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Patti Smith : « Je suis une survivante »

suivi de Gérard de Nerval : Les feuillets manuscrits retrouvés sur son cadavre et recherchés par P. Smith

D 17 septembre 2020     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



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EXCLUSIF La chanteuse et écrivaine américaine nous raconte sa vie esseulée à New York, avec son chat

PROJETS Entre un nouvel album et un prochain livre, l’icône rock confie ses envies de retrouver Paris

Son sac à dos était prêt, En mars, Patti Smith devait partir pour une nouvelle tournée mondiale. Pandémie oblige, elle a dû se cloîtrer dans son appartement de Greenwich Village, à New York. À 73 ans, la chanteuse et poétesse, révélée en 1975 avec l’album Horses, et consacrée avec le tube Because the Night (1978), n’en demeure pas moins active. Elle a enregistré le dernier volet d’un triptyque consacré à ses maîtres échevelés : après Antonin Artaud (Peyote Dance) et Arthur Rimbaud (Mummer Love), Peradam (Pias) est un hommage au romancier métaphysique René Daumal, auteur du Mont Analogue. Outre ce disque, Patti Smith publiera en octobre un récit chez Gallimard, L’Année du singe, sur ses concerts à San Francisco l’année de ses 70 ans. Pour en parler, elle nous a laissé son numéro de téléphone fixe à New York. C’est un samedi soir sur la Terre. Quand l’icône du rock au féminin décroche, c’est une voix douce et chantante qui nous répond.

Qu’apercevez-vous de votre fenêtre en ce moment ?

J’habite une toute petite rue du Village et pourtant je peux voir deux emblèmes de l’architecture de New York : l’Empire State Building et la Freedom Tower. C’est un quartier où j’ai vécu par intermittence depuis 1967. Après l’avoir quitté en 1979 pour Detroit, j’y suis revenue à la mort de mon mari [Fred Sanie  » Smith, ancien guitariste du groupe MCS], en 1994. C’est le quartier des écrivains : Allen Ginsberg, William Burroughs, Eugene O’Neill m’y ont précédée. Malheureusement, il est en train d’être détruit par l’édification d’immeubles modernes.

Est-ce difficile pour la voyageuse que vous êtes d’être coincée à New York ?

J’aurais préféré me trouver en bord de mer ou à Paris, car je n’ai pas vraiment d’amis à New York. Mais c’est ici que je vis et travaille. Où que l’on soit confiné, on reste isolé. Moi qui aime tant marcher pour entendre les langues différentes dans cette ville, je passe mes journées seule avec mon chat, Cairo. une abyssinienne de 19 ans. Au départ. je cherchais plutôt un costaud. guerrier. car il y a beaucoup de rats ici. Et j’ai vu cette chatte toute malingre, mignonne comme tout. Je l’ai prise et, en définitive, c’est elle qui a survécu.

Vous aussi êtes une survivante depuis l’enfance...

Oui. À 2 ans et demi, j’ai eu la tuberculose. Il m’arrive encore souvent de tousser, j’ai gardé une cicatrice au poumon. Ensuite, j’ai eu la scarlatine, la varicelle puis la grippe asiatique. À 21 ans, j’avais déjà eu tellement de maladies... C’est ce qui explique ma force aujourd’hui : je suis une survivante. Chaque jour, j’écris. Chaque jour, j’essaie de rester positive. C’est ce que nous devons faire pour garder notre système immunitaire fort. Je sors avec mon masque, j’évite les lieux trop fréquentés. Je veux une longue vie, écrire encore de nombreux livres et organiser de grands dîners avec tous mes amis à Paris !

« Je voudrais faire de la maison deRimbaud une résidence d’artistes »

Quelle est la première chose que vous ferez quand vous quitterez New York ?

J’irai rendre visite à mon fils Jackson, que je n’ai pas vu depuis mars, ainsi qu’à ma sœur. Ma fille Jesse Paris, elle, vit à quelques mètres de chez moi. Mais, là, elle est à Istanbul, la seule destination où les Américains peuvent se rendre actuellement. Je suis contente qu’elle ait pu partir. Je lui ai dit :« Va et voyage pour moi ...  » Je suis comme une panthère enfermée dans une cage, dans un état de solitude immobile. Mais je vais bien.

