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De Tel Quel à L’Infini

Le plus court chemin

complété le 29-10-10

D 18 avril 2006     A par Viktor Kirtov - A.G. - C 6 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Quel fil rouge de Tel quel à l’Infini ? Philippe Forest, dans son dernier essai DE TEL QUEL A L’INFINI, (éd. cécile defaut, 2006), le titre du Journal de l’année 1996 de Marcelin Pleynet, Le plus court chemin.


Dans Le plus court chemin, le journal de l’année 1996 se trouve encadré par deux textes. La « Préface » s’intitule : « De Tel Quel à L’Infini ». La « Postface » consiste quant à elle en un entretien accordé à Patrick Ffrench, universitaire anglais, auteur d’un essai consacré à Tel Quel mais, en réalité, c’est bien l’ensemble du volume qui s’attache à élucider ce qu’il en serait pour l’auteur de cette aventure-là d’écriture.

[...]
C’est à la page 34 du livre qu’on trouvera la formule où l’auteur marque ce qui à ses yeux est la caractéristique majeure de l’entreprise à laquelle il se trouve lié. Marcelin Pleynet déclare :



... ce qui s’est, par priorité, traité à Tel Quel, comme ce qui se traite à L’Infini, c’est d’abord le dévoilement de la question de l’essence de la liberté.

Et Pleynet continue :

Difficile d’enchaîner sur une semblable analyse sans en troubler, en obscurcir, ou en détourner l’efficacité immédiate. J’irai donc au plus obscur en évoquant ce que l’aventure de Tel Quel et celle de L’Infini supposent de méditation, de réflexion et d’un travail continu de dévoilement, de questionnement de ce que l’on entend « naturellement » par langage, par pensée et sur le rôle et la fonction déterminante (pourquoi ne pas dire révolutionnaire) de la poésie dans cette visée qui autorise Heidegger à écrire que « l’essence de la vérité c’est la liberté ».

À défaut de pouvoir démêler ce n ?ud très complexe, il
importe de considérer avec le plus grand sérieux cette déclaration qui lie donc l’aventure d’une revue littéraire à une certaine expérience de la liberté. Le mot est à entendre dans son acception philosophique la plus forte (d’où la référence à Heidegger et à sa réflexion sur le fait poétique) mais aussi dans sa signification politique la plus immédiate.

Philippe Forest
DE TEL QUEL A L’INFINI, p. 103-105


*


A propos du colloque de Londres — « de Tel Quel à L’Infini »

Et maintenant...

par Nicolas Weill

Faut-il dire, en 1995, comme certains le proclament, que l’histoire de Tel Quel est terminée ? Un colloque intitulé « De Tel Quel à L’Infini : l’avant-garde et après », qui s’est tenu à Londres du 9 au 11 mars [1995], a tenté de répondre à cette question. Certes le cadre choisi, la capitale britannique, doit beaucoup au fait qu’un des initiateurs de la rencontre, Philippe Forest, auteur de l’Histoire de Tel Quel, enseigne dans une des
universités de cette ville. Mais il symbolise aussi, à sa manière, l’audience grandissante dont jouissent, dans les campus de Grande-Bretagne ou des Etats-Unis, les auteurs qui ont eu leur part dans l’aventure de la célèbre revue : membres à part entière, comme Julia Kristeva, ou « compagnons de route », comme Jacques Derrida, Michel Foucault ou Roland Barthes. Cette faveur rencontrée outre-Manche et outre-Atlantique par la new french theory ne va pourtant pas sans distorsions ni malentendus, étalés au cours des débats par Suzanne Guerlac, d’Emory University (Etats-Unis).

Comme l’ont fait remarquer un certain nombre de participants, Tel Quel est reçu, plus de trois décennies après sa fondation, précisément comme ce que L’Infini qui en a pris le relais en 1983 se refuse désormais à être : une avant-garde esthétique, succédant à la noria des « révolutions » formelles qui ont scandé le XX siècle : dadaïsme, surréalisme, engagement sartrien, nouveau roman... Pour les universitaires anglo-saxons, l’avant-gardisme demeure à l’ordre du jour sous la forme d’une « théorie » vidée de tout contenu politique, et parfois même réduite à une phraséologie
contestataire, infiniment adaptable aux mille facettes du prisme culturel américain ou britannique. Pour la plupart des anciens de Tel Quel, au contraire, l’actualisation de leur entreprise passe par un congédiement de l’ « avant-gardisme » métaphore militaire qu’au siècle dernier Baudelaire avait déjà en horreur.

