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« Tang ping » : la jeunesse chinoise « s’allonge » pour vivre autrement

D 27 octobre 2022     A par Albert Gauvin - C 6 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



C’est entendu : Xi Jingping a été réélu pour la troisième fois Président de la République Populaire de Chine et, à ce rythme, il pourrait battre toutes les records de longévité des dirigeants communistes au pouvoir. A la tête du PCC, il entend donner un nouvel élan au « rêve chinois », son rêve, c’est-à-dire, ne soyons pas dupes des mots, au capitalisme bureaucratique d’État qui étend partout sa tentative d’hégémonie au nom d’une idéologie qui n’a de communiste que le nom. Les experts occidentaux ont tous les yeux braqués sur celui qu’ils présentent inlassablement comme le vrai successeur de Mao. Paradoxe, ruse de la raison, ironie de l’histoire ou esprit de vengeance, on peut se poser la question si l’on se souvient que le père de Xi Jinping et Xi lui-même furent des victimes de « la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne », laquelle s’acheva dans la campagne de masse « pi Lin, pi Kong », critique virulente du confucianisme et de ses rites que Xi Jinping n’a pourtant de cesse de réhabiliter en Chine et partout dans le monde à travers les instituts Confucius (plus de cinq cent dont dix-sept en France) [1] ! Comme l’écrivait Marx en 1852, au début du Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. » Marx désignait là le coup d’État qui marqua la fin de la Révolution française.

« tang ping »


Tang ping
ZOOM : cliquer sur l’image.

On manque d’écrits, d’images, d’analyses en profondeur sur les phénomènes qui surgissent au sein du peuple chinois lui-même et, notamment au sein de sa jeunesse. Depuis un an ou deux, alors que la novlangue a mondialement atteint des sommets à la faveur de l’épidémie covidiste et de l’agression russe contre l’Ukraine (oublier l’un de ces deux faits majeurs est toujours signe d’hémiplégie), de jeunes chinois ont inventé un curieux néologisme : le « tang ping », traduction : « rester allongé ». Est-ce une revendication « marxiste » du « droit à la paresse » cher au gendre de Marx, Paul Lafargue ? Une attitude inspirée par le « I prefer not to » du Bartleby de Melville ? La version chinoise du « Ne travaillez jamais » de Guy Debord dont La Société du Spectacle a été traduite en chinois en 2008 ? Une traduction improbable du « Ne vous inquiétez donc pas du lendemain. À chaque jour suffit sa peine » de saint Mathieu ? Une version contemporaine du phénomène hippy qui envahit les pays occidentaux au moment du capitalisme consumériste triomphant ? Une traduction tout à fait inattendue du « lire et écrire allon­gé » de Yannick Haenel ? Un symptôme dépressif (qui, pour le coup, ne toucherait pas que la jeunesse chinoise) ? On se perd en hypothèses. Alors quoi ? Eh bien, peut-être est-ce une réminiscence inconsciente — mais bien chinoise — des enseignements de Tchouang Tseu qui, sans nécessairement être couché, conseillait de « ne pas s’oublier soi-même » dans une société qui nie l’individu au nom du collectif et où chacun est plus ou moins le prédateur de l’autre et, comme tel, voué à être soi-même la proie d’un autre prédateur :

