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Des femmes musicales de l’opéra baroque

Apollon et Daphné chez Haendel, Poussin, Le Bernin et Sollers

D 9 mars 2021     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Le Bernin, Apollon et Daphné, 1623-1625.
Photo A.G., Rome, Galerie Borghèse, 23 juin 2015. ZOOM : cliquer sur l’image.

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« Le hasard serait la forme de manifestation de la nécessité extérieure qui se fraie un chemin dans l’inconscient humain (pour tenter hardiment d’interpréter et de concilier sur ce point Engels et Freud). »

André Breton, L’Amour fou, 1937 [1].

« Le hasard fait l’objet des préoccupations les plus constantes du surréalisme. [...] J’ai consacré moi-même trois ouvrages (Nadja, les Vases communicants, l’Amour fou) à l’élucidation de certains phénomènes de hasard. Le hasard, ai-je dit, demeure le voile à soulever et j’ai avancé qu’il pourrait être la forme de manifestation de la nécessité extérieure qui se fraie un chemin dans l’inconscient humain. »

C’est en ses termes qu’André Breton s’exprimait, en 1937 dans L’amour fou et en 1946, dans un entretien pour la revue Jeunes Antilles [2].

J’aime, moi aussi, les coïncidences et le « hasard objectif ». Si vous avez lu les derniers livres de Sollers, si vous avez vu le film réalisé avec G.B. Galabov Légende Agent secret, vous aurez remarqué l’importance accordée à une peinture de Nicolas Poussin qui se trouve au Louvre, Apollon, amoureux de Daphné (1664). Il ne vous aura pas échappé que le personnage féminin de Légende se prénomme Daphné (elle est brune)... et que Sollers croit la retrouver dans la jeune cantatrice franco-danoise Elsa Dreisig (elle est blonde) interprétant le rôle de Fiordiligi dans Cosi fan tute de Mozart vu à la télévision l’été dernier (hasard objectif ?).
Ah les musiciennes ! Elles enchantent ! Elles font rêver !
Le hasard, toujours, fait que Arte, un peu après minuit, dans la nuit du 8 mars (journée internationale des droits des femmes et non, comme j’ai encore pu le lire, « fête des femmes ») a eu l’heureuse idée de programmer, « en hommage aux figures féminines sensibles, courageuses et majestueuses de l’opéra baroque », l’édition 1919 du Festival Haendel de Halle. Au programme : Anna Prohaska (soprano), Vivica Genaux (mezzo-soprano), Hana Blažíková (soprano) interprétant des oeuvres de Cavalli, Vivaldi, Galuppi, Hasse, Graun et Haendel, tous musiciens du XVIIIe siècle.
Pour les oeuvres de Haendel, plusieurs airs extraits... de Apollon et Daphné, une cantate italienne composée en 1709-1710 (Venise-Hanovre) dont vous pourrez lire le livret coupable ici.
Alors que, sur une radio musicale, on préfère aujourd’hui mettre l’accent sur « les femmes violentées de l’opéra » en citant L’enlèvement au sérail de Mozart (Mozart !) et en s’appuyant sur un livre « féministe » daté [3], que son auteure ne réécrirait peut-être pas, on me permettra de préférer valoriser, avant révision, quelques airs sublimes interprétés par des cantatrices admirables.

Hana Blažíková (soprano) avec Les Passions de l’âme, ensemble de musique ancienne de Berne. Meret Lüthi, direction musicale.
Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Ouverture de l’opéra « Arianna in Creta »
Récitatifs et aria, "Se nel bosco resta solo" et "Sdegno, amore".

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Vivica Genaux (mezzo-soprano) et Lawrence Zazzo (ontre-tenor), avec Lautten Compagney Berlin. Wolfang Katschner, diction musicale.
Johann Adolf Hasse (1699-1783), Sinfonia de Siloe : 1. Allegro ma non tanto. 2. Lento.
Haendel, Aria "E gelosia", de Alcina.
Johann Adolf Hasse, Sinfonia de "Siloe" : 3. Allegro. [4]

Antonio Vivaldi (1678-1741), Recitatif et Aria "Nel profondo ciece mondo", de Orlando furioso.


