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DANTE ET LES RIMES

par Jacqueline Risset

D 13 septembre 2014     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Les Rimes [1] sont certainement la part la plus oubliée et la plus méconnue de l’œuvre de Dante.

Considérées comme réceptacle des compositions poétiques laissées de côté par l’auteur même, et donc exclues des ensembles bien construits qui forment ce qu’on appelle l’œuvre dantesque, elles sont traitées comme un « résidu » - le mot a été prononcé à leur propos. Et les critiques qui s’en sont approchés ont concentré leur attention à peu près uniquement sur l’identité des femmes qui y sont chantées : s’agit-il, dans tel poème, de Béatrice, ou de Fioretta, de Violetta, de Lisetta, ou d’une cruelle aussi dure que la pierre, ou encore d’une pure allégorie - Dame Philosophie ?

En fait, les Rimes sont le résultat de vingt-cinq ans d’une expérimentation intense. Elles sont le laboratoire - le seul directement accessible - de la poésie de Dante, et le champ de sa plus grande hardiesse technique, mais aussi le lieu de réussites étonnantes, d’une beauté qui frappe par sa densité et sa modernité expressive. Celui qui a su construire les « rimes pierreuses » et les canzoni de la douleur d’amour est un poète lyrique tout-puissant, gui s’est emparé de toutes les traditions préexistantes, les a réélaborées et réinventées,

Dante explore non seulement les possibilités qu’il découvre dans la tradition, dans toute la poésie médiévale, en particulier, chez les troubadours (du trobar clus d’Arnaut Daniel à qui il fera conclure en provençal le chant XXVI du Purgatoire : "Ieu sui Arnaut... ) comme du « premier ami », Guido Cavalcanti.
Dans les Rimes on rencontre aussi bien ce qui sera définitivement exclu du grand livre que ce qui se constituera comme son futur matériau. Et la Comédie est si vaste qu’elle inclut en elle le projet de son contraire ; en ce sens que le choix de Dante, fortement orienté, implique un passage attentif par tous les points, y compris par ceux qui seront écartés du texte définitif. En ce sens, les Rimes sont transgressives par rapport à l’image idéalisée, affadie, monovalente qui est encore pour beaucoup celle de l’auteur de la Divine Comédie, et en même temps elles sont nécessaires pour com¬prendre à fond le parcours qui mène au grand poème.

Jacqueline Risset

RIMES

(extraits)

Guido, je voudrais que toi et Lapo et moi

Guido [2] je voudrais que toi et Lapa et moi
soyons pris par un enchantement
et mis en un vaisseau qui à tout vent
allât par mer à notre seul vouloir ;
en sorte que tempête ou la saison méchante
ne puisse nous donner aucun empêchement,
mais que vivant toujours en souveraine entente
s’accroisse en nous le désir d’être ensemble.

Et que dame Vanna et puis dame Lagia [3]
avec celle qui est sur le nombre de trente [4]
soient mises avec nous par le bon enchanteur :
et là sans fin discourir d’amour,
et que chacune soit contente,
comme Je crois que nous serions aussi.

*

Un jour s’en vint à moi Mélancolie

Un jour s’en vint à moi Mélancolie [5]
et dit : « Je veux être un peu avec toi » ;
il me semblait qu’elle menait avec elle
Colère et Douleur pour sa compagnie.
Et je lui dis : « Va-t’en, pars d’ici »,
mais elle me répondit comme un Grec [6] :
et comme elle discourait tout à son aise,
je regardai et vis Amour, qui s’en venait

vêtu de neuf, en habit noir,
et sur la tête il portait un chapeau [7] ;
certes il pleurait à chaudes larmes.
Et je lui dis : « Qu’as-tu, pauvre petit ? »
Il répondit : « Je sens peine et tourment,
car notre dame est à la mort, mon doux frère. »

