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Sur les traces d’Albert Camus, à Oran, avec Kamel Daoud & F. Busnel

"La Peste" d’Albert Camus, un manuel de dignité

D 23 avril 2020     A par Viktor Kirtov - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Kamel Daoud à La Grande Librairie


L’émission La Grande Librairie du 22 avril 2020, en version inédite : spéciale confinement donnait rendez-vous à Kamel Daoud, dans la ville d’Oran qui servit de décor au roman d’Albert Camus, La Peste.

Une émission enregistrée

Pour rendre cette émission possible, François Busnel a installé dans son bureau, chez lui, un studio télé avec trois caméras. « Deux techniciens masqués et gantés sont venus, précise-t-il. Et le reste s’est fait par Skype. » Évidemment, une fois n’est pas coutume, cette « Grande Librairie » a été tournée il y a quelques jours. « Le direct nous semblait hasardeux. Puis l’enregistrement permet de faire un peu de montage, de proposer quelque chose d’un peu plus dynamique. Personnellement, j’aime beaucoup être en direct, mais là il semblait indispensable d’enregistrer, ne serait-ce que pour des questions de réseaux, de surcharge de réseaux, etc. »

Covid-19, Peste 47, immeuble 67

Remake. Dans un Oran déserté, l’écrivain est parti sur les traces des personnages du roman d’Albert Camus. Un pèlerinage irréel.

par Kamel Daoud, À ORAN

Plus de soixante-treize ans après la publication de La Peste, il est étrange d’hésiter devant la porte d’entrée du 67, rue d’Arzew, le principal boulevard d’Oran, et de se répéter qu’il faut s’enduire les mains de désinfectant. Car c’est dans cet immeuble que Camus imagina le Mal et campa des personnages aux prises avec l’invraisemblable. C’est là qu’il habita au début des années 1940, après son mariage avec Francine. On se surprend à réaliser que la contagion est encore possible, elle s’épanche désormais hors du roman, invisible et sournoise, elle bondit du papier vers la peau, suinte de sa métaphore vers les poumons. Soudainement, face au numéro 67, le roman est contagieux et corrompt le réel. C’est irréel.

Une semaine après l’instauration du couvre-feu à Oran, on peut encore, pour quelques heures, se promener le jour (avant 15 heures), tromper l’inquiétude par le souci de l’approvisionnement et une quête des nouvelles. Dans le ciel lustré par la proximité de la mer, on peut encore, avant la grande vague attendue, faire des courses, croire visiter le décor d’un film catastrophe au spectacle des boulevards dépeuplés, espérer pour ses propres enfants. Effet collatéral de la fin du monde, photos et vidéos nous font découvrir les capitales désertées comme si nous étions des revenants, visages écrasés derrière la vitre du trépas, interdits de préhension. Oran fait partie de ce nouveau désert mondial. Les magasins sont partout fermés. Images ravivées d’une guerre. De rares voitures circulent, hâtives, comme si on redoutait un bombardement. Des vendeurs de tabac ou de médicaments, on ne voit que les mains gantées, derrière un rideau.


Le restaurant espagnol du quartier oranais de Sidi-El-Houari, où, dans « La Peste », le journaliste Rambert cherche ses complices pour fuir l’enfermement, le 30 mars.

Correspondances

L’Algérie est confinée et use, pour vivre, plus des fenêtres que des portes. Pourtant, pas de rats morts annonciateurs de la peste dans le centre-ville, et les cas de coronavirus recensés sont des chiffres abstraits, gonflés de rumeurs et d’imprécisions. On enterre encore peu, et c’est heureux, mais l’épidémie universelle est partout dans les esprits. Et quand on est oranais, l’écho d’un roman célèbre impose un remake inévitable. J’ai relu La Peste en janvier ; aujourd’hui, je spécule sur les parallèles, je m’autorise des exercices de correspondances sur un urbanisme imaginaire. Oran est une Jérusalem céleste tombée dans le temps, mais encore reconnaissable pour le pèlerin entre ses murs.

Ma main hésite à pousser la porte. Je l’ai même crue verrouillée, à cause de la serrure et de l’interphone. Il n’en était rien. J’ai pesé et elle a cédé naturellement.

À Oran, le ciel aveuglant, dans son essor au-dessus des immeubles, dément l’idée du cataclysme, fait croire à une spéculation des médias, un effet secondaire du voyeurisme digital. La viralité d’Internet déréalise la viralité mortelle du virus. Et puis il y a la Méditerranée, parfaitement immuable deux rues plus bas, écaillée d’écume et de vents, irréductible. Elle empêchera le vent mauvais d’arriver jusqu’à nous. Le Nord enterre les siens mais l’eau et le soleil nous protègent, veut-on encore croire. Ou la prière. La nuit, des confinés élèvent des suppliques, d’immeuble en immeuble, encouragés par des imams derrière les haut-parleurs. D’ailleurs, les arcades du boulevard, désemplies, évoquent plus une ville balnéaire à l’heure de la sieste que le confinement.La Peste est mal rejouée. La peste est réelle. Des pigeons roucoulent sous les arcades et accentuent l’impression d’abandon. Le fléau est obstinément escamoté par le beau temps. J’oublie les morts, et c’est une faiblesse humaine face à l’incroyable.

