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Proust intime de la collection Patricia Mante-Proust

aux enchères chez Sotheby’s

D 3 juin 2016     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Quelque 120 documents – photographies, lettres d’amis ou d’amants, manuscrits – témoignages d’amour et du travail de Marcel Proust -, ont été mis aux enchères par Patricia Mante-Proust, l’arrière petite-nièce de l’écrivain, mardi 31 mai 2016, chez Sotheby’s, à Paris. Vente événement.

Cette collection unique, car tous les documents vendus avaient appartenu à l’auteur de la Recherche du temps perdu, considéré comme le plus grand écrivain français du XXe siècle, a atteint le montant 1,2 million d’euros (prix d’adjudication avec commission acheteur), soit environ le double de l’estimation (entre 520.000 et 740.000 euros) faite par les deux experts Anne Heilbronn et Benoît Puttemans.

Les documents avaient été légués, à la mort de Marcel Proust en 1922, à son frère Robert. Ce dernier les avait transmis à sa fille unique, Adrienne (Suzy) Proust qui les avait à son tour léguées à son fils aîné, Patrice, le père de Patricia Mante-Proust, aujoud’hui âgée de 41 ans.

Reportage : M. Vial / N. Salem / F. Menin / F. Mazzega


Crédit : France TV info

Télématin


Adjugé vendu - Marcel Proust aux enchères... par telematin

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Le clou de la vente

Le clou de la vente a été, comme prévu, l’exceptionnel placard, n°18 d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs [1914-1919], presque entièrement manuscrit. Il a atteint 111000 euros, soit le quintuple de son estimation. Ce placard est une œuvre unique composée de fragments manuscrits ou imprimés, répartis en quatre colonnes et collés sur une grande feuille de papier. Dans le monde, il en existe cinquante qui ont été réalisés en 1920 pour une édition de luxe du second tome de La Recherche,prix Goncourt 1919.


L’exceptionnel placard, n°18 d’« A l’ombre des jeunes filles en fleurs » [1914-1919], de Marcel Proust, presque entièrement manuscrit, a été vendu 111 000 euros chez Sotheby’s.
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"Ce ’placard’ restitue l’écriture de l’auteur dans son jaillissement même, avec tous ses repentirs successifs", a expliqué Sotheby’s dans un communiqué. "A l’ombre des jeunes filles en fleurs" aurait dû sortir en 1914 mais la guerre en retarda la publication. Comme le prouve le "placard", Marcel Proust profita de ce délai pour corriger abondamment son texte. Le roman fut couronné par le prix Goncourt en 1919. La lettre adressée par l’Académie Goncourt à Marcel Proust en décembre 1919 pour lui annoncer l’attribution du prestigieux prix littéraire faisait également partie de la vente.

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Témoignages de sa famille et de ses amours

Une édition originale de Du côté de chez Swann, portant un long envoi autographe sur trois pages, signé, à son ami américain Walter Berry, s’est envolée à 62500 euros, doublant son estimation haute.


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DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN. PARIS, GRASSET, 1913.

Long envoi autographe signé à Walter Berry, daté de juillet 1916.
Courant sur trois pages, il est en partie inédit.

"À Monsieur Walter Berry
Monsieur,
Vous pensez probablement comme moi que les plus sages, les plus poètes, les meilleurs, ne sont pas ceux qui mettent dans leur œuvre toute leur poésie, toute leur bonté et toute leur science mais qui savent encore d’une main ingénieuse et prodigue en mettre un peu dans leur vie. L’histoire de la reliure aux armes de Guermantes est une si belle histoire qu’en attendant le poète qui, espérons-le, ne manquera pas pour l’écrire (et je saurais me présenter à son défaut), il fallait déjà être un poète pour la créer, pour la vivre. C’est
[en]ce sens que je dirais qu’un surplus de votre science, de votre bontéet de votre poétique conception de la vie était déjà dans cette histoire. Les choses n’ont pas que les "lacrymae" dont parle Virgile. J’aime mieux me souvenir en ce moment d’un proverbe latin qui est apparenté à ce sens-là : "Habent sua fata libelli"["Les livres ont leur destinée"]. Je suis persuadé que dans le complexe enchaînement des effets et des causes, le "fatum" de ce petit livre voulait que, par vous, il vînt à celui qui avait exhumé les Guermantes de leurs tombes et tenté de rallumer l’éclat du nom éteint. Puisse ne pas s’arrêter là son destin ; et qu’il ait été aussi de rapprocher l’un de l’autre, afin de tisser entre eux "les fils mystérieux où les cœurs sont liés" le merveilleux découvreur qui fit un plus rare présent que celui rapporté dans Sylvestre Bonnard et son bien reconnaissant et admiratif
Marcel Proust. Juillet 1916
".

Walter Berry, l’ami américain. Ce long envoi de Proust fait allusion au volume aux armes des Guermantes —un exemplaire des Œuvres du P.Rapin sur les grands hommes de l’antiquité de 1709 — que Walter Berry lui offrit alors qu’il ne le connaissait pas encore. Relisant Swann en mai 1916, Walter Berry raconte avoir trouvé ce livre chez un bouquiniste le long de la Seine : "Je sortis, enchanté, emportant ma trouvaille, et quelques jours plus tard, avec une lettre dans laquelle j’exprimais combien profondément j’étais pénétré de son œuvre, je faisais parvenir le volume à Marcel Proust encore — de moi — inconnu." (cité par Kolb). Peu de temps après avoir offert cet exemplaire aux armes, Walter Berry rencontra Proust chez Mme Scheikévitch. Avocat, expert en droit international et Président de la Chambre de commerce américaine de Paris, Walter Berry (1859-1927) aidera Proust dans différentes affaires (différends, déclarations sur le revenu, vente de meubles, etc.). Très proches, ils avaient pour habitude de dîner au Ritz. En 1919, Proust lui dédia Pastiches et Mélanges ainsi : "À Monsieur Walter Berry. Avocat et lettré, qui, depuis le premier jour de la guerre, devant l’Amérique encore indécise, a plaidé, avec une énergie et un talent incomparables, la cause de la France, et l’a gagnée. Son ami, Marcel Proust". En 1920, Walter Berry souscrivit à trois exemplaires de l’édition de luxe d’À l’Ombre des jeunes-filles en fleurs sur papier bible ; Proust y fut très sensible, voyant là un véritable acte d’amitié. Dans une lettre du 10 juin 1922, il lui écrit, comme il l’a aussi écrit à d’autres : "vous, probablement l’être que j’aime le plus au monde" (Kolb, XXI, n° 183). Dans l’Hommage à Marcel Proust de la N.R.F. en 1923, Walter Berry décrit ainsi son ami disparu : "Je le vois, toujours, arrivant par le long couloir du Ritz, une heure en retard sur le rendez-vous, un peu hagard, éperdu, descendant de son rêve, comme un aviateur embrouillardé qui hésite à atterrir [...]. Puis, lentement, il se reprenait. Il regardait joyeusement la salle où s’agitait la foule mondaine. Souvent il s’arrêtait à une table et recueillait des futilités qu’il me rapportait, enchanté — des propos dignes, disait-il du duc de Guermantes".