Ce message, pour Jean-Louis Houdebine comme pour Philippe Forest , vise, certes, les « orthodoxes » de l’avant-garde, mais également tous ceux qui, au long des années 80, ont pu exciper de la « mort des idéologies » pour évacuer toute pensée critique sur la littérature et donner le signal d’un retour sans complexe aux ornières du roman réaliste et du récit traditionnel. « Il est clair, dit aujourd’hui Philippe Forest, que le concept même d’avant-garde est tout entier enveloppé dans une vision téléologique de l’Histoire, il suppose un horizon vers lequel progresser. Il procède du rêve d’une révolution qui serait à la fois poétique et politique. » C’est à ce rêve, qui se cache sous les plis du concept d’« avant-garde », que les fondateurs
de Tel Quel entendent aujourd’hui s’attaquer : au « songe hugolien » ils opposent, depuis longtemps déjà, la lucidité baudelairienne. Se référant au livre de Philippe Muray, Le Dix-Neuvième Siècle à travers les âges (Denoël, coll. « l’Infini », 1984), ils disent vouloir jeter aux orties ce mauvais mixte de socialisme et d’occultisme qui se dissimule dans la culture utopique de l’espérance, dans la croyance folle au progrès humain. Puisant au pessimisme de Guy Debord lequel mena son chemin sans point de rencontre avec eux , ils constatent la victoire du « spectaculaire intégré », et
considèrent dans cet univers où triomphe la « marchandise » la littérature comme une expérience d’éveil.

C’est cette entreprise de salutaire dégrisement qui se poursuit, selon eux, de Tel Quel à L’Infini. Dégrisement que cette Porte de l’Enfer de Rodin,
filmée par Philippe Sollers et Laurène L’Allinec, et projetée au cours du colloque lecture filmée de Rodin, de son génie, de son siècle, mais aussi réflexion chère à Sollers sur la figure de l’artiste, dans un commentaire provocant par sa pensée comme par son écriture, dont le texte est repris dans La Guerre du goût (Gallimard). Dégrisement que toute l’oeuvre de James Joyce, et singulièrement Finnegans Wake, dont Philippe Sollers qui aime à «  faire entendre la parole des écrivains » pour combattre la tendance à « parler autour » sans plus jamais s’intéresser aux oeuvres a lu quelques pages : «  Une prière qui est déjà dans la catastrophe qui va arriver [la guerre de 1940] dans l’extension de la technique qui n’a plus rien d’humain. » « 
Tel Quel n’a existé sous tous ses masques que pour défendre cette écriture-là », a conclu Philippe Sollers. On est loin des accusations de terrorisme théoriciste qui se sont attachées à Tel Quel dans les années 60 et 70. Et pourtant celles-ci sont nées justement, d’après Julia Kristeva, de ce souci de faire de la littérature une expérience de vérité : « Nous avons voulu, a-t-elle déclaré au colloque de Londres, sortir la littérature du décoratif. Nous
avons voulu confronter l’expérience littéraire à l’être, à l’inconscient et à l’éthique. De là nous avons voulu parler de philosophie et de psychanalyse.
 »

Ambition démesurée ? « Dans le domaine de la littérature, on nous dit qu’il n’y a plus de grands écrivains, que les écrivains ne peuvent plus écrire ou,
s’ils le peuvent, sont seulement capables d’auto-exaltation
 », remarque un jeune commentateur des romans de Philippe Sollers (voir son essai, The
Novels of Philippe Sollers : Narrative and the Visual
, éd. Rodopi), Malcolm Pollard, de l’université de Huddersfield (Royaume-Uni), mais, demande-t-il, ce « pouvoir aberrant » n’est-il pas « plutôt entre les mains des marchands d’images que des auteurs de romans » ?