*

Le douloureux amour qui me mène

Le douloureux amour qui me mène
jusqu’à la mort par le vouloir de celle
qui tenait jadis mon cœur en joie
m’a ôté et m’ôte chaque jour la lumière
que recevaient mes yeux de cette étoile
par qui je croyais ne jamais souffrir ;
le coup qui me vient d’elle, que j’ai tenu caché,
se découvre à présent par trop de peine,
laquelle naît du feu
qui m’a tiré hors de gaieté,
de sorte que je n’attends plus que douleur,
et ma vie - il en restera peu désormais -
jusqu’à la mort soupire et dit :
« Je meurs pour celle qui a nom Béatrice ».

Ce doux nom, qui rend mon cœur amer,
toutes les fois que je le vois écrit,
ravivera la douleur que j’éprouve,
et je deviendrai si maigre de douleur,
si affligé en mon visage,
que ceux qui me verront seront épouvantés.
Alors nul vent si faible ne soufflera
qu’il ne m’emporte, et je tomberai tout glacé ;
de cette façon je deviendrai mort,
et la douleur sera en chemin
avec l’âme qui s’en ira si triste,
et lui sera toujours unie,
se rappelant la joie du doux visage
auprès de quoi ne paraît rien le paradis.

Pensant à ce que d’Amour j’ai senti,
mon âme ne demande autre plaisir
et n’a pas souci des peines qui l’attendent ;
car lorsque le corps sera consumé,
l’amour s’en ira, qui m’a serré si fort,
avec elle à Celui qui connaît toute raison ;
et s’il ne lui pardonne son péché,
elle partira avec le tourment qu’elle mérite
si bien qu’elle n’en a nulle épouvante ;
et elle sera si attentive
à penser à celle qui l’a mise en chemin
qu’elle n’aura aucune peine à sentir ;
de sorte que si je l’ai perdue en ce monde,
Amour dans l’autre m’en donnera rançon.

Mort, qui fais plaisir à cette dame,
je te prie, avant de me détruire,
va la trouver, et fais-toi dire
pourquoi il m’advient que la lumière des yeux
qui me font triste
m’est ainsi ôtée.
Si par un autre elle était recueillie,
fais-le moi savoir, tire-moi d’erreur,
et je mourrai avec moins de douleur.

*

Au peu de jour et au grand cercle d’ombre

Au peu de jour et au grand cercle d’ombre
je suis venu, hélas, et aux blanches collines,
quand la couleur se perd dans l’herbe ;
et pourtant mon désir n’est pas moins vert
mais il est agrippé à cette dure pierre
qui parle et sent comme fait dame.

Semblablement cette nouvelle dame
reste gelée comme neige dans l’ombre :
et jamais ne s’émeut plus que la pierre
au doux temps qui tiédit les collines
et les fait revenir du blanc au vert
en les couvrant de fleurs et d’herbe.

Quand elle a sur le front guirlande d’herbe
elle ôte de mon cœur toute autre dame :
car l’or bouclé s’y mêle au vert
si bien qu’Amour y vient pour être à l’ombre ;
il m’a serré entre douces collines
beaucoup plus fort que le mortier la pierre.

Plus de vertu a sa beauté que fine pierre,
et sa blessure ne peut guérir par herbe ;
j’ai fui par plaines et par collines
pour échapper à telle dame ;
contre son feu ne peut me donner ombre
ni mur ni mont ni ce feuillage vert.

Je l’ai vue déjà vêtue de vert
si belle qu’elle aurait inspiré à la pierre
l’amour que j’ai même à son ombre ;
je l’ai désirée dans un joli pré d’herbe,
amoureuse comme jamais ne fut dame,
entouré de très hautes collines.

Mais plus tôt reviendront les fleuves aux collines
que ce bois tendre et vert
s’enflamme, ainsi que belle dame,
de moi ; et je dormirais sur la pierre
toute ma vie, et paîtrais l’herbe
pour voir l’endroit où sa robe fait ombre.