Une partie de cet envoi est resté inconnu de Kolb.Comme à son habitude, Proust commence son envoi sur les "fausses gardes" ("papier bulle de protection inférieure de la couverture, papier bistre fin, de qualité médiocre, que les relieurs suppriment généralement", Galantaris, I, p. 89) et le poursuit sur la page de faux-titre puis de titre.

Un des rares dessins de la main de Marcel Proust, représentant la cathédrale d’Amiens, réalisé entre 1900 et 1904, a été emporté à 47500 euros. Marcel Proust avait offert ce dessin au pianiste Reynaldo Hahn, l’un de ses amants, resté son ami.


La cathédrale d’Amiens
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ABZIENS (KASTHEDRALCH). (FACADCH WWWOUEST).
[PROBABLEMENT ENTRE AUTOMNE 1901 ET 1904]. DESSIN ORIGINAL.

La cathédrale d’Amiens, envoyée à Reynaldo Hahn.
L’un des dessins les plus élaborés de Proust.

Dessin de la façade ouest de la cathédrale d’Amiens. La légende est écrite dans ce "lansgage" que pratiquent alors Proust et Reynaldo Hahn : il germanise à sa manière les mots "Amiens" ("Abziens"), "Cathédrale" ("Kasthedralch"), "façade" ("facadch") et "ouest" ("wwwouest"). Le dessinateur explique aussi : "Aspect général de la cathédrale d’Amiens en négligeant justement ce que je sais (porche ouest) bien que ce soit la façade ouest mais de mémoire et très vague ."Proust se réfère à la déclaration attribuée à Turner par Ruskin :"mon affaire est de dessiner ce que je vois, non ce que je sais" (Contre sainte-Beuve, p. 121) ; de la même manière, le Narrateur de la Recherche relève qu’Elstir s’efforçait "de ne pas exposer les choses telles qu’il savait qu’elles étaient, mais selon ces illusions optiques dont notre vision première est faite" (Recherche, II, p. 194). Le dessin a donc été fait de mémoire, soit après sa visite à Amiens le 7 septembre 1901. Deux fois répétée, la phrase "Je n’irai pas gare" [sic] se réfère peut-être au moyen de locomotion avec lequel, le jour de sa visite, il est allé à Amiens.

Dans le sillage de Ruskin. Dans la création proustienne, aux Plaisirs et les Jours puis à la tentative de Jean Santeuil succèdent plusieurs années consacrées à Ruskin, qu’il découvre en 1896, auquel il consacre plusieurs articles avant de publier les traductions de la Bible d’Amiens (1904) et de Sésame et les Lys (1906). Avec l’esthète anglais comme guide, il se rend à Venise en 1900 pour en admirer les Pierres et à Amiens, le 7 septembre 1901, pour en visiter la cathédrale. De cet édifice, Ruskin admire par-dessus tout la façade ouest : "Le portail d’une cathédrale gothique, et plus particulièrement d’Amiens, la cathédrale gothique par excellence, c’est la Bible", approuve Proust. Et quand il se rend à Amiens sur les traces de Ruskin, il l’examine attentivement : "étant trop près du portail pour voir l’ensemble, je revins sur mes pas, et arrivé à la distance qui me parut convenable, alors seulement je regardai" (Ruskin, p. 39).

Probablement réalisé entre son voyage à Amiens (1901) et la publication de La Bible d’Amiens (1904), ce dessin fut offert ou envoyé à Reynaldo Hahn.

Provenance : Autographes littéraires et historiques, Lettres de Marcel Proust [Marie Nordlinger] (Drouot, 15 et 17 décembre 1958, lot 211). Après Reynaldo Hahn, sa cousine Marie Nordlinger, qui avait aidé Marcel Proust dans sa traduction de Ruskin, en hérita.

Références : Hahn, repr. p. 117. — Rey, repr. p.65. —Album Pléiade, repr. p. 199. — Sollers-Nave, repr. p. 44. —Greene-Szylowicz, p. 7-29. — Speck, p. 44-57.

Les photographies, choyées par Marcel Proust, témoignages de sa famille, de ses amours, de ses envies et de ses rencontres ont suscité un véritable engouement de la part des enchérisseurs. Elles ont toutes pulvérisé leurs estimations. Une des plus convoitées a été une photo montrant Marcel Proust à Venise en 1900. Estimée entre 1000 et 1500 euros elle a été vendue 17500 euros.


Proust à Venise en 1900 (détail).
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De même, une photo passée, de petit format de Marcel Proust, au Parc Monceau, a atteint 12500 euros.


Proust au Parc Monceau, environ 12 ans, mai 1886 (détail).
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[Anonyme]

MARCEL PROUST AU PARC MONCEAU, AVEC ANTOINETTE FAURE ET UN AUTRE AMI. [PARIS, MAI1886 ?]. PHOTOGRAPHIE ORIGINALE.

Estimation : 2.000—3.000 euros
Vendu : 12.500 euros (Prix d’adjudication avec commission acheteur)

Tirage albuminé d’époque (106 x 78 mm), contrecollé sur carton.

En canotier, à côté d’Antoinette Faure et d’un camarade non identifié, sous l’un des vestiges archéologiques du parc Monceau. Proust avait environ 12 ans.

Annotation autographe de Proust :" Mai 1886 au Parc Monceau", au verso. Cette annotation permet peut-être de corriger la datation de cette photographie, souvent présentée comme datant de 1883 ; A. Maurois la date de mai 1886.

De son appartement au 9, boulevard Malherbes, Proust allait jouer aux Champs-Élysées ou au parc Monceau, accompagné de sa gouvernante. Il y rejoignait Marie de Benardaky, Antoinette Faure ou Jeanne Pouquet (future Mme de Caillavet) pour jouer aux barres. Ces épisodes de jeu seront transposés dans Du côté de chez Swann dans les sorties de Marcel aux Champs-Élysées, accompagné de Françoise, et de ses rencontres avec Gilberte Swann.

