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Denis Roche est mort, les psoêtes aussi, et le mec rit

D 6 septembre 2015     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le mécrit. novembre 1972. Édition originale. Zoom : cliquer sur l’image.

LUTTE ET RATURE

A Philippe Sollers, du fond d’un gros paquet d’ombelles fleuries, j’accorde ici asile entre les pieux du carré sacré de l’Aréopage.
Belle colline, hein ?
Qu’Arès, protecteur des insolents et des meurtriers en fuite, étende sa bénédiction à ce dragueur d’Erinyes !
Ohé ! Du haut de mes simulacres, à m’en péter les cordes vocales, je te salue vieux râleur ! Bravo ! Il en restera toujours quelque chose...

Entendu : il n’était pas dit que tout cela arriverait, ni que j’aurais mon mot à dire sur tant de saccages, badigeons rouges et quêtes bleues, entre les deux poussant tant que ça peut crayons, brosses à goudron, burins, pince-nez, Hermès por­tative, tartines des commanditaires, bristols de travailleurs, d’ouvreuses, de mêlé-cass, de faux-jetons (ô poètes !), de parturientes. Alors ?
Alors j’ai dit mon mot, je l’ai mis bout à bout avec ceux qui n’avaient pas prévenu, ceux qui font mal, ceux qui pèseront lourd dans la balance, ceux qui sont des erreurs, ceux qui font chier les pro-têtes, les proseillettes, prête-ôtes, poïtes (ô poètes !), co-pouillettes, psoêtes, trépotes, tripote-l’être, pleutres-reîtres, mouilleurs de bruits, cadenceurs merdiques de tout poil, diseurs de lignes mes amis, mes potes (ô poètes !) de la posie, fines fleurs, fines mouches, fins rimeurs, amis cousins mangeurs de Racine par le pisse-en-ligne, prête-noms de l’écroulletiqûre ...
Mon mot est dit. Je suis au bout de ce voyage enimerdant où j’avais tout à dire. Erreur sur tout le parcours, je me suis ennuyé, toujours à me lever le crayon après les passantes, lignes après lignes me pétant à la gueule, parlant de mes biroutes
gueulardes flûtant bien haut dans le blanc des marges, dénon­çant comédies et faussaires faisant course au finish, happant tirelire, enconnant fleur sur fleur ; j’annonce alors, entre deux livres, que c’est fini. Et comment !
Et alors ? La plaude alors, avec un brout inouï, ranime paquets spectateurs, fientes acagassounées mollement flacinées sur les gradins de bois du théâtre de société et de verdure réunis ! Fabilons hauts, l’étincelle politique au revers du veston pied­-de-poule, entrent les usines : elles sont grasses, dressées, violines, un peu rayées, pudoiements de mortilles gazées, elles allongent le pas véhémentes, épuisées, bavardes, elles ouvrent les bras et alors — merry noces ! — les plantes se discourgent en elles, les flocs indics fumant encore, les usines engrangent les batifoleurs de plume, l’herpès, le patron et l’abcès, fleurant tout bon, y jettent l’œil, et couac ça fait. Couac et recouac !
Sellors, alors, tout sol s’emporte : je suis, on course alors, on va s’en payer une sacrée tranche, on rigole à s’en faire péter les clofes, il passe un peu devant, histoire d’écrire en vers, moi les miens je les jette à la louve, toujours coursant on s’envole par en dessous, je ris, je ris, mon sévère verdit à son tour, caquetant poules rieuses on s’y enfouie, qui sui­vra ?

Le chemin a été très long, personne ne saura jamais ce qu’il aura fallu être fou d’amour pour écrire ça :

Je chante mon amour pour cette guerrière,
Alors que j’eus à subir de mortelles blessures,
Comment un regard me vainquit, un cheveu m’emporta,
Histoire lamentable mais vraie.

