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Journal du mois de novembre 2009

D 29 novembre 2009     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook




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Identité nationale

Aimez-vous le mot « nation », et l’adjectif « national » ? Ça dépend des moments. Le mot « front » vous laisse froid, sans parler de « front national ». Quant à l’identité, j’espère pour vous qu’elle ne se réduit pas aux papiers du même nom, et que vous avez une vie privée et intérieure pleine de complexité, de soucis, mais aussi de charmes. Vous aimez la France, c’est entendu, même celle qui s’est appelée « royaume », puisque vous êtes, à juste titre, fier de Versailles, de Descartes, de Molière, de Voltaire et même de Mme de Pompadour. Vous trouvez parfois que la République exagère en faisant commencer l’Histoire avec elle, car vous ne crachez pas sur Montaigne, Pascal, Bossuet, Mme de Sévigné, Saint-Simon, Laclos ou Chateaubriand.
La France, ne cherchez pas une meilleure définition, c’est d’abord sa littérature, la plus riche et la plus variée du monde. Qu’importe si votre pays s’impose au football en trichant un peu ! Vous fermez les yeux, en bon patriote, sur cet incident mineur, vous n’êtes quand même pas quelqu’un pour qui le sport et la télévision occupent l’essentiel des rêves. Vous êtes indulgent pour les jeunes gens qui pensent que la guerre de 1914-1918 est aussi vieille que la guerre de Cent Ans, et qui assistent aux commémorations de la chute du mur de Berlin comme à une cérémonie du Moyen Âge. Si vous êtes progressiste, vous êtes pour les droits de l’homme, la fonction sacrée de l’école, la laïcité stricte, la régularisation des sans-papiers, le mariage homosexuel et les adoptions qui s’ensuivent. Tout en trouvant que l’adjectif « monstrueux » est exagéré pour parler du président actuel, vous pensez qu’un écrivain, surtout s’il a obtenu ce grand prix national qu’est le Goncourt, a le droit de s’exprimer librement sans devoir de réserve (lequel doit s’appliquer aux fonctionnaires d’État). Obtenez-vous ainsi une bonne note à votre examen d’identité obligatoire ? J’espère.

Panthéon

La religion républicaine a une manie : déplacer les cercueils ou les cendres des morts, pour les mettre, si l’on peut dire, en perspective. De ce point de vue, le choix opportun de Camus était justifié, et je regretterais que cette apothéose grandiose n’ait pas lieu, Camus était un grand homme de Bien, la Nation se devait de le célébrer comme modèle. Cela dit, la République serait plus claire en établissant aussi un Enfer officiel, une liste d’auteurs non panthéonisables. Dans cette cohorte de noms réprouvés par l’identité nationale, on trouverait pêle-mêle Sade, Baudelaire, Lautréamont. Breton, Bataille, Genet, Céline. Vous imaginez Céline au Panthéon ? Question absurde. À l’extrême limite, Sartre et Beauvoir, mais non, impossible. Alors qui ? Balzac, Stendhal, Proust seraient les bienvenus d’une grande identité nationale, mais, de façon plus modeste, j’aperçois deux candidats qui seraient très « tendance », Gide et Colette. Colette surtout. L’auteur de Chéri au Panthéon, oui ! Et avec de splendides discours de Roselyne Bachelot et de Carla Bruni !

Céline

Les éditions Gallimard poursuivent leurs mauvaises actions : après Lautréamont en Pléiade, un volume massif de Lettres de l’épouvantable Céline panthéonisé sur papier bible, à côté de Camus [1], L’ennuyeux, si vous ouvrez ce volume, c’est que vous êtes immédiatement pris par un talent électrisant. Voyez cette lettre de 1933 à Benjamin Fondane : « Je ne sais au juste qui me pendra. Les militaires ? Les bourgeois ? Les communistes ? Les confrères ? Qui ? L’accord n’est pas fait. Je suis prêt à renier n’importe quoi. Chez les aveugles, pourquoi se faire supplicier pour telle ou telle couleur ? Le bleu plutôt que le vert ? En verront-ils davantage ? Mon mépris pour ces brutes est total, absolu. Je les aime bien comme on aime les chiens, mais je ne parle pas leur langue de haine. Ils me dégoûtent totalement dès qu’ils aboient. Et ils n’arrêtent pas. Qu’ils aillent se faire dresser s’il se peut encore ! Mais je crois qu’ils sont enragés. Et ils minaudent ! »
Et encore, en 1934, à Élie Faure : « Je suis anarchiste jusqu’aux poils. Je l’ai toujours été, je ne serai jamais rien d’autre... Tout système politique est une entreprise de narcissisme hypocrite qui consiste à rejeter l’ignominie personnelle de ses adhérents sur un système ou sur les "autres". »
« Narcissisme hypocrite » me semble bien vu.

