ou deux semaines, et je suis revenue les filmer pour voir comment les images les avaient travaillés, quelle place ils avaient donnée à ce livre en mon absence. Et puis, parallèlement à ces rencontres, je construisais un dialogue silencieux avec les photographies, en essayant de les approcher de l’intérieur, par la fabrication." »

Judith, David, Anne et les autres
« Judith Cahen revient sur sa démarche, et notamment sur la comparaison de son oeuvre avec celle du photographe : "David Nebreda est comme le grand autre, le tout autre et à la fois c’est un double et un modèle d’identification (...) puisque le but était d’arriver au noyau dur de mon propre cinéma, j’ai eu l’idée de mettre en pièce mes films pour voir ce qui résistait à cette pulvérisation et qui pouvait répondre à son autoportrait. À son " double photographique ", j’ai confronté mon double de cinéma, composé de ce personnage d’Anne Buridan (apparu dans mes films il y a plus de dix ans) et de Judith l’enquêteuse que j’ai traquée dans le dispositif ADN et qui s’est avéré parfois plus proche de la fiction qu’Anne Buridan !" Anne Buridan, personnage créé et interprété par la cinéaste, était au centre de ses deux précédents longs métrages : La Croisade d’Anne Buridan (1995) et La Révolution sexuelle n’a pas eu lieu (1999). »


Des extraits d’une critique de Mathieu Lindon

« Le personnage qu’interprète Judith Cahen dans ses propres films s’appelle Anne Buridan, allusion évidente à l’animal dont l’invention est prêtée à un disciple français de Guillaume d’Ockham. Au quatorzième siècle, Jean Buridan aurait, dans ses cours, imaginé un âne affamé et assoiffé qui, placé à égale distance d’un seau d’eau et d’une botte de foin, ne sait pas choisir par où commencer, au point qu’il finit par en mourir. On suppose facilement ce qui plaît à Judith Cahen dans l’histoire : la question de la distance (ne passe-t-elle pas son travail à chercher comment se situer elle-même par rapport à sa vie, par rapport à son ?uvre ?), celle du libre-arbitre qui y est attachée et la notion d’un âne philosophe, fût-ce malgré lui, la philosophie étant plus souvent réputée l’affaire des intelligents que des stupides. Les films de Judith Cahen peuvent tous passer pour une critique de l’intelligence (comme si elle était le contraire de l’habileté), tous disent la difficulté à en tirer des bénéfices concrets dans sa propre existence. C’est toujours comme si l’intelligence traîne la bêtise après soi et que la fiction est la seule manière d’avancer dans la connaissance simultanée des deux.
[...]
A chaque instant, la cinéaste veut saisir une vérité fragmentaire, intermédiaire, quelque chose de la vérité alors que son imaginaire la lui représente comme un absolu, une totalité. Elle est consciente de l’aspect burlesque de sa quête et c’est ce burlesque qui lui donne sens, vérité. Si elle cite les mots de Lacan, c’est dans l’espoir de les contredire, de même que, quand elle est amoureuse, on aurait beau lui expliquer que la passion fusionnelle n’existe pas, qu’évidemment on est toujours deux, elle aurait toujours à la fois le sentiment et la conviction qu’il n’y a pourtant pas de véritable amour hors de cette fusion parfaitement perpétrée. C’est parce que Judith Cahen est une cinéaste idéaliste que ses films sont burlesques. Le ridicule ne tue pas, comme on sait. Loin de là : il est ce qui fait vivre, il est le combustible dont se nourrit l’artiste.

Le cinéma burlesque est un choix métaphysique, comme le fut le théâtre de l’absurde. David Nebreda n’apparaît pas dans ADN, son ?uvre seule. Son talent ne consiste pas à maigrir et se martyriser au-delà du raisonnable mais bel et bien à photographier des autoportraits, ce qui est tout à fait indépendant. Il ne pratique certes pas l’art brut mais place ses spectateurs dans cette position de brutalité, comme s’ils étaient des spectateurs bruts. Ils se demandent, face à la caméra de Judith Cahen : est-ce de l’art ou du symptôme ? est-ce une imposture ou un chef-d’oeuvre ? est-ce tout à la fois ? C’est cette déstabilisation du champ artistique dans laquelle doit se reconnaître la cinéaste, c’est à ce vague qu’elle s’identifie, à cette imprécision, cet insaisissable. L’oeuvre de Judith Cahen est faite de films d’aventure intellectuelle et c’est ça qu’elle a d’abord perçu dans le travail de David Nebreda, qu’il n’y a pas besoin de se massacrer de façon visible pour ressembler au photographe espagnol. Le talent de David Nebreda n’est pas de supporter la douleur physique mais d’être capable de pousser à bout sa souffrance mentale. Il n’apparaît pas dans ADN et pourtant, par ses photographies, il y apparaît de la façon la plus pure : ça ne servirait à rien de le voir bouger ou de l’entendre parler quand son ?uvre envahit l’écran, les corps et les cerveaux. Il est le seul personnage, les autres, mise à part Anne Buridan, n’étant que des exégètes. Il est filmé dans une position divine : on reçoit ses leçons sans pouvoir le voir ni le toucher. Ceci, qu’il montre, est-il son sang, son corps, son âme ? Judith Cahen peut-elle prétendre être sa s ?ur de sang en montant son corps immaculé à côté de celui de David Nebreda ? ADN est une ?uvre talmudique, à cela près que le Christ ne passionne guère les talmudistes, un curieux texte mystique comme des évangiles rédigés à l’usage exclusif des juifs. C’est la métaphysique qui est comique.

Anne Buridan, un jour, mourra-t-elle de faim ou de soif ? [...]Comment choisir entre l’ ?uvre et la vie, selon quels critères ? Et laquelle est la plus meurtrière ? Judith Cahen doit-elle s’approcher ou s’éloigner de David Nebreda ? Faut-il s’y identifier pour être lui ou pour s’en débarrasser ? Comment choisir entre deux nécessités ? Laquelle remettre à plus tard, niant son caractère de nécessité ? L’âne de Buridan ne meurt pas parce qu’il est indécis mais parce qu’il est impartial, qu’il est juste. Or la justice n’est pas de ce monde, elle y est burlesque. Anne Buridan, un jour, mourra-t-elle de corps ou d’âme, de mots ou d’images ? Judith Cahen s’est donné pour tâche d’épuiser son personnage, en finir avec lui tellement il serait fatigué. Mais Anne Buridan résiste inlassablement... »

Crédits :
Philippe Sollers
http://www.cinefil.com/
http://cinema.club-internet.fr
www.pointligneplan.com



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