Un jour que Tchouang Tseu se promenait dans le parc de Tiao-ling, il vit arriver du Sud une pie étrange dont les ailes avaient sept pieds d’envergure et les yeux un pouce de diamètre ; elle heurta sa tempe en passant près de lui et alla se poser dans un bosquet de châtaigniers. « Quel est cet oiseau bizarre, se demanda-t-il, qui a d’immenses ailes mais vole mal, qui a de grands yeux mais ne voit pas où il va ? » Il hâta le pas en relevant sa robe, braqua son arbalète dans sa direction et visa. Il aperçut alors une cigale qui venait de trouver un coin d’ombre et s’y reposait, oublieuse d’elle-même. Derrière elle, une mante religieuse se tenait cachée ; elle s’apprêtait à fondre sur la cigale et, ne voyant que sa proie, s’oubliait elle-même. La curieuse pie se tenait derrière la mante religieuse et, ne songeant qu’à tirer profit de l’occasion, s’oubliait aussi.
Tchouang Tseu fut effrayé par ce spectacle et se dit : « Les êtres sont donc enchaînés les uns aux autres ; chacun attire sur lui les appétits de l’autre ! » A cette idée, il jeta son arbalète et s’enfuit en courant. Mais ce fut alors le gardien du parc qui, l’ayant aperçu, se mit à le poursuivre en le couvrant d’injures. Après son retour à la maison, Tchouang Tseu en resta troublé pendant trois jours.
« Pourquoi êtes-vous si sombre depuis quelque temps ? » lui demanda plus tard Lin Tsu, le disciple qui lui tenait compagnie. Tchouang Tseu lui répondit : « J’étais obnubilé par les choses, je m’oubliais moi-même. J’avais le regard plongé dans de l’eau trouble et je croyais que c’était de l’eau claire ! “Où que tu ailles, disait mon maître, respecte les règles”. Lors de ma promenade à Tiao-ling, je me suis oublié moi-même. L’étrange pie m’a heurté la tempe, est entrée dans le bosquet de châtaigniers et s’est oubliée elle-même. Et le gardien du bois de châtaigniers m’a pris pour un braconnier ! Voilà pourquoi je suis malheureux ! [2] »

Ne plus être malheureux. Le jeune Chinois — ou la jeune Chinoise ! — qui préfère « rester allongé(e) », s’il ou elle refuse à juste titre de travailler comme une fourmi, s’il ou elle est comme cette « cigale qui venait de trouver un coin d’ombre et s’y reposait », qu’il ou elle prenne garde de ne pas être « oublieuse d’elle-même » !

Chanson : "tang ping est la vérité"

« Chine-info » rendait compte du phénomène « tang ping » en août 2021. L’OBS y revient dans un article récent.

« Tangping », entre désillusion et autodérision, la jeunesse chinoise « s’allonge » pour vivre autrement

Tous les quinze jours, la rédaction décortique pour vous un phénomène social ou culturel à travers le jargon de l’Internet chinois. Au menu cette semaine : tang ping, ou « rester allongé », la nouvelle philosophie de vie adoptée par une partie de la jeunesse chinoise, désabusée par le rythme effréné du travail et l’inégalité sociale.

« Je voudrais vivre dans un tonneau comme le philosophe grec Diogène de Sinope pour profiter pleinement du soleil, ou habiter dans une caverne comme Herclite pour réfléchir sur le logos. Alors que sur cette terre, il n’y a pas de courant de pensée qui rende hommage à l’homme, j’en ai donc créé un : tang ping est ma philosophie, dans lequel l’homme est la seule mesure de toute chose », a écrit le 17 avril un certain Voyageur Bienveillant sur un forum de discussion hébergé par Baidu. Le message, devenu viral sur le web chinois, a trouvé un écho retentissant auprès de la jeunesse dans l’Empire du milieu. Tang ping 躺平, « rester allongé », composé de tang 躺, « s’allonger », et ping 平, « plat », désigne un mode de vie aussi simple que libre, loin des pressions imposées par la famille et la société.

Luo Huazhong, le vrai nom de Voyageur Bienveillant, est un trentenaire vivant dans le Zhejiang. Cet ancien élève décrocheur travaillait dans des usines avec des horaires de travail de 12 heures par jour avant de vivre de petits boulots. Il mène une vie jugée idéale par beaucoup de ses contemporains : lire des livres de philosophie, s’informer, faire du sport et réfléchir librement. « Toute notre vie, on doit se soucier d’avoir une maison et un travail qui puissent correspondre à un certain modèle familial traditionnel. J’ai horreur de ça », déclare-t-il en répondant à un internaute.

