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Cycle Nabe-Sollers, Debord, Rimbaud

D 11 août 2008     A par Viktor Kirtov - C 4 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Retour de vacances, en profite pour répondre, ici, au message de JSP que je remercie d’avoir osé surfer sur nos eaux polluées de deux erreurs sur Marc Edouard Nabe qu’il nous signale :

Une grosse, celle d’avoir confondu Alice (Becker-Ho) la seconde épouse de Debord, avec Alice Massat, une ancienne maîtresse de Jean-Edern Hallier. Je bats ma coulpe trois fois.

Peut-on considérer plus véniel, le péché d’avoir retranscrit « correctement » — en toute bonne foi — une citation incorrecte d’Evène ? Pas sûr ! « Un anarchiste est celui qui a un tel besoin d’ordre qu’il n’en admet aucune Parodie. » au lieu de « L’anarchiste... » et incorrectement attribuée à Nabe par Evène. C’est vrai que cette citation figure chez Nabe mais elle est sans ambiguité d’Antonin Artaud... Dont acte ! Qui aime bien châtie bien ! Vous avez accompli votre devoir de gardien du Temple Nabe et ces scories sont maintenant éliminées de ce site grâce à votre intervention
 [1].

Par contre, loin de nous l’idée de malhonnêteté par non exhaustivité. Revendiquer l’exhaustivité est quelque chose qui m’est étranger, voire même un peu suspect. Qui peut se targuer d’exhaustivité absolue (pléonasme) - en quelque domaine que ce soit, d’ailleurs - s’il est justement, intellectuellement honnête ?... Le cycle Nabe n’ a pas de mot fin, et n’en aura jamais. C’est pourquoi nous aimons bien la figure de la spirale sur ce site, un cycle toujours ouvert qui se prolonge dans le temps et l’espace. Et puisque vous êtes un fin connaisseur de Nabe, vous êtes le bienvenu pour ajouter quelques spires à l’ouvrage. Nous publierons volontiers un texte complémentaire de vous, sur les relations Nabe-Sollers.

Il est vrai que nous avons mis l’accent sur sa relation avec Sollers parce que tel est notre coeur de cible. Et ceci entraîne un effet grossissant sur les extraits choisis, mais ce n’est pas à vous que j’apprendrai que la relation Nabe-Sollers, comme toute relation humaine, est ambivalente : amour-haine, fluctuante et modulée dans le temps. Il y a malgré tout chez lui, une sorte de relation filiale, surtout au début bien sûr. Une forme de respect et d’admiration pointe le nez ça et là et sa traînée se prolonge dans le temps comme une queue de comète, mais Nabe n’est pas un simple groupie de Sollers, loin de là. Il lui arrive de le haïr furieusement. L’épisode où Nabe considère que Sollers avec son Carnet de nuit et ses aphorismes a plagié ses Petits riens sur presque tout en est un exemple. Comme tout véritable écrivain, Nabe est un être sensible, même un-peu-beaucoup paranoïaque (à cette époque, au moins). Il est probable que les aphorismes de Nabe ont donné à Sollers l’idée de publier les siens, la chronologie relatée par Nabe semble plaider dans ce sens - même si Sollers a publié son livret avant celui de Nabe. Les écrivains se nourrissent de ce qu’ils lisent,voient et entendent. ils en font leur miel, mais au final, c’est bien leur miel qu’ils nous servent. Le miel de Nabe est du Nabe, le miel de Sollers, du Sollers.

Sur l’ambivalence des relations Nabe-Sollers, permettez-moi d’en rajouter une couche sur le thème Debord-Nabe-Sollers, un des thèmes de votre message. C’est vrai que Nabe n’aime pas Debord — que la compagne de Debord y est à peine citée — et le passage qui suit, extrait de son journal Kamikaze, témoigne du mépris qu’il voue à Debord. Massacre à la tronçonneuse. En même temps qu’il est dans une phase positive à l’égard de Sollers.

Plus subtile, la fin de son livre bilan Alain Zannini [2] : « Passion et mort » du Marc-Edouard-Nabe trublion pamphlétaire qui va ressusciter en Alain Zannini, sa véritable identité. M-E Nabe en profite aussi pour « tuer » le père en lettres, le Sollers éditeur. L’arme du crime ? La satire ! Une exécution « douce », un rite nécessaire de passage à l’âge adulte. Il n’est pas anodin que Nabe dans les dernières pages de son livre fasse dire à Sollers : Vivement le roman qui prendra la question de l’identité à bras-le corps ! « Qui êtes-vous ? » Lire la réponse de Nabe dans le deuxième extrait ci-dessous. Même si l’ambivalence est bien présente, ca ne ressemble pas vraiment au massacre à la tronçonneuse de Debord.