On n’aura pas de peine à imaginer que ce jugement rétrospectif de Tel Quel et de L’Infini sur lui-même n’est pas la chose du monde la mieux partagée par ses adversaires. Les détracteurs du groupe, dont la passion n’a étrangement jamais désarmé, n’ont en effet pas attendu le livre de Philippe Forest pour proposer leur propre version de l’histoire de la revue. Ainsi, Louis Pinto, dans un article publié en septembre 1991 par la
revue de Pierre Bourdieu, Actes de la recherche en sciences sociales, parlait de l’équipe de Tel Quel comme d’intellectuels de rang inférieur « 
intellectuels de parodie », qui auraient mené leur carrière littéraire selon les procédés du marketing. « Les auteurs de la revue, écrit Louis Pinto, évoquent irrésistiblement les personnages des films de Jean-Luc Godard qui, au milieu des grandes pièces vides d’un appartement bourgeois, s’amusent à lancer un aphorisme ou à écrire des noms d’auteurs (Hölderlin) sur la glace de la cheminée. »

Comment ce sociologue commente-t-il l’évolution actuelle du groupe et de ses membres ? « Quand (...) la veine de la radicalité politique est épuisée (...), la revue semble vouée à se survivre, et c’est pourquoi ses principaux collaborateurs doivent se redéfinir selon d’autres modèles (journaliste, universitaire, grand écrivain...). » La détestation à l’égard de Tel Quel s’exprime de manière plus viscérale encore chez le poète Jacques Roubaud. Dans une conférence prononcée à
l’Institute of Contemporary Art de Londres en décembre 1984, Roubaud parle de la génération littéraire des années 60 symbolisée à ses yeux par une
créature bizarre, le FLT (french literary theorist) comme d’une « chimère », une « tarasque », une « bête glapissante ». Les telqueliens cette
avant-garde autoproclamée dont la stratégie et l’intolérance sont comparées par lui à celles des poètes de la Pléiade n’auraient eu par rapport aux « 
authentiques écrivains » Perec, Queneau, Calvino et Eco qu’un seul principe : « Ôte-toi de là que je m’y mette. » L’effet dévastateur sur la littérature
et la poésie de ces « précieuses ridicules du XX siècle » est comparé par Jacques Roubaud à celui d’une bombe atomique, vitrifiant le paysage des
lettres...

Interrogé aujourd’hui, Jean-Pierre Faye, qui fit partie du comité de rédaction de Tel Quel avant de rompre avec Philippe Sollers et de faire paraître, en 1968, la revue Change (à laquelle participa Jacques Roubaud), reconnaît que « l’activité scientifico-créatrice [d’alors] a été une des périodes les
plus stimulantes de [sa] vie
 ». S’il définit le Tel Quel de ce temps comme « une activité de détection parfois aberrante », il ajoute que « l’outrance
n’est jamais salutaire
 ». Pour lui, le paysage littéraire français, depuis le manifeste symboliste de Jean Moréas et les Manifestes du surréalisme
d’André Breton, est régulièrement agité par des déclarations légèrement décalées.

Cependant, dit-il, « même les polémiques avaient un envers fertile, dans la mesure où elles permettaient d’explorer des moments littéraires
extrêmement excitants. J’ai eu, par exemple, accès, grâce à ce champ de virulence, aux relations entre Bataille et Pierre Klossowski, à la revue Acéphale
 ». De cette expérience il retient l’une des ses oeuvres, qui la traverse, Hexagramme (Seuil) : « La fiction en tant qu’action de la narration sur
l’action me paraissait propre à explorer ces champs de jointures du réel, ce que je cherche toujours dans mon travail su
r l’histoire allemande et sur
Heidegger. » En revanche, Jean-Pierre Faye se montre évidemment plus sceptique sur la guerre engagée par les continuateurs de Tel Quel contre la « 
téléologie de l’avant-garde » : « Elle n’est pas neuve, dit-il, elle date de Baudelaire, et s’il y a eu de la téléologie, c’est bien dans le Tel Quel maoïste. »

Angelo Rinaldi, romancier et critique littéraire à L’Express depuis 1971, en reste à l’image qu’il rappelle périodiquement, dans des attaques
récurrentes contre les années 60, et singulièrement contre Roland Barthes d’une avant-garde furieusement théoriciste : « On a toujours demandé
des théories aux Français, depuis Boileau et depuis le catastrophique Malherbe.
 » C’est le caractère volontariste de la démarche de Tel Quel qui
semble l’agacer, aujourd’hui encore : « On n’apprend pas à être original. On l’est, et c’est tout. Une des caractéristiques de la nouveauté, c’est de ne
pas être visible.
 » Suggérant que le temps des revues est peut-être passé et que le roman l’intéresse plus que la théorie, Angelo Rinaldi cite Joyce,
Svevo, Pound, pour préciser qu’ils « ont tout dit, tout fait », dès les années 30. Il ajoute qu’« on peut être de facture classique et écrire un très bon
livre :
Histoire d’O, par exemple ».