Dans une société où l’éthique confucéenne du travail est très ancrée, le concept tang ping choque, surtout les générations précédentes. « Si tous les jeunes s’allongent, quel sera le futur de notre pays ? » a déploré Yu Minhong, fondateur du groupe spécialisé en éducation New Oriental. Li Fengliang, professeur de l’Université de Tsinghua, est allé jusqu’à condamner violemment les disciples du tang ping en les comparant à des « irresponsables vis-à-vis de leurs parents et de tous les contribuables ».

Le phénomène tang ping est loin d’être nouveau. Il nous rappelle le mode de vie foxi 佛系, « en mode zen », un terme familier qui qualifie un certain état d’esprit de détachement que beaucoup de jeunes revendiquent — plus par autodérision qu’avec sérieux. Un défaitisme qui ne dit pas son nom, incarné parfaitement par les sanhe dasheng 三和大神, « Seigneurs de Sanhe », ces milliers de jeunes travailleurs migrants (mingong en chinois), vivant au jour le jour dans la banlieue nord de Shenzhen.

Avant tang ping, une autre expression, nei juan (内卷), avait envahi l’Internet chinois. Ce terme décrit tout ce qui peut justifier l’attitude tang ping, à savoir les dérives de la concurrence exacerbée et les situations teintées de régression de la vie quotidienne.

« Pendant plus de quarante ans, la Chine a bénéficié d’une croissance vertigineuse. Tout le monde a réussi à prendre des parts du gâteau économique. Mais aujourd’hui, notre développement arrive à un plafond de verre et rien que pour avoir un petit morceau du gâteau, il faut que les jeunes d’aujourd’hui fassent plus d’efforts que leurs aînés », explique le Quotidien du Peuple sur la désillusion et le désarroi de la jeunesse chinoise.

Soucieuses de ce problème, les autorités chinoises ont déjà pris des mesures pour faire face aux risques : répression de la spéculation immobilière, nouveau règlement sur les soutiens scolaires et pressions sur les plateformes numériques pour améliorer la protection sociale des salariés... Mais sans réformes fondamentales, ces mesures vont-elles suffire ?

chine-info, HU Wenyan, 5 août 2021.

Génération « tangping » : quand les jeunes Chinois refusent la course à la réussite

Face à un horizon bouché et au durcissement politique du régime de Pékin, la jeunesse, notamment celle des classes moyennes, se rebelle de plus en plus contre le système… et rejette le consumérisme.

Par Ursula Gauthier et avec Avec Siao Jr Yan, à Wuhan
Publié le 22 octobre 2022.


Luo Huazhong, à Jiande, sa ville natale.
Il y a deux ans, ce trentenaire a quitté son travail à l’usine pour adopter un mode de vie frugal.

(QILAI SHEN/NYT-REDUX-REA). ZOOM : cliquer sur l’image.

Dans le discours fleuve qu’il a donné dimanche 16 octobre en ouverture du XXe Congrès du PC chinois, Xi Jinping a prononcé à plusieurs reprises une de ses expressions favorites : « Retroussons nos manches et travaillons dur. »

Un idiome daté, dans le style volontariste qui avait cours à l’époque de sa jeunesse sous Mao, quand le travail physique était glorifié, et que les visages burinés des paysans et les biceps gonflés des ouvriers étaient immortalisés dans les œuvres du réalisme socialiste. Mais ces références sont de l’histoire ancienne pour les jeunes Chinois d’aujourd’hui, spécialement ceux des classes moyennes.

La génération Z et les millennials, biberonnés au numérique, qui ont grandi à l’ombre de mégalopoles futuristes, sont imperméables à cette rhétorique de la sueur et du labeur. Pire : ils sont animés depuis quelque temps par une sourde révolte contre le monde du travail – leur monde du travail, pourtant moderne et high-tech.

