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Avec Philippe Muray

Dix-Neuvième Siècle À Travers Les Âges

D 22 août 2015     A par Michaël Nooij - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Marseille, août 2015
je sors de la lecture du Dix-Neuvième Siècle À Travers Les Âges
de Philippe Muray (1945-2006).

Sans ennuyer un seul moment, l’auteur réussit l’exploit de résumer l’histoire de l’idée de l’homme depuis l’antique peuple juif jusqu’à notre contemporanéité en quelques 700 éblouissantes pages et c’est... explosif. Le livre pose la seule question qui vaille : où se trouve le point de bascule entre humain et ce qui ne l’est plus ? Pour y répondre, à partir de quel équilibre réfléchir, conclure, juger, parler, agir ? Muray ne perd pas son temps :


"Il y a une unité d’action, c’est la longue guerre de religion, la multiple Jihad des temps modernes. On part de l’histoire littéraire, on finira par découvrir à travers elle que l’histoire des religions n’est pas close, qu’elle se poursuit au contraire, qu’elle ne fait peut-être que commencer avec la liquidation des vieux dogmes."

En quelques passes décisives l’auteur met à nu le nerf de notre temps, le plasma corrosif de ses masses envoûtées, satanisées sans le savoir jusqu’à la moelle.


"L’une des obsessions les plus constantes du 19e siècle concerne en effet bizarrement le personnage de Satan. Pour la première fois avec une telle ampleur, une telle énergie collective, des écrivains, des romanciers, des philosophes et des poètes entreprirent ce qu’il faut bien appeler la révision en profondeur du procès du démon et sa réhabilitation. Il s’agit d’un renversement de situation à mon avis sensationnel. Massivement pour la première fois, on prit la défense de "celui" qui depuis des milliers d’années personnifiait l’inéliminable même, l’irréconciliable, le Mal radical. Le bourreau de tous les bourreaux, le maître des bourreaux de la terre, fut peu à peu victimisé pour être ensuite amnistié en douceur et réhabilité. Pourquoi cette entreprise ? Qui l’a menée ? Comment s’est-elle préparée. Comment elle a été possible ?"


Michaël Nooïj, Tarasque (04),

Normal que ce livre subversif - il démasque l’impensé, le refoulé général intégral - n’ait pas été reçu : trop cru, trop fort, trop juste. Affranchi des convenances qui courent, Philippe Muray déquille, dévoile, dégonfle magistralement les idées communes trop communes de notre âge, les représentations machinales devenues première nature, les réflexes recyclés du fond des âges, pour au bout du voyage ne laisser qu’un goût abyssale de cendres.

Ce Dix-Neuvième Siècle À Travers Les Âges mérite d’être placé à côté de - je ne plaisante pas - saint Augustin, tant l’analyse porte. L’attaque, la feinte, la touche, le moulinet sonnent juste, imparables car fondés sur le seul critère qui ne trompe ni dans l’accidentel ni dans l’éternel. On ne la lui fait pas à Philippe Muray, il n’a pas perdu ses fondamentaux, il sait encore sur quelle branche il est assis, il connaît encore sa propre chair. Il sait d’où il parle et c’est rassurant pour le lecteur, troublé par les révélations choquantes que le fil des pages l’obligera à avaler, à digérer s’il le peut...

Tout au long de l’ouvrage on sent l’influence de la revue Tel Quel - et c’est très bien, exercice salutaire de style, sauts de pensées, jeux de langue, constante inventivité, plaisir de lire, éclaircissements, radiographie de notre temps, photo X de nous autres cerclés par les liens de fer du global planétaire.

Muray dévoile l’envers du décor, donne à sentir les pestilences soigneusement impensées, les cadavres à l’œuvre derrière les funestes bonnes intentions, la marche des squelettes hystérisés, la danse macabre autour du tombeau généralisé que fut le vingtième siècle, vingtième siècle souterrainement, patiemment, sournoisement préparé par le dix-neuvième et qui en 2015 continue à rouler dans nos têtes comme une évidence inquestionnable, à mouler de plein gré nos opinions, à hanter encore et encore nos esprits. Constat qui fait mal, les bras nous en tombent, on déchire ses vêtements, on se jette des cendres sur la tête...


"Tout s’est déroulé comme si la réhabilitation de Satan dans le symbolique ne pouvait dans la réalité qu’appeler une culpabilisation redoublée sur les Juifs... Le Mal devenu Bien apporte sa collaboration féroce à la chasse aux pollueurs de ce monde, lequel ne peut redevenir le territoire du Bien total qu’à condition d’en évacuer les corrupteurs. Que le monde préfère le Mal aux Juifs, c’est ce qui ensuite n’a cessé, il me semble, de se vérifier."