Le voyage, on le retrouve sur Peradam, consacré au Mont Analogue du poète aventurier René Daumal. ..

Contrairement à lui, je ne suis pas une voyageuse de l’extrême. Je n’ai pas connu les montagnes sacrées, les plaines de Sibérie. Je n’ai pas la santé pour me rendre dans ces lieux dangereux qui nourrissent pourtant mon imaginaire. Heureusement, Stephan Crasneanscki a su me rapporter des pavsages sonores des rives du Gange aux plateeaux de l’Himalaya : la pluie, le vent, la glace qui craquelle, le chant des oiseaux, la voix des enfants. De la même manière, il était allé à Harar, en Éthiopie, pour Mummer Love, consacré à Rimbaud.

Ou’est-ce qui vous plaît tant chez Daumal, plutôt méconnu en France ?

Dans Le Mont Analogue [1952]. son roman inachevé. il évoque une catastrophe environnementale parce que les lois de l’autorégulation de la nature n’ont pas été respectées. Pour cette expédition en montagne, le narrateur a été prévenu qu’il ne doit toucher à rien, pas même une fleur. Mais pour survivre, il tue un vieux rat dont le rôle était de manger les abeilles malades afin de protéger les autres d’une contamination. Le rat mort, toutes les abeilles disparaissent et les fleurs ne peuvent plus être pollinisées, ce qui affaiblit la terre et fait s’affaisser la montagne. Daumal a arrêté son récit au milieu d’une phrase. C’est à nous de le terminer, mais nous restons aveugles face aux signaux du changement climatique... D’après les notes laissées à sa veuve, la dernière partie du roman aurait dû s’intituler ;« Et vous, que cherchez-vous ? » Une question à laquelle il nous incombe de répondre.

L’année du Rat, c’est maintenant : 2020.

Comme beaucoup, j’étais très optimiste. J’ai beaucoup projeté sur ce chiffre, y voyant un cycle prometteur, le 20 sur 20 est synonyme d’excellence... Puis ça a commencé : incendies en Australie, d’autres en Amazonie puis en Californie, Trump de nouveau candidat et enfin la pandémie... Tous mes espoirs ont été pulvérisés.

Pensez-vous que Trump sera réélu ?

Vous savez, l’Amérique est un pays très divisé qui n’a pas beaucoup évolué depuis la guerre de Sécession. A part certaines grandes villes, nous restons un pays inéduqué.

L’éducation, c’est !’objectif que vous vous êtes fixé avec la maison de Rimbaud que vous avez achetée à Charleville-Mézières ?

Oui, je voudrais en faire une résidence d’artistes. C’est l’endroit où Rimbaud a écrit Une saison en enfer. Ce qui reste de cette ancienne ferme qui a été bornbardée par les Allemands devait être préservé de l’urbanisation. C’est pour ça que je l’ai achetée. et non pour y vivre. car je ne conduis pas et la voiture est vraiment nécessaire là-bas. Je l’ouvrirai volontiers à des créateurs, comme Patrick Modiano que je ne connais pas mais que j’admire énormément.

« Charlotte Galnsbourg me ressemble tellement qu’elle pourrait être ma fille  »

Ou Charlotte Gainsbourg, que l’on retrouve pour un duo sur votre album .. D’où la connaissez-vous ?

Nous nous étions vues à New York. Mais la première fois que je l’ai vraiment« rencontrée », c’était dans un magazine - un Vogue, je crois. En feuilletant les pages, je suis tombée en arrêt sur un portrait d’elle. J’ai cru que c’était une vieille photo de moi ! Elle me ressemble tellement qu’elle pourrait être ma fille. Encore aujourd’hui, il me faut un temps avant de comprendre qu’elle n’est pas moi !