Fille du futur président de la République Félix Faure, Antoinette Faure (1871-1950) avait rencontré Proust en jouant aux Champs-Élysées. Selon ses souvenirs, elle lui avait appris à faire des gâteaux (Kolb, XIX, n° 13). Elle est restée célèbre dans l’imaginaire proustien pour lui avoir demandé de répondre au questionnaire de son album, quand il avait alors treize ans. À ce questionnaire, désormais appelé "Questionnaire de Proust", il avait répondu, à la question "Votre idée du malheur" : "Être séparé de maman."

Trois lots ont été préemptés par l’Etat pour le compte du musée Marcel Proust d’Illiers-Combray, en Eure-et-Loir. Un lot de photos de d’Adrien, Jeanne et Robert Proust, les parents et le frère de l’écrivain, adjugé 2750 euros, une longue lettre de Reynaldo Hahn à Marcel Proust, de juillet1896, adjugé 16250 euros et enfin six pages d’épreuves corrigées, de Du côté de chez Swann, vendu 20000 euros.


De g à d. Adrien et Jeanne Proust, les parents, Robert, frère de Marcel.
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[Divers photographes]

ADRIEN, JEANNE ET ROBERT PROUST. 3 PHOTOGRAPHIES ORIGINALES SOUS UN ENCADREMENT DE POCHE.


Estimation :
1.000–1.500 euros
Vendu : 2.750 euros (Prix d’adjudication avec commission acheteur)

Dans un portefeuille d’Adrien Proust.

Tirages albuminés d’époque. Format carte de visite (environ 90 x 60 mm), sur carton au nom des photographes.

Nadar, Paul.Adrien Proust. [20 novembre 1886]..

Boyer, Paul (successeur Otto Van Bosch).Jeanne Proust.

Boyer,Paul (successeur Otto Van Bosch).Robert Proust.

Boyer reprit le studio parisien d’Otto Van Bosch en 1888. Installé boulevard des Capucineset à Trouville, il fut actif jusqu’en 1909.

Ces photographies sont présentées dans un portefeuille en cuir du magasin "À la Régence", frappé des lettres "AP" (pour "Adrien Proust").

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D’AUTRES PHOTOGRAPHIES

La collection renferme de nombreuses photographies, certaines abondamment publiées et exposées : des portraits de famille, dont plusieurs représentent Marcel Proust lui-même, mais aussi des portraits de ses amis, certains dédicacés par Lucien Daudet, Reynaldo Hahn, Jacques Bizet, Robert de Flers, Jacques-Émile Blanche, Robert de Montesquiou... Marcel Proust aimait posséder le portrait photographique de ses proches et des gens qu’il fréquentait. La collection comprend l’un des portraits les plus célèbres de Marcel Proust. Un sulfureux portrait des trois amis par Otto montre l’écrivain entouré de Lucien Daudet, couvrant d’un regard langoureux Marcel, et Robert de Flers.


Le portrait sulfureux des trois amis Marcel Proust, Léon Daudet - au regard tendre vers son amant, au geste familier de la main sur son épaule - et Robert de Flers
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[Otto, Otto Wegener dit]

MARCEL PROUST, LUCIEN DAUDET ET ROBERT DE FLERS. [OCTOBRE OU TOUT DÉBUT DE NOVEMBRE 1896]. PHOTOGRAPHIE ORIGINALE.

Estimation : 5.000 – 8.000 euros
Vendu : 18.750 euros (Prix d’adjudication avec commission acheteur)

Tirage albuminé d’époque. Format carte de visite (89x57mm), contrecollée sur un carton au nom du photographe.

Sulfureux portrait des 3 amis.

Le portraitiste d’origine suédoise Otto Wegener (1849-1922) s’installa à Paris en 1867 et ouvrit en 1883 son studio place de la Madeleine, au début du boulevard Malesherbes. Avec Nadar et Reutlinger, il devint l’un des portraitistes les plus en vue du grand monde. En voisins, Proust, ainsi que sa famille, se firent souvent photographier chez lui, comme plusieurs de sesamis, notamment Jacques-Émile Blanche ou Robert de Flers

En cette année 1896, Proust eut plusieurs fois recours au photographe. C’est de la fin juillet 1896 que date le célèbre portrait où il pose assis sur une banquette de style Louis XVI dans le studio du photographe. Quant à cette photographie de groupe où Proust, assis sur la même banquette, est entouré de Robert de Flers (à gauche) et de Lucien Daudet (à droite), elle est un peu plus tardive, datant d’octobre ou du début du mois de novembre 1896.

En découvrant cette photographie, les parents de Marcel réagirent vivement : le regard tendre, presque langoureux de Lucien Daudet, son bras posé sur l’épaule de Marcel, laissaient peu de doute sur leur relation — la révélaient presque. Sur l’insistance de ses parents, Proust se chargea de récupérer les exemplaires de cette photographie, que possédaient Lucien Daudet et Robert de Flers, pour en empêcher la circulation. Les exemplaires de ce cliché sont donc d’une insigne rareté.

On connaît une autre photographie d’Otto représentant les trois amis. Peut-être réalisé à la même époque, cet autre portrait est dénué de toute ambiguïté : cette fois, Proust est debout, tenant plus virilement le revers de son col, tandis que Lucien Daudet est assis et que Robert de Flers s’interpose entre les deux amants.


Lucien Daudet, Du rat à son rat...
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[Studio Mélandri]

LUCIEN DAUDET. [1896]. PHOTOGRAPHIE ORIGINALE DÉDICACÉE, AVEC ANNOTATIONS INÉDITES EN LATIN.

Estimation : 4.000 – 6.000 euros
Vendu : 10.625 euros (Prix d’adjudication avec commission acheteur)

Tirage albuminéd’époque. Format carte de visite (89x57mm), contrecollé sur carton fort au nom du photographe..

Lucien Daudet pose en pied, de profil, à l’âge d’environ 17 ans.

Dédicaceautographe signée de Lucien Daudet : "À mon cher Marcel, avec toute ma tendre admiration pour son talent et son cœur. Lucien 96". Peu lisible, la date de 1896 est inédite et confirme les datations proposées jusqu’à présent.

Annotations en latin inédites, de la main de Lucien Daudet.Très connue et plusieurs fois exposée, cette photographie porte au verso une mystérieuse annotation en latin restée jusqu’à présent inédite :"Rato, ratus /Mus, muri /Munificus nec maleficus /M.G.B.G.L.B. /µ rat nec rat".