Je le rattrape, couvert du suaire des batailles, couvert de la sueur des artaud, couvert, couvert à n’en plus finir, les comités finis, répudiés, au badigeon et comment, au rouleau bleu dans le tout va bien, je tourne ma gentille tête de poète fini vers lui
— qu’est-ce qu’on rigole hein ! et crie comme une mauvaise viande : « Il y a donc un intense piétinement. Rythme scandé d’une armée en marche, ou galop d’une charge affolée. La boule en feu a brûlé les six croix ; les six hommes les mains en avant et qui ont vu venir la chose sont tous les six épuisés et bavants.
Et le bruit du galop s’exaspère. »
Je crie encore, course emportée, viols divers en cours de route, je longe des bâtiments divers, suscitant ça et là des romans divers, avant d’écrire le mien, murailles emportées à leur tour par le flux merdoyant des usines, une espèce de vide épuisant entre les lames, canons et troncs sur lesquels l’armée a marché, pleurs, pleurs qui rendent jaunes, piazzas sauvages submergées de chevilles, par pyriades mapillons blancs bégayeurs, la révolution au cul.
« Néant oui appelle, bras en croix, les croix elles-mêmes », ce long titre flumi en paix à son tour loin derrière nos sandales, nous courant toujours, je l’ai rejoint après un détour pour passer sous tes murailles Dolgésine, j’ai pu au dernier moment empuantir ma douleur, enfuir toute ma couleur au fond de ta cour, sous les charrettes, sous les tombereaux, appels du tronc, couilles vertes des choses du dedans devenues pourritures, sciures ô pauvres petits !
La course ! Le bruit est si fort, bille en tête je vous aurais, poulards papelards, même en course en sac, je me suis accom­modé de tant de choses, j’ai vu les gros pustules épanouis, pétaradant, la guerre passaillant, les apostrophes plantées comme des pieux faisant la haie jusqu’au colisée, l’usine patince et feintant, décourageant, banquet après banquet, j’ai vu tout ça prendre la haute merde à son cou, fliquanthropes et rastas balançant toiles et elzévirs par-dessus les moulins. Marianne tu parles, enculée jusqu’au trognon, phrygienne d’avant la césarienne, engrossée par les pète-vents de la pose­-ésie. Godasses éculées, on flotte ensemble au ras des balcons verts, passe-murailles de l’entre-deux, toi et moi on s’en bat l’œil, mi-rattrapant, mi-caltant, la prose-au-pépé et la potée-si les vlà aux orties, papefigues du H.C. au tapis, la poésie aux zozos, direlin dralon aussi, mamelles de Sully absoutes, épiques hors-la-loi, sonnets, sansonnets, air des clochettes, césures rince-doigts... Ouf, j’en peux plus. Musique assourdis­sante.

Bien sûr tout cela n’aurait jamais dû être dit. Aux amis je tire mon chapeau. Je m’arrête de courir, pas tellement essoufflé au fond, je me remets à longer des bâtiments divers, la viale qui tourne un peu, glycines fleuries à gauche, portillons badi­geonnés eux aussi plus loin. L’air m’emporte mais je suis sagement assis à ma place, acceptant l’hommage qui se doit. Petites patrouilles çà et là, derrière la volée de marches, poules dehors, hauts des cuisses gonflés à force d’y appuyer sauva­gement le bout de mes doigts. L’obélisque dans la cour de l’usine, je lui pisse à la raie (mais je dirai ça en vers évidem­ment), aspergeant de quelques gouttes, c’est toujours comme ça, la banderole sur laquelle je rajouterai cette nuit : « Poésie c’est crevé, en petits carrés mangée aux mites, Dieu l’ait ! »

Denis Roche, 21 mai 1972.