Vous avez retrouvé les studios Electric Lady, où vous aviez enregistré vos premiers albums. Y avez-vous croisé des fantômes ?
C’est à dix minutes à pied de chez moi. La première fois, j’avais 23 ans. J’avais eu le privilège d’y rencontrer Jimi Hendrix avant qu’il meure. Ce studio représente toute une partie de ma vie. Mais j’ai aussi enregistré de très belles choses à Paris, où j’ai toujours un projet en cours, d’ailleurs ... Il sera dans la lignée de Peradam mais avec mes propres- textes, c’est tout ce que je peux vous dire pour l’instant.

Le légendaire Chelsea Hotel, où vous avez vécu, vient d’être rénové. Y êtes-vous retournée

Il m’est très difficile de revenir dans ces lieux qui ne sont plus les miens. J’aime que certains endroits restent inchangés. Il y a ainsi un petit café où j’avais mes habitudes à New York. Un jour, ils l’ont fermé pour le rouvrir avec un mobilier tout neuf, tout blanc. Mais moi, il me fallait ma vieille table et ma petite chaise en bois pour écrire ! Alors, ils sont redescendus les chercher à la cave. Depuis, elles m’y attendent dans un coin de la salle...

Et à Paris, où vous avez habité en 1969 ?

Comme à New York, j’aime marcher à Paris. On peut aisément se rendre au Louvre admirer un Caravage puis aller se recueillir sur les tombes de Proust ou de Baudelaire... Aujourd’hui, je crois que je m’installerais près du Café de Flore, à Saint-Germain-des-Prés. Je connais très bien l’église ; je m’y suis produite, j’y ai prié et allumé des cierges. Dans ma nouvelle vie à Paris, je me contenterais d’une petite chambre avec une jolie fenêtre et beaucoup de lumière, un lit et un bureau. Je pourrais descendre tous les matins pour écrire au café. C’est ça la belle vie...

Auriez-vous la télé dans cette chambre ?

C’est drôle car longtemps je n’ai pas eu la télé. Puis, dans les années 1990, étant constamment sur la route, j’ai commencé à la regarder dans les hôtels. Des séries policières dans toutes les langues, allemandes, polonaises, françaises. Depuis, je suis fan du commissaire Maigret !

Y a-t-il un objet qui vous manque aujourd’hui ?

J’ai beaucoup d’objets précieux. Pour mes 65 ans, Johnny Depp m’a offert une lettre d’Edgar Allan Poe. Mais si je devais n’en garder qu’un, ce serait mon alliance. Elle est très simple et ne vaut rien, mais elle est tout pour moi.

Que pourrions-nous vous offrir pour votre prochain anniversaire, le 30 décembre ?

J’adorerais avoir le manuscrit qui se trouvait dans la poche de Gérard de Nerval à l’instant de sa mort. J’ai déjà tenté de me le procurer lors d’une vente aux enchères, en vain. Mais je sais que son possesseur en prend soin...

Pour vous faciliter la tâche, partons plutôt sur un café au Flore. Et je serais très heureuse s’il m’était permis de rapporter la tasse chez moi... •

PROPOS RECUEILLIS PAR LUDOVIC PERRIN

Le Journal du Dimanche, 13 décembre 2020

Le manuscrit recherché par Patti Smith

Lot n°210

De la collection du Dr Jacques Lacan.


NERVAL (Gérard de).


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[Aurélia]. Manuscrit autographe, [1855], 1 page et demie in-8 (207 x 127 mm), sur 2 feuillets, avec corrections, ratures et ajouts, sous chemise demi-maroquin noir moderne.
Extraordinaire et tragique relique des derniers moments de Nerval, rares fragment d’Aurélia, Le rêve et la vie.
Fragment d’Aurélia, retrouvé, selon Ulbach, sur le cadavre du poète, pendu, rue de la Vieille-Lanterne, à l’aube du 26 janvier 1855, et se terminant par ses mots : « Qu’arriverait-il si je mourais ainsi tout d’un coup ? ».