On voit donc que, entre les partisans et les ennemis dont les propos vont de la déclaration de haine à la vague condescendance , la guerre autour de « 
l’expérience Tel Quel » n’est pas finie. Les intellectuels et créateurs qui se sont réunis autour de Tel Quel puis de L’Infini dérangent, rebutent ou
fascinent toujours. Qu’on écrive l’histoire de ce groupe ne semble pas être un point final. Pour Tel Quel, l’heure de la chouette de Minerve, et donc du crépuscule, n’a apparemment pas sonné.

Nicolas Weill, Le Monde du 07.04.95.

*


Pleynet, les séductions du mystère

par Josyane Savigneau

Dans un isolement choisi, consenti, soigneusement à distance des cercles et des coteries littéraires, ce poète et historien d’art atypique occupe une place à part dans le champ littéraire. Celle d’un homme radicalement hostile à toute la « comédie sociale ».

Personne, probablement, n’aura réussi à être autant au coeur des débats intellectuels de la seconde moitié du XXe siècle, tout en parvenant à ne pas faire partie du « milieu littéraire » : en cela, déjà, Marcelin Pleynet est une exception. Poète détesté, dit-il, par « le clan poétique », historien d’art atypique, secrétaire de rédaction et directeur-gérant de la revue Tel Quel, de 1963 à 1982, puis secrétaire de rédaction de la revue L’Infini, qui a succédé à Tel Quel, Pleynet demeure mystérieux sans se cacher (il sait bien que se cacher est toujours une manière de vouloir se faire remarquer). Ses travaux sur la peinture sont importants [1], il est depuis quelques années professeur d’esthétique à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Son Lautréamont, dans la collection « Ecrivains de toujours » (Seuil), en 1967, a marqué une date dans la compréhension de l’auteur des Chants de Maldoror [2]. Il a publié une trentaine de livres, dont dix recueils de poèmes [3], deux romans et cinq volumes de son Journal, le dernier, Le Plus Court Chemin, sous-titré De Tel Quel à L’Infini, vient tout juste de sortir.

Courtois, disert, délicat, raffiné, extrêmement cultivé, Marcelin Pleynet demeure impénétrable, derrière sa barbe, aujourd’hui comme sur les photos du groupe Tel Quel, il y a maintenant presque quarante ans. Qu’est-ce qui fonde son lien avec Philippe Sollers, depuis 1961 (chez Gallimard, ils travaillent dans le même bureau) ? « Une entente sur la poésie. Mon admiration pour son deuxième roman, Le Parc [4]. L’idée qu’une revue est d’abord un lieu de travail. La volonté de reconsidérer tout ce qui tente de se restaurer, de la première moitié du siècle. » On n’en saura pas plus. Mais n’est-ce pas suffisant pour expliquer un compagnonnage intellectuel, qui dure parce qu’il n’a jamais dégénéré en familiarité ?

Familiarité : voilà sans doute un mot qui demeure étranger à Marcelin Pleynet. « J’avance constamment isolé et ça me plaît », dit-il. «  Je n’ai jamais "fréquenté"  ». Il ne cherche pas même à déplaire, puisqu’il ne se soucie pas de plaire. Depuis toujours, il est seul. Il était enfant unique né à Lyon en 1933, son père est mort quand il avait sept ans, sa mère s’est remariée, et il a passé toute son enfance en pension. A lire. « Tout ce que je trouvais. Je ne faisais que ça. » A écrire de la poésie aussi, « la prose n’est venue que beaucoup plus tard, pour moi c’était plus difficile ». A seize ans, il débarque à Paris, seul, sans le sou « mais avec un toit, je vivais dans un appartement que possédait ma mère ». Il sera, entre autres métiers qu’on n’appelait pas encore « petits boulots », vendeur aux Galeries Lafayette, secrétaire d’Henri Salvador pendant six mois, vendeur en librairie et même secrétaire du curé de Saint-Séverin, « avec lequel j’ai fait du grec et du latin ».