*

L’ARÉOPAGITE

L’admissible n’est pas poétique, d’ailleurs il existe juste assez pour nous relancer, pas question de s’en débarrasser en remettant les instruments à leurs places. Pianos, pianos, supposez que vous plaquiez la métaphysique, supposez que vous reveniez à l’inverse de la pesanteur, quelles expressions partout de pierrots lunaires occupés à piocher le temps, à renforcer tous comptes faits la famille, bicyclette huilée fanatiquement. Ça fait pourtant des années qu’il remue, le roche, et bien entendu ceux qui devaient s’en apercevoir s’en sont aperçus, non sans essayer d’escamoter le virage de ce courant vert nuage préhistorique, alors passez-moi l’substitut, je te fais des sonnets en long et en large, je te noie le tout dans le vieux bassin à sublime, lisez plutôt machin, c’est la même chose, oui, oui, en plus idyllique, c’est en somme ce qu’on a pu lire dans les journaux, voire sous la plume (car ils sont encore monoplumes) de maint professeur. Lui, imperturbable, conti­nuant son trafic. Du coup, les camarades poètes auraient tendance à la trouver mauvaise car
1. ils bouffent trop
2. ils sont toujours platement lubriques
3. ils tiennent absolument, sourds clochards à la carte, à vous refiler leur exemplaire annoté d’hermès trismégiste, de jamblique, photius, empédocle, anaxagore, héraclite, que sais-je. Ah, les fiancés occultes ! Ils y croient ! Sacrément ! Et, donc, de considérer méchamment ce bloc vif ici-bas chu d’un désastre pas du tout obscur. Cet énergumène gentil mais au fond enragé par des siècles de : boucle-la ou j’te fais le coup du poète. Le coup du poète se joue en plusieurs temps : vous prenez un bébé particulièrement alléché, sa mère doit immé­diatement jouer de la prunelle à jocaste, indiquer papa comme sombre mytheux, pardonner en douce les difficultés à l’école, mettre un bon rimbaud sous l’oreiller de son fils, écris-moi un sodome, dit-elle, d’une voix chaude, mouillante, qu’il ne pourra plus jamais oublier sans trembler. Peu à peu, le poète grandit, à douze ans il étonne déjà les docteurs, il sent déjà le bon lucifer converti, branchez-lui un peu l’orient pendant qu’il se rase, une pincée d’herbe, un p’tit voyage en pastilles, et, avec sa tartine beurrée à la confiture qu’il mange immanquablement sur fond d’un sens vaste et masturbatoire qui n’en finira jamais, hop ! se dressant sur son anus éduqué, voilà l’poème ! Reste plus qu’à mettre en plaquettes et à confronter à différentes peintures, fenêtres pour dire que tout ça pourrait être visible qu’ça m’étonnerait pas. Reste plus qu’à attendre les thèses. Que le philosophe s’y reprenne dans sa plus-value. La philosophie et la poésie sont deux montagnes que yu-kong ferait bien de déplacer de temps en temps, mais à part mao à cheval, là-bas, ça sent chez nous plutôt la perruque. Le graillon pataphysique, genre copains avec mots croisés, jeux de mots croûteux. C’est-à-dire encore une fois la bible moumoute. D’ailleurs y a pas à choisir c’est comme ça, religion, ri­golade, ou alors l’asile. A l’asile, on électrisera un peu le poète, on essaiera de le rééduquer en lui faisant faire quelques traductions, on le laissera embrasser (sur la joue) la femme du médecin-chef, on lui donnera des crayons de couleur, on lui permettra de mettre seulement une fois par jour ses boules quiès dans les oreilles et d’aller un peu dessiner dans le couloir en lui piquant évidemment les manuscrits, on ne sait jamais par les temps qui courent. Si le poète n’a pas de sœur ; si sa vieille maman ne lui survit pas (le père n’est pas utilisable : on n’a jamais vu papa réclamer les alexandrins de son fils), si sa veuve est trop molle, nymphomane, frivole, on lui com­mettra d’office l’infirmière (voire la psychanalyste, on peut moderniser tout ça) ou la tante spontanée qui sera à la fois son père, sa mère, sa sœur, son frère, son fils, sa fille, son parrain, sa marraine et, bien entendu, lui-même. Si la dérision n’a pas pris, dites : c’était terriblement sérieux, l’histoire du poète ! Plein d’un absolu qu’il a transpiré pour nous, mais qu’on peut déplier avec le temps, c’est normal. Chœur des herméneutes : voyez, voyez, comment il passait à travers les éléments, à droite le coucher de soleil intérieur, à gauche sa contraception du temps, devant vous son vertige inné de l’espace, du rythme, vous trouverez dans la pochette au-dessus de votre fauteuil le plan complet de ses lectures d’alors, ésotérisme compris. Le tout très modique, réduction sur présentation aux vigiles de la carte d’étudiant ou d’un certificat médical. Ici, le comp­teur métrique. Là, le classeur de syllabes. Plus loin, les divers anagrammes replacés par ordre alphabétique avec liste abrégée de son curieux système polythéiste. Plus loin encore, quelques photos de femmes, ah mes loulous quand vous saurez aimer comme le poète ! Série pour initiés stricts : le poète au travail, coït par devant, par derrière, d’une main, des deux mains, accroupi, couché. Les amis du poète : leurs confidences, leurs lettres, leurs impressions lors de ses premières dépres­sions. Leurs versions du suicide. Ici, sous vos yeux, son fameux message théorique, dit du voyant ; là un billet plutôt froid, mais émouvant, à sa mère qui, jusqu’ au bout, est restée très digne. Là son côté marrant, comme vous et moi. Là, son tes­tament instituant sa gouvernante comme légatrice et concierge universelle, urbi et orbi. Là encore, son canif préféré. Et tout longtemps si n’étaient apparues en français quelques fortes têtes crachant aérolithiquement le lyrique, délivrant hölderlin du sinistre zimmer et de son cousin heidegger venant visiter le fou prophétique après le sermon du pasteur toujours vérifié cela va sans dire, on les retrouve tous égorgés dans l’atelier psychiatrique, ligotés les uns aux autres, quel affreux massacre, docteur x, madame verdurin, jung, izambard, la marquise d’aragon, le président monrecueil. Même le philosophe main­tenant est dans le coup, commence à s’amuser avec nos machines désirantes, découvre nos flux, jette son filet plein de pêches miraculeuses. Quel matin ! Comme dit pound, les racines descendent vers le bord de la rivière et la cité cachée monte vers l’ivoire blanc sous les abois. L’éditeur qui a déjà refusé en leur temps de publier joyce, artaud, beckett, les cantos, burroughs, quelques autres, ne se demande même plus s’il n’a pas fait une erreur. De toute façon, il est trop tard pour consulter l’humaniste. La page s’aère, le curé s’enroue. Cure aiguë, dit le nouvel habitant de la diagonale.