Ces annotations cryptées en latin et employant, pour encore plus de discrétion, des abréviations, pourraient se comprendre ainsi :"Du rat à son rat / De la souris à sa souris / Généreux mais non Maléfique / M.G.B.G.L.B. / Murat[?] n’est pas un rat"

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Malgré un latin de cuisine dont les déclinaisons sont quelque peu malmenées (si "Mus, muris" signifie effectivement "rat",Ratus, rata, ratum n’a pas ce sens mais s’en rapproche formellement). Mme Françoise Leriche — nous l’en remercions — décrypte "µ rat" comme une allusion au prince Joachim Murat, en s’appuyant sur son édition de l’Agenda 1906, qui révèle que Murat était un homme à hommes.

Un petit rat de mauvais genre ? Les lettres de Proust à son jeune ami passent en quelques mois du "Cher monsieur" à "Cher Lucien" puis "Cher petit" et parfois à "Mon rat" : "Mon rat, je vous aime et je m’ennuie après vous", lui dit-il en septembre 1904 (Kolb, IV, p. 291) ; Proust emploie même "rat" adjectivement : "Quelle lettre rate et exquise", lui écrit-il en août 1897 (Kolb, II, p. 211). Dans une lettre de [1909], Proust écrit encore : "J’aimerais vous sembler ridiculus et aussi mus comme autrefois" (Kolb, IX, p. 100) ; peut-être cette allusion au "mus" latin est-elle un rappel de l’envoi de Daudet au verso de son portrait de 1896 ?

Quant à la mystérieuse abréviation "M.G.B.G.L.B.", elle pourrait reprendre celle que les deux amis employaient pour désigner les homosexuels ou ceux qui n’en sont pas : "m.g." pour "Mauvais Genre", puis "b.g." pour "Bon Genre". Dans leur correspondance, les deux amis emploient l’abréviation à plusieurs reprises : "je me permets de t’embrasser, mon rat (lettre fort m.g.)", écrit Proust (lettre inédite, Sotheby’s, 19 juin 2014, lot 120 ; voir aussi Kolb, II, p. 193), tandis que Daudet lui dit, à propos de Jupien : "Est-ce que le giletier n’est pas m.g.? […] Toutes les allusions m.g. sont prodigieuses" (Kolb, XIX, p. 457). Le sens des deux dernières lettres de l’abréviation, "L.B.", reste mystérieux ; peut-être le "L" veut-il dire "louchon", mot que les deux amis emploient pour désigner les lieux communs qui font loucher et que Proust abrège dans cette lettre dans laquelle il dit vouloir lui donner "des petites coups secs, ce qui est à la fois L. et M.G." (Mon cher Petit, p. 121). Dans la Recherche, l’expression "mauvais genre" est souvent employée pour désigner les mœurs saphiques d’Albertine ou de ses amies ("Quant à Albertine, se mettant à causer avec moi sur le canapé où nous étions assis, elle avait tourné le dos aux deux jeunes filles de mauvais genre").

L’homme aux rats.La thématique du rat parcourt toute la vie de Proust. Brillant hygiéniste, le professeur Adrien Proust étudia le rôle du rat dans la propagation de certaines maladies : l’animal était au centre de ses conversations. Plus tard, le rat sera même lié à la sexualité du romancier : Albert Le Cuziat (tenancier du bordel où se rendait Proust, modèle de celui où se rendent Charlus, Saint-Loup et, par inadvertance bien sûr, le Narrateur) a raconté comment Proust atteignait la jouissance, dans les chambres de son établissement, en voyant un jeune homme tuer un rat avec des épingles à chapeau.Aussi, ces appellations affectueuses de "petit rat", "ratus" ou "mus" de la fin de l’année 1890 ne sont-elles peut-être pas si anodines qu’il y paraît dans l’imaginaire proustien.

La relation amoureuse qu’entretenaient Proust et Reynaldo Hahn après leur rencontre en mai 1894 se ruinait peu à peu depuis le début de l’année 1896 ; la rupture eut lieu durant l’été, période durant laquelle Lucien Daudet, de sept ans plus jeune que Proust et qu’il avait rencontré en octobre 1895, remplaça Reynaldo dans son cœur. L’allusion diffamatoire —mais fondée — de Jean Lorrain à leur relation poussa Proust à provoquer celui-ci en duel en février 1897. C’est à cette époque que leur relation chancelle, mais les deux amants restent amis et s’échangent des conseils littéraires. En 1913, c’est à Lucien Daudet que Proust offre le premier des exemplaires de tête de Swann sur Japon (Bibliothèque Raoul Simonson, Sotheby’s, 18 décembre 2013, lot 607).


Jeanne Proust née Weil et ses deux fils, Marcel à g. et l’aîné Robert à d.
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[Anonyme]

MME ADRIEN PROUST ET SES 2 FILS. [DÉCEMBRE 1891 ?]. PHOTOGRAPHIE ORIGINALE.


Estimation :
2.000– 3.000 euros
Vendu : 11.875euros (Prix d’adjudication avec commission acheteur)

Tirage argentique d’époque. Format cabinet (158 x 188 mm), contrecollée sur carton fort.

Beau portrait de famille. Dans le coin supérieur droit, gommée, l’annotation "xbre / 91" pourrait dater cette photographie, dont la datation diffère selon les critiques, qui n’avaient pu voir cette inscription : si certains la datent effectivement de 1891 (Rey, Painter), E. Bloch-Dano pense qu’elle est de "vers 1895", tandis que M. Naturel précise qu’elle fut faite le 7 janvier 1892 à l’occasion du mariage du philosophe Henri Bergson avec leur cousine Louise Neuberger (dont Proust fut garçon d’honneur) et que le catalogue de la B.N.F. donne comme date "vers 1896".


Marcel Proust, juillet 1896
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[Otto, Otto Wegener dit]

MARCEL PROUST, SUR UNE BANQUETTE. [VRAISEMBLABLEMENT LE 27 JUILLET 1896]. PHOTOGRAPHIE ORIGINALE.


Estimation :
4.000–6.000 euros

Vendu : 21,250 euros (Prix d’adjudication avec commission acheteur)

Tirage argentique d’époque (108 x 76 mm).

L’un des portraits les plus connus de Marcel Proust : une icône proustienne.

Ce portrait fait partie d’une série d’au moins 4 poses différentes, où l’on voit Proust assis sur une banquette de style Louis XVI (le bras posé sur l’accoudoir, le menton appuyé sur sa main, de dos, etc.).Il s’agit vraisemblablement des clichés que Proust fit réaliser le [27 juillet 1896] par Otto afin de pouvoir fournir un portrait à Maurras afin d’illustrer un article que ce dernier voulait consacrer aux Plaisirs et les Jours (reproduit par Abraham, pl. XXV ; voir Kolb, II, n° 50 et 51).