Il vient d’avoir vingt ans lorsqu’il envoie à Sartre « pour lequel j’avais une énorme admiration, qui ne s’est jamais démentie » une nouvelle qu’il aimerait voir publiée dans Les Temps modernes, revue à laquelle il est abonné. Sartre n’aime pas son texte. Il est furieux. Il se tourne alors du côté de Jean Cayrol [5], au Seuil, qui, dans Ecrire, publie des jeunes gens. « Cayrol n’a pas aimé la nouvelle non plus, mais il a tout de suite aimé les poèmes. J’ai publié dans Ecrire, puis je suis devenu le secrétaire de Cayrol, de 1955 à 1962. J’étais un personnage tout à fait impossible. Difficile. Rien de ce qu’on me proposait ne me satisfaisait, au fond. J’étais extrêmement révolté. Et très violent. » Pleynet disait toujours « non », se souviennent ceux qui le connaissaient à l’époque.

A-t-il vraiment changé, quarante ans et plusieurs dizaines de livres plus tard ? Il n’a plus besoin de le proférer ce « non », mais c’est toujours non à la convention sociale, non au clergé intellectuel, non à la culpabilité et à toutes les simplications, oui seulement à la résistance à tout cela, à la clandestinité, à l’art, à l’histoire. C’est de cette radicalité que témoigne son Journal, et singulièrement le volume qui vient de paraître, désigné comme « Chroniques du journal ordinaire de l’année 1996 ». « Ce qui est exclu de mon journal ? Toute notation biographique. Toute confidence intime. Ce qu’on vit bien, on n’a pas besoin de le raconter. » Pourquoi donc un Journal ? Pour « ouvrir le champ » écrit-il le 2 mai 1996. « Le "journal", c’est à noter, le plus souvent, le referme sur une manie... Sorte de repliement, monomanie, idée fixe, égotisme (le propre de la philosophie cartésienne selon Valéry)... Ouvrir le champ et libérer le temps... Saint-Simon plus encore que Montaigne... Battre la chronique. »

La mort de Mitterrand, qui ouvre l’année 1996 ; le passionnant livre de Régis Debray, Loués soient nos seigneurs (et le sabordage du club Phares et balises décrit par Pleynet avec beaucoup d’humour) ; Francis Bacon ; un véritable petit essai sur Antonin Artaud (dont c’était le centenaire) ; le tout dominé par la volonté constante de s’interroger sur Heidegger, de refuser que l’affaire soit close, « entendue » et la pensée annulée... on voit que ce journal a tout pour irriter. Marcelin Pleynet est très mal-pensant. Il suffit pour s’en convaincre de citer deux propos, l’un écrit un paragraphe de la préface du Plus court chemin, l’autre oral, par lequel il concluait l’entretien qu’il nous a accordé. « Et il est aujourd’hui finalement démontrable, écrit-il, que (...) le perpétuel inachèvement de l’après-seconde guerre mondiale, les tractations, échanges, marchandages, aménagements des intérêts intellectuels, littéraires, politiques et autres furent incessants. C’est en ce sens que la carrière de Mitterrand, ou, par exemple, le parcours de Blanchot restent particulièrement significatifs. Comme (...) le soupçon portant sur le recrutement de Charles Hernu par les services secrets bulgares, puis par le KGB (...) ; et, d’un autre point de vue, significatives les fixations sur Céline ou sur le rectorat de Heidegger, dans un pays qui suppose brusquement qu’un de ses ministres de la défense peut avoir été au service de l’Union soviétique. » « A supposer que la poésie soit la question la plus importante et la plus dangereuse pour ceux qui méprisent la liberté, il faut s’employer à la discréditer, dit-il. L’affaire est tout à fait réussie aujourd’hui. Si c’est le lieu le plus essentiel de l’existence humaine, on peut se demander pourquoi on accepte qu’il soit discrédité.  » Marcelin Pleynet ne prétend pas détenir LA réponse. Toutefois, sa poésie, comme son Journal, ne se contentent pas de réitérer la question. Ils donnent des éléments pour élaborer les réponses mais trop dérangeants pour tout le monde, parce que Pleynet déteste les précautions, les « habillages », les compromis. Il se tient à égale distance de la crédulité et de l’incrédulité généralisée (qui n’est qu’une variante de la crédulité). Autant dire que ce n’est pas demain qu’il sera célébré, reconnu. Ni même admis.

Josyane Savigneau, Le Monde du 23.05.97.

