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Yannick Haenel, chroniques de septembre

Charlie Hebdo

D 3 octobre 2021     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



J’ai reçu et lu d’une traite Notre solitude, le dernier livre de Yannick Haenel et, le mot n’est pas trop fort, il m’a bouleversé. Récit qui fait retour sur l’expérience subjective traumatisante que fut le procès des attentats de janvier 2015, « livre qui témoigne pour les témoins », il faut du temps pour en assimiler tous les ensaignements. J’y reviendrai donc quand je l’aurai relu dans son intégralité [1]. En attendant, voici les chroniques que Haenel a publiées dans Charlie Hebdo au mois de septembre (sous le coup du H ?).

Une aventure de la nuit

Mis en ligne le 1er septembre 2021
Paru dans l’édition 1519 du 1 septembre

Qui n’a pas rêvé de s’introduire la nuit dans un musée et d’être seul avec les œuvres d’art  ? Ce fantasme est devenu réalité : Alina Gurdiel, directrice de collection aux éditions Stock, propose à des écrivains de passer à l’acte  ; sa collection s’appelle « Ma nuit au musée »  ; et j’ai l’honneur d’avoir été sollicité : ainsi ai-je passé la nuit à Beaubourg avec des tableaux de Francis Bacon, mais l’écriture du livre a été retardée par mon travail au procès des attentats.

Il y a presque déjà une dizaine de titres, et je vous recommande tout particulièrement le dernier, qui vient de paraître. Comme un ciel en nous, de Jakuta Alikavazovic, est une merveille. Je l’ai lu d’une traite, cet été, en une après-midi : il y a des livres qui possèdent ainsi un charme parfait, celui qui ne vous lâche pas et vous comble.

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C’est au Louvre qu’elle s’installe pour la nuit, dans la section des Antiques, sous la Vénus de Milo. Imaginez un peu ­l’afflux des sensations : elle raconte le petit miracle d’être présent en ce lieu, elle dit la fantaisie, les petites ruses, ­l’extase. Elle danse toute seule, en chaussettes, pour apprivoiser ­l’espace : « C’est petit à petit qu’une salle, même déserte, se vide. » Elle se demande si elle est filmée, s’allonge par terre et mange un nougat, croise un agent d’entretien, et en commençant à se mouvoir parmi les statues, devient – superbe expression – une « dompteuse d’absences ».

C’est au Louvre qu’elle s’installe pour la nuit, dans la section des Antiques, sous la Vénus de Milo. Imaginez un peu ­l’afflux des sensations : elle raconte le petit miracle d’être présent en ce lieu, elle dit la fantaisie, les petites ruses, ­l’extase. Elle danse toute seule, en chaussettes, pour apprivoiser ­l’espace : « C’est petit à petit qu’une salle, même déserte, se vide. » Elle se demande si elle est filmée, s’allonge par terre et mange un nougat, croise un agent d’entretien, et en commençant à se mouvoir parmi les statues, devient – superbe expression – une « dompteuse d’absences ».

Jakuta Alikavazovic est une écrivaine du secret, c’est pourquoi je l’aime tant : elle est venue avec quelque chose dans son sac (je vous laisse découvrir). L’idée de transgression hante ce livre : l’art, dit-elle, est « moins fait pour être vu que volé ». Que peut-on voler au Louvre  ? Que peut-on y déposer, qui serait comme un vol à l’envers  ? « Je cherche le lieu de mon forfait », écrit-elle (c’est le vrai secret du livre).

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Comme il y a un vide au creux de la Vénus de Milo, il y a l’image du père qui surgit au cœur de la nuit, un père aventureux venu d’ex-Yougoslavie, qui considérait le Louvre comme sa vraie patrie, et demandait à sa fille comment elle s’y prendrait pour voler La Joconde, un père qui, un jour, pour aller téléphoner, l’a laissée toute seule au Louvre (en un sens, le livre rejoue ce moment). Les vrais livres font remonter un trésor : dans le sac de la narratrice, il y a un cerf qui descend la rue de Rivoli, un télégramme perdu, une virée américaine vers l’art libre, une petite maison en bois dans le Monténégro et, plus terrible, la violence de la guerre contre sa famille en ex-Yougoslavie.

Les phrases de Jakuta Alikavazovic se situent à ce point de mystère où ce qui s’en va et ce qui revient s’ajustent. Il n’y a pas de fantômes, mais un vol retourné : ce qui est perdu ouvre à l’amour, c’est-à-dire à ce lit qu’on rejoint au matin après une nuit passée avec ses sortilèges.