La multiplicité de ces poses parfois incongrues incite à penser qu’elles sont celles que Proust évoque encore vers le [15 août 1896] à Lucien Daudet : "Voulez-vous que je vous fasse envoyer une photographie de chez Otto. Non, vous viendrez plutôt choisir, il y a un tas de poses ridicules" (Kolb, XXI, p. 576).

[joint :]
[Otto, Otto Wegener dit].Marcel Proust assis sur une banquette. 3 retirages argentiques : l’un en entier (91 x 68 mm, sur un papier de 169 x 120 mm), les 2 autres en médaillon avec le visage et la main seuls (détails de la précédente). Environ 98 cm de diamètre (sur des feuilles de 287 x 212 mm et 270 x 227 mm). 2 sont annotées "Otto-Paris" sous la photographie. Il s’agit de variantes de la première photographie : ici la main de Proust touche son menton.

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Marcel Proust, Terrasse du Jeu de Paume
Entre le 18 et 24 mai 1921
[Anonyme]

MARCEL PROUST SUR LA TERRASSE DU JEU DE PAUME. [PARIS, ENTRE LE 18 ET 24 MAI 1921]. PHOTOGRAPHIE ORIGINALE.

Estimation : 6.000–8.000 euros
Vendu : 27.500 euros (Prix d’adjudication avec commission acheteur)

Tirage argentique d’époque (378 x 93 mm environ), contrecollé sur carton fort.
Partie d’une photographie plus large, découpe irrégulière sur le bord droit.

Célèbre portrait de Proust après qu’il a revu la Vue de Delft de Vermeer.

Bien que très désireux de visiter l’exposition de tableaux hollandais au Jeu de Paume qui s’était ouverte le 21 avril 1921, Marcel Proust était trop faible pour se rendre au musée afin de contempler la Vue de Delft de Vermeer, tableau qu’il admirait depuis qu’il l’avait vu en octobre 1902 à La Haye. Son ami Jean-Louis Vaudoyer ayant publié deux articles sur l’exposition, Proust lui demanda, entre le 18 et le 24 mai 1921, d’aller en sa compagnie visiter l’exposition du Jeu de Paume. Cette exposition, mais également son extrême faiblesse, inspireront la mort de Bergotte au Jeu de Paume : "Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. […] Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard […] au précieux pan de mur jaune. […] Cependant, il s’abattit sur un canapé circulaire […]. Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort" (La Prisonnière, III, p. 692-693).

Si la visite du personnage vire au drame, celle de l’auteur fut plus paisible : contrairement à ce qu’affirma son frère en disant que Proust s’était lui aussi senti mal durant la visite, celui-ci se rendit dans les environs visiter une exposition sur Ingres puis déjeuna avec Vaudoyer au Ritz (Tadié, p. 872-874). Cette sortie avec son ami Vaudoyer est l’une de ses dernières ; l’écrivain décèdera dix-huit mois plus tard.

Jean-Louis Vaudoyer (1883-1963), romancier et critique d’art, rencontre Proust en 1910 à l’occasion des Ballets russes. Même si le critique avait déjà accompagné Proust au Louvre en 1919, l’épisode le plus célèbre de leur relation est cette visite au Jeu de Paume en mai 1921. Il lui dédicacera un exemplaire de Sodome et Gomorrhe II en faisant allusion à cette visite (Sotheby’s, 19 novembre 2012, lot 174).

Cette photographie est souvent présentée comme ayant été prisepar Jean-Louis Vaudoyer, ce que démentit son épouse (cf. catalogue B.N.F.). Notons la découpe sur le bord droit, juste à droite de la silhouette : visiblement, un personnage accompagnait Proust sur la photographie (Vaudoyer ?), qui a été éliminé. Le contretype joint, retouché, efface la manche du personnage découpé ; c’est cette photographie retouchée qui est souvent reproduite (Cattaui, Album Proust, Picon, etc.)


L’une des toutes dernières photographies de Marcel Proust
Jardin des Tuileries. Entre le 18 et 24 mai 1921.
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[Anonyme]

MARCEL PROUST AU JARDIN DES TUILERIES. [PARIS, ENTRE LE 18 ET 24 MAI 1921]. PHOTOGRAPHIE ORIGINALE.

Estimation : 4.000–6.000 euros
Vendu : 11.250 euros (Prix d’adjudication avec commission acheteur)

Tirage argentique d’époque. Médaillon (environ 125 x 105 mm), bord irréguliers (découpe pour encadrement).

L’une des toutes dernières photographies de Marcel Proust, prise le jour de sa visite de l’exposition des peintres hollandais au jeu de Paume en compagnie de Jean-Louis Vaudoyer entre le 18 et le 24 mai 1921.

On l’ignore souvent parce que cette photographie est le plus souvent reproduite détourée, mais cette photographie originale montre Proust assis, sur un banc du jardin des Tuileries.

C’est avec ce découpage qu’elle est reproduite par Picon.

[ joint :]
4 autre tirages de cette même photographie, mais détourés : l’un (tirage argentique d’époque, 148 x 99 mm),retouché (à la gouache blanche ?), et 3 autres retirages (l’un en noir (tirage argentique), deux en bistre (tirages à la gamme bichromatée) ; ces derniers annotés à la mine de plomb "Reprod. P. Lima".

Timbre humide de la collection [Suzy] Mante-Proust au verso de chacun des tirages

LIVRES ET MANUSCRITS

Cet ensemble renferme de précieux manuscrits, certains inédits comme celui qui rend hommage au talent de l’aquarelliste Madeleine Lemaire. Le premier livre publié par Marcel Proust, Les Plaisirs et les jours en 1896, réunissant les nouvelles qu’il avait publiées depuis 1892, est présent dans cette collection. Un des dessins les plus élaborés de Marcel Proust, probablement réalisé entre 1901 et 1904, représente la cathédrale d’Amiens. Ce dessin fut offert à Reynaldo Hahn, ami le plus proche de Marcel Proust, rencontré en 1894, comme indiqué plus haut.


Les Plaisirs et les jours, 1896. Envoi autographe de Marcel à son frère Robert.
Portrait de Robert jeune, vers 1890.
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[Proust, Marcel]

LES PLAISIRS ET LES JOURS. PARIS, CALMANN-LÉVY, 1896.

Estimation : 10.000–15.000 euros
Vendu : 45.000 euros (Prix d’adjudication avec commission acheteur)

L’exemplaire de son frère Robert.

In-4 (292 x 190 mm). Demi-maroquin vert avec coins, dos lisse orné d’un décor néo-classique de filets dorés et de fleurettes mosaïquées en maroquin rouge, tête dorée, couverture (P. Affolter).

Édition originale illustrée.

L’un des 1500 exemplaires sur papier d’édition, non numérotés.