Un mouvement spontané apparu en 2021 sur les réseaux sociaux, le tangping, qui consiste à « se coucher à plat », s’est répandu comme une traînée de poudre au sein de cette génération d’enfants uniques. Eux qui ont connu une enfance choyée, qui ont bénéficié d’une éducation bien meilleure que celle de leurs parents, se sentent moins bien lotis que la génération précédente, qui a pu surfer sur le grand boom.

Un dégoût des jobs vides de sens et mal payés

C’est que l’âge d’or de la croissance à deux chiffres est révolu. Alors face à un horizon bouché – économie en berne, contraction du marché du travail, hypercompétitivité au sein des entreprises, chômage qui frappe 20 % des jeunes diplômés –, auquel il faut ajouter le durcissement politique du régime, ils préfèrent « se coucher » par dégoût des jobs ennuyeux, vides de sens, mal payés, sans intérêt ni une once de plaisir. Et qui, surtout, empiètent trop sur la vie personnelle.

Le rythme de travail « 996 » – de 9 heures du matin à 9 heures du soir, 6 jours par semaine – mis en avant par Jack Ma, le patron adulé d’Alibaba, le géant de l’e-commerce, et donné en modèle par le régime, s’est en effet répandu dans tout le secteur du high-tech, puis dans les entreprises privées et publiques.

Presque tous les salariés sont désormais soumis à une compétition au couteau, contraints de sacrifier leurs soirées, leurs week-ends, leur bien-être, leurs besoins, d’être constamment disponibles « pour le bien commun » de l’entreprise ou de l’administration d’Etat, sans pour autant en attendre un avancement ou une augmentation de salaire.

Cette escalade de la compétition qui n’entraîne pas ou peu de récompenses est appelée neijuan, « involution », un terme technique qui s’est répandu dans tous les champs d’activité, et que l’on traduit mieux par « principe des rendements décroissants » : plus on s’investit, plus on donne de son temps et de son énergie, et plus s’aiguise la compétition, et plus s’amenuisent les maigres bénéfices obtenus en contrepartie.


En mai, à Pékin, des employés doivent présenter leur test négatif avant de reprendre leur travail.
La stratégie « zéro Covid » perturbe l’économie et plonge la jeunesse dans le désarroi.

(KEVIN FRAYER / GETTY IMAGES VIA AFP). ZOOM : cliquer sur l’image.

L’on comprend que face à un tel marché de dupes, certains se sentent démobilisés, voire deviennent de véritables tire-au-flanc. La politique « zéro Covid » chère à Xi Jinping, les confinements drastiques qu’elle impose aux villes ou aux régions dès qu’une poignée de cas sont repérés, ont contribué à plomber encore davantage une économie chancelante, et à jeter dans le désarroi une jeunesse qui peine à voir le bout du tunnel.

Peipei, 26 ans, coupe carrée et lunettes à bordure noire, est au « chômage volontaire » depuis deux ans. Diplôme de chimie d’une grande université en poche, elle occupe brièvement deux emplois à Shenzhen, dont elle démissionne rapidement :

« J’ai découvert que le boulot était insupportable, le salaire à peine suffisant pour payer mon loyer et mes dépenses de base. J’avais très peu de vacances, et je passais beaucoup de temps dans les trajets et les heures supplémentaires. Je ne dormais pas assez et j’étais de plus en plus malheureuse. Peu à peu j’ai compris que, malgré tous mes efforts, je ne deviendrais jamais “quelqu’un qui compte”. Déjà à la fac, je ne faisais pas le poids face aux bons étudiants, et j’avais renoncé aux récompenses et aux médailles… Alors pourquoi me crever à la tâche ? »

Quitter la Chine par n’importe quel moyen

Elle décide donc de rentrer à Wuhan, chez ses parents, tous deux fonctionnaires. « J’ai très peu de besoins matériels. Je ne paie pas de loyer, il me suffit d’avoir l’air conditionné et de quoi manger… » Ses parents, qui ne comprennent pas ses choix, lui adressent rarement la parole. « Alors je dors le jour, je me lève le soir, et je sors très peu. »

Peipei décrit ces deux années de tangping comme très actives : « J’ai fait plein de choses : dormir suffisamment d’heures chaque nuit, faire du sport, étudier des sujets qui me passionnent comme l’aromathérapie ou la psychologie… » Sa chambre, encombrée de livres, de cosmétique et de flacons de parfum jusque sur son lit, sent d’ailleurs très bon.

