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Julia Kristeva et « le jour d’après »

D 19 mai 2020     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Julia Kristeva : "Il s’agit d’un désastre humain, derrière les statistiques"

L’écrivaine et psychanalyste et l’invitée de Patricia Martin. Elle évoque la crise du coronavirus et les conséquences qu’elle implique sur l’être humain.

"C’est le for intérieur qu’il s’impose de sauver dans l’état de guerre en cours."

Linguiste, psychanalyste, critique et romancière, Julia Kristeva est incontournable dans le champ intellectuel. Ses écrits, sa pratique, son enseignement et ses prises de position résonnent à l’international.

Paule-Henriette Lévy (L’Arche) : Un nombre important de personnes âgées sont mortes durant cette pandémie. Que penser d’une société qui, en cas de crise, n’a pas prévu de se préoccuper du sort de ses aînés ?

Julia Kristeva : Cette incapacité à prévoir est un des scandales qu’a révélé la pandémie. Depuis que l’humanité existe, la question de la finitude humaine, de la mortalité a été prise en charge par les religions, mais elle est absente aujourd’hui du discours général. Alors oui, nous savons développer des soins palliatifs, gérer des EHPAD, étudier la biologie qui nous décrit le mécanisme de l’apoptose, ce processus continu de mort et de régénération des cellules. Mais nous nous révélons incapables de « payer » le prix fort dû au grand âge sans doute parce que la mort, cette limite ultime de l’expérience humaine, se trouve occultée dans nos sociétés sécularisées. Un intervenant en EHPAD était en colère récemment sur un plateau de télé, car disait-il, « il n’y a pas de personnel pour parler à nos ainés »…

Je voudrais que nous fassions un pas de plus. Il me semble que, plus insidieusement et plus violemment, cette déferlante virale que nous venons de vivre, nous a révélé la vulnérabilité inerrante à la condition humaine, par-delà le grand âge. Je parle ici de la vulnérabilité qui est en nous, qui nous habite et que notre idéologie de la performance, et du gagnant/gagnant s’avère incapable d’assumer.

La question de l’accompagnement de la vieillesse met directement en cause le modèle du néolibéralisme. Cette crise sanitaire fait basculer, dit-on, le néocapitalisme libéral dans un capitalisme numérique, ce qui voudrait dire qu’il faudrait organiser le soutient budgétaire direct de l’Etat et trouver des outils numériques capables de faire du « sur mesure » pour baisser les coûts, tout en revalorisant les rémunérations de certaines professions sous-estimées, notamment dans la santé, l’éducation ou la sécurité. Etc… Mais le désastre humain qu’entraine la pandémie me semble tel, qu’il ne pourra pas se résoudre avec les seules mesures politiques, économiques et sanitaires aussi indispensables soient-elles. Nous devons de façon urgente changer de paradigme et mettre la personne au centre de notre logiciel. Aux niveaux essentiels du pacte social : éthique, éducatif, cultuel, politique. C’est là, que les questions touchant au grand âge, à la mortalité et aux limites deviennent les sujets principaux pour le « jour d’après ».

Cette crise nous a beaucoup appris sur l’isolement

Le gouvernement a astreint chacun, pour d’évidentes questions sanitaires, à rester chez soi, mais que reste-il du « soi » ? Le confinement a révélé les ravages de la solitude dans laquelle nous a conduit l’accélération anthropologique, poussée par le néolibéralisme sans frein et l’hyper connexion globalisée. Cette dernière nous a fait croire que nous n’étions pas isolés tant que nous étions connectés. Faux. La solitude n’a pas disparu dans l’hyper-connexion, loin de là. L’écran virtuel n’a fait que la compresser et l’enkyster dans des réseaux sociaux. Messages, likes, icones, cette « mousse » des mots implosive, et explosive a, au contraire, révélé et accentué le vide. Elle n’a aucunement restitué ce que j’appelle, en écoutant mes patients, « la chair des mots ». C’est-à-dire les affects, les passions, les désirs d’amour, les désirs de mort et de vie qui se partagent dans le transfert entre l’analyse et l’analysant, de telle sorte que la mutualisation des affects primaires qu’on peut offrir à l’autre lui permet, en confiance, de les mettre en parole, en récit, en histoire. Pour élucider, évaluer, refonder les liens.