La lisière éblouissante

Mis en ligne le 8 septembre 2021
Paru dans l’édition 1520 du 8 septembre

La littérature est excessive, ou elle n’est pas. Tout ce qui ­importe doit se dire en termes absolus, ­sinon à quoi bon ouvrir des livres  ? Seule nous attire l’intensité  ; la vérité scintille dans le débordement. C’est ce qui nous saute aux yeux, aux tripes, aux nerfs lorsqu’on commence à lire Papillon de verre, de ­Raphaëlle Milone (éd. ­Diaphanes), le premier roman d’une jeune femme qui affronte les gouffres avec une témérité stylistique ­extrême.

Lisez ça, c’est électrisant, tortueux, génial, délirant : «  La littérature éblouit la logique », écrit-elle.

De quoi s’agit-il  ? Une femme, Vivianne, après une tentative de suicide de l’homme qu’elle aime (Isaac), se met à écrire. L’argument semble maigre. Mais voici que l’écriture déferle en cascades d’éclairs, et l’ouvre, par-delà le chaos d’affects, à une justesse folle – ce qu’elle appelle ses «  convulsions d’acrobate anarcho-critique ».

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Comment se retrouve-t-on la proie d’un démon  ? Et d’abord, qu’est-ce qu’un démon  ? Est-ce l’emprise d’un narcissique qui, sous couvert d’« amour », vous colle sa glu asservissante  ? Ou plus obscu­rément ce vertige, logé en vous, qui cherche partout cette mort  ?

Nuits blanches, alcool, sexe et désespoir : on est dans la zone du péril, où la folie rôde : la narratrice se qualifie elle-même, avec un humour merveilleusement tordu, de « ­cinglée diaprée ». Mais le livre de ­Raphaëlle Milone ne se réduit pas au énième récit d’hystérie amoureuse  ; il met en scène un sacrifice : de victime, la narratrice devient ordonnatrice – c’est le sens de toute écriture. Retourner la dépossession dont on est l’objet, c’est s’accorder à sa propre élection. Papillon de verre est le récit balbutiant, sexuel, frénétique et souverain d’une telle cérémonie.

Et ce que j’aime dans ce périple du tourment, c’est son imprégnation : ce que fait Vivianne de ses lectures est le grand sujet. Elle les vit : « Si tu veux la littérature, vole-la  », écrit-elle. On n’aime pas la littérature impunément, elle vous prend tout entière  ; et son empreinte, en vous brûlant, vous consacre. Ainsi Vivianne, en cherchant sa voix, rejoue-t-elle, à sa manière compulsionnelle et détraquée, l’histoire des déchirements, des extases, et des plus grandes solitudes, Artaud, Selby, dont elle suce l’écorchement.

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«  Isaac t’avait dit qu’avec toi il avait l’impression d’être Verlaine avec Rimbaud. » Tout est donc renversé : « l’Époux infernal  », c’est elle  ; et lui, la « Vierge folle ». Autrement dit : un jour viendrait où il voudrait la tuer (le livre raconte ainsi comment une femme échappe à la mise à mort psychique voulue par son amant).

Dans les brèches de la solitude s’ouvrent alors des ­lumières intactes, la poésie des brindilles, le murmure des astres, ­l’enfance innommée, une musique à venir délivrée du scénario des carnages psychiques.

H comme hanté

Mis en ligne le 15 septembre 2021
Paru dans l’édition 1521 du 15 septembre

Ce matin, en me réveillant comme d’habitude à 6 h 30, j’ai eu un coup au cœur : j’avais oublié d’écrire ma chronique sur le procès. J’ai bondi du lit et, en prenant ma douche, j’ai réalisé que je n’étais pas le chroniqueur du procès des attentats du 13 Novembre.

Ça ne m’a pas tellement soulagé : que faire quand on n’assiste pas à un procès  ? La question peut sembler loufoque, et pourtant, depuis le début du procès des attentats du 13 Novembre, je dois bien avouer que je ne pense qu’à ça. Après avoir passé trois mois, l’année dernière, à suivre pour Charlie celui des attentats de janvier 2015, et encore six mois à écrire à son propos, il me semblait en effet raisonnable de ne pas consacrer neuf nouveaux mois de ma vie à celui qui vient de commencer.