« Je n’aime pas le terme de “tangping”, qui fait “privilégié”, comme si c’était un choix libre et réfléchi. Moi, je me couche pour échapper à la réalité, parce que je ne sais pas quoi faire. En fait, peu de gens peuvent se payer ce luxe, il faut une famille qui a les moyens. Je ne sais pas combien de temps mes parents accepteront cette situation… »

Comme de nombreux jeunes de sa génération, Peipei rêve de run : cet autre terme devenu viral sur le web chinois, qui se prononce à peu près comme le verbe « courir » en anglais, signifie quitter la Chine par n’importe quel moyen. Elle ajoute : « Je regarde ceux qui ont réussi à “run”, elles sont tellement joyeuses. Je rêve moi aussi de le faire : j’ai passé l’année à suivre des cours de psychologie par correspondance, et à préparer le test international de langue anglaise. Je veux aller étudier dans une université australienne. Mais je ne bachote pas comme pour l’examen d’entrée à l’université en Chine. C’est fini pour moi de trimer comme une malade. »


Dans une salle de jeux vidéo à Shanghai. Depuis 2021 et une décision de Xi Jinping,
le temps de jeu est limité à une heure les vendredis, samedis, dimanches et jours fériés

(ALEX PLAVEVSKI / EPA/MAXPPP). ZOOM : cliquer sur l’image.

Cette sourde révolte qui rappelle des mouvements de contre-culture américains, comme les hippies ou la Beat generation, n’a pas attendu les ravages du Covid pour se manifester en Chine.

« Penser et s’exprimer librement »

La génération des 20-30 ans baignait déjà dans une atmosphère morose, appelée sang wenhua, « culture du deuil » : une sorte de déprime existentielle qui s’exprimait sur le web, alimentée par les déceptions, les tristesses, les difficultés rencontrées dans les études ou le travail.

Considérée comme de l’« apathie et du défaitisme » par les médias officiels, la sous-culture du sang wenhua a brusquement rebondi avec un post paru sur un forum de Baidu Tieba en avril 2021, intitulé « Se coucher, c’est la justice ». Luo Huazhong, un ex-ouvrier trentenaire originaire du Zhejiang y raconte la vie très frugale qu’il mène depuis deux ans, en réduisant ses désirs et les sujets de stress, vivant de petits boulots et habitant chez ses parents.

Ayant quitté l’usine, il s’est rendu au Tibet à vélo et a découvert qu’il pouvait vivre avec l’équivalent de 60 euros par mois. Un style de vie qu’il a baptisé « se coucher à plat ». Il passe le plus clair de son temps à lire de la philosophie et à faire de l’exercice physique, ce qui lui permet, dit-il, de « penser et de s’exprimer librement  ».

Quand l’envie le prend, il se rend à trois heures de chez lui, à Dongyang, où se trouve le plus grand studio cinématographique du monde. Et c’est là qu’il décroche un cachet de figurant idéal à ses yeux : jouer des rôles… de cadavre. Luo a joint à son post une photo de lui-même, couché au sol comme il se doit, en costume d’assassin de jadis dans une de ses figurations.