Jute — Whoa ? Whoa ? is the mutter with you ?
Mutt — I became a stun a stummer.

Les lettres deviennent élastiques, l’opérateur souffle les bougies du gâteau d’anniversaire. Que projette l’aréopagite ? Je plie, dit-il, comme l’inconscience du temps. Il va sans dire qu’à ce rythme il finit bien par se passer quelque chose. Ici, un peu de balbutiement, ça met du baume au cœur. On sent le ruban excité. Saint-Just, un peu décollé de l’ensemble, déclare : la politique avait compté sur cette idée que personne n’oserait attaquer des hommes célèbres, environnés d’une grande illusion. J’ai laissé derrière moi toutes ces faiblesses, je n’ai vu que la vérité et je l’ai dite. Quel ennui pendant ces deux siècles, dans ces régions tempérées, avec retour des tics par myriades. Quelle rouille sur cette guillotine transformée en couteau à pâtisserie ! Quelle sécheresse de gestes ! Voudriez­ vous vous dévider s’il vous plaît de l’infini indiscutable ? Ah dit le flic en code civil, ils font régner la terreur ! Écoutez ce que j’ai surpris dans la rue : pour l’amour du dieu qui bande mon trésor séparons-nous tournesols conclus. On ne peut même plus sortir avec légitime. Ils sont partout, ils piétinent leur grand-mère dans les bois. Ça glisse, l’escalier s’envole, j’en ai vu un sur la rampe. Un autre dans les chiottes avec un manuel de chinois. Ils salopent le romantisme. On ne peut même plus les citer. Ils prétendent que les grands mots ne s’enfoncent pas dans de l’eau de mer même si on le désire. Ils affirment que trois lignes de texte peuvent entasser toute joie. Le commissaire a saisi cette proposition au téléphone : mais il y a quelque chose de simplement mal digéré dans le surréalisme, et c’est seulement dans un moment peu important de sa digestion. On dit que certains se réfèrent de plus en plus ouvertement à la lutte des classes, et pourtant nous avions acheté toute la panoplie à la bibliothèque nationale. Et dire que la biologie pourrait tout résoudre. Les voilà encore distribuant des tracts suggérant qu’un texte ne deviendrait bon qu’au mo­ment où il ne correspondrait plus au bon côté. J’en ai vu un vendre ses fabre d’olivet reliés sur les quais. Non sans avoir écrit sur la page de garde : d’un coup de phrase tout est par­donné de même que je peux vous tuer d’un coup de six phrases assénées. Vous vous moquez des dieux, lui ai-je dit, menaçant. Les dieux aiment qu’on les plaisante m’a-t-il répondu, distrait, sans quoi ce ne sont pas des dieux, tout au plus des lois du milieu. Donc pas celles qui nous intéressent. Regarde-moi bien dans les yeux, pâté de despote. Je ne suis même pas un corps sans organe, la poussière te parle à travers ma voix. Tu mets une minuscule à dieu, tu laisses une majuscule au nom propre. Symptôme accablant. L’homme entré dans le poisson fait les cent pas d’une colline à l’autre et cherche le sens des mots que la glace a séparés les uns des autres dans le sens d’une retraite possible. Allez vous recoucher dans votre lit­ cave, ne nous parlez plus de votre primaire. Nous nageons maintenant dans une rivière jaune qui n’a plus le temps de se dérouler. Votre vie encombrante grignote un plafond. Nous aimons l’étonnant genou des vies courtes. Notre marbre sur­git, soutire tout à l’haleine. Nous rejetons ces individuelles prétentions à l’apostrophe finale, au mage, au mangeant chamane. Il n’y a pas d’équivalent content. Je suis le triomphe ! Je suis le jeune assassin du silo, le composé du carrefour ! E dionisio con tanto disio ?
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Merde ! mais il s’est tiré, l’animal !