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Nabe-Debord-Sollers / Massacre à la tronçonneuse (Marc Dachy rencontre Guy Debord)

« Mercredi 18 mai 1988. — [...] Je reçois, en lettre recommandée, la décision du Palais de justice de m’accorder l’aide judiciaire pour honorer un nouvel avocat susceptible de me défendre lors du pourvoi en cassation de la Licra (Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme). Ca continue alors ? Ils ne peuvent pas me foutre la paix, ces indécents susceptibles ? [...] Ce qu’ils veulent surtout, c’est toucher le fond. Ils ont raison. C’est là où c’est bon....
Dachy (ami proche de Nabe) a rencontré pour la première fois Guy Debord, à la librairie Champ libre. C’était également la première fois que Debord venait à Saint-Sulpice, avec sa femme Alice (pour une affaire concernant Mesrine [3]). Dachy a bien observé le couple. Le mystérieux mage situationniste l’a profondément déçu. Un vieillard minable, sorte de « Baudrillard usé », petit-bourgeois à chien-chien, rhinocéros trottinant, éminence gris pâle. Dans son imperméable ciment, on aurait tout à fait dit un flic en civil...

- C’était Francis Blanche dans Les Barbouzes, mais un Francis Blanche pas drôle.

On comprend pourquoi il n’a jamais voulu apparaître ! C’est d’ailleurs assez troublant — même Marc — de s’interroger là-dessus : c’est peut-être à cause de sa médiocre représentativité que Debord a institué cette attitude, et qui sait, cette morale antispectaculaire. Anthropomorphologiste comme je le suis, j’en suis persuadé ! Toute idéologie est fondée sur une insuffisance humaine. Si Debord avait eu l’étoffe et l’humour d’un Sollers pour sortir et combattre au grand jour le spectacle, et en jouer, il n’aurait pas écrit dans l’ombre cette ?uvre sinistre, mortifiante et antiartistique. Je sais maintenant ce qui me gênait dans cette secte là. Il faut faire du situationnisme sans le savoir. D’ailleurs, il faut tout faire sans le savoir. C’est Monsieur Jourdain, l’homme idéal ! La grâce de l’ignorance, voilà la liberté. »

Marc Edouard Nabe
Kamikaze / journal intime 4
Editions du Rocher, 2000, p. 2641-2642

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Nabe — la rimbaldienne Hélène — et encore Sollers / Oedipe roi

« Hélène découchait de plus en plus. [...] Quand elle rentrait au petit matin (d’abord à huit heures, puis à dix, puis à midi, enfin un jour à quatorze heures), on se battait. A coups de poings, comme des pochards sauf qu’on ne buvait que de l’eau...
[...] Alors Hélène se jetait sur moi et, tout en me couvrant mes bleus de baisers rouges, m’appelait « Mon Amour »...
— Je suis ta femme ! Viens jouir en moi ! Il n’y a que l’art qui m’intéresse !
A quarante et un ans (l’âge où Damiens fut écartelé en place de Grève pour avoir donné un coup de canif), il me restait deux cartes : l’exil et le suicide. [...] Une nuit, Alexandre n’était pas là. Hélène voulait que je me tue. « Disparais de cette planète ! Tu la souilles trop [...] Elle me défiait : « Vas-y ! Vas-y ! » Je suis allé dans la cuisine entièrement nu. Les perruches ne se sont même pas réveillées. Ni la vieille chatte Pin-Up. J’ai sorti un couteau... Je l’ai pointé sur ma poitrine, sous le sein gauche, bien en face du coeur. J’ai respiré un bon coup, et Hélène est arrivée comme une folle, elle a lutté pour m’arracher le couteau du poing, elle me tordait la main, j’ai fini par le lâcher. Cling... Elle m’a pris dans ses bras, j’étais en nage et je tremblais de froid. Hélène suffoquait de peur. « Je suis dangereuse ! Je suis dangereuse ! répétait-elle en pleurant par le nez des bulles de haine et d’amour (un sentiment par narine). — Tu en as mis du temps pour venir ! » lui ai-je dit pour la calmer. Elle s’est effondrée dans le lit de notre fils où je l’ai rejointe. C’est ce soir là je crois, que nous avons fait l’amour pour la dernière fois. Elle m’a dit que c’était définitif : elle me quittais. Je lui demandais si elle n’en avait pas assez de vivre ici tant de tragiques saloperies ? « Ce n’est pas moi que tu dois quitter, c’est cet appartement ! Alors, la rimbaldienne Hélène m’a regardé avec ses yeux virides et m’a dit : « Et Pin-Up ? »