Récit de non pas une, mais trois descentes aux enfers successives, Aurélia est la tentative, à la fois lucide et angoissée, de saisir la folie. Pendant ses deux derniers séjours à la clinique du docteur Blanche à Passy, en 1853 et 1854, Nerval écrit ce texte, dont la totalité ne nous est pas parvenue. Il voyait dans le rêve une valeur thérapeutique, et un instrument d’exploration de l’inconnu et de la vie elle-même. C’est parce qu’il tenta de franchir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible que les surréalistes en firent leur précurseur.
C’est ici un passage du chapitre IV de la seconde partie d’Aurélia, constitué de souvenirs et de réflexions, baignant dans une lumière hallucinatoire. Il évoque d’abord son ami Georges - certainement Georges Bell, rencontré au retour de son voyage en Orient : Il m’emmenait dans diverses contrées des environs de Paris et consentait à parler seul, tandis que je ne répondais qu’avec quelques phrases décousues. L’onirisme se mêle à l’autobiographie, par exemple dans le récit de cet épisode : Un jour nous dînions sous une treille dans un petit village des environs de Paris. Une femme vint chanter près de notre table et je ne sais quoi, dans sa voix usée mais sympathique, me rappela celle d’Aurélia, je la regardai, ses traits même n’étaient pas sans ressemblance avec ceux que j’avais aimés. On la renvoya et je n’osai la retenir mais je me disais : qui sait si son esprit n’est pas dans cette femme et je me sentis heureux de l’aumône que j’avais faite. Nerval imagine le spectre d’Aurélia, elle-même le double de l’actrice et cantatrice Jenny Colon, décédée en 1842, dont il était tombé amoureux en 1837 lors de la création de Piquillo, où elle tenait le premier rôle. Lui qui écrivait sur le pouvoir magique de l’écriture qui permettait à Victor Hugo de ressusciter les morts dans Notre-Dame de Paris, pensait-il pouvoir faire revivre Jenny Colon d’une quelconque manière ?

Dans le labyrinthe des rêves et des spectres, Nerval est assailli par les contrariétés, parmi lesquelles une culpabilité qui le hante : Je me dis : j’ai bien mal usé de la vie, mais si les morts pardonnent c’est sans doute à condition que l’on s’abstiendra à jamais du mal et qu’on réparera tout celui qu’on a fait. Il termine par cette méditation tragique : La mort d’un de mes amis [l’écrivain Charles Reynaud ?] vint compléter ces motifs de découragement. Je revis avec douleur son logis, ses tableaux qu’il m’avait montrés avec joie un mois auparavant, je passai près de son cercueil au moment où on l’y clouait. Comme il était de mon âge et de mon temps je me dis : « Qu’arriverait-il si je mourais ainsi tout d’un coup ? ».

En portant sur lui ce manuscrit avec ces dernières lignes, Nerval fit l’ultime tentative de retrouver l’autre monde du rêve, l’écriture fragmentaire d’Aurélia demeurant impuissante à conjurer le vertige identitaire du poète inconsolé.
La pièce porte, à la suite du texte, cette authentification autographe de Louis Ulbach, ami et biographe de Nerval, qui fut son exécuteur testamentaire : (autographe de Gérard de Nerval. Ses dernières lignes - papiers trouvés sur lui après sa mort.) L.U.

De la collection du Dr Jacques Lacan.
A figuré aux expositions sur Gérard de Nerval à la Bibliothèque nationale (1955, n° 307) et à la Mairie de Paris (1996, n° 496).
Oeuvres complètes, éd. J. Guillaume et Cl. Pichois, Pléiade, t. III, 1993, p. 731-732 ; manuscrit répertorié p. 1332 (PA IX). - J. Richer, Les Manuscrits d’Aurélia de Gérard de Nerval, Les Belles lettres, 1972.
Diverses taches légères. Trace d’onglet réunissant les deux feuillets.

Aurélia, le rêve et la vie

En 1853 et 1854, Gérard de Nerval vit essentiellement à la clinique du Docteur Émile Blanche, en raison de ses troubles psychiques. Il se met à écrire, d’abord dans une visée thérapeutique, les pensées et les rêves qui l’habitent. C’est à cette époque qu’il rédige une nouvelle,Aurélia,le rêve et la vie. La mort de la mystérieuse Aurélia, aimée du narrateur, déclenche une quête identitaire traversée de « visions ». Nerval se suicide dans la nuit du 25 au 26 janvier1855, entre la publication de la première et de la deuxième partie de la nouvelle dans laRevue de Paris. Faute d’une conservation intégrale du manuscrit, on ne sait si les premières éditions sont ou non fidèles.