Philippe Sollers.

Le mécrit, p. 94-95. Zoom : cliquer sur l’image.

*

« LE MÉCRIT »

Prologue : « Bon euh qu’est-ce que c’est voilà en gros Le Mécrit faut que vous parliez de ça — Le Mécrit c’est ça — Bon c’est — Le Mécrit c’est ça — C’est commencé là bon — C’est c’est — On y est là bon — Oui — Allez ! »

Dimanche 19 novembre 1972

Philippe Sollers : Comment définir la prise de position de départ de votre travail, l’engagement initial de l’entreprise « Mécrit » ?

Denis Roche : Entendons-nous, les moments d’invention privilégiés sont toujours ceux où on se retrouve d’un coup en position d’éloignement abstrait total, décollé du contenu de toute intention, les signifiants mots/couleurs/mouvements, affluants et fleuves « arrangés » et introduits là où ça devait nécessairement fonctionner, coïncidant alors avec l’intention masquée, mise en abîme. Il y a un tout petit moment où on est si sûr de ce qu’on fait que le signifiant global de cette intention s’érige, clac c’est fait, il est évident, à lui seul c’était ça : tout le monde le verra un jour comme ça, mais personne n’en voit autre chose que la surface pierreuse, magnifiquement poussée contre le ciel coloré, angles rugueux alliés aux verts de derrière, le plus incroyablement incongru dans le paysage est d’un seul coup le plus crédible. C’est le menhir... ou « Le Mécrit » .
Chacun dans sa spécialité reconnaît aujourd’hui que chaque fois que l’art apparaît (art rupestre, décoration de poteries, poupées, faîtes, mégalithes ornés, etc...) il est abstrait, et dans une formulation qui est toujours la plus abstraite. L’élément inventé l’élément de décor « ajouté » est là en position de ce que j’appellerai signifiant flottant, c’est un signifiant souche, baladeur, c’est-à-dire qu’il prend tout ce qui l’approche. Exemple : les dessins gravés sur des tranches de rochers éclatés dans la Vallée des Merveilles, près du col de Tende, où le phénomène est échelonné sur une période qui va du Magdalénien au début du XIXe : Eh bien, on voit que chaque apparition d’une nouvelle forme de civilisation déclenche l’apparition parallèle d’une nouvelle charge inventive abstraite. Et chaque fois la forme inaugurée ainsi se dénature très vite au contact de la fixation de la civilisation correspondante. La forme, devenue socialisée, rendue utile, perd son coefficient de « vagabondage », s’implante, abusée, se confond, en tant que signifiant tout court, avec l’objet de son utilisation. Elle devient son propre rendement. Au fond l’art n’est « opérationnel » que dans l’infime marge qui fait qu’il n’est pas encore rattrapé par sa commodité, donc sa praticabilité (c’est la marge du « Mécrit »). Ainsi du menhir, avant qu’il ne devienne borne, terme (le dieu Terme, priapique, anthropomorphe), alors qu’il n’est que signal erratique, signalisation se suffisant à elle-même, en tant que telle, avant d’indiquer quelque chose d’autre, qui viendra plus tard.

Philippe Sollers : Un autre exemple pourrait être alors ce « rhombe » dogon que vous utilisiez récemment (à Cerisy-la-Salle, colloque Artaud) dans un texte en prose, non ?