Le texte, qui s’est répandu à la vitesse de l’éclair, a été reçu par la jeunesse comme un manifeste anticonsumériste. Luo Huazhong a expliqué plus tard à la presse :

« Se coucher est un état d’esprit. Certaines choses ne méritent pas notre attention et notre énergie… Je dors dans mon tonneau comme Diogène, je vis dans une grotte et je réfléchis au “logos” comme Héraclite. Et comme il n’a jamais existé dans notre culture un courant de pensée qui exalte la subjectivité, j’en ai créé un pour moi-même : me coucher est mon acte de sagesse. Ce n’est qu’en se couchant que les humains peuvent devenir la mesure de toute chose. »

Dans la foulée de ce «  tao du tangping » naissent des forums regroupant des milliers de membres – jusqu’à 200 000 en quelques mois pour l’un d’entre eux, avant qu’il ne soit fermé par les autorités –, une sorte de mouvement spirituel, baptisé tangpingzu, la tribu des « couchés  ». Certains postent un « Guide du tangping » en sept étapes : « accepter ses défauts », «  ne pas confondre l’argent et le bonheur », « ne pas se laisser plomber par des questions « existentielles » », etc.

Un mouvement planétaire

Il s’agit en réalité d’un mouvement planétaire, qui pousse la jeunesse dans de nombreux pays à relativiser leur carrière et miser sur leur vie personnelle. Aux Etats-Unis, en 2022, apparaît – dans le sillage du tangping – un mouvement très proche, le quiet quitting ou « démission silencieuse », qui consiste, tout comme le tangping, non pas tant à quitter son job qu’à lever le pied, faire juste le nécessaire pour gagner sa vie, abandonnant toute idée de carrière ou d’enrichissement.

Déjà en 2010, au Japon, on parlait d’une « génération Satori » : des jeunes tournaient le dos au travail comme aux désirs matérialistes. Plus récemment, en Corée du Sud, est apparue la « génération Sampo » : des jeunes ayant renoncé à l’amour, au mariage, aux enfants, à la possession d’une maison… et même à tout espoir.

Mais si le tangping fait couler autant d’encre, c’est parce que cette tendance de fond, sans organisation ni chefs de file, sans doctrine ni but politique, ressemble dangereusement à une rébellion muette, un désaveu aussi massif que silencieux d’un système présenté à longueur de propagande comme «  le meilleur du monde ».

Le stéréotype du Chinois travailleur a du plomb dans l’aile

Or si Pékin sait très bien juguler une émeute, écraser une manifestation, comment peut-il contraindre des millions d’individus fourbus à sortir de leur lit et à s’investir dans la vie sociale et économique au profit de la « patrie socialiste » ?

Il y a peu de chance que le PC chinois sache comment combattre le pessimisme et la perte de foi dans l’avenir. Le stéréotype du Chinois travailleur a donc du plomb dans l’aile. Et avec lui le grand projet de Xi Jinping, ce «  rêve chinois », qui n’est au fond que le mythe d’un modèle chinois de développement « infini », fondé sur une réserve, elle aussi conçue comme « infinie », d’une main-d’œuvre abondante et docile.

Or les nouvelles classes d’âge sont de moins en moins nombreuses, après trois décennies de politique de l’enfant unique. Cette démobilisation profonde de la jeunesse, qui les décroche tant du monde du travail que du projet familial, est de nature à accélérer l’érosion démographique. En octobre 2021, Xi s’est fendu d’un article dans «  Qiushi  », le journal officiel des questions de théorie politique, condamnant publiquement ce refus de «  participer au progrès commun ».

A 28 ans, Fan a le look typique du geek : barbe de 5 jours, cheveux en bataille, voix lente et douce. Après avoir travaillé quelques années comme informaticien dans une entreprise privée, se tuant à la tâche pour un salaire qui ne lui permettait pas d’acheter un appartement ni de se marier, ni même d’économiser, il a décidé il y a deux ans de se mettre à son compte. «  Quand j’ai besoin d’argent, je prends une commande de programmation sur un sujet quelconque. Ça ne paie pas beaucoup, mais comme j’ai peu de dépenses, je m’en sors. » Fan n’est pas d’accord avec la définition chinoise du succès. Il remarque :