[...] Il était grand temps d’aller voir Philippe.
- Vous avez très bonne mine ! me dit-il d’emblée.
- Merci, répliquai-je. Je suis venu vous dire que je quitte tout, où plutôt que tout me quitte... Je pars pour Patmos.
- Patmos ? Très bon ça : « Nabe à Patmos ! » Je vois déjà tout ce que je vais pouvoir en tirer comme rumeurs. Il souffre, donc il est irréprochable. Il va faire son apocalypse. C’est le millénaire. Excellent ! Patmos, now !

Je lui racontai tous mes déboires. Tout ce qui me poussait à fuir la France. Mon quatrième tome [4]
[...]
Hélène, son lion [5], Delphine, son pianiste. La fenêtre, le couteau...
- Ah ! Vous avez réveillé le diabolo, là. C’est dangereux la vie de cow-boy... C’est toute l’emprise symbolique qui fonctionne autour d’un livre qui sort, car, cher monsieur, dîtes-vous bien que rien de tout cela ne serait arrivé si votre Journal n’était pas en ce moment sur le marché. Les entourages, et particulièrement les femmes se liguent pour retenir le « vrai » personnage, l’empêcher de s’envoler, de s’extraire du tombeau que représente sa vie « authentique », et dont la méchante gloire essaie de le délivrer... Si en plus son tombeau est construit avec la vie des autres, avec le temps des autres, alors ça aggrave son cas, et ça redouble de violence !

C’est surtout l’affaire Delphine qui intéressa Philippe. Il me félicitait d’avoir mis le doigt sur un nerf aussi tendu de la bourgeoisie française. En revanche, je m’illusionnais un peu, me fit-il comprendre, si j’espérais « théorémiser » toute une famille du septième arrondissement, autant dire du septième cercle.
- Dommage, lui dis-je, car je me serais bien vu en ange exterminateur pasolinnien, projeté dans le VIIe arrondissement de l’enfer. Dante l’a bourré de violents de toutes sortes, mais mes pires violents sont ici, contre eux-mêmes, contre le prochain, contre l’art, tous incapables d’aimer [...]. Les damnés du VIIe élèvent leurs filles dans la hantise d’être aimées...
- Vous connaissez mon syllogisme : « Il m’aime, or je ne suis rien, donc c’est un con. Je l’aime donc il vaut quelque chose, alors il est mort. »
- Ah ! j’aurais dû mieux lire nos stratèges chinois ! Ils préconisent de ne surtout pas continuer à aimer une femme en vain, sinon votre passion lui servira pour en allumer un autre. « Si vous dédaignez son dédain, le feu de votre amour en elle s’éteint et elle est en cendre pour autrui. »
- Qui est le père ? me demanda Philippe en allumant sa cigarette.
- Un bon gros joufflu qui s’appelle Christian : il est dans les affaires et fait travailler toute sa famille : Delphine, sa mère et jusqu’à son beau-père.
Papa-la-bourse, très bien.
- Mais sa vraie vocation, c’est... l’écriture ! Il est écrivain...
- Ecrivain, mais pas comme nous... Christian est un pur écrivain, lui ! Il écrit pour son seul plaisir, le dimanche. Il a même publié un livre à compte d’auteur qui raconte l’histoire d’un drôle d’animal, le serpent-cop, qui habite sur une île (pas Patmos !). Au début, le rêve de Delphine, c’était d’avoir un homme écrivain comme son papa. A la fois pour faire la nique à son papa et pour être avec son homme comme un autre papa. Hélas, l’écrivain, c’est moi... Mais, je suis un peu trop serpent-coq ! Delphine voulait bien épater son papa mais pas le tuer. Elle lui a interdit de me lire... C’était le moment de sortir son jocker : un petit pianiste ! Avoir un amant qui ne soit pas écrivain, c’est réhabiliter le père en tant qu’artiste raté comme elle le sera elle-même. Dans ses grands moments, elle me disait : « j’ai épousé un clone brillant de mon père ; »Elle a essayé, il faut le reconnaître, de jouir avec moi, mais impossible : ça lui faisait une boule dans la gorge de baiser avec un papa qui ne soit pas son vrai papa. Fantasme d’inceste et d’abandon ! De Peau d’Âne à Peau de balle ! Elle veut m’abandonner comme son père a abandonné sa mère, et en même temps elle tremble que je ne l’abandonne comme sa mère a tremblé quand il les a toutes les deux abandonnées.
- « Papa, tu peux le lire, je ne jouirai jamais avec lui ! »
- Vous ne savez pas si bien rire : la semaine dernière, le père de Delphine entre dans une librairie et vit le journaliste-philosophe Alain quelque chose feuilleter mon quatrième tome. Sans le connaître, Christian l’aborde en salivant : « Ah ! vous cherchez ce que Nabe dit sur vous comme horreurs ?
- Non répond Alain, plutôt ce qu’il dit sur Philippe et Bernard Henri ! »
- Et vous vous plaignez ?
- Et puis j’ai fait plus grave. Je suis passé de Théorème à Odipe roi.
- Tiens, tiens...