Mais voyez : chaque matin, après avoir accompagné ma fille à l’école, mes pensées vont vers le palais de justice où les audiences se déroulent sans moi  ; je me précipite sur Internet pour lire les excellents comptes rendus dessinés de Charlie, je clique sur le site de France Inter pour dévorer les chroniques remarquables de Charlotte Piret et de Sophie Parmentier, puis sur celui de L’Obs où je lis celles, tout aussi passionnantes, de Mathieu Delahousse et d’Emmanuel Carrère. Je cherche ­encore, ça ne s’arrête plus  ; puis, quand je ne trouve plus rien, voici que je me plonge dans la lecture du livre extraordinaire d’Etty Mansour, Convoyeur de la mort (Éditions des Équateurs), consacré à Salah Abdeslam et à Molenbeek, dont je reparlerai bientôt en détail, quand je l’aurai fini.

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Et puis, je commence enfin ma journée d’écrivain libre de ne pas assister au procès. C’est ainsi que je suis allé voir coup sur coup Cerisiers en fleurs, la série de tableaux de Damien Hirst montrés par la Fondation Cartier, à Paris (je vous en parlerai là aussi prochainement), et l’exposition consacrée aux dessins de Victor Hugo, dans sa célèbre maison, place des Vosges, à Paris.

Châteaux, astres, ruines, étangs désolés, burgs fantomatiques : ce qui obsède Victor Hugo, c’est l’insondable. Voici que l’abîme prend corps à travers de grands lavis d’encre brune. «  L’encre, cette noirceur qui fait de la lumière », dit-il : quand Hugo n’écrit pas, il continue quand même à faire couler de l’encre sur du papier, et les formes qui en sortent nous offrent à travers ses figures agitées une approche de l’inconscient.

Je cherchais à échapper au procès, et voici que de dessin en dessin une lettre me sautait aux yeux, l’initiale de Hugo, celle de son « nom proscrit » et « naufragé », savamment mêlée à de sombres visions destinales. Ce H semblait me dire qu’on n’échappe pas à son héritage, et qu’en se détournant de son horizon, on ne fait qu’hallu­ciner sa propre histoire, c’est-à-dire l’habiter en hésitant. C’est harassant d’être ainsi hélé par ses hantises.

La présence

Mis en ligne le 22 septembre 2021
Paru dans l’édition 1522 du 22 septembre

Je reviens de Lille, où j’ai dialogué, le temps d’une soirée, au ­palais des Beaux-Arts, avec notre ami Boucq qui, comme vous le savez, y a installé jusqu’au 8 novembre sa géniale féerie de trompe-l’œil et ses fantaisies de perspectives. Le lendemain, je présentais une peinture dans le cadre de l’invitation « Un midi, un regard » : il s’agit de choisir une œuvre dans les collections du musée et d’en parler en petit comité, pendant une heure. J’avais choisi, dans le dépar­tement des antiques, le Portrait de militaire romain, trouvé dans la région du Fayoum, en Égypte, et qu’on date du IIe siècle après J.-C.

Nous avons attendu les visiteurs dans le grand hall rempli de lumières du musée, puis nous sommes descendus vers les collections de l’Antiquité. On avait isolé l’œuvre dans une sorte de crypte voûtée de briques rouges, plongée dans une semi-obscurité. Le portrait du Fayoum était seul dans une vitrine, et sa solitude nous a immédiatement enveloppés avec une douce gravité, comme si le temps lui-même, comme si l’étendue temporelle immense qui émanait de ce morceau de sycomore peint à l’encaustique et glissé entre les bandelettes d’une momie, nous regardait.