Nel profondo
cieco mondo
Si precipiti la sorte
Già spietata a questo cuor
Vincerà l’amor più forte
Con l’aita del valor


Dans ce profond
dans cet aveugle monde
que se précipite le sort
si contraire à mon coeur.
L’amour vaincra rendu plus fort
par le secours de la vaillance.

Baldassare Galuppi (1706-1785), Duetto "Ah non fuggirmi, ingrato", de Siroe.

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Anna Prohaska (soprano) et Fulvio Bettini (baryton), avec Il Suanor Parlante Orchestra. Direction : Vittorio Ghielmi.
Johann Gottlieb Graun (1704-1759), Concert pour viole de gambe, 3. Allegro.
George Friedrich Haendel, Aria "Furie Terribili", de Rinaldo.
Haendel, Aria "Felicissima quest’alma", de Apollon et Daphné.
Haendel, Récitatif "Che voce" et Aria "Ardi, ardori e preghi invano", de Apollon et Daphné.
Haendel, Récitatif, "che crudel" et duetto "Una guerra ho dentro il seno", de Apollon et Daphné.
Haendel, Récitatif "Dapfne, dovo sei tu ?", de Apollon et Daphné.
Haendel, Aria "Cara pianta", de Apollon et Daphné.
Francesco Cavalli (1602-1676), Duetto "Mio foco fatale/Beata mi sento", de La Calisto.

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Dès les premiers plans du film Légende Agent secret, apparaît Apollon amoureux de Daphné peint par Nicolas Poussin en 1664, un an avant sa mort.


Poussin, Apollon amoureux de Daphné, 1664.
Le Louvre. Photo A.G., 25 janvier 2017. ZOOM : cliquer sur l’image.
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En 1994, déjà, Sollers parlait de cette toile sans réserve...

« Quand l’usure du temps est trop grande, je vais voir au Louvre cette merveilleuse lettre volée, tableau inachevé : Apollon amoureux de Daphné. Le dehors, d’emblée, est aboli. Plus de circulation, d’événements, de fausses informations, de cotations, de psychisme abusif ou d’hystérie inutile : Poussin interrompt, il rompt.
[...] Je reviens à cet Apollon et Daphné, clairière du Louvre. Quel paradis profond et frais, quel concert. Le cercle qui en forme le centre n’en finit pas de s’enchanter des figures incompatibles qui le bordent, toutes occupées à une action rentrée. Contradiction : l’arc et la lyre. Présence : qui ne se ressemble pas, et ne se ressemblera jamais, s’est rassemblé dans un temps suspendu de flèche. Le rouge appartient au dieu. Les deux nymphes, la bleue et la jaune, perchées dans les arbres, ont une insolence de bonheur énigmatique dont tous les esprits libres se souviendront. »
(Réserve de Poussin, La guerre du goût, 1994)

Dans Agent secret (Mercure de France, 2021, p. 165-166)

« Ce tableau de Nicolas Poussin est pour moi sacré. Il est au Louvre, Poussin l’a peint à la toute fin de sa vie et l’a laissé inachevé, c’est sa dernière œuvre. Il suffit de comprendre pourquoi. Ce tableau s’appelle Apollon amoureux de Daphné. Le voilà assis à gauche, là, Apollon. Qui est cette Daphné, qui va devenir un personnage très important dans un prochain roman, qui s’appellera Légende, où elle devient une amie d’enfance que je vais retrouver beaucoup plus tard alors qu’on a été lycéens ensemble, dans ce lycée qui, pour la première fois, acceptait les filles. Avec un peu d’imagination, on pouvait se débrouiller pour se servir des jardins de Bordeaux, surtout avec une fille qui s’appelait Daphné. Savez-vous en quoi elle a été transformée pour échapper aux assiduités d’Apollon ? En laurier.