[...] Nabe rend ensuite hommage à Jean-Jacques [6] « Encore un fantôme de mon passé qui remontait du fond de mon coeur. Et en vrai ! Philippe disait que l’amitié, c’était de l’enfance imaginaire... Jean-Jacques (les deux fils du Tonnerre en un seul prénom !) était l’un de mes dormants d’Enfance... Si, pour moi, il avait encore quelque chose d’enfantin, c’était qu’il transportait toujours sur lui (comme de la drogue) un peu de ce qu’il était à l’âge où j’étais moi-même un enfant.
Jean-Jacques est ressuscité après plus d’un quart de siècle de silence ! Son roman sur sa femme, Ingrid, était là, sur la table du jardin... Nous le regardions. Un miracle ! Il paraissait ces jours-ci, et moi je partais... Dommage, je n’assisterais pas à sa glorieuse ascension.
- Oh, il ne se passera rien, dit Jean-Jacques.
- Qui peut savoir le destin d’un livre ? rectifia Philippe.
Voyez ceux qui ont du succès : misère sexuelle, économie de marché, sanguinolences diverses, spiritualisme de bas étage, infantilisme revendiqué, incompétence « branchée », pornographie de pacotille... On les lance comme des chansons. Ils doivent leurs succès éphémères à une seule chose : le contournement de la question essentielle. C’est pour les remercier de noyer le poisson qu’on les couronne. L’individu dans le temps et l’espace, c’est plus fort qu’Internet ! Qui est quelqu’un au fond ? Vivement le roman qui prendra la question de l’identité à bras-le-corps !... « Qui êtes-vous ? »
- Moi, lui répondis-je ?
- Qui ça, moi ?
- Vous !
Philippe éclata de rire :
- Vous me manquerez !
- Moi aussi, je me manquerai...
- C’est vous qui allez faire le plus dur..., ajouta-t-il en me serrant sérieusement la main.
- Comme d’habitude..., lui répondis-je avant de disparaître.

[...] Les autres t’ont diabolisé et maintenant tu dois affronter tes démons.
- [Hélène] : Tu t’es toi-même encrassé les couleurs de ton talent, il faut les nettoyer qu’elles ressortent. Tu as ce que les autres n’ont pas et tu le gâches ! Tu t’es autofrankensteinisé. Tout le monde est ravi de te voir si paumé. Philippe le premier qui se dit : « Vu son caractère, il se détruira tout seul ! » Tu as rendu ton nom d’artiste artificiel, et ton vrai nom flou ! Tu n’es ni l’un ni l’autre ! Tu as bouffé ton alphabet, de A à Z. Tu n’es qu’un malade mental qui n’arrive pas à s’évader de lui-même !
- Eh bien, ça va changer !
- Tu parles ! Impossible pour toi de rester plus d’une semaine seul face à toi-même. Tu as trop peur du vagin manquant. Sur ton île, tu ne pourras plus faire du zapping avec les gens. Car tu donnes à beaucoup mais pas beaucoup à chacun. Ton boulot, c’est dégoûter les autres d’eux-mêmes. Tu culpabilises leur mal-être ! Tu pourries les identités. [...] Ton idéologie, c’est le nabisme, un système totalitaire avec culte de la personnalité et bourrage de crâne. Ce que Staline et Mao ont fait avec la politique, toi tu le fais dans les relations humaines ! Tu mets tout le monde sans la machine à laver et ça tourne chacun ressort de là déteint par un jus noir.
Saint Jean me l’avait appris : il faut être semblable à la bête pour pouvoir la combattre, mais je n’en avais plus la force.