Denis Roche : Le rhombe est encore plus merveilleusement ce signifiant-souche, en tout cas parmi ceux que j’ai pu repérer. Et je pense à autre chose qu’on peut énoncer ainsi : la sédentarité en matière d’invention artistique n’existe pas. Le signifiant-souche nomadise. De même la mise en position d’y avoir accès. On pourrait parler d’un état de pré-ultimité (le « Mécrit »), à l’intérieur duquel pourrait s’opérer l’invention esthétique (mais il faudrait imaginer un autre mot qu’« esthétique »), à partir du signifiant-souche sur lequel viendraient se coller autant de signifiants­ affluents que l’on voudrait jusqu’au moment où, la surcharge étant totale, la prise saturée, l’objet-invention apparaît dans sa globalité : c’est alors, alors seulement qu’on pourrait dire qu’il est parfait, c’est-à-dire à son maximum d’efficacité. Bon.
Le rhombe atteint un maximum d’éloquence au confluent d’un mouvement purement sexuel (dont il est à la fois le tabou et le symbole) et d’un mouvement purement esthétique, puisque (bois poli, bois rare) on le décore, on l’affine, on le sculpte, on le colorie, etc... Confluence ultime, qui semble remonter à l’origine de tout signifiant artistique :le souffle, la gutturalité de l’objet, la musique des sons humains. En effet : la fonction du rhombe est d’être un objet qu’on fait tournoyer dans l’air, à l’abord des villages, certains soirs, de telle sorte qu’il émette un hurlement continu, ample et sourd sur lequel, bien sûr, se développeront tous les signifiants religieux possibles. Toute invention est donc liée à la durée de vie du signifiant-souche décollé et à sa surchargeabilité. La poésie au même titre que n’importe quelle autre forme d’invention, ou peut être plus, parce que, quel que soit le stade auquel on la prenne, elle est toujours plus usée. Et en ce qui nous concerne il y a très longtemps que son seuil de surchargeabilité est dépassé, elle est irréversiblement dénaturée (et je dis alors que « Le Mécrit » , comme livre, est l’exposé de cette irréversibilité), depuis des siècles on ne fait que surcharger de signifiés à contenu idéaliste un signifiant-souche qui est mort. puisqu’on ne le reçoit plus comme tel. Il est littéralement « indécrottable », bâton merdeux dont on ne voit plus le bois, hélas ! Donc : c’est le formalisme. Le seul jeu (un jeu, justement) auquel on puisse encore se livrer dessus.

Philippe Sollers : Coupé donc de cette fonction de signifiant baladeur ?

Denis Roche : Flottant et baladeur. En somme c’est d’une frontière qu’il s’agit, qui ondule et avance en même temps, avec laquelle il me fallait être aux prises, élément de substitution indéfini derrière lequel il me fallait courir.

Philippe Sollers : il faudrait maintenant vous demander comment, avec « Le Mécrit », vous en arrivez à ce congé donné à la poésie. Tout en parlant je tombe sur ce vers : « Un langage dont la sollic- la solennité congédie » , extrait précisément de « La poésie est inadmissible ». Comment en arrivez-vous à donner un produit dit « poésie » qui ne peut plus justement se satisfaire de ce parcage, de cet enclos ?

Denis Roche : Disons que je m’étais mis en position d’être un ver en train de bouffer de l’intérieur de la sculpture en bois, de dévorer, en creusant mes propres galeries apparemment hasardeuses, cette « magie ». Cela de manière non visible. Autrement dit : le matériau poétique dont ma génération avait hérité, c’était toujours celui que je réexposais en surface, d’une page à l’autre. Il est visible que j’utilise des métriques, même si elles sont désordonnées ; il est visible que j’utilise des métaphores même si elles se crèpent le chignon ; il est visible que j’utilise toutes les possibilités rhétoriques traditionnelles même si je les formalise au plus haut point. Il fallait qu’à un moment donné tout cela s’effondre sans que je sois obligé de le dire. Disons plutôt qu’il y a une certaine forme de « pourrissement » qui se chante et qui ne se filme pas. Le dernier livre est le nuage qui monte et qui retombe, après l’effondrement, « Le Mécrit ».