Crédit : Galica.BnF


La mort mystérieuse de Gérard de Nerval

A l’occasion du centenaire de la mort de Gérard de Nerval, Le Monde a publié cette intéressante synthèse :

Par PAUL GUILLY
Le Monde, Publié le 26 janvier 1955


Gérard de Nerval (1808-1855) photographié par Nadar en 1854

La mort de Gérard de Nerval commence comme un mauvais feuilleton : le vendredi 26 janvier 1855, vers 6 heures du matin, à la fin d’une nuit particulièrement froide, on découvrit au numéro 4 de la me de la Vieille-Lanterne un homme pendu à la grille de l’atelier du serrurier Boudet. Le pendu, en habit noir et dont les pieds chaussés d’escarpins vernis rasaient le sol, avait conservé son chapeau haut de forme sur la tête...


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Une demi-heure plus tard M. Blanchet, commissaire de police de la section Saint-Merri, venait procéder aux premières constatations et, après un examen sommaire du corps en présence du docteur Pau, médecin de la garde de l’Hôtel de Ville, concluait provisoirement au suicide.

On trouva dans les poches du mort les feuillets d’un manuscrit qui s’intitulait - macabre ironie - le Rêve et la Vie, et un passeport au nom de Gérard Labrunie [son nom de naissance], homme de lettres. Le cadavre ayant été trouvé sur la voie publique, conformément à la loi, le commissaire le fit transporter à la Morgue.

Dans la légende qui s’est établie autour de la mort de Gérard de Nerval le décor est d’une importance capitale : la sinistre rue de la Vieille-Lanterne, étroite ruelle du moyen âge, n’était qu’un ruisseau à ciel ouvert en contre-bas de la rue de la Tuerie, qui la faisait communiquer par les marches d’un escalier vermoulu avec la place du Châtelet. Célestin Nanteuil, l’un des premiers compagnons de Gérard aux jours heureux de la bohème galante, nous a laissé une sombre et très évocatrice lithographie de ce parfait coupe-gorge de mélodrame entouré de deux poternes d’égouts fermées par des grilles. Complément de couleur locale, un corbeau apprivoisé se tenait en permanence sur la rampe de l’escalier et passait pour crier : " J’ai soif ! " Il y avait là tous les éléments pour exciter l’imagination des écrivains et des journalistes qui depuis cent ans ont donné du drame les interprétations les plus fantaisistes. La rue de la Vieille-Lanterne, dont la démolition commença l’année même de la mort de Nerval, ouvrait son cloaque à l’endroit où s’élève maintenant la scène du théâtre Sarah-Bemhardt.

On ne peut comprendre la fin tragique de l’auteur d’Aurélia sans connaître dans leurs grandes lignes les derniers mois de sa vie. En octobre 1854 il avait quitté la maison de santé de Passy, insuffisamment guéri d’une nouvelle crise d’excitation et contre l’avis défavorable du docteur Blanche. Il avait laissé ses meubles et ses livres à Passy, peut-être en gage de sa pension impayée. Déjà enclin au vagabondage par nature, Gérard va mener pendant trois mois une vie errante sur laquelle nous sommes assez mal renseignés. A peu près démuni d’argent et vivant de petits emprunts, sans domicile fixe, il couche çà et là au hasard, tantôt chez un ami comme Théophile Gautier, parfois en un mauvais hôtel de la rue des Bons-Enfants, le plus souvent dans un bouge des Halles ou dans une carrière de Montmartre, mêlé à la plus basse pègre de la ville.