Marc Edouard Nabe
Alain Zannini,
Editions du Rocher, 2002, p. 789-795

Nabe et Rimbaud

Chez Frédéric Taddéi, sur France 3, le 19 mai 2008, dans l’émission « Ce soir où Jamais » Marc-Edouard Nabe et Jean-Jacques Lefrère réagissent à la découverte d’un texte inédit d’Arthur Rimbaud :

Durée : 17:24


Voir : Un inédit de Rimbaud ? « Le rêve de Bismarck »  :

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Je suis mort

Marc-Edouard Nabe
Gallimard/L’infini, 1998

La revue de presse de Radio France sur "Je suis mort" de Marc-Edouard Nabe

Depuis le début de sa carrière, Nabe n’a pas arrêté de se suicider. Il a commencé à "Apostrophes", puis a continué dans ses livres, romans, pamphlets, articles de presse, journaux intimes... L’autodestruction était son pain quotidien ... Rarement auteur aura consacré autant d’énergie à se saborder auprès de ses contemporains. Mais son masochisme était un narcissisme à l’envers. Se tuer est souvent un appel au secours ; chez lui, c’était (comme disent les Anglais) "fishing for compliments". Il posait à l’écrivain maudit pour susciter des retombées presse. "Je suis mort", son dernier roman, est donc l’apothéose d’une vie... Dans son livre, (Nabe) voit ses femmes, ses amis et ses parents défiler à ses obsèques, puis se battre avec Fulgor [7] (qui ressemble à Sollers) et Wolf (on dirait Hallier). Il s’est tiré une balle de 5 mm dans la cervelle et nous décrit par le menu tout ce qu’il continue de voir... Ce qu’il y a de meilleur dans son livre, c’est sa description détaillée des effets du décès : notre civilisation est tellement angoissée par la mort qu’elle cache les cadavres dans des tiroirs de morgue, des urnes, des cercueils. Il est très rare que l’on raconte ce qui leur arrive ensuite. Les plus belles pages de "Je suis mort" sont celles où Nabe fait l’éloge de la solitude, du silence des macchabées.

PS : N’ai pas lu ce livre, ni Le vingt septième livre de Nabe cité par JSP. S’agissant du dernier livre de Nabe (je crois) avant son retrait du monde de l’édition, il serait intéressant que JSP nous en livre des extraits pour illustrer les fluctuations et derniers sentiments de Nabe à l’égard de Sollers, avant qu’il ne se consacre à sa nouvelle expression publique sous forme d’affiches ... Et ce que devient M-E Nabe en dehors des affiches ?... Retour à la musique ? Poursuite de l’écriture sans publication ?... On peut se retirer du monde de l’édition sans cesser d’écrire. Surtout quand on est un écrivain, un vrai écrivain.

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Le contexte de cet article

> Forum, 9 août 2008, par JSP

Voici un mail que j’ai écrit au webmaster de ce site il y a quelques jours. Aucune réponse ne m’est encore parvenue...

Bonjour,

Etant un lecteur assidu de Marc-Edouard Nabe, et un amateur très occasionnel de Philippe Sollers, j’étais ravi de constater que votre site internet consacrait une section entière à l’auteur du Régal des Vermines. Force est de convenir que tous les morceaux que vous choisissez tendent à faire de Nabe un simple groupie de Sollers, alors que leur relation est autrement plus complexe. En témoigne Le vingt-septième livre où Nabe n’épargne pas Sollers sur ce qu’il est hélas devenu. Cela pourrait constituer une bonne conclusion à votre Cycle Nabe-Sollers, au lieu de surfer sur sa lecture du Rêve de Bismarck, que vous ne semblez citer que pour combler l’étonnant silence du rimbaldien Sollers. Or, Nabe n’aime pas Rimbaud à cause de Sollers ; peut-être faudrait-il le rappeler.