Illustré par Madeleine Lemaire de nombreux dessins, dont 14 hors texte, avec également 13 pages de partitions musicales de Reynaldo Hahn pour Les Portraits de peintres. Préface d’Anatole France.

Premier livre de Proust, Les Plaisirs et les joursréunit les nouvelles qu’il avait publiées depuis 1892 dans Le Banquet, La Revue blanche, Le Gaulois, L’année des poètes, etc.

Envoi autographe à son frère Robert :
"Ô frère plus chéri que la clarté du jour ! (Corneille)".
Kolb date cet envoi du 12 juin 1896 ou d’un peu après.
Comme souvent, Proust cite de mémoire, le vers exact de Corneille tiré de Rodogune étant : "Ô frère plus aimé que la clarté du jour !" (acte V, scène V).

Cette citation est une belle déclaration d’amour fraternel, d’autant que l’adjectif "chéri" est plus tendre que celui de lacitation véritable ("aimé"). Proust s’identifie à Antiochus, qui refuse que leur amour fraternel soit entamé par la haine d’une mère et une rivalité amoureuse. Cependant, à lire la suite de la tirade d’Antiochus, que Proust devaitconnaître, on peut se demander s’il ne percevait pas aussi son frère comme un rival : "Ô frère plus aimé que la clarté du jour ! / Ô rival, aussi cher que m’était mon amour ! /Je te perds, et je trouve en ma douleur extrême / Un malheur dans ta mort plus grand que ta mort même".

Les auteurs classiques faisaient partie de la culture commune des deux frères. Notons que c’est une citation de Racine que Proust emploiera pour dédicacer sa traduction La Bible d’Amiens de Ruskin (1904) : "J’espère être accueilli tendrement par toi, mon frère chéri, maintenant que mon père n’est plus avec nous (Antigone)."

[joint :]
Boyer, Paul (successeur de Van Bosch).Robert Proust jeune. [Vers 1890]. Tirage albuminé d’époque. Format carte de visite (89 x 59 mm), contrecollée sur carton fort au nom du photographe.

CORRESPONDANCE

Les lettres échangées avec son père et son frère Robert sont parmi les plus émouvantes et les plus rares. La plus précieuse est une des trois seules lettres connues à son père qui ne conçoit pas que la littérature puisse être un métier, 1893.


Lettre à son père
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Proust, Marcel

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE À SON PÈRE. 9 BOULEVARD MALESHERBES, JEUDI 10 HEURES [28 SEPTEMBRE 1893].

Estimation : 10.000–15.000 euros
Vendu : 13.750 euros (Prix d’adjudication avec commission acheteur)

4 p. in-16 (109 x 87 mm), sur un bi-feuillet. Encre noire. Signé "Ton fils Marcel".

Importante lettre sur le choix de carrière : à part la Littérature, tout pourrait être du "temps perdu".

Une des 3 seules lettres connues de Proust à son père.

De retour de Trouville où il a séjourné avec sa mère et après la licence de Droit, son père, qui ne conçoit pas que la Littérature puisse être un métier, le somme de choisir une carrière. Proust se soumet à son désir, tout en affirmant sa vocation littéraire en dehors de laquelle tout lui paraît "du temps perdu" : "Mon cher petit papa, J’espérais toujours finir par obtenir la continuation des études littéraires et philosophiques pour lesquelles je me crois fait. Mais puisque je vois que chaque année ne fait que m’apporter une discipline de plus en plus pratique, je préfère choisir tout de suite une des carrières pratiques que tu m’offrais." Soumis, presque résolu, il ajoute : "Je me mettrai à préparer sérieusement, à ton choix, le concours des affaires étrangères ou celui de l’École des Chartes. Quant à l’étude d’avoué, je préfèrerais mille fois entrer chez un agent de change", avant d’ajouter, cette fois presque menaçant : "D’ailleurs sois persuadé que je n’y resterais pas trois jours !". Revenant sur ce qui est sa vocation profonde, il continue : "Cen’est pas que je croie toujours que toute autre chose que je ferai autre que les lettres et la philosophie, est pour moi du temps perdu. Mais entre plusieurs maux il y en a de meilleurs et de pires. Je n’en ai jamais conçu de plus atroce, dans mes jours les plus désespérés, que l’étude d’avoué." Citant Baudelaire (qui n’est pas exactement le modèle du bon fils studieux !), Proust poursuit : "Je suis charmé de me retrouver à la maison dont l’agrément me console de la Normandie et ne plus voir (comme dit Baudelaire en un vers dont tu éprouveras j’espère toute la force) : "Le soleil rayonnant sur la mer".Je t’embrasse mille fois de tout mon cœur.Ton fils, Marcel".

Incisif, le style de cette lettre, tout à tour résolue, menaçante, triste et réjouie, tranche fortement avec celui des nombreuses lettres que Proust adresse à sa mère. La volonté de Proust s’y devine, comme se laissent entrevoir les âpres discussions qu’il dut avoir avec son père. À cette époque, Proust consacre déjà beaucoup de temps à l’écriture, notamment aux articles qu’il publie dans la Revue Blanche après en avoir donné beaucoup au Banquet. Dans la Recherche, le père du Narrateur, comme Adrien Proust dans la vie, dut se résoudre à accepter la vocation de son fils : "je vois bien que tu ne feras pas autre chose. On peut trouver cela une bonne carrière, moi ce n’est pas ce que j’aurais préféré pour toi, mais […] il ne faut pas que nous t’empêchions de suivre ta vocation" (Recherche, II, p. 447).

La lettre inédite écrite par son frère en 1892 montre un frère attentif. Robert encourage son « bon petit Marcel » qui vient d’échouer aux examens de droit, parti passer l’été à Trouville. Il s’inquiète aussi de ses crises d’asthme.


Robert écrit à son cadet Marcel..
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LETTRE À SON FRÈRE MARCEL. [MI-AOÛT 1892.]


Estimation :
3.000–5.000 euros.
Vendu : 6.000 euros (Prix d’adjudication avec commission acheteur)

4 p. in-12 (177 x 111 mm). Signée "Robert". Filigrane illisible.
Un petit morceau de la lettre a été intentionnellement coupé pour en cacher quelques mots.

Lettre inédite à son "bon petit Marcel".