Si noire que les collines fassent leur ombre,
sous un beau vert la jeune dame
l’efface, comme la pierre s’efface, par dessous l’herbe.

*

Autant dans mon parler je veux être âpre

Autant dans mon parler je veux être âpre
que dans l’agir la belle pierre,
laquelle à chaque heure s’enserre
de dureté plus grande et nature cruelle,
et couvre tout son corps d’un jaspe tel
que par lui, ou parce qu’elle échappe,
ne sort de carquois nulle flèche
qui la rejoigne nue :
et elle tue, et rien ne sert de s’en cacher
ou d’esquiver les coups mortels,
lesquels, comme s’ils portaient des ailes,
atteignent toutes cibles, et brisent toutes armes :
si bien que je ne sais ni puis m’abriter d’elle.

Je ne trouve un écu qu’elle ne me brise
ni lieu qui me dérobe à son visage ;
car, comme fleur en feuillage,
en mon esprit elle occupe la cime.
Et de mon mal semble qu’elle se soucie
autant que fait vaisseau de mer sans vague ;
et le poids qui m’écrase
est tel qu’à le porter mon vers défaille.
Ah angoissante impitoyable lime
qui sourdement amenuise ma vie,
pourquoi ne te retiens-tu pas
de me ronger le cœur, bribe par bribe,
comme moi de redire d’où ta force se rire [8] ?

Car mon cœur tremble plus, lorsque je pense
à elle en lieu où vont regards d’autrui,
par peur que transparaisse
ma pensée au dehors et se découvre,
qu’à penser à la mort, car déjà elle
me mange tous les sens avec les dents d’Amour :
c’est que ce penser broute
leurs forces et glace leurs actes.
Il m’a frappé à terre, il est sur moi
avec l’épée dont il tua Didon [9].
Amour, à qui je crie
et demande merci, et humblement le prie :
et lui, il me dénie toute merci.

Il hausse la main sur moi sans cesse et il défie
ma faible vie, ce pervers
qui me tient étendu renversé
à terre, de tout sursaut lassé :
alors dans mon esprit s’élève un cri ;
et le sang épars dans les veines
s’enfuit en hâte vers le cœur
qui l’appelle ; et moi je reste blême.
Sous le bras gauche il frappe
si fort, que la douleur rejaillit dans le cœur ;
alors je dis : « S’il hausse
une autre fois le bras, Mort m’aura pris
bien avant que son coup soit descendu sur moi ».

Ah si je le voyais pourfendre par moitié
le cœur de la cruelle qui m’écartèle !
Alors la mort ne me serait plus noire
vers qui je cours pour sa beauté :
car elle frappe au soleil comme à l’ombre
cette guerrière mauvaise et meurtrière. Las que ne hurle-t-elle
pour moi, comme je hurle pour elle, en gouffre ardent [10]
Bientôt je lui crierais : « Je vous secours » ;
je le ferais de fort bon gré
lorsque parmi les blonds cheveux
que pour me consumer Amour ondule et dore
je plongerais la main, et lui plairais alors.
Si j’avais pris les belles tresses
qui sont pour moi cravache et verges
les empoignant avant la tierce,
avec elles je passerais vêpres et complies
et ne serais ni clément ni courtois,
mais je ferais comme ours quand il s’ébat ;
et si Amour m’en fouettait,
me vengerais par plus de mille coups.
Et dans les yeux, sources des étincelles
qui m’enflamment le cœur
qu’elle a blessé à mort,
je regarderais fixement, de tout près,
pour me venger de la fuite qu’elle fait ;
puis je lui rendrais avec amour la paix.

Chanson, va-t’en tout droit à cette dame
qui m’a blessé le cœur, et me dénie
ce dont j’ai plus envie,
et donne-lui ta flèche par le flanc :
car bel honneur s’acquiert par la vengeance.