Rimbaud

Même s’il est peu probable qu’il entre jamais au Panthéon, Rimbaud n’en finit pas de surprendre. Grâce à Éric Marty, vous pouvez ainsi lire un livre introuvable depuis 1921, Rimbaud mourant, par Isabelle Rimbaud, sa s ?ur, qui a accompagné son frère jusqu’à la fin [2]. Lecture bouleversante. Ainsi, après l’amputation de sa jambe, le séjour de Rimbaud chez sa famille. Il souffre beaucoup : « Il but des tisanes de pavot et vécut plusieurs jours dans un rêve réel très étrange. La sensibilité cérébrale ou nerveuse étant surexcitée, en l’état de veille les effets opiacés du remède se continuèrent, procurant au malade des sensations atténuées presque agréables extralucidant sa mémoire, provoquant chez lui l’impérieux besoin de confidence. » Isabelle Rimbaud, qui a été si critiquée de façon injuste, est ici un témoin capital : « Une nuit, se figurant ingambe et cherchant à saisir quelque vision imaginaire apparue, puis enfuie, réfugiée peut-être dans un angle de la chambre, il voulut descendre seul de son lit et poursuivre l’illusion. On accourut au bruit de la chute lourde de son grand corps, il était étendu complètement nu sur le tapis. »
Lisez ce témoignage ultrasensible, et demandez-vous pourquoi il a fallu si longtemps pour le rééditer. C’est du corps même de Rimbaud qu’il s’agit, pas de son image.

Philippe Sollers

Le Journal du dimanche
du 29 novembre 2009



Lettre de Céline de soumission du Voyage à la NRF

Le [peu avant le 14 avril 1932] Mons[ieur],

Je vous remets mon manuscrit du « Voyage au bout de la nuit » (5 ans de boulot).

Je vous serais particulièrement obligé de me faire savoir le plus tôt possible si vous êtes désireux de l’éditer et dans quelles conditions.

*

Vous me demandez de vous donner un résumé de ce livre. C’est un bizarre effort en vérité auquel vous me soumettez et jamais je n’y avais encore songe [3]. C’est le moment me direz-vous. Je ne sais trop pourquoi mais je m’y sens tout à fait inhabile. (Un peu l’impression des plongeurs au cinéma qu’on voit rejaillir de l’eau jusqu’à l’estacade... ) Je vais m’y essayer toutefois, mais sans manières. Je ne crois pas que mon résumé vous donnera grand goût pour l’ouvrage.

*

En fait ce « Voyage au Bout de la nuit » est un récit romancé, dans une forme assez singulière et dont je ne vois pas beaucoup d’exemples dans la littérature en général. Je ne l’ai pas voulu ainsi. C’est ainsi. Il s’agit d’une manière de symphonie littéraire, émotive plutôt que d’un véritable roman. L’écueil du genre c’est l’ennui. Je ne crois pas que mon machin soit ennuyeux. Au point de vue émotif ce récit est assez voisin de ce qu’on obtient ou devrait obtenir avec de la musique [4]. Cela se tient sans cesse aux confins des émotions et des mots, des représentations pieuses, sauf aux moments d’accents, eux impitoyablement précis.
D’où quantité de diversions qui entrent peu à peu dans le thème et le font chanter finalement comme en composition musicale. Tout cela demeure fort prétentieux et mieux que ridicule si le travail est raté. A vous d’en juger. Pour moi c’est réussi. C’est ainsi que je sens les gens et les choses. Tant pis pour eux.

*

L’intrigue est à la fois complexe et simplette. Elle appartient aussi au genre Opéra. (Ce n’est pas une référence !) C’est de la grande fresque du populisme lyrique, du communisme avec une âme, coquin donc, vivant.

*

1.Le récit commence Place Clichy, au début de la guerre, et finit quinze ans plus tard à la fête de Clichy. 700 pages [5] de voyages à travers le monde, les hommes et la nuit, et l’amour, l’amour surtout que je traque, abîme, et qui ressort de là, pénible, dégonflé, vaincu... Du crime, du délire, du dostoïevskysme, il y a de tout dans mon machin, pour s’instruire et pour s’amuser.

*
Les faits.

