cliquer pour fermer cliquer pour fermer
popup Greybox
 Sommaire
Les trigrammes du Bagua Sollers et la peinture

Marc Devade

Joyce, Dante, Sollers

ZOOM : cliquer sur l’image


Marc Devade, membre du groupe supports-surfaces, membre du Comité de rédaction de Tel Quel, l’un des fondateurs de PEINTURE, cahiers théoriques a laissé une oeuvre importante, exigeante, rigoureuse, réalisée en une quinzaine d’années.
A l’écoute des grands écrivains de son temps et de tous les temps, ce n’est que vers la fin de sa vie qu’il a fait retour vers la peinture à l’huile (l’essentiel de son oeuvre est faite à l’encre). Cela se passe à la fin des années 70. C’est alors un homme affaibli par des dialyses innombrables.

De lui et de sa dernière période, Marcelin Pleynet dit :
"Ma conviction profonde était, et reste, que chez un artiste pour qui la couleur et l’ordonnance chromatique est importante, voire déterminante, seule l’huile offre vraiment la possibilité de jouer de cette disposition, dans ses transparences et dans la sorte de rapport au temps qu’elle implique.
Je pense que si les oeuvres de Marc témoignent d’une vie présente, c’est que chez les grands artistes, le corps est vécu de façon eurythmique. Le corps est un rythme. Pas seulement chez un peintre, chez un écrivain aussi, le corps est une partition musicale. Le corps au moment de la création est comme le corps au moment de la réalisation amoureuse, sexuelle. Ou c’est le corps d’une brute et ça n’a aucun intérêt, ou c’est en effet un corps vivant et créateur et c’est une partition musicale.
Marc Devade est un homme qui a vécu dans son corps des problèmes très sérieux et qui, en conséquence, a pensé son corps comme personne ne l’a pensé. Chez cette homme, le retour à la peinture à l’huile est implicitement une intelligence de la partition musicale du corps, dans le rapport inconscient que l’artiste entretient avec le temps et, par voie de conséquence, avec la couleur.
"
(Propos recueillis par Camille Saint-Jacques le 20 décembre 2002. Catalogue de la rétrospective Devade, Musée de Coblence, Musée des Beaux-Arts de Tourcoing, 2003).

"Quand on connaît les commencements on connaît les fins "...

Marc Devade peint en 1981 une première série d’huiles sur toile intitulée Riverrun dont le titre est tiré du premier mot de Finnegans Wake de Joyce :

" riverrun, past Eve and Adam’s, from swerve of shore to bend of bay, brings us by a commudius vicus of recirculation back to Howth Castle and Environs."

" erre revie, pass’Evant notre Adame, d’erre rive en rêvière, nous recourante via Vico par chaise percée de recirculation vers Howth Castle et Environs. " (traduction Philippe Lavergne, Gallimard, 1982)

Riverrun, 1981, aquarelle sur papier, 41x50 cm
Riverrun, 1981, aquarelle sur papier, 41x50 cm


Il fait également une autre série Nel Mezzo . Il s’agit là encore des premiers mots de La divine comédie de Dante :

" Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva obscura
che la diritta via era smarrita "

" Au milieu du chemin de notre vie
je me retrouvai par une forêt obscure
car la voie droite était perdue " (traduction Jacqueline Risset, Flammarion)

Nel mezzo, mai 1981, huile sur toile, 200x250 cm cm.
Nel mezzo, mai 1981, huile sur toile, 200x250 cm cm.


Dans La divine comédie (Desclée de Brouwer, 2000), Sollers commente ainsi le mezzo :

" Ce milieu du chemin de la vie a toujours été commenté de façon physique (...) Je crois qu’il faut être attentif au terme mezzo. Ce milieu que l’on va retrouver dans le paradis, très loin, est plus qu’un âge du corps. On peut dire qu’un certain nombre de génies sont morts à cet âge. Lautréamont est mort beaucoup plus jeune. Pour chaque cas, il faudrait envisager ce qui a lieu dans le rapport de ces très différents "génies" à leur vie considérée sous l’angle de la naissance et de la mort.
A mon avis mezzo veut dire quelque chose de beaucoup plus profond. Le milieu du chemin de la vie, de notre vie, c’est quelque chose qui peut être représenté comme permanent, et non pas se produisant à tel moment du temps. Ce milieu au sens fort du mot - mezzo -, c’est là où l’on peut toujours s’égarer, toujours se perdre, toujours se tromper à nouveau, toujours recommencer la même histoire, toujours être surpris par l’enfer, toujours oublier ce qu’il faudrait atteindre : un autre état du corps lui-même.
"

Le titre de la troisième série Echo des lumières reprend les premiers mots de Paradis (Le Seuil, 1981) de Philippe Sollers :

"voix fleur lumière écho des lumières cascade jetée dans le noir chanvre écorché filet dès le début c’est perdu plus bas je serrais ses mains fermées de sommeil et le courant s’engorgea redevint starter le fleuve "

Echo des lumières, 2 avril 1982, huile sur toile, 130x135 cm
Echo des lumières, 2 avril 1982, huile sur toile, 130x135 cm


Echo des lumières, juin 1983, 129x194 cm, Courtesy Galerie Piltzer, Paris
Echo des lumières, juin 1983, 129x194 cm, Courtesy Galerie Piltzer, Paris


Marc Devade est mort en 1983, l’année d’Echo des lumières, deux ans après la publication de Paradis. Il avait quarante ans.