Je ne serais peut-être pas aussi sec si vous aviez été irréprochable dans la retranscription de textes choisis. Or, j’ai relevé deux erreurs dont une constitue un fâcheux contre-sens. Dans votre page intitulée La coupe et le dragon, vous citez partiellement un chapitre extrait d’Alain Zannini, et vous vous plaisez à révéler les clés des personnages... Vous commettez toutefois une erreur de taille : si Philippe est bien Philippe Sollers, si Jean-Edern est bien Jean-Edern Hallier, et ainsi de suite, Alice n’est certainement pas Alice Debord, la femme du situationniste ! Tout d’abord, Nabe n’aime pas Debord, il a assez écrit et répété (notamment dans Les nains de jardin de Guy Debord dans Non). Ensuite, qu’est-ce qu’Alice Debord serait-elle allée foutre chez Jean-Edern Hallier ? Ne serait-il pas plus logique que cette Alice fût Alice Massat, une des anciennes maîtresses de Jean-Edern Hallier ? Car il s’agit bien d’Alice Massat, soyez-en sûr !

Autre erreur : dans votre page intitulée Le Bain turc, vous attribuez cette phrase à Nabe "Un anarchiste est celui qui a un tel besoin d’ordre qu’il n’en admet aucune Parodie." D’une part la citation est fausse, et d’autre part elle n’est pas de Nabe, mais d’Antonin Artaud. Dans Visage de turc en pleurs, Nabe cite explicitement l’aliéné de Rodez... Je vous renvoie à son forum où ce malentendu a déjà été réglé : http://marc-edouard-nabe.forumactif.com/actualites-f2/a-moolood-visage-de-turc-en-pleurs-t825.htm

En espérant qu’à défaut d’exhaustivité (et donc d’honnêteté) concernant le Cycle Nabe-Sollers vous corrigiez les erreurs pointées, je vous adresse, Madame ou Monsieur, l’expression de mes sentiments les plus sincères.

JSP.

9 août 2008, par A.G.

Madame ou Monsieur JSP,
Le webmaster n’est pas derrière son ordinateur ces temps-ci, voilà la raison de son mutisme sans doute provisoire.

Concernant le dossier que nous avons consacré au "Rêve de Bismark", oui, nous avons mis en ligne, entre autres, les interventions de Jean-Jacques Lefrère et de Marc-Edouard Nabe lors de l’émission de Frédéric Taddei ; non, nous n’en avons jamais conclu que Nabe lisait Rimbaud "à cause de" à Sollers (?).
Il faut le rappeler ? Dont acte. C’est fait.
Quant à nous, cette fois-là, c’est Rimbaud qui nous intéressait. A défaut d’être "exhaustifs", nous avons essayé d’être "honnêtes".
Merci de votre lecture et, en attendant de vous relire, recevez nos salutations.


[1Après actualisation de la mémoire cache Internet de votre ordi.

[2Editions du Rocher, 2002.

[3le gangster qualifié d’ « ennemi public » abattu par la police

[4Kamikaze / Journal intime 4 publié en 2000

[5L’ amant d’Hélène.

[6Schuhl, Prix Goncourt 2000, avec Ingrid Caven.

[7Orthographié "Fugor" dans une première version, comme dans la source Radio France. Et encore une fois, JSP, dans un trait fulgurant - comme Fulgor - a souligné la faute. Avec générosité et le sourire, laissant la vie sauve au butineur qui pour faire son miel croyait encore que toute fleur est bonne à déflorer, même bourrée de pesticide FUGOR. Mais où va-t-on si l’on ne peut plus faire confiance aux journalistes de Radio-France ? Quand même "moins pire" qu’annoncer une mort prématurément ou a tort. Juste un butineur intoxiqué par du FUGOR ! Mais là où JSP passe, FUGOR trépasse.

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4 Messages

  • Jean Petit | 1er avril 2010 - 14:58 1

    Bonjour cher V.K.

