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Giacometti. Le jamais vu

Marcelin Pleynet

D 6 novembre 2007     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


De passage dans une "grande librairie", je trouve, un peu par hasard, le petit livre de Marcelin Pleynet Giacometti. Le jamais vu , entre d’épais volumes consacrés à l’artiste [1]. Pleynet y poursuit en quelques pages éclairantes la réflexion qu’il mène depuis longtemps à partir de son expérience d’écrivain et de poète.

Il n’est pas inintéressant de noter, de ce point de vue, les rapprochements que fait Marcelin Pleynet entre, d’une part, Giacometti et Bataille, et entre Giacometti et Parménide, d’autre part. Giacometti « jamais vu » parce que « jamais dit » en quelque sorte. Pour voir Giacometti, il faut pouvoir le dire.

Bataille

<img src="http://www.pileface.com/sollers/IMG/jpg/Femme_cuillere_giacometti02.jpg" hspace="15" >
Giacometti. Femme-cuillère (1926-1927)

J’ai déjà eu l’occasion de signaler l’importance qu’avait eu la revue Documents créée par Georges Bataille en 1929 pour des peintres comme Picasso ou Bacon (cf. Crucifixions et Bataille avant la guerre).
Giacometti a appartenu un temps au mouvement surréaliste. Il en sera exclu en 1935 : c’est « le malentendu surréaliste ». Pleynet précise :

« Mais ce sont, n’en doutons pas, ses rencontres avec Michel Leiris et, plus particulièrement, avec Georges Bataille fondant et publiant, en 1929, la revue Documents, qui sont déterminantes. »

L’influence fut-elle réciproque ?

« Georges Bataille a-t-il vu l’oeil de la Femme-cuillère lorsqu’en 1927 il élabore l’image de L’oeil pinéal (embryon d’oeil, organe photosensible, situé au sommet du crâne) et entreprend d’écrire Histoire de l’oeil ? Faut-il rappeler que la revue Documents, que Georges Bataille publie l’année où Giacometti le rencontre, a pour sous-titre "Doctrine, Archéologie, Beaux-Arts, Ethnographie" [2], et que le premier article que Michel Leiris écrit sur l’oeuvre de Giacometti paraît dans le numéro 4 de la revue ?
Qu’en est-il de la rencontre entre le sculpteur de la Femme-cuillère et l’auteur de l’Histoire de l’oeil ? Qu’en est-il des violences sexuelles qu’illustrent certaines pièces réalisées par Giacometti entre 1929 et 1932, comme Homme et Femme (1928-1929), Objet désagréable (1931), ou Femme égorgée (1932), et de l’intolérance de Breton qui traite Bataille "d’obsédé" ?
[...] Georges Bataille et Giacometti resteront liés. En 1947, Giacometti réalisera un certain nombre d’eaux-fortes pour accompagner la publication de l’Histoire de rats de Georges Bataille. »

Parménide

<img src="http://www.pileface.com/sollers/IMG/jpg/Le_chariot_1950.jpg" hspace="15" >
Giacometti. Le chariot (1950)

En 1950 Giacometti réalise Le chariot. Pleynet y voit « la clef musicale de la très singulière pensée sculptée de l’artiste. » Cette sculpture a une histoire étrange. En 1938, Giacometti, suite à un accident, est hospitalisé à l’hôpital Bichat. Là il est « émerveillé » par... « le chariot de la pharmacie tout clinquant qu’on promenait dans les salles ». « Emerveillement » tel qu’il dira plus tard qu’en 1947 il avait vu la « sculpture comme faite devant [lui] » et qu’il lui sera, en 1950, « impossible de ne pas la réaliser », ajoutant : « Ce n’est pas le seul motif qui m’a poussé à faire cette sculpture. »

Marcelin Pleynet :

« Considérant Le chariot et "l’émerveillement" qui lui donne naissance, je ne peux qu’évoquer le début du grand Poème de Parménide : "Les cavales qui m’emportent me conduisaient aussi loin que puisse parvenir mon désir, lorsqu’elles vinrent et m’amenèrent sur la voie, riche en paroles, de la divinité, voie qui mène l’homme qui sait. C’est par là que j’étais porté ; car c’est par là que les cavales en leur sagesse m’emportaient, tirant le char, alors que les jeunes filles montraient la voie. L’essieu en s’embrasant dans les moyeux, faisait jaillir de l’écrou un son flûté, car il était pressé par les deux roues tourbillonnant de chaque côté."
Giacometti a-t-il lu le Poème de Parménide ? A-t-il lu ceux que l’on dit les "Présocratiques" ? On sait qu’il a lu Héraclite qu’il cite dans un de ses Carnets autour de 1934 : "Aller plus loin, tout recommencer, sculpture, dessins, écrire. Activité indépendante absolument : Poésie. Poésie-Héraclite-Hegel- On descend et on ne descend pas deux fois le même fleuve. "
Qu’il ait lu ou qu’il n’ait pas lu le Poème de Parménide, ce dont on ne peut douter, c’est qu’il ait fait l’expérience sculpturale de ce qui s’y donne à penser : "Il faut dire ceci et penser ceci : l’être est ; car il est possible d’être, et il n’est pas possible que soit ce qui n’est rien. Voilà ce que je t’enjoins de méditer." Ou, non moins logiquement, hors des limites de l’opinion, "l’être est, le non-être n’est pas." »

Marcelin Pleynet, Giacometti. Le jamais vu, éditions Dilecta

Giacometti vivant

oOo

[1"Petit" veut dire ici, bien sûr, de petit format et bref (60 pages).

[2cf. la note 1 de mon article Bataille avant la guerre.

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2 Messages

  • A.G. | 19 novembre 2014 - 10:59 1


    Money creates taste. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

    DÉLIT D’INITIÉS. - "Le chariot" de Giacometti qui suscite la méditation parménidienne de Marcelin Pleynet (voir ci-dessus) est vendue 100,97 millions de dollars au début du mois de novembre. Qui est l’acheteur ? Mystère... jusqu’à ce que le New York Times ne découvre qu’il s’agit de « Steve Cohen, ex-vedette de Wall Street et fondateur du fonds d’investissement SAC Capital », aux prises avec la justice américaine pour de nombreux « délits d’initiés ». Voilà qui donne une saveur toute particulière aux propos de Simon Shaw, co-responsable du département d’art impressionniste et d’art moderne chez Sotheby’s (« Avec ses connotations de guérison, de force et de magie, cette sculpture héroïque incarne le renouveau après la Seconde Guerre mondiale ») et à la notion de « délits d’initiés ». Comme dit l’autre : «  Money creates taste » (« l’argent crée le goût »). C’est ce qu’a bien compris l’artiste conceptuel américain Jenny Holzer qui a inscrit la formule sur une imitation de la « femme-cuillière » de Giacometti. CQFD.


  • A.G. | 3 janvier 2008 - 10:24 2

    En marge de l’exposition Alberto Giacometti et de la série d’émissions de cette semaine sur France-Culture, réécoutez la voix de l’artiste. C’était en 1953.

    {{ Autour de Giacometti, 1953-1957 }}

    1. Autour de Giacometti, part 1 (in French)
    2. Autour de Giacometti, part 2 (in French)
    (77 min)
    Features Alberto Giacometti Interviews by Georges Charbonnier from 1953 and 1957. Taped French radio (France Culture) shows from 1991.