Photos prises à partir du catalogue de la rétrospective Devade, Musée de Coblence, Musée des Beaux-Arts de Tourcoing, 2003.


Retour sur Marc Devade, un révolutionnaire oublié

Première rétrospective consacrée à l’un des fondateurs du groupe Supports/Surfaces

Archives A.G.
Archives A.G.
Peintre et théoricien, sans qu’on sache trop lequel a précédé l’autre, Marc Devade était un des fondateurs de Supports/Surfaces, la tête pensante du groupe qui a marqué fortement l’art en France dans les années 1970. Il était aussi membre du comité de rédaction de la revue Tel quel et rédacteur en chef de Peinture, Cahiers théoriques, qui en découlait. Il est mort tôt, en 1983, à 40 ans, laissant une oeuvre picturale profondément marquée par l’abstraction américaine post-expressionniste et des écrits polémiques dans lesquels il s’emploie à justifier «  la peinture comme dépense » par rapport à son engagement politique, ou comme « passage possible de la pensée révolutionnaire ».

Devade a été communiste et maoïste. Son discours sur l’art a pris un coup de vieux, au moins dans sa formulation, pour preuve cette définition de la peinture (publiée en 1973) :
« La peinture est une fiction théorique, c’est-à-dire exposant dans sa matérialité même (la couleur) le refoulé philosophique d’une phase historique ; elle est en l’occurrence la translation-transcription du matérialisme dialectique face à l’idéalisme de l’idéologie dominante de la bourgeoisie. » Mais ses toiles ?

Simplicité austère

La rétrospective du musée de Tourcoing, la première qui soit consacrée à Marc Devade, propose de revoir ou de découvrir sa peinture hors de tout contexte théorique. Ce qui frappe d’emblée, c’est cette rigueur et cette austère simplicité qui la détachent à la fois de la tradition picturale française et des réalisations contemporaines des artistes de Supports/Surfaces : ceux-ci multiplient les gestes artisanaux, font des pliages, des noeuds et des empreintes sur toiles libres. Devade ne déconstruit pas le tableau comme peuvent le faire Claude Viallat ou Daniel Dezeuze. Il passe même alors pour le plus conventionnel des peintres du groupe. Il est ailleurs, absorbé par ce que font, aux Etats-Unis, des artistes comme Frank Stella, Kenneth Noland, Jules Olitski ou Morris Louis... et une bonne part de ses oeuvres sont assimilables à des travaux d’apprentissage de la peinture à partir de ces modèles américains.

Son abstraction n’a pas toujours eu la même teneur. En un premier temps, une géométrie minimum partage ou sous-tend les couleurs à l’encre disposées en bandes verticales et en carrés. Puis le passage des couleurs diluées l’emporte sur les plans. Les toiles deviennent des champs chromatiques. Elles tendent vers la monochromie ou le noir et blanc. Les plus strictes sont paradoxalement les plus habitées. On peut y oublier l’exercice d’école, ou le processus, et y trouver non pas de ces contenus existentiels à la Rothko mais un certain repli mystique.

Devade a employé de l’encre sur toile entre 1972 et 1979, puis de l’huile. En changeant de médium, il a donné du corps à la couleur, qui ne sera plus imprégnée dans la toile. Cette réincarnation de la peinture a peut-être quelque chose à voir avec la sympathie de l’artiste pour les mystiques. On peut penser aussi que la maladie, cette relation forcée du peintre à son corps subissant des années de dialyse, a joué sur le devenir de l’oeuvre.

Les derniers tableaux, ceux de la suite Echo des lumières, de 1982-1983, sont des diptyques tendus comme le cuir d’une couverture de livre, mais striés comme des pages de cahier. L’image de l’écrit gravé dans la couleur organique, mélange de noir et de bleus sombres, ou de verts, et parfois de bruns, de rouges et de noir, recoupe celle d’une respiration, et d’une aspiration.

Geneviève Breerette, Le Monde du 23.01.04.

Voir aussi les articles sur Louis Cane
et PEINTURE, cahiers théoriques

et

« ROUGE DEVADE » ET BOÎTES DE SHEBA par Michel CEGARRA - 89.4 ko
« ROUGE DEVADE » ET BOÎTES DE SHEBA par Michel CEGARRA


Partager et découvrir...

Si cet article vous a intéressé, abonnez-vous aux flux RSS des nouveaux articles.
Pileface préfère le navigateur Firefox. L'essayer c'est l'adopter, téléchargez-le ici.
Mot-clé : Paradis - Autres articles et brèves avec ce mot clé :
Mot-clé : Joyce (James) - Autres articles et brèves avec ce mot clé :
Mot-clé : Dante - Autres articles et brèves avec ce mot clé :
Mot-clé : peinture - Autres articles et brèves avec ce mot clé :
Mot-clé : La Divine Comédie - Autres articles et brèves avec ce mot clé :
Mot-clé : Devade (Marc) - Autres articles et brèves avec ce mot clé :