    Heureux de constater qu’il y a des sollersiens qui font l’effort de comprendre la démarche de Marc-Edouard Nabe Nabe, et qui d’ailleurs y parviennent assez bien. Heureux également que vous ayez de même fait l’effort de commander son livre, et pourrez en parler en connaissance de cause.
    Vous avez retenu l’essentiel :
    En effet Nabe, en menant cette expérience volontaire d’arrêt de l’écriture, souligne le fait qu’un véritable écrivain ne peut pas arrêter d’écrire. On constate cependant que cet arrêt a très bien été accepté - et même avec soulagement - par ses confrères et par le milieu littéraire (dont Sollers). Ce qui amène assez vite à la conclusion que quand un "écrivain" avale tranquillement le fait qu’un autre écrivain arrête, c’est que lui-même n’est sans doute pas un véritable écrivain ...
    Le deuxième point que vous relevez avec justesse concerne toute la stratégie d’anti-édition qu’il a mis en place, et dont la pertinence n’est que davantage renforcée par les constatations qu’il a pu tirer de l’arrêt de l’écriture. Cette stratégie a deux visées :
    1. Permettre à Nabe de continuer son oeuvre de façon tout a fait libre a la fois artistiquement et financièrement dans des conditions optimales.
    2. Porter atteinte, de façon très claire, au système éditorial, en démontrant non seulement son inutilité mais sa nocivité artistique, en montrant concrètement qu’une alternative est possible, bref en vidant celui-ci de toute raison d’exister ...

    L’Homme qui arrêta d’écrire
    défie, par son contenu bien sûr, mais également par son existence même tout le monde littéraire français : auteurs, editeurs, libraires... jusqu’aux lecteurs.
    Dont Sollers qui a accompagné (ou plutôt non accompagné) la situation de Nabe pendant deux décennies.
    Que les concernés, pour mille raisons possibles, fassent l’autruche, c’est une chose... Mais que vous, à pileface, en tant que lecteurs de Philippe Sollers, ne soyez pas en mesure de réagir à l’attaque profonde que constitue ce livre et les propos actuels de Nabe, sur le fond, (Il ne s’agit pas de caricature), voilà qui est plus étonnant.
    On dirait que ce qu’il fait échappe à l’imagination et transforme ses adversaires en statue de sel. Flagrant sur l’affaire Lanzmann / Haenel.

    La relation de Nabe à Sollers n’est pas une relation passion-haine, comme vous l’écrivez. Il s’agit d’une relation qui a évolué de l’estime au mépris. C’est très différent. Il ne s’agit pas d’une question d’émotif, mais d’actes en réalisation.
    Sollers n’a toujours eu que le mot "stratégie" à la bouche. Or voilà l’aboutissement d’un véritable plan stratégique muri sur plusieurs années et minutieusement mené pour véritablement renverser le monde sclérosé des lettres et y ouvrir enfin la porte à l’Art. S’il était un peu cohérent avec sa "théorie des exceptions", Sollers devrait applaudir, envoyer tout bouler et se rallier à Nabe. Ce serait un geste. Qu’en pensez-vous ?


  • V.K. | 30 mars 2010 - 22:53 2

    Les personnages singuliers m’intéressent, Marc-Edouard Nabe en fait partie, c’est pourquoi ai commis sur ce site, la plupart des articles le concernant. Ai déjà eu l’occasion d’aborder sa relation de passion-haine avec Sollers assez largement et assez ouvertement sur pileface. Cette relation avait déjà basculé du côté haine avant même qu’il ait « arrêté » d’écrire.
    _ Décision d’arrêt qui m’avait troublé : un vrai écrivain ne peut pas arrêter d’écrire même s’il le voulait. Et voilà que Nabe réapparaît dans le paysage !
    _ Cette réapparition est intéressante à deux égards :
    _ 1. Nabe n’a pas cessé d’écrire.
    _ 2. Nabe a développé une stratégie d’autodistribution hors des circuits institutionnels qu’il a bien expliquée dans l’émission que Frédéric Taddéi lui a consacrée et qui est intéressante.

    Suffit-il d’écrire et d’être maudit pour être un bon écrivain ? C’est une autre question. Mais il est au moins un témoin, même s’il n’hésite pas à être de mauvaise foi, voire ignoble.
    _ J’ai d’abord cru que son nouveau livre mal présenté lorsque j’ai consulté son site (à l’état embryonnaire) au début de sa promotion, était un petit fascicule de quelques pages, produit sommairement de façon artisanale à l’initiative de nabiens nostalgiques. N’ai pas du tout perçu qu’il s’agissait d’un pavé de près de mille pages imprimé hors des circuits de l’édition mais par un imprimeur professionnel.

    Je n’ai alors pas perçu que Nabe n’avait, en fait, pas cessé d’écrire, ni qu’il avait décidé de réinvestir la scène, ce dont sa présence médiatique dans la presse papier et audio-visuelle témoigne aujourd’hui, ce dont l’information qu’il a donnée pendant l’émission de Taddéi, à savoir qu’il avait réussi à récupérer auprès des éditeurs la plupart des droits sur ses livres déjà publiés témoigne aussi comme nous essaierons de l’analyser plus avant.