Robinson mon ami, vaguement ouvrier, part à la guerre, Ge pense la guerre à sa place) [6] il se défile des batailles on ne sait trop comment... Il passe en Afrique Tropicale... puis en Amérique... descriptions... descriptions... sensations... Partout, toujours il n’est pas à son aise (romantisme, mal du xxie siècle ) Il revient en France, vaseux... Il en [a] marre de voyager, d’être exploité partout et de crever d’inhibitions et de faim. C’est un prolétaire moderne. Il va se décider à estourbir une vieille dame pour une fois pour toutes posséder un petit capital, c’est-à-dire un début de liberté. Il la rate la vieille dame une première fois. Il se blesse. Il s’aveugle temporairement. Comme la famille de la vieille dame était de mèche, on les envoie ensemble dans le midi pour éteindre l’affaire. C’est même la vieille qui le soigne à présent. Ils font dans le midi ensemble un drôle de commerce. Ils montrent des momies dans une cave (Ça rapporte). Robinson recommence à voir clair. Il se fiance aussi avec une jeune fille de Toulouse. Il va tomber dans la vie régulière. Pour que la vie soye tout à fait régulière il faut encore un petit capital. Alors cette fois encore l’idée lui revient de buter la vieille dame. Et cette fois il ne la rate pas. Elle est bien morte. Ils vont donc hériter lui et sa future femme. C’est le bonheur bourgeois qui s’annonce. Mais quelque chose le retient de s’installer dans le bonheur bourgeois, dans l’amour et la sécurité matérielle. Quelque chose ! Ah ! Ah ! C’est tout le roman ce quelque chose ! Attention ! Il fuit sa fiancée et le bonheur. Elle le relance. Elle lui fait des scènes, scènes sur scènes. Des scènes de jalousie. Elle est la femme de toujours devant un homme nouveau... Elle le tue...

*

Tout cela est parfaitement amené. Je ne voudrais pour rien au monde que ce sujet me soye soufflé. C’est du pain pour un siècle entier de littérature. C’est le prix Goncourt 1932 dans un fauteuil pour l’Heureux éditeur qui saura retenir cette ?uvre sans pareil [7]l, ce moment capital de la nature humaine...

Avec mes meilleurs sentiments

Louis Destouches

*

Extrait de :

Louis-Ferdinand Céline
Lettres à la NRF 1931-1961,
Préface de Philippe Sollers [8]
Gallimard, 1991.

Nota : Dans sa préface, Sollers nous indique le sort de cette lettre de Céline « son manuscrit est jugé au comité de lecture de la N.R.F. le 24 juin 1932 » avec le commentaire suivant : « Roman communiste contenant des épisodes de guerre très bien racontés. écrit en français argotique un peu exaspérant, mais en général avec beaucoup de verve. Serait à élaguer. » et de préciser : « Rendez-vous manqué (et non pas refus, comme on le croit communément), Céline veut bien prendre connaissance des « objections  », mais il signe avec Robert Denoël, plus rapide : « Je n’ai rien à dire de la N.R.F... J’ai bien failli " en être ".,. à une demi-heure près... » (1947). »
Le « manuscrit est jugé au comité de lecture de la N.R.F. le 24 juin 1932 : « Roman communiste contenant des épisodes de guerre très bien racontés. Ecrit en français argotique un peu exaspérant, mais en général avec beaucoup de verve. Serait à élaguer. »

Rendez-vous manqué (et non pas refus, comme on le croit communément), Céline veut bien prendre connaissance des « objections  », mais il signe avec Robert Denoël, plus rapide : « Je n’ai rien à dire de la N.R.F... J’ai bien failli " en être ".,. à une demi-heure près... » (1947). »

Bonus : Diaporama dune édition illustrée du Voyage de 1935, en 2 vol. C’est ici.


[1Lettres, Céline, Gallimard, la Pléiade, 2009.

[2Editions Manucius, 2009.

[3Il n’est plus courant de demander à un auteur un résumé et la prière d’insérer de son texte avant de l’avoir accepté. Cela permettait de répondre aussitôt s’il s’agissait d’un genre que la maison ne publiait pas.

[4Déjà la petite musique qui deviendra un thème récurrent chez Céline.

[5Céline donne ici une indication sur le nombre de pages définitif de la dactylographie de son roman qui n’est pas connue. Le seul manuscrit retrouvé, première dactylographie abondamment corrigée, fait près de 900 pages.

[6Dans la première version du manuscrit les propos des personnages de Bardamu et de Robinson sont inversés (voir l’édition de cette première version, Louis-Ferdinand Céline, Une Version initiale du premier chapitre de Voyage au bout de la nuit, Balbec, 1987).

[7On sait comment Céline ratera le Goncourt huit mois plus tard ! Si Gallimard l’avait publié, il l’aurait sans doute obtenu.

[8manquante dans le Céline que vient de publier Sollers. Bientôt sur vos écrans !

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