Traduction Jacqueline Risset

Crédit : L’Infini Automme 2014 et Flammarion.


Rimes
de Dante

éd. Flammarion
A paraître le 8 octobre 2014

Traduction inédite, notes et préface de Jacqueline Risset

384 pages
Les 55 poèmes ont pour sujet l’amour, dans la douleur comme dans le bonheur, dont le mystère est à la fois sauveur et meurtrier. Edition bilingue complétée par un appareil critique

Le livre sur amazon.fr

*

VIDEO INA : 13 juin 1988. Bernard PIVOT recevait Jacqueline RISSET, pour son recueil de poésie "L’amour de loin" et sa traduction de la "Divine Comédie" de DANTE.


Egalement visionnable sur le site de l’INA : http://www.ina.fr/video/CPB88007107
*

Quelques livres de Jacqueline Risset


Les instants, les éclairs(*)
Gallimard/l’Infini, 2014
Le livre sur amazon.fr

La Divine Comédie
Poche, bilingue, 2006
Coffret en 3 volumes :
L’Enfer ; Le Purgatoire ; Le Paradis
Le livre sur amazon.fr

L’amour de loin
Flammarion, 1992
poèmes
Le livre sur amazon.fr

Dante, une vie
Flammarion, 1999
Le livre sur amazon.fr
(*) Que reste-t-il d’une vie ?

« Les instants les éclairs. Ils trouent la mémoire, ils révèlent, se vantent. Disent que par eux la vie vaut d’être vécue, même s’ils sont infimes, insignifiants, ou paraissant tels. On ne peut en réalité les juger à la mesure des autres moments ou aspects d’existence. En tout cas, c’est à eux qu’il faut revenir [...]. Ceux de l’enfance. C’est d’elle qu’arrivent les images suspendues, détachées, lumineuses, celles qui font saisir la logique de la foudre.[...]. J’ai cinq ans. Je vois une bicyclette avancer dans une rue vide, en bas d’une terrasse blanche. Un arbre, un marronnier, sans doute. Je regarde de toutes mes forces celui qui vient sur la bicyclette... »
Jacqueline Risset


[1Le mot « rime », qui signifie aujourd’hui exclusivement « identité de consonance entre deux fins de vers », signifiait aussi au Moyen Age « vers », d’où « poème ». Il y a paradoxe à traduire en français les Rimes de Dante, qui non seulement sont rimées au sens habituel, mais jouent sur les rimes de façon particulière et déterminante. En fait, on le constate par la traduction, traduire les rimes signifie en définitive - étant donné l’histoire linguistique et littéraire différente des deux pays - ne traduire que les rimes. Aussi, pour ces poèmes dantesques, comme pour la Comédie, où la rime est de très grande importance, j’ai tenté de remédier à cette différence en utilisant le plus possible les assonances, les allitérations, les homophonies de toute sorte, qui sont aussi présentes chez Dante. Extraits du livre à paraître, les Rimes de Dante, Flammarion, automne 2014.

[2Guido Cavalcanti ; Lapa Gianni de’Ricevuti.

[3Dame Vanna : l’aimée _ _ de Guido ; dame Lagia, l’aimée de Lapa.

[4Celle qui est sur le nombre de trente : dans la classification des plus _ belles dames de Florence dressée par Dante (il en parle _ dans la Vita Nuova). Béatrice est liée au nombre 9. On ignore qui est la dame du 30.

[5Personnifiée, comme Colère et Douleur. C’est la « colère noire » des médecins antiques.

[6Comme un Grec : l’arrogance des Grecs était alors une opinion courante.

[7Un chapeau : probablement une guirlande, en signe de deuil

[8D’où ta force se tire : le code d’amour interdit de révéler le nom de la dame.

[9Dont il tua Didon : au Moyen Âge, le suicide de Didon est l’exemple le plus frappant de la violence d’Amour.

[10En gouffre ardent : où sont punies les peines d’amour.

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