*


Tel Quel. L’héritage intellectuel de Mai 68

par Josyane Savigneau

Entre 1960 et 1982, ce sont 94 numéros pour une histoire et une légende dans le paysage intellectuel de la seconde moitié du XXe siècle. Une
revue qui a même obtenu sa notice dans Le Petit Larousse, précisant que son principe était « d’unir systématiquement la pratique littéraire à la
réflexion théorique
 ». Un nom, Tel Quel, qui fait penser à Paul Valéry. Mais c’est plutôt du côté de Nietzsche que, déjà, les fondateurs se tournaient,
mettant en exergue du premier numéro son « je veux le monde et je le veux tel quel ».

Tel Quel paraît pour la première fois en mars 1960, mais son véritable départ est en 1963, avec un nouveau comité de rédaction, comme le démontre
Philippe Forest dans son Histoire de « Tel Quel » (Seuil, 600 p., 1995). Et ce fut la dernière des avant-gardes, qui a réussi sa propre dissolution.
Pourquoi la dernière ? Parce que, toujours selon Forest, mais cette fois dans De « Tel Quel » à « L’Infini » (éd. Cécile Defaut, 2006) « depuis, s’est
ouverte une autre histoire dont nous ne pouvons plus croire que, de rupture en rupture, d’époque en époque, elle nous mènerait quelque part
 ».
Pour Forest, « si le souvenir de Tel Quel suscite tant d’énervement et d’agitation, c’est parce qu’au-delà de l’histoire de cette revue, le débat porte en
réalité sur le devenir de la littérature et de la philosophie françaises depuis 1960 : faut-il liquider l’héritage de ce que deux polémistes ont fort
justement nommé la « pensée 68 » ? On peut, à bon droit, penser que non
 ».

Tout a commencé avec six jeunes gens de moins de 25 ans : Philippe Sollers, Jean-René Huguenin, Jean-Edern Hallier, Renaud Matignon, Jacques
Coudol, Fernand du Boisrouvray. Les éditions du Seuil n’ont accepté de financer cette revue que parce que Philippe Sollers, en 1958, à 22 ans, venait
d’obtenir un grand succès et une reconnaissance littéraire avec son premier roman, Une curieuse solitude. Tel Quel se voulait un groupe, d’où
émanait la revue au sous-titre très ambitieux — Littérature / Philosophie / Art / Science / Politique — et une collection, dirigée par le seul Sollers. Le contrat avec le Seuil précisait que le comité de rédaction était totalement indépendant.

Dès le premier numéro, la revue affiche son soutien au Nouveau Roman, avec un texte de Claude Simon, et très vite, comme l’a souvent souligné
Sollers, souhaite « une transformation de la bibliothèque », en mettant en avant, notamment, Antonin Artaud, Georges Bataille, James Joyce, Louis-Ferdinand Céline. Francis Ponge, las de la NRF, s’intéresse à ces jeunes gens, chez lesquels il trouve une énergie qui lui redonne une jeunesse.

Mais, sur fond de guerre d’Algérie, les conflits se multiplient. Départs, exclusions, aboutissent, en 1963, à la constitution d’un nouveau comité de rédaction autour de Philippe Sollers, avec Marcelin Pleynet (secrétaire de rédaction) Denis Roche, Jean-Louis Baudry, Jean Thibaudeau, Jean Ricardou, Jean-Pierre Faye — qui partira pour créer sa propre revue, Change, tandis que le groupe se verra rejoint par Pierre Rottenberg, Jacqueline Risset, et Julia Kristeva, dont l’apport théorique sera majeur.

« Le groupe, écrit Philippe Forest dans De « Tel Quel » à « L’Infini », organise, à Cerisy, un colloque présidé par Michel Foucault. (...) Les conditions
sont réunies pour que s’établisse un dialogue avec Roland Barthes, Jacques Derrida ou Jacques Lacan.
 » Avec Louis Althusser aussi. Tel Quel apparaît alors comme une revue de théorie littéraire et de réflexion politique.