Analyse et confinement : tout un programme !

Dans les temps « pre-covid » on utilisait souvent les inévitables smartphones comme des « gestes barrières » : un outil pour se mettre à distance des pulsions, se défendre du corps à corps, se protéger de la régression et du trauma. Il était à craindre que le confinement renforce ces artifices. Au contraire la pandémie a ouvert des angoisses si aiguës qu’elles en appellent à des ressources insoupçonnées, en tout cas chez les hommes et chez les femmes qui ont fait le pari qu’il est possible de rebondir. Je définirai ainsi celles et ceux qui se sont engagés dans une psychanalyse. Alors, une brèche s’ouvre dans leur confinement. Posé sur la table ou l’oreiller du lit de l’internaute stressé et coincé, ce même objet comme oublié facilite en fait le besoin et le désir de se dénuder, de faire tomber le masque, de parler « seul à seul », « pour de vrai ». Déverrouillage de la culpabilité, du faire-semblant, des défenses mondaines s’en suivent. Chacun découvre son « d’intime/extime », « dedans /dehors » qu’il ou elle puise dans les zones fragiles de leur vie, faisant appel à la vitalité de l’analyste. En attente du vaccin, ce n’est pas un anticorps qui s’élabore ainsi, mais un véritable contrefort psychosomatique qui repousse l’effondrement fomenté par l’attaque virale et la désocialisation confinante. Une espèce d’éthique, transversale aux frontières et interdits moraux qu’elle n’ignore pas, et qu’on nomme dans notre jargon un « inter-dire » (Lacan). Pour ma part, j’appelle « reliance » cette mutualité nucléaire de la parole qui constitue l’être parlant et qu’il nous faut retrouver. Dans ce nouveau monde à réinventer, il faudra que le lien de parole soit déployé jusqu’à cette « chaire des mots », faute de quoi les survivants seront des zombies qui éventuellement se réadaptent, mais non pas des humains capables de se refaire.

Nous avons également été confronté à l’impossibilité de beaucoup de nos rituels religieux. Comment peuvent-ils retrouver un sens alors qu’ils furent remplacés ?

Je suis une enfant des Lumières, « de l’incroyance et du doute » (c’est mon côté Dostoïevski [1]), et je pense que les faits religieux sont riches de sens, à condition de les réévaluer, de les mettre en question au regard des problèmes et des désastres d’aujourd’hui. Mais c’est Freud, un juif sans Dieu qui m’éclaire dans cette voie, car il a repris, me semble-il, l’essentiel de cette expérience religieuse qu’est précisément la dualité nucléaire du même et de l’Autre, révélée dans la parole où s’invente la mutualisation constitutive de l’humain. La relation transférentielle que l’inventeur de l’inconscient nous lègue, et qui sollicite chacun des deux protagonistes, analysant et analyste, participe de cette transvaluation des religions en cours ; elle constitue l’un des remèdes à leur perte de vitesse dans le monde contemporain. Il y en a sans doute d’autres, mais je privilégie la capacité de l’analyse à reconstituer « le for intérieur », qui retient et refonde deux piliers de la religion biblique et évangélique qui sont l’altérité et la singularité. Ainsi s’expriment « l’entre » et « l’inter » : entre deux et à l’intérieur de soi. C’est seulement à partir de là, qu’il est possible d’appréhender le sens de la limite (interdits, purifications, retraites, etc…) que posent les religions, et d’accepter que les rituels nécessaires puissent évoluer. En effet par-delà sa valeur sanitaire, le confinement spatial est une contrainte normative sociale et morale, dont il convient d’élaborer la portée subjective et éthique de consentement, de ce libre choix que fait la personne dans son entre-deux.