Philippe Sollers : Dans sa préface à ce qui s’appelait autrefois « Haine de la poésie » et qu’il avait rebaptisé « L’impossible » , Bataille écrit que personne n’avait compris le premier titre. On sait les attaques extrêmement violentes qu’il a décernées à la poésie, au vide de la « belle poésie » ; on connaît sa revendication : que la poésie soit le commentaire de son absence de sens, dans son double mouvement de dépense et de sacrifice — ce qui nous ramène à cette notion de « signifiant flottant » qui ne peut se fixer dans aucune formalité. Cette « Haine » qui devient « L’impossible » m’intrigue parce que je trouve dans votre entreprise un accent du même ordre.
D’autre part je voudrais vous poser la question : est-ce que cette affaire de poésie, dans notre culture, n’a pas été l’histoire d’une déconvenue perpétuelle ? Ce n’est pas un hasard si dans les 4 « illustrations » qui sont dans votre livre, que vous appelez « Quatre textes » , il y a de l’anglais, du chinois, de l’allemand et quelque chose qui n’est pas encore vraiment du français et qui sort à peine du latin (le poème de Molinet). Etant donné le type de diagnostic auquel vous arrivez , il est évident que la question est : pourquoi on ne peut pas dire (si on considère Mallarmé, Rimbaud, Lautréamont, les surréalistes, etc...) que la question poésie ait donné vraiment lieu à une formation de type satisfaisant pour affronter formellement la donnée historique de l’époque. C’est la première formulation de ma question, la seconde étant : qu’est-ce qui vous a amené, probablement le premier, alors que tout le monde en était encore à la soi-disant écriture automatique ou s’en tenait tout bonnement aux formes traditionnelles, à substituer à une position expressive dans la langue, le fonctionnement d’une machine (et c’est très sensible dans ce que vous dites) qui soit comme une sorte d’« autre » de la langue précisément défaillante au niveau de sa fonction disons poétique ou épique, et comment la mise au point de cette machine a pu en quelque sorte radiographier cette impossibilité ?

Denis Roche : Prenons donc cette déconvenue dans son histoire.Je pense qu’elle commence quelque part... ou plutôt que tout ce qui n’est pas déconvenue s’achève au milieu du XVIIe siècle, au moment de l’apogée baroque. A partir de là l’histoire de la poésie est l’histoire d’une croissance, celle de la déconvenue, nappe cancéreuse qui passe en dessous de Lautréamont, de Mallarmé, dont ceux-ci ne sont que des ilots erratiques. Le sommet de cette déconvenue se situant, à mon avis, au moment du surréalisme. Je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais su pourquoi, mais j’ai toujours été extrêmement sensible au fait que c’est à ce moment-là que ça a été le plus grave. On s’était trompé auparavant sur le sens à donner à la révolution dadaïste, et la reprise en mains, par le surréalisme, a été un exhaussement fantastique du niveau de tromperie auquel était arrivé la poésie avec, disons, Apollinaire. Le bluff, la trajectoire du bluff était irréversible : les dadaïstes l’avaient compris, ils exhibèrent ce bluff comme pantin-sur-Scène, avec comme corollaire : plus rien à en dire sinon ce qui en serait l’émeute (cette interprétation n’engage que moi bien entendu). A partir de là, c’est fini. C’est d’une telle nullité que c’est consternant. Il n’y a plus rien à en dire. Là où Bataille parle d’« impossible » , je dirai plutôt : il n’y a plus rien à en dire, ça ne servirait plus à rien de trouver quelque chose à en dire. Les derniers repères historiques d’un travail possible se situent autour des dadaïstes (1917), de Pound (1924 :publication des 16 premiers Cantos), de Dylan Thomas (1934). Dadaïstes = mise en scène d’un langage de l’émeute ; Pound = le langage reçoit l’Histoire qui la commente ; Thomas = l’expression esthétique engage le sexe. Puis, c’est la fermeture. Il ne restait plus qu’à produire le constat final : le « Mécrit ». En ce qui nous concerne, en Occident bien sûr. Mais rien ne prouve qu’un mouvement qui irait plus loin peut se développer ailleurs.

Philippe Sollers : Tout de même je voudrais revenir sur certaines choses. Et j’insiste sur une priorité chronologique en ce qui vous concerne, car vous avez été le premier à employer une technique de déprédation généralisée du langage poétique, par la mise au point justement d’une technique machinique extrêmement rapide et qui n’a pratiquement pas changé depuis les premiers textes ( « La poésie est une question de collimateur » in Tel Quel numéro 10, en 1962 donc), même si elle s’est considérablement diversifiée, même si elle est devenue beaucoup plus efficace.