Faire vraiment l’histoire de Tel Quel, ce serait faire une histoire des crises successives, mais on a vu qu’il y fallait l’espace d’un gros livre. Des crises qui étaient signes de vitalité et gages de renouvellement. Au milieu des années 1960 s’estompe le soutien au Nouveau Roman, pour aller vers une marxisation qui débouchera sur le maoïsme. En 1970, Tel Quel et la revue communiste La Nouvelle Critique organisent ensemble le colloque de
Cluny. Il ne débouche pas sur une union, loin de là. Tel Quel est désormais en rupture totale avec le Parti communiste. Et les liens de la revue avec
l’intellectuelle italienne Maria-Antonietta Macciocchi, interdite de Fête de L’Humanité en 1971, à cause du gros livre qu’elle vient de publier, De la
Chine
, ne fera que spectaculariser la rupture.

S’ouvre alors une « période chinoise » de Tel Quel, moins strictement maoïste que la légende ne le laisse croire (rien à voir avec les militants de la
gauche prolétarienne, avec ceux qui prônent l’établissement des intellectuels en usine), mais très tournée vers la pensée chinoise. Comme le prouvent
plusieurs numéros spéciaux, notamment après le fameux voyage en Chine de Philippe Sollers, Marcelin Pleynet et Julia Kristeva, auxquels se joignent Roland Barthes et François Wahl, en 1974...

La légende, encore, voudrait que ce tropisme chinois occulte toute autre préoccupation. C’est évidemment faux, comme en témoignent les numéros sur les Etats-Unis et sur les dissidents en Union soviétique, ou, dans les dernières années, sur le féminisme et la psychanalyse.

Au tournant des années 1980, Sollers sent qu’on est entré dans une autre époque. Les rapports entre le Seuil et le groupe se dégradent. A l’automne 1982, alors qu’il vient de terminer son nouveau roman, Femmes, Sollers quitte le Seuil pour Gallimard. Le Seuil lui interdit l’utilisation du titre Tel Quel, dont il est copropriétaire.

Il fonde alors, avec Marcelin Pleynet comme secrétaire de rédaction, mais sans comité de rédaction, la revue L’Infini, d’abord chez Denoël, puis chez
Gallimard. Les polémiques s’estompent, le travail est plus silencieux, mais la revue vient d’atteindre le numéro 112. Et surtout, au printemps 2008, le
numéro 101-102 a publié un index de tous les textes parus. On a pu alors constater que de nombreux jeunes écrivains, aujourd’hui reconnus, de
Christine Angot à Michel Houellebecq avaient publié, encore inconnus, dans L’Infini.

Josyane Savigneau, Le Monde du 28.07.10.

*


" La double collection :
Philippe Sollers, Tel Quel, L’Infini. "

par Philippe Forest

1. Une histoire très longue à faire et tout à fait insolite.

Depuis 1957 — date à laquelle paraît Le Défi dans la collection Ecrire dirigée par Jean Cayrol —, plus encore depuis 1983 — quand Femmes se voit publié dans la collection "Blanche" des éditions Gallimard — et jusqu’à aujourd’hui, on a souvent interrogé Philippe Sollers : sur son oeuvre, sur sa vie, sur le monde tel qu’il va, et en vérité un peu sur tout et sur n’importe quoi. Mais il est rare qu’il ait été questionné sur son activité — pourtant très conséquente — d’éditeur.

Ce fut pourtant le cas lorsque en décembre 2003 la revue belge Pylône sollicita de lui un entretien destiné à prendre place dans une série intitulée "Ecrire, éditer en Europe" et consacrée à des personnalités littéraires présentant la caractéristique d’être à la fois des écrivains et des éditeurs. A l’intention de ses interlocuteurs, Philippe Sollers s’expliquait en ces termes : " Vous arrivez au bon moment car, selon les occultations diverses de l’époque, il est probable que je vais être perçu comme, en effet, un éditeur, et un éditeur tout à fait compact : deux revues sur quarante-quatre ans, Tel Quel puis L’Infini, deux collections et un nombre considérable d’auteurs publiés par mes soins et parfois pour la première fois. Pour être tout à fait complet, il faudrait prendre la liste des livres publiés dans la collection L’Infini, regarder les quatre-vingt-sept numéros de la revue [6] et prendre aussi les quatre-vingt-quatorze numéros de Tel Quel, plus les livres publiés dans la même collection, etc., ce qui cause évidemment un embarras considérable à qui voudrait retracer l’histoire de mon activité d’éditeur. Elle serait très longue à faire et tout à fait insolite puisqu’il s’agit — et il s’est toujours agi — d’être éditeur à l’intérieur d’un système éditorial, et de se servir de lui pour faire quelque chose d’indépendant et d’incontrôlable. Alors si je suis à la fois romancier, essayiste, journaliste-chroniqueur et éditeur, c’est trop. Il faut chaque fois laisser tomber quelque chose."