    Son site Internet, en guère plus d’un mois, est sorti de sa phase « alpha » dans laquelle je l’avais laissé pour devenir un site « pro » sur l’auteur avec sa propre boutique en ligne qui m’a permis de commander son livre. C’est pour cela que j’y retournais. Pas encore reçu. Ai aussi découvert par la même occasion que la plupart de ses livres y sont disponibles, en pleine cohérence avec la stratégie qu’il a développée pendant son faux retrait en récupérant ses droits chez les éditeurs, qui leurrés, et sans doute pas mécontents de se débarrasser d’un auteur « si peu fréquentable » qui ne rapportait plus grand-chose... et qui n’avait plus d’avenir... ont accepté !
    _ Un joli coup pour Nabe !

    Nabe a développé un « modèle financier » sans doute viable pour lui. Au lieu des 10% conventionnels attribués aux auteurs, il passe à environ 70-80% du prix de vente (compte tenu de ses frais d’impression et autres). Il y a donc eu chez lui une stratégie cohérente pour reconquérir son autonomie. Un tirage de 2000 exemplaires lui apporte maintenant les mêmes revenus qu’un tirage honnête à 14000-16000 exemplaires chez un éditeur. Le modèle peut fonctionner pour lui, compte tenu de sa notoriété et de la promotion indirecte que lui assurent les médias, y compris ce site, toutes proportions gardées.

    Nabe est donc de retour ; écrivain il est, puisque le virus de l’écriture ne l’avait pas quitté. Bon écrivain ? Mais je lirai son livre, comme la plupart des autres. A suivre.

    Les échanges ci-après avec le nabien JSP restent toujours actuels :

    _ Cycle Nabe-Sollers : Debord, Rimbaud
    _ Nouveau cycle Nabe-Sollers

    _ Les autres articles sur pileface

    _ Le site de Nabe


  • V.K. | 26 août 2008 - 21:27 3

    Cher JSP,

    Votre assiduité me va droit au coeur comme une flèche ...salvatrice : correction et note (7) associée ici

    Votre contribution au cycle Nabe-Sollers : c’est là !

    Au plaisir de vous lire à nouveau pour une nouvelle contribution. Vous suggère alors de me l’adresser par courriel (fichier Word ou autre) plutôt que dans la boîte message du Forum (pas la forme la plus aisée pour une longue contribution). En profiterai aussi pour vous communiquer vos codes d’accès à l’espace rédacteur


  • JSP | 26 août 2008 - 14:24 4

    Cher V.K.,

    À tort, je ne m’attendais pas à ce que les corrections réclamées fussent faites... Quelle claque de joliesse votre enthousiasme a-t-il lâché sur ma gueule ! De nouveaux articles et de nouveaux extraits de Nabe sur Sollers ? Bravo ! Décochées par vos soins, ces dernières flèches refont tourner la roue du cycle nabo-sollersien !

    Trêve de lyrisme. Je crains qu’il gâte la précision artistique qu’étalait mon premier mail. Enragé d’exactitude littéraire (et pas seulement), je me risque à pointer du doigt une nouvelle erreur qu’a laissé filtrer la revue de presse de France inter sur Je suis mort... Qu’a donc perçu mon envahissante maniaquerie ? Le surnom donné à Sollers n’est pas « Fugor » mais « Fulgor » ! La coquille qui masque le « l » a des allures d’ombre pas vraiment chinoise. Pourtant, « Fulgor » (avec un « l ») fait tellement sens ! Ce nom correspond à fond à l’amoureux du siècle des Lumières... Fulgor, Sollers ! Sollers le fulgurant, fils de fulgur, la foudre ! Rallumez le nom de Sollers en transperçant son surnom coquillé d’une flèche en forme de « L » ! Déployez l’aile pour que la lumière soit !

    Mon lyrisme n’est jamais en paix. Si votre lecture en fait les frais, c’est que j’accepte à chaud votre aimable proposition : contribuer au cycle ! Plutôt qu’ « un texte complémentaire » qui serait de mon cru, je vous propose d’autres extraits d’Alain Zannini (qui, au cas où vous l’ignoreriez, fut refusé en avril 2002 par Philippe Sollers lui-même alors que sa collection l’Infini abritera plus tard le fameux Cercle de Yannick Haenel, ce « chef-d’ ?uvre » dixit Fulgor...) :