Evoquant les limites, nous nous rendons compte aujourd’hui combien l’acharnement technologique, consumériste et sans limite a mis notre planète à mal. Si on ne réévalue pas ce sens de « l’entre deux » et des limites qui font partie de l’histoire religieuse et morale, si on ne reconstruit pas à ce « for intérieur » humain, la planète -fut-elle assainie par la rigueur écologique- risque d’être livrée à la cruauté de ses premiers habitants que sont les virus. C’est le for intérieur qu’il s’impose de sauver donc, dans l’état de guerre en cours.

Est-ce que vous y croyez à « ce jour d’après » ?

Oui, avec ce qu’il comportera comme exigences. Il y a encore quelques mois, la métaphore de la viralité était largement utilisée. Je l’employais moi-même. Elle pouvait ainsi se décomposer : séduction, explosion, destruction. Les réseaux sociaux sont viraux. Ils vous séduisent, vous blâment, puis vous détruisent. Les Gilets jaunes, également, qui révèlent des désirs sans nom, s’enflamment puis avec les blackblocs saccagent Paris. Cette viralité extérieure était-elle prémonitoire de ce qui nous arrive aujourd’hui de l’intérieur ? Les agents pathogènes ne nous sont plus extérieurs, ils résident dans le tissu génétique de l’humanité. Il y a plus de bactéries dans le corps humain qu’il n’y a de cellules. Certains sont infectieux d’autre non ! Longue vie à la virologie ! Nous accusons les scientifiques et les politiques d’être « incertains ». Mais c’est l’abyssale incertitude des frontières entre la vie et la mort que les virus révèlent (ces parasites sont-ils des concepts, des molécules ou des êtres vivants ?) et qui nous tombe dessus. Il faut donc se préparer à vivre avec ces menaces présentes à l’intérieur de notre corps et avec lesquelles nous avons cohabité depuis des millénaires, mais qui vont se faire de plus en plus envahissantes. Si rien n’est fait pour les brider la viralité économico-politique risque de nous revenir en boomerang dans l’inévitable réchauffement climatique. Le constat est apocalyptique… mais je suis une pessimiste énergique, parce que je sais que nous avons des ressources nécessaires pour faire face à ces épreuves. Je ne suis pas ici en train de faire une apologie de la mélancolie et de la claustration. J’écoutais avec beaucoup d’intérêt les projets de Stéphane Bancel qui dirige la biotech Moderna Therapeutics, spécialisée dans les traitements à base d’ARN, qui ne consiste pas à nous injecter des virus atténués, mais de permettre à nos cellules de produire des anticorps. La génialité de l’esprit humain est aussi stimulée par l’apocalypse. Est-ce parce que j’ai connu trois guerres, — je suis née un jour après la déclaration de la Deuxième guerre mondiale, j’étais enfant et adolescente pendant la Guerre froide et maintenant je suis immergée dans cette guerre sanitaire mondiale —, je me considère comme une « sur-vivante » et j’ai tendance à aborder, entendre et aimer les humains comme des « sur-vivants ». Mais pour pouvoir l’être, il importe de s’imprégner de cette vulnérabilité inhérente que j’évoquais en début d’entretien (la solitude, la mortalité en nous, les limites et leur négociation dans l’inter-dire). En nous obligeant à mieux les intégrer puisse l’épreuve virale préparer l’humanité à davantage de tendresse dans les compétitions, endurances et enthousiasmes qu’il nous faudra réinventer pour rebâtir l’après Covid. Pour être justement des sur-vivants.

L’entretien dans L’Arche pdf

Crédit : Julia Kristeva


[1Cf, Kristeva Julia, Dostoïevski, Buchet/Chastel, coll. « Les auteurs de ma vie », 2020 ; Kristeva Julia et Moro Marie-Rose, Grandir c’est croire, Bayard, 2020.

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