La déclaration qui précède invite ouvertement le critique à se pencher sur le cas de " Sollers éditeur " tout en le dissuadant discrètement de s’engager dans une telle entreprise — dont on l’avertit qu’elle sera "longue" et "insolite", cause d’"un embarras considérable". L’objet de la présente communication consiste à répondre à ce double appel contradictoire — à écrire et à ne pas écrire l’histoire de "Sollers éditeur" — et se limitera à préciser et à actualiser les propos du principal intéressé précédemment cités.

A trois titres au moins, qui lui confèrent chaque fois une valeur exemplaire, on peut considérer que l’histoire — longue, insolite, embarrassante — de Philippe Sollers éditeur constitue une histoire double :

1) double d’abord dans sa forme puisqu’elle concerne à la fois une revue et une collection entre lesquelles s’établit une relation dynamique constante ;

2) double ensuite selon la stratégie personnelle qui la guide puisque celle-ci est le fait d’un individu à la fois écrivain et éditeur (écrivain qui édite, éditeur qui écrit) ;

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Le texte intégral

3) double enfin dans le temps dans la mesure où il convient, pour la comprendre, de penser la relation entre Tel Quel et L’Infini à la fois en termes d’identité et d’opposition et de mesurer en quoi cette relation repose sur un certain calcul concernant le basculement dont l’histoire littéraire du dernier demi-siècle a été l’enjeu et l’objet.

oOo

[3Voir Marcelin Pleynet.

[6Le numéro 87 de L’Infini a été publié l’été 2004

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6 Messages

  • anonyme | 7 avril 2007 - 05:59 1

    On se sent tout petit face à un tel monument de servilité.
    Gil J. Wolman


  • A.G. | 5 avril 2007 - 19:36 2

    Cher Gil Joseph Wolman,

    J’ai été très ému d’apprendre votre mort survenue en 1995, peu de temps après celle du regretté Guy Debord. Je suis encore plus ému de votre résurrection. Un miracle certain pour tous ceux qui ont apprécié votre itinéraire et votre talent.
    Je ne puis toutefois souscrire à votre jugement un peu trop rapide.
    Question de goût ? Sans doute.
    Peut-être vous a-t-il manqué une dizaine d’années de recul nécessaire à une plus juste appréciation de la période considérée (plus de 40 ans de publication).
    Puisque vous avez un peu de temps là-haut, profitez-en pour tout relire.
    C’est le plus court chemin.
    Bien à vous.


  • Gil J Wolman | 5 avril 2007 - 13:47 3

    Tu viens donc confirmer, avec moi, que la fonction d’écrivain-éditeur n’est pas incompatible avec la médiocrité (cf Beigbeder donc, Bourdieu, Sollers...) Le point fondamental restant inchangé, à savoir la "qualité" de ce qu’on écrit et celle des livres qu’on publie. Mais là évidemment...


  • A.G. | 4 avril 2007 - 19:01 4

    Comme Beigbeder ? Voici ce qu’en pense Michel Houellebecq :

    « Finalement, nous étions moins arrivistes qu’on pouvait le penser. Je m’en suis aperçu au moment de la succession de Raphaël Sorin chez Flammarion. On m’a demandé qui je voyais pour le remplacer. J’aurais pu dire "moi", mais je suis trop paresseux pour être éditeur. J’ai alors suggéré Frédéric Beigbeder, pensant que ça l’amuserait. Il a démissionné au bout de deux ans. Cela démontre un manque navrant d’acharnement à saisir les positions de pouvoir. De tous les gens apparus au milieu des années 1990, aucun n’a suffisamment voulu le pouvoir. En leur temps, Gide, Nimier, Sollers avaient su occuper des places fortes. Au fond, nous sommes restés des punks et nous connaîtrons le même destin. »


  • anonyme | 4 avril 2007 - 15:10 5

    Comme Beigbeder en somme...

    Gil J Wolman


  • A.G. | 4 avril 2007 - 12:14 6

    La double collection. Dans ce texte, Philippe Forest s’interroge sur Sollers éditeur. Il met l’accent sur le fait que, pour la première fois, avec Sollers, c’est un écrivain qui édite et pas un éditeur qui écrit.