Le Bernin, Apollon et Daphné, 1623-1625.
Photo A.G., 23 juin 2015.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Vous avez la même représentation à la galerie Borghèse à Rome, avec la sculpture du Bernin, Apollon et Daphné. Tous ont rêvé d’étreindre une femme qui se transforme en laurier. Le laurier est l’arbre d’Apollon. Daphné veut dire laurier. Évidemment tout cela vous parle à mots couverts, et vous n’êtes pas obligés de croire qu’Apollon n’a pas eu de rapports intimes avec Daphné. Personnellement je pense que cette Daphné mérite la plus grande attention. En tout cas, voici une reproduction qui n’est pas assez éclairée, de ce tableau génial. Dans les deux arbres du tableau, vous avez deux nymphes très élégantes, l’une jaune, l’autre bleue. Tout est plein de nymphes, c’est extraordinaire, Apollon est donc un nymphomane professionnel. C’est drôle qu’on ait gardé ce mot pour des désirs exagérés attribués au sexe féminin, et vous avez, dans la foulée, Mallarmé et son Après-midi d’un faune, qui fait dire à son faune : "Ces nymphes, je les veux perpétuer." Vous écoutez en même temps Debussy et vous êtes au cœur de la végétation française.
Les secrets de la sexualité sont uniquement trouvables en français. En France, tout le tissu naturel est construit sur un savoir sexuel énorme. Je ne vais pas vous citer Sade ou Baudelaire, vous avez compris. »

Et dans Légende donc (Gallimard, 2021, p. 50) car il faut lire Légende et Agent secret ensemble :

« Apollon amoureux de Daphné est un des tableaux les plus mystérieux du monde. Il a été peint par Nicolas Poussin peu avant sa mort entre 1660 et 1664. Le peintre, sans l’achever, l’a offert à un cardinal italien, et il n’a été acheté par le Louvre que trois siècles plus tard, où je vais le voir le plus souvent possible. Je rentre en lui par la gauche, je m’installe confortablement à la place du dieu rouge, j’ai sous les yeux, à ma disposition, un flux de nymphes toutes plus désirables les unes que les autres, et Daphné, dans cette fresque, est évidemment unique. J’ai deux protectrices : la nymphe jaune, assise dans le grand laurier, et la bleue, tenant fermement une branche de l’arbre sacré. Le paysage se regarde de partout, et l’harmonie répand ses métamorphoses sur fond de silence.

Ce tableau, pour moi, traverse tous les écrans, c’est l’éclaircie même. Il peut se balader sur tous les ordinateurs du monde, sans perdre un millimètre de son inexplicable beauté. L’œil et la main de Poussin nous sont devenus incompréhensibles. Personne ne pense plus à un dieu en voyant un laurier. »

Il y a aussi au Louvre un beau tableau de Tiepolo, vraisemblablement inspiré de la sculpture du Bernin.


Tiepolo, Apollon et Daphné, 1743-1744.
Le Louvre. ZOOM : cliquer sur l’image.
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SUR PILEFACE :

Georg Friedrich Haendel
Francesco Cavalli
Baldassare Galuppi
Vivica Genaux

A.G., 8/9 mars 2021.


[1Œuvres complètes II, pp. 690-691.

[2Œuvres complètes III, p. 170.

[3Catherine Clément, L’opéra ou la défaite des femmes, 1979

[4Un critique a pu écrire :
« L’Irene de Vivica Genaux ne confirme pas seulement ses affinités avec la musique de Hasse, des affinités qu’elle cultive depuis ses débuts et qui furent consacrées en 2019 par le prix Hasse de la Johann Adolf Hasse-Stiftung : sa vocalité et sa sensibilité s’épanouissent tout particulièrement dans les rôles écrits pour Faustina Bordoni. Hasse, avec qui elle formait « un couple exquis » selon Metastasio, sollicite tant ses qualités dramatiques que la plasticité de son organe. La diva de l’Alaska est manifestement dans un grand soir et la description que Burney donne du chant de son illustre devancière lui correspond parfaitement : « Elle avait la langue déliée, ce que lui permettait de prononcer les paroles de façon rapide et distincte, le gosier flexible et idéalement formé pour les diminutions », précisant encore « que les passages fussent sur des notes voisines, sur la même note ou sur de larges intervalles, elle les exécutait avec la même facilité que l’aurait fait un instrument. » Mais l’art de Vivica Genaux ne se limite pas aux roulades ni aux acrobaties – toujours spectaculaires, nous ne boudons pas notre plaisir. Les récitatifs sont investis et vécus avec une acuité remarquable, les effets subtilement dosés dans la longue plainte d’Irene de sorte que la grâce ne verse jamais dans la mièvrerie. »

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