L’auteur ne recule pas devant les miasmes, il fixe le mal, il dit les choses telles quelles, l’impensé ne le travaille pas. Avec grande détermination il met un mouchoir devant son nez et au fur et à mesure de son investigation frappe et taille à gauche à droite, lance ses éclairs, avance en gardant soigneusement le fil d’Ariane.


"Reprenons le parcours rapidement. D’aussi loin que possible. Qu’est-ce qui s’est passé ? Les mouvements déchaînés des hérésies par exemple. Gnoses, manichéismes, arianisme. Les minorités théologiques agissantes. Les groupes occultistes de pression. De plus en plus remuants, influençants. Écrasés, atrocement réprimés, renaissants. Proliférants après la Réforme en hérésie d’hérésie. Que voulaient-ils dans le fond ? Mais cette grande réhabilitation vers laquelle sans le savoir marchait l’humanité comme vers le point lumineux de son bonheur futur. La réhabilitation de tout. La félicité immédiatement. Le règne, disaient-ils, du Saint-Esprit. (...) Ces rebelles ont tenu quelques jours, quelques années, ont disparu. Sont revenus sous d’autres noms. Avec toujours le même projet. Le millénarisme est resté marginal jusqu’à l’aube du 19e. La Révolution a été le sas par lequel il a pu sortir enfin de ses tâtonnements embryonnaires."

Saint Augustin je vous dis, la même sainte lucidité.

Avis donc à tous ceux - si tant est qu’il en existe encore - qui voudront s’aider de cet opus pour dire adieu à ce temps après les temps, à ce présent si pesant qui nous module, nous transperce, nous fait être ce que nous sommes devenus, c’est à dire rien et pas grand-chose.

Philippe Muray : un désensorceleur, un exorciste de nos trop modernes tares intimes et publiques ? Oui, ce livre est une lampe pour comprendre ce monde après le monde que nous perpétuons, que nous éternisons pour notre propre malheur.


"Autant dire que ce livre que vous venez d’ouvrir, ce volume que vous tenez entre les mains avec son titre paradoxal, ne fait bien sûr que parler de nous, en long et en large, nos habitudes, nos désirs, nos illusions et nos manies, les détails de notre vie quotidienne."


Georges Moquay (1970) sans titre
ZOOM... : Cliquez l’image.

Note (pileface)

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Philippe Muray, 2005

Compagnon de route de Philippe Sollers, de Bernard-Henri Lévy et de Catherine Millet, il a tour à tour rompu avec eux pour pouvoir faire entendre sa parole libre.

« Enfant de Bloy par la colère, de Céline par la fièvre et de Rabelais par l’imagination, Philippe Muray a eu le don de pulvériser les vanités de son temps […]

Un peu plus de huit ans après sa mort, quelque chose s’obstine de sa voix. On le commente. Ses livres sont devenus des mots de passe, ses concepts, des grenades. Le XIXe siècle à travers les âges (1984) est lu et relu comme un immense livre. C’est parce qu’il était délibérément parti vers la périphérie que Philippe Muray a pu revenir vers le centre fort d’une expérience libre, d’une parole radicale et d’une renommée nouvelle. […] Par là, il restera dans l’histoire de la littérature française comme une incarnation majeure de l’esprit français, un moraliste de l’espèce de Pascal, La Bruyère ou Chamfort. »

Sébastien Lapaque, Le Figaro Culture, 15/01/2015, « Philippe Muray de moins en moins maudit »


Illustration : Goya, Le Pélerinage de San Isidro (« Les Peintures noires »), détail.
Musée du Prado, Madrid. Photo (c) Artephot / Oronoz - ZOOM... : Cliquez l’image.

Le livre sur amazon.fr
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2 Messages

  • V. Kirtov | 19 janvier 2016 - 07:27 1

    Merci Alma de revenir nous visiter.
    Me suis aussi lancé dans la lecture du livre. N’en suis qu’au premier quart, mais peux déjà faire mienne la phrase de Michaël Nooij :
    « Philippe Muray : un désensorceleur, un exorciste de nos trop modernes tares intimes et publiques ? Oui »


  • Alma | 18 janvier 2016 - 22:03 2

    Mais oui il en reste encore de ceux et celles qui, ici et là dans notre monde en folie, se tournent vers le monumental ouvrage de Philippe Muray pour éclairer leur réflexion. À mon tour je termine la lecture de son livre Le XIXè siècle à travers les âges et j’en suis éblouie...

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