Par le témoignage de ses amis nous connaissons mieux ses ultimes journées de bohème. Le 20 janvier 1855 il apparaît aux bureaux de la Revue de Paris, où il rencontre Gautier et Maxime Du Camp. Celui-ci nous le montre en un chétif habit noir, sans paletot malgré le grand froid, presque misérable. Très excité, paradoxal, il tient des propos de mégalomane et assure que les mâles de sa famille sont reconnaissables ou fait qu’ils naissent avec le tétragramme de Salomon sur la poitrine, au-dessous du cœur ; il sort ensuite de sa poche un très banal cordon, en fil écru, qu’il affirme être la ceinture de Mme de Maintenon quand elle faisait jouer Esther à Saint-Cyr, et c’est avec cette cordelette qu’on le trouvera pendu cinq jours plus tard. Puis il s’enfuit très digne et en refusant tout secours. Le lendemain Asselineau l’invite à déjeuner au restaurant : Gérard, déprimé, se plaint de son impuissance à travailler et des défaillances de sa mémoire. C’est avec beaucoup de peine qu’il a terminé Aurélia, dont la Revue de Paris attend toujours la deuxième partie. Le 23 janvier il remet à Paul Lacroix la liste de ses œuvres complètes et dépose chez Auguste de Chatillon, compagnon de jeunesse, une branche d’if, une branche de cyprès et enfin une couronne d’immortelles. Le 24 il passe chez Méry, absent, et lui laisse un sou sur lequel il vient de graver une croix avec son canif. On connaît, à la date du même jour, un billet de lui à sa tante qui se termine par ces mots énigmatiques : " Ne m’attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche. " Cependant il continue joyeusement sa soirée chez l’actrice Béatrix Person ; il s’y montre gai, exubérant, dit des vers, chante une ronde du Beauvaisis et émerveille l’assistance par son entrain. Sorti en compagnie de deux amis, il les quitte pour se diriger vers les Halles et termine la nuit au " violon " à la suite d’une rixe où il se trouve compromis en une très douteuse compagnie. On le relâche après quelques heures.

Dans la matinée du 25 janvier il emprunte sept sous à Asselineau et à la fin de la journée se présente au Théâtre-Français sans y trouver Arsène Houssaye, l’administrateur, dont il espère peut-être une avance sur ses droits d’auteur. Il dîne, semble-t-il, aux Halles. Son passage est signalé dans deux ou trois cabarets ; vers 2 heures il rencontre place Baudoyer une patrouille qui l’interpelle et le laisse repartir aussitôt. On ne connaît pas la suite, et c’est sans preuve que l’on affirme qu’il frappa en vain au sordide garni de la rue de la Vieille-Lanterne.

L’enquête officielle confirma la première impression du commissaire Blanchet et fut formelle en ses conclusions : Gérard de Nerval s’était suicidé. Maxime Du Camp dans ses Souvenirs littéraires affirme avoir eu en main, treize ans après le drame, le rapport de police, fait d’une manière très sérieuse, mais qui a malheureusement disparu lors des incendies de la Commune. L’Église lit des difficultés pour autoriser les obsèques religieuses, et le docteur Blanche dut envoyer une lettre à l’archevêque de Paris où il affirmait que l’écrivain avait mis fin à ses jours dans " un accès de folie ".

Cependant dès l’enterrement le mot d’assassinat fut prononcé dans l’entourage de Gérard. Comme le dit l’un de ses meilleurs biographes, M. Jean Richer, les amis du poète " qui n’avaient pas tous bonne conscience, et c’est à leur honneur, cherchèrent à accréditer la version du meurtre par des escarpes ". Alexandre Dumas, Roger de Beauvoir et quelques autres vinrent faire leur enquête personnelle rue de la Vieille-Lanterne. Dumas dans son journal, le Mousquetaire, donna à ses lecteurs un excellent reportage sur la fin dramatique de son ami. Sans apporter de preuves décisives dans un sens ou dans l’autre et en laissant à la police le soin de prendre ses responsabilités, le romancier semblait pencher pour la thèse du meurtre.