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Pendant une heure, de 12 h 30 à 13 h 30, le temps d’une pause-déjeuner hors temps, envoûtés par ce regard qui avait passé des siècles sous la terre, dans un sarcophage, nous avons parlé, le conservateur Frédéric Mougenot, le public et moi, de ce mystère. Ou plutôt nous avons laissé parler en nous cette mélancolie méditative qui nous rend disponibles à l’essentiel : non seulement les portraits du Fayoum sont parmi les plus anciens au monde, mais leur beauté vient de ce qu’ils ont traversé la mort. Ils ont accompagné, les yeux grands ouverts, le voyage du défunt dans le pays du silence, et ils en reviennent, nous gratifiant de ce silence qui nous renvoie à nous-mêmes et semble interroger la profondeur de nos vies : qui es-tu, toi qui me contemples  ? Regarder un portrait du Fayoum, c’est s’ouvrir à l’inconnu du temps  ; c’est aussi rompre pendant quelques minutes avec l’affairement et avoir rendez-vous avec soi-même : un inconnu nous donne à voir l’inconnu que nous sommes à nos propres yeux. On a envie, en fixant ce portrait, de lui demander : d’où viens-tu  ? Et s’il nous semble qu’il répond : je viens du temps, c’est parce que son visage porte en lui cette densité d’énigme qui émane du lointain. Ce qu’il nous offre, il le garde en même temps. Il est suspendu entre la vie et la mort, il est allé dans l’un comme dans l’autre, il n’y a pas d’irréversible, il n’y a que de l’initiation. « L’homme doux pénètre les obstacles  », dit l’un des Livres de sagesses des pharaons. Le visage est un sésame, plutôt qu’un adieu. La solitude écoute un silence qui vient de loin : c’est peut-être cela, être enfin présent.

Facile

Mis en ligne le 29 septembre 2021
Paru dans l’édition 1523 du 29 septembre

Qu’y a-t-il dans la peinture qui puisse à ce point nous combler  ? Il suffit de quelques taches de couleurs pour que nous éprouvions du plaisir, si bien que celui-ci peut parfois nous sembler douteux. En allant voir les Cerisiers en fleurs, de Damien Hirst, exposés à la Fondation Cartier jusqu’en janvier 2022, j’ai bien senti que je cédais à un attrait facile : ces immenses ramures multicolores, ces points vibrants qui répètent leur arborescence sur 29 toiles au point de provoquer en nous une illumination rétinienne, n’était-ce pas de la camelote décorative  ? Ce qui se présente comme naïf est toujours un peu roublard : ainsi de ces Cerisiers en fleurs immédiatement consommables, très démonstratifs, et artistiquement faibles.

Mais cracher sur sa propre jouissance serait un acte infâme, et franchement, durant la demi-heure que j’ai passée avec ces tableaux, j’ai été heureux. Alors quoi  ? Joie régressive  ? C’est possible. ­Philippe Lançon vous a parlé il y a deux semaines de cette exposition avec sévérité, et comme lui je doute de l’intégrité de Damien Hirst. Je n’aime pas cet affairiste qui s’adapte si bien au marché, à ses attentes, à son désir cynique d’« authenticité ». Qu’il en ­arrive, après tant de postures conceptuelles, à nous vendre « la joie retrouvée de la peinture », tout cela me débecte autant que Philippe.

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Mais passant de tableau en tableau, un matin de septembre un peu angoissé, j’ai oublié toute cette filouterie des « intentions ». J’étais à l’abri, je ne pensais plus aux crimes, à la violence, aux procès, à la fatigue, au bavardage ininterrompu de la société  ; les couleurs me transmettaient leur respiration avec une simplicité que j’acceptais de bon coeur : y a-t-il beaucoup d’oeuvres qui vous font tout oublier  ? Vous voyez, je me fous complètement de Damien Hirst : la peinture est plus forte que les peintres  ; et seuls m’intéressent l’effet qu’elle crée sur nos corps, l’expé­rience qu’elle rend possible, l’aventure intime dans laquelle elle nous lance.

Alors bien sûr, ce à quoi nous ouvrent les Cerisiers en fleurs ressemble un peu à ces interchangeables « moments-détente » que le capitalisme a inventés pour mieux nous aliéner : une demi-heure de beauté dans un monde de brutes (ce monde ­auquel Damien Hirst collabore si férocement). Mais rien ne nous empêche de faire un usage personnel de l’art, et de nous emparer ici et là – au gré de nos déambulations dans les musées ou les galeries – de détails, de formes, de couleurs, de parfums, d’intensités qui nourrissent ce jardin irréductible où nous vivons poétiquement, c’est-à-dire réellement. Ce lieu imprenable est comme l’amour, il fleurit sans pourquoi, loin des jugements, des opinions, des échanges  ; mais parfois les cerisiers lui sont profitables, comme tout ce qui s’accorde à son désir, et même quand c’est facile.

Yannick Haenel. Ces publications


[1Cf. Yannick Haenel, Notre solitude. La librairie Gallimard (15, boulevard Raspail 75007 Paris) accueillera Yannick Haenel le 7 octobre de 19h à 21h à l’occasion de la parution de son livre.

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