En août 1892, après un échec aux examens de droit, Proust est allé passer l’été à Trouville avec les Finaly, aux Frémonts, la propriété qu’ils louent aux Baignères. Robert écrit à son "bon petit Marcel", devine qu’il a "beaucoup à faire pendant les vacances à cause de ce malheureux examen de droit" qu’il a raté et s’inquiète de ses crises d’asthme. Il pense que leur mère rejoindra bientôt Marcel à Trouville et demande des nouvelles de fréquentations de son frère : "Que devient Jacques Bizet : dis-lui bien des choses de ma part, et tâche en me donnant de ses nouvelles de me décrire sa vie aussi bien que tu l’imites habituellement." Sachant que les Baignières ont loué leur villa des Frémonts aux Finally, Robert demande si Paul Baignères séjourne tout de même à Trouville ("si tu avais l’occasion de le voir à Trouville dis-lui ce que je pense de lui") et lui réclame un compte-rendu de son dîner chez la princesse [peut-être la princesse Mathilde, chez laquelle il se trouve le 7 août]. Un petit morceau de la lettre a été coupé, probablement pour cacher ce que Robert dit d’une connaissance : « J’ai fait la connaissance ici de Monsieur Meurisot[?] et de ses filles il est bien comme dit Jacques [-Émile]Blanche : "c’est un bon[mots coupés]" et fort aimable. »

Les lettres de Robert à son frère sont rares.

[joint :]
Tapuscrit de la retranscription de 4 lettres de Marcel à son frère, en vue de leur publication dans la N.R.F. d’avril 1970, n° 208. 8 p. in-4.

Les lettres à Reynaldo Hahn sont les plus belles de cette correspondance extraordinaire.
Un ensemble de 9 lettres à Lucien Daudet, qui remplaça Reynaldo Hahn dans le cœur de Marcel Proust, montre la complicité de l’écrivain avec le fils d’Alphonse Daudet, qu’il encourage avec tendresse dans sa création picturale ou dans ses travaux d’écriture.


Mon bon petit Reynaldo (juillet 1896)
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[Proust, Marcel]

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE À REYNALDO HAHN. [PROBABLEMENT 8 JUILLET 1896.]

6 p. sur 3 feuillets in-8 (205 x 108 mm), le premier sur papier vergé et les 2 autres feuillets sur vélin. Signé "Marcel".

Estimation : 15,000-20,000 euros
Vendu : 16,250 EUR(Prix d’adjudication avec commission acheteur)

Longue lettre à l’écriture très dense.

"Vous êtes vraiment la personne qu’avec maman j’aime le mieux au monde".

Reynaldo Hahn est parti pour Hambourg chez l’une de ses sœurs et en reviendra le 16 juillet 1896. Proust est heureux pour lui et lui conseille de rester le plus longtemps possible."Je ne suis pas comme les Lemaire hostile à tous les endroits où nous ne pouvons pas être ensemble[dansDu côté de chez Swann, telle sera bien l’attitude desVerdurin]je vous jure que si les rares instants où j’ai envie de prendre le train pour vous voir tout de suite se rapprochaient et devenaient intolérables je vous demanderais de venir ou que vous reveniez. Mais cette hypothèse est tout à fait invraisemblable. Restez là-bas tant que vous y serez bien. De temps en temps seulement mettez-moi dans vos lettres, rien de mosch, pas vu de mosch[homosexuel, dans leur langage]parce que bien que ce soit sous-entendu par vous, je serai plus content que vous le disiez quelque foi.[…]Seulement je serai bien content aussi, ah ! mon cher petit, bien bien content quand je pourrai vous embrasser, vous vraiment la personne qu’avec Maman j’aime le mieux au monde".
Il lui fait alors part de ses projets : il sera peut-être à Paris à son retour ou à Versailles avec sa mère, puis fin août il ira "passer un mois ou un peu plus à la mer[…]Cabourg par exemple".Proust pourra ensuite le rejoindre avec ou sans sa mère : "D’ailleurs elle ne veut passer qu’un mois avec moi voulant le reste du temps que je me "distraie"." Il lui propose de le retrouver à Bex ou en Suisse. "Et puis si nous ne pouvons pas nous voir du tout nous penserons l’un à l’autre".
Proustlui donne alors des nouvelles des Lemaire qui "partiront sous peu pour Dieppe"et qui espèrent revoir Proust et Reynaldo Hahn : "il ne faudrait pas conclure que je trouve la mère meilleure que la fille, car elles sont bonnes toutes deux et la fille est malgré tout plus tendre. Mais elles sont parfaitement résignées à ne pas nous voir cet été. Seulement je crois que cela leur ferait plaisir si en Octobre nous allions soit à Réveillon soit à la propriété de Madame Lemaire et j’avoue mon cher petit que je crois que ce serait assez amour (ici Reynaldo :"Qu’est-ce que tu as dit : assez amour ? ai-je bien entendu ? ")."
Proust passe alors au tutoiement et décrit avec beaucoup d’humour une soirée passée chez Madeleine Lemaire en compagnie du peintre Clairin (1843-1919), auteur de portraits de Sarah Bernhardt, Gabrielle Krauss et d’autres célébrités, à peine revenu d’Egypte : "Tu te serais tordu si tu avais assisté hier au retour de Clairin".Il lui raconte comment Clairin égrène ses souvenirs d’Egypte devant une Madeleine Lemaire totalement "immobile comme un lac souriant et perfide. Malgré cela au bout de quelque temps elle s’est mise à écouter avec cet air de sérieux profond que donne une profonde distraction ses récits d’art" et lui donne des exemples de cette conversation totalement insipide sous forme d’un dialogue amusant.
Enfin, il en vient à la somptueuse fête donnée par le comte Boni de Castellane au bois de Boulogne, le jeudi 2 juillet 1896 : "Au fond je ne sais pas très bien ce que ça a dû être. Madame Lemaire m’a dit : "C’était tout à fait comme au grand siècle, vous savez, du pur LouisXIV." Madame de Framboisie m’a dit : "On se serait cru à Athènes" et notre Tur[surnom d’Arthur Meyer, directeur duGaulois]dit dansLe Gaulois : "On se serait cru au temps de Lohengrin." Vous comprenez que je n’aie pas des idées très exactes sur l’époque que le "jeune Comte" a reconstituée." Proust énumère certains passages ridicules de l’article avec drôlerie. "J’aurais mille autres choses à vous dire mais il se fait tard et je vous embrasse de tout mon cœur en vous priant d’embrasser votre sœur Maria."
Mme Proust venant de perdre son père, Nathé Weill, le 30 juin 1896, son chagrin est encore très fort : "Maman n’est pas trop mal. Elle me paraît prendre le dessus de son immense chagrin avec plus de force que je n’espérais".