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2 Messages

  • Viktor Kirtov | 20 septembre 2020 - 20:43 1

    Merci, cher Jean-Michel pour ce texte de Friedrich von Hartenberg, traduit par vos soins et publié dans L’Infini n°122, printemps 2013 (Nerval, Vienne)

    Ainsi, ai pu découvrir Nerval à Vienne, votre ville d’adoption, et quant à moi, une ville que j’ai découverte avec bonheur dans une autre vie, alors que je résidais, pas en Autriche mais en Allemagne. Escapade viennoise à l’occasion d’un weekend pascal prolongé ("Frühling in Wien", Printemps musical à Vienne)

    Nuits à l’hôtel Kaiserin Elisabeth. Dans le hall, un portrait en pied plus grand que nature de Sisi impératrice avec sa magnifique parure d’étoiles dans la chevelure, nous y accueillait impérialement. Je n’avais pas choisi moi-même l’hôtel, juste précisé : « un bon hôtel, central ». L’hôtel était central, de bonne catégorie, mais on m’avait réservé une suite... : meubles de style, lustre qui pouvait être de Murano etc. Rien d’une simple chambre ! Quand le groom eut déposé ma valise, et après avoir consulté le tarif au dos de la porte, suis redescendu immédiatement afin d’abandonner la suite pour une chambre plus modeste. Ce qui fut fait mais je n’eus plus droit au groom pour remonter ma valise.


    Ce portrait représente Sissi à 27 ans, la chevelure ornée d’étoiles en diamants.
    Photographie de Franz Winterhalter, 1865. Palais de la Hofburg, Vienne
    ZOOM : cliquer l’image

    Nerval, dîtes-vous « loge à Vienne ‘’chez des blanchisseuses’’ dans le quartier de Leopoldstadt, le faubourg le plus proche de la Ville, quémande constamment de l’argent à son père, en essayant de le convaincre qu’il est bien reçu partout et qu’il travaille. »

    Puis vous écrivez :

    Gérard arrive à Vienne en novembre1839, le 29 de ce mois est la date anniversaire de la mort de sa mère, la vraie, quand il avait deux ans. Il déprime ; « je suis un peu fatigué » écrit-il à son père. On ne sait s’il bascule là, dans le parc de Schönbrunn où, maintenant, déambulent des petits groupes de touristes chinois, ou bien plus tard, dans le moment de l’écriture. Je pense qu’il chute là, silencieusement, après il ne cesse de chuter pendant des années, accomplissant le passage dans l’autre monde et retour, rêve et réalité de plus en plus tissés ensemble, jusqu’à ce qu’un jour il ne revienne pas. Après son séjour à Vienne, il a une crise nerveuse ; « Moi, je descends de Napoléon, je suis le fils de Joseph Bonaparte, frère de l’Empereur, qui reçut ma mère à Dantzig », déclare-t-il à son ami Alexandre Weill, venu le visiter à Picpus, qui s’empresse de noter ces propos inquiétants. Un seul être dans tout –et tout dans un seul être. Je ne sais pas. Je redis à voix haute le fragment inédit d’Aurélia : « Mon corps était emporté sans souffrance par un courant vif-argent qui me transporta jusqu’au cœur de la planète. » Je le dis encore, et glisse à la surface transparente de ce diamant. D’autres phrases me viennent, « voilà que des horizons bleus –des hauteurs de mon ancienne béatitude un frisson de crépuscule –et d’un seul coup se déchira le lien de la naissance –vint l’entrave de la lumière... »

    Friedrich von Hartenberg (traduit par Jean-Michel Lou) - Extrait
    Texte initial : L’Infini n°122, printemps 2013

    Je n’ai cité cet extrait que pour inciter les visiteurs à lire l’intégrale de votre texte ICI. Et, accessoirement, il contient une petite morale : quelqu’aient été les conditions de son séjour à Vienne, Gérard de Nerval a su transformer ses souvenirs en littérature et en poésie, alors que . n’en ai tiré q’une simple anecdote. « L’art d’écrire des livres n’est pas encore inventé. » concluez-vous.

    oOo


  • Jean-Michel Lou | 18 septembre 2020 - 13:19 2

    Cher Viktor,
    je ne sais pas si Patti Smith parviendra un jour à obtenir ce précieux manuscrit de Nerval. Il serait entre de bonnes mains. En attendant, voici un texte autour d’une phrase d’Aurélia, qui envisage l’hypothèse que le point de bascule à partir duquel Nerval devient le grand écrivain que nous connaissons se situe à l’endroit d’où je ne suis pas en train de vous écrire, car je suis en vacances : Vienne. Cordialement, Jean-Michel