« Dans cette société terriblement utilitariste, il faut avoir de l’argent ou du pouvoir, sinon on est un loser. Du coup, tout le monde se ronge le foie pour “réussir”, plutôt que de vivre la vie qui lui convient et trouver sa vraie place. Moi je sais que je serai difficilement riche ou puissant. Et vu ce que ça coûte de se marier et d’avoir des enfants, il se peut que je ne me marie jamais. Les médias officiels disent qu’il faut lutter. Je pense que c’est probablement inutile, je préfère me coucher et mener une vie simple… »

Alarmées par le succès massif des hashtags #tangping, #neijuan ou #run, les autorités les effacent activement sur le web chinois. Mais les posts qui traitent de ces sujets en évitant les termes censurés continuent de rassembler des dizaines de millions de vues.

Le post initial de Luo Huazhong n’est pas consultable, les forums intitulés « Étude du tangping » ont été fermés et le mouvement lui-même assimilé à «  de la paresse et du défaitisme  ». « Mais c’est tout sauf de la paresse, s’exclame Lingli, 22 ans, étudiante en journalisme, qui se dit très attirée par la perspective de « courir  » vers l’Europe. Ces jeunes découvrent que la société est foncièrement injuste, que même s’ils travaillent quinze heures par jour, ils resteront au bas de l’échelle. Ils ne peuvent pas se lever contre le système, un choix trop dangereux en Chine, et ils ne veulent pas se coucher devant des patrons ou des supérieurs. Il ne leur reste plus que deux voies : limiter leurs attentes et “se coucher”, ou bien changer leur cadre en “courant” à l’étranger. »

Deux stratégies de contournement, qui toutes deux s’inscrivent en faux contre le mythe du « rêve chinois  ».

Ursula Gauthier et avec Avec Siao Jr Yan, à Wuhan, L’OBS, 22 octobre 2022.

LIRE : En Chine, de plus en plus de jeunes « s’allongent par terre » pour écrire un autre récit national (l’analyse la plus développée).


[1Confucius, lui, ne se réduit pas plus aux caricatures qu’en a données la Révolution culturelle qu’aux clichés propagés par le pouvoir actuel. Cf. Surprenant Confucius.

[2Tchouang Tseu, Chapitre XX, L’arbre de montagne. Traduction J.F. Billeter, Études sur Tchouang-tseu, Allia, 2004, p. 36-37. C’est moi qui souligne.

Dans Propos intempestifs sur le Zhuangzi (pp.75-76), Jean Lévi traduit comme suit :

Alors qu’il [Tchouang-Tseu] se promène dans le parc de Tiao-ling, une gigantesque pie passe au-dessus de lui sans le voir, lui effleure le front de son aile, et se pose dans le bois de châtaignier voisin. Intrigué, Tchouang-Tseu se précipite, l’arbalète à la main, pour guetter l’oiseau. Il assiste alors à une étrange scène. Une cigale, oublieuse d’elle même, tout à la joie du frais ombrage qu’elle vient de trouver, ne remarque pas la mante religieuse, qui, agrippée à un brin d’herbe, s’apprête à bondir sur sa proie sans penser, elle non plus à préserver sa vie, car le grand oiseau les avait suivis pour en faire son profit, reniant lui aussi sa véritable nature. Réalisant sa propre erreur, à la vue de la comédie des animaux tour à tour proie et prédateur qui ont failli l’entraîner dans leur ronde cruelle et vaine, Tchouang-Tseu jette son arbalète et revient sur ses pas à toutes jambes. Trop tard. Il est rattrapé et interrogé par le garde forestier qui l’a pris pour un braconnier. Revenu chez lui, en proie à un profond désarroi, il ne met pas le nez dehors pendant trois mois. Interrogé par son disciple sur son comportement, il s’explique : « Captivé par le monde des formes, j’en ai oublié ma personne. A contempler les eaux troubles, on ne sait plus se mirer dans l’eau pure.

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