Cette lettre précède une autre lettre écrite avant le 8 août (Kolb, I, n° 49), au moment d’une brouille passagère entre les deux amis. Fou de jalousie, Proust avait exigé de Reynaldo qu’il ne lui cache rien, ce qu’il avait accepté le 20 juin, avant de se rétracter et de lui demander, le 8 août, d’être libéré de ce serment. Proust analyse sa jalousie comme "une fantaisie de malade". Lui succédera une autre lettre présente dans cette collection (voir lot 267). Les brouilles s’enchaînent etles deux amis ne partiront finalement pas en vacances ensemble ; l’amitié remplacera progressivement l’amour.


À L’OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS. PLACARD MANUSCRIT. [1914-1919].

Estimation : 20.000 – 25.000 euros
Vendu 111.000 euros (Prix d’adjudication avec commission acheteur)


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Exceptionnel et très précieux placard encore inconnu, en grande partie manuscrit.

Placard composé de 24 fragments manuscrits (19) ou imprimés (5), répartis en 4 colonnes et collés sur une feuille in-plano (498 x 645 mm). Annotation manuscrite du typographe "Cahier violet n° 18" au crayon bleu dans le coin supérieur gauche. Filigrane "JD Daguerre" sur le papier de support ; filigrane "Papier des Deux Mondes" pour certains fragments manuscrits.

Traces de pliures.

Les épreuves de Grasset retravaillées pour la N.R.F. Après la publication deDu côté de chez Swannen 1913, Grasset avait commencé, en 1914, celle d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, mais la guerre survint et retarda la publication. Proust en profita alors pour corriger son texte : travaillant à partir des épreuves imprimées pour Grasset en 1914, il corrigea le texte et l’augmenta considérablement. Pour rendre la nouvelle versionplus lisible, Mlle Rallet, la dactylographe de la N.R.F. (auprès de laquelle Proust avait été convaincu d’éditer la suite de son roman) qui avait pour tâche de tout retranscrire (Kolb, XVII, p. 444 et note), eut l’idée originale de coller bout à bout les fragments manuscrits provenant du "cahier violet" et les épreuves, corrigées ou non, sur de grandes feuilles. Ce faisant, elle morcela ainsi à la fois le manuscrit de Proust, les épreuves corrigées de Grasset (pour l’édition prévue en 1914) et celles de Gallimard (pour l’édition de 1919) en vue de la première édition de ce volume (1919), formant ainsi "une extraordinaire marqueterie" (P. Clarac). Enthousiasmé par le résultat, Proust commente ainsi ces placards : "le manuscrit […] malgré mon affreuse écriture […] est ravissant et a l’air d’un palimpseste à cause de la personne qui le collait avec un goût infini" (Kolb, XVIII, p. 295).

Les placards joints à l’édition de luxe de 1920.Si l’achevé d’imprimer d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs est à la date du 30 novembre 1918, l’ouvrage ne sortit en librairie que le 23 juin 1919, publié par la Nouvelle Revue Française, bientôt couronné par le Prix Goncourt le 10 décembre et, sous l’effet du succès, réimprimé le 16 décembre. Après cette consécration, Proust ne tarda pas à lancer l’idée, peut-être pour des raisons financières, d’une édition de luxe du roman. Parue en avril 1920 chez Gallimard, elle fut limitée à 50 exemplaires disponibles par souscription (en fait 51, puisqu’il existe un exemplaire n° 0 en plus des exemplaires numérotés de I à L). Très recherchée, cette édition bénéficia d’une présentation matérielle tout à fait particulière : réimposé au format in-quarto assez inhabituel (324x217 mm), imprimés sur papier bible, ce volume est protégé par un luxueux portefeuille recouvert d’un papier peint au pochoir ; chacun des exemplaires est en outre accompagné d’un portrait de Proust imprimé en héliogravure d’après celui de Jacques-Émile Blanche et, surtout, de deux des placards susmentionnés.

Chacun des placards est unique. À raison de deux placards par exemplaire, ce furent ainsi probablement 102 placards qui furent dispersés. Ces placards ont donc un très grand intérêt pour la compréhension du roman : bien plus que d’"extraordinaire[s] marqueteries [s]" ravissantes à contempler, ces placards dispersés en 1920 au gré des collections sont des manuscrits uniques de parties du roman dont aucune bibliothèque ne conserve la version manuscrite. Fr.Goujon a montré que cette édition de luxe exploitait le dernier manuscrit que Proust avait envoyé à son éditeur en octobre 1917, celui de la "deuxième partie" du roman, ainsi qu’il appelait celle autour des jeunes filles.

Presque entièrement manuscrit, à l’exception de 5 petits morceaux d’épreuves, notre placard correspond aux pages 216 (21eligne) à 223 (antépénultième ligne) de l’édition desJeunes filles en fleurs(Pléiade, t. II). Elles contiennent le passage du roman où, rendant visite à Elstir et venant de réaliser que Miss Sacripant n’est autre qu’Odette, le Narrateur réfléchit à l’art du portrait (p. 216-218) et comprend aussi que M. Biche n’est autre qu’Elstir lui-même (p. 218-219). Le héros prend alors conscience qu’il ne lui serait pas impossible de rencontrer à nouveau les jeunes filles qu’il n’avait pas encore pu approcher (p.219-220). Saint-Loup s’apprête ensuite à partir, et la grand-mère du Narrateur lui offre des lettres de Proudhon en gage d’amitié (p.221), avant qu’il ne gagne Doncières (p. 221), où son ami promet de lui rendre visite. Le Narrateur analyse le manque de tact de Bloch, qui projette d’aller rendre visite à Saint-Loup à Doncières, sans comprendre que le marquis ne l’avait invité que par politesse (p. 221). Le protagoniste reçoit ensuite une lettre de Saint-Loup dans laquelle il évoque les conversations délicieuses qu’il a eues avec son nouvel ami (p. 223).

Ce placard présente plusieurs variantes par rapport au texte, dont plusieurs sont données dans l’apparat critique de l’édition de la Pléiade (p. 218, a ; 219, a ; 220, a et b ; 221, a (la 1re) ; etc.).

Raturé et corrigé, d’une graphie très spontanée, ce placard restitue l’écriture de Proust dans son jaillissement même, avec tous ses repentirs successifs.

L’exemplaire de luxe de Suzy Proust ? Ce placard était certainement à l’origine inclus dans un des51 exemplaires de l’édition de luxe publiée en 1920. Provient-il d’un exemplaire que Suzy Proust reçut en 1920 ? C’est une hypothèse vraisemblable, car, si l’on en croit sa correspondance, Proust offrit un des précieux exemplaires à sa nièce en août 1920 (Kolb, XIX, n° 188).

Références : P. Clarac, "Remarques sur le texte desJeunes filles en fleurs. Projet d’une édition", inBulletin de la société des Amis de Marcel Proust

Crédoit : Le Monde (Alain Beuve-Méry), Sotheby’s

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