Denis Roche : En fait j’ai toujours travaillé sur ce que j’appellerai la meilleure volée de lignes capable de porter à la fois le but poursuivi par la déprédation (la trajectoire comprise dans cette poursuite) et le rythme auquel se faisait cette poursuite. Il fallait que l’on voie au mieux, et en même temps, l’étendue d’une course et la musique du vent de cette course. L’ensemble étant un vol (une déprédation), bref, fugace, répétitif, violent. Très violent. Et en même temps le passage troublant du hurlement : le « rhombe » . Sans distraction possible (formalisme, ou métrique, ou la réduction à une forme narrative qui soumettrait la métaphore au récit). Au plus court donc la condensation maximum de ce qui était la rafale véhémente, discontinue d’une limite de la conscience (« Eloge de la véhémence »).
C’était un travail de formalisme évolutif mais où j’ai toujours tâché que ce formalisme garde le contact avec ce qui se passait en-dessous. Car c’était toujours l’en-dessous qui était surveillé, le formalisme n’était que l’expression visible de cette surveillance.
Mon problème maintenant est le suivant : que va devenir mon en-dessous, sa manière très particulière de se déplacer, si ma machine de surveillance change sa couleur (le roman !) ? Mais, n’est-ce pas, la catastrophe en question a eu lieu, « Littérature » est devenue « Lutte et rature » et :

« L’âcre silence insatisfait, sévère, est moi,
Le discursif explicatif tout le monde » . (Artaud)

Peinture, cahiers théoriques 6/7, mai 1973 [1].

*

On pouvait lire dans Le Monde du 20 septembre 1973

Nouvelle querelle à "Tel Quel"
DENIS ROCHE QUITTE LE COMITÉ DIRECTEUR

Denis Roche, auteur de quatre volumes publiés dans la collection "Tel Quel" (Les Idées centésimales de miss Elanize, 1964, le Mécrit, 1972, etc.) et qui appartenait depuis une dizaine d’années au comité directeur de cette revue, nous fait savoir qu’il donne sa démission pour la raison suivante : « Si je donne aujourd’hui ma démission de ce comité souverain et pleinement conscient de ses actes (et moi-même n’étant nullement moribond), c’est que la discussion qui suivit mon intervention sur Artaud, lors du colloque Artaud-Bataille de l’an dernier, à Cerisy-la-Salle (Philippe Sollers étant directeur), fut retranchée de l’édition collective prévue en 10 x 18 et qui devait regrouper conférences et discussions. Prétexte invoqué par le directeur : "La bande est inaudible !" » En conséquence, Denis Roche a retiré du volume le texte de son intervention. Or, à sa lettre de démission, il joint une brochure qui reproduit cette intervention et la discussion incriminée.
Cette brochure, surprenante par la forme même de l’intervention, met en évidence les recherches d’un groupe avec lequel Denis Roche ne se sent pas en désaccord au niveau intellectuel. Son intervention concernait en effet l’utilisation de la fiction comme commentaire de tout texte théorique ou non.
Tel Quel répond dans un communiqué « qu’il s’est agi d’une simple difficulté technique due à la forme même de l’intervention. A aucun moment de censure », ce que Denis Roche contredit dans un autre communiqué, en donnant la chronologie du différend.

Joutes oratoires. Broutille. Pas de désaccord intellectuel. Denis Roche publiera d’ailleurs Au-delà du principe d’écriture [2] dans le numéro 67 de Tel Quel (Automne 1976) et saluera la sortie du Paradis de Sollers, en janvier 1981 : Tout est paradis dans cet enfer.

*

Denis Roche dans la revue Tel Quel

La poésie est une question de collimateur, 10, Eté 1962
Pour Ezra Pound, 11, Automne 1962
Deuxième Belvédère (Mandiargues), 13, Printemps 1963
Kandinsky à venir, 14, Eté 1963
Les Idées centésimales de Miss Elanize, 14, Eté 1963
La bibliothèque du congrès, 18, Eté 1964
Le journal du délicat Drieu, 18, Eté 1964
A propos de Malinowski, 19, Automne 1964
Eros énergumène, 22, Eté 1965
Les religions arctiques et finoises, 22, Eté 1965
Eros énergumène : théatre, 27, Automne 1966
La poésie est inadmissible, 31, Automne 1967
15 productions poétiques, 42, Eté 1970
Le Mécrit, 46, Eté 1971
Au-delà du principe d’écriture, 67, Automne 1976

*

[1N.B. « La quinzaine littéraire » n’a pas cru devoir retenir cet interview, lui préférant un « compte-rendu » aussi clérical qu’effarouché.

[2Extraits de « Dépôts de technique & de savoir », Seuil, 1980, coll. Fiction & Cie.

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