Le nouveau Mal

C’est là, au premier étage, que Camus habita, le temps de la guerre mondiale et des séparations. Et c’est le lieu où il imagina La Peste, l’histoire d’une épidémie qui isola la ville et exposa, dans la colère ou le sacrifice, la passion et la lucidité, chacun à sa propre nuit. Aujourd’hui, c’est le nouveau virus qui isole la ville. Le nouveau Mal réintroduit l’inconnu jusque dans nos maisons, suspend nos gestes, nos respirations, et contamine nos étreintes. Je n’ai pas de gants, on n’en trouve presque plus, de même que le fameux gel et les masques. J’en porte toutefois un, bleu et faussement animalier, car il me fait une sorte de museau de tissu. Ma femme me l’a proposé avec insistance. Et ici, à l’entrée de ce bâtiment, je dois donner le spectacle d’un homme indécis au seuil d’une morgue ou d’une scène de crime. Je croise un passant qui me scrute, je sors mon téléphone pour faire semblant d’appeler puis je reviens à la porte de bois rouge. À un moment, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, je la pousse. Et c’est dans ce déclic, ce son étouffé du bois suspendu à des gonds, chuintant sur le sol, que se fait la jonction entre un livre et un immeuble.

L’immeuble est très précisément décrit par le Dr Rieux dans La Peste, il y habite avec une mère silencieuse et humblement immortelle. Le récit commence par une chronique sobre, à peine distincte d’une veillée funèbre. Le parallèle est donc facile à revivre en ces heures.

Murs ventriloques

Pour le lecteur que je suis, depuis des semaines, un effet de réminiscences traverse le centre-ville d’Oran, en gondole les murs ventriloques et décrépis, telle une mélodie obsédante. Malgré moi, je note qu’il y a déjà un centre de regroupement des malades rentrés d’Europe, logés près de la mer dans un complexe hôtelier, Les Andalouses, un bijou vieilli imaginé par l’architecte Pouillon. Cantonnés aux limites des murs comme l’étaient à l’intérieur du stade à l’ouest de la vieille ville les pestiférés dans le roman. On enterre dans la précipitation les contaminés avec une fatwa religieuse qui dispense des rites, et déjà les deuils sont réduits, les mosquées fermées, les cafés désertés, les volontaires se mobilisent et les rumeurs enflent sur des fuyards des camps de quarantaine.

Dès le 18 mars, les Algériens de retour d’Europe ont été mis en quarantaine. Ils étaient les premiers. Une vidéo montre leur surprise quand ils se sont vus encerclés par un dispositif policier strict au port : le puissant sentiment de l’unanimité, la sacralité de l’accueil s’en trouvèrent ébranlés. Des scènes de colère furent enregistrées chez des proscrits, outrés par la fin d’un mythe de fraternité. La maladie ne tua pas mais blessa quelque chose d’intime et de collectif.

Clip vidéo. Dans les pas de Kamel Daoud à Oran, où, « plus de soixante-dix ans après sa parution, “La Peste” raconte le coronavirus ».

Un rat en porte-clés

Je suis maintenant dans le hall du 67, rue d’Arzew (actuellement Larbi-Ben-M’hidi), modeste et décevant. Sa discrète parure est un beau carrelage à l’ancienne au sol et une peinture blanche qui le confond avec un mausolée. Marcher, pieds nus ou pas, à l’intérieur de la topographie d’un livre est la définition du pèlerinage. J’y arrive presque, mais ma halte est gâchée par la trop grande similarité entre la peste et le coronavirus. Je sais que, pour un récit, le prévisible est un couteau mortel. J’ai même hésité à venir interroger cette porte : j’ai l’impression de mettre les pieds dans un circuit pour touristes où on vous propose à la fin une miniature d’Oran, un rat en porte-clés, un portrait de personnage ou un tee-shirt avec une phrase extraite du livre :« On est bien obligé de s’aimer sans le savoir. » J’exagère, pour évacuer le cliché et retrouver une émotion neuve. Je me dis que plus personne n’évoque Oran aujourd’hui, alors que le monde entier y vit, enfermé, sans le savoir. Oran, c’est Paris, New York, Bangkok, Le Caire… Autant la décrire pour ceux qui y vivent les yeux sur leur écran, ignorant que cette ville précéda nos sorts. Chaque pierre taillée des immeubles a le grammage d’un papier que l’on peut raviver de l’index. Les vieilles ruelles qui vont vers le port comme des ruisseaux paralysés sont des chapitres aux chiffres romains. Elles abritent la cathédrale où, dans La Peste, un évêque défend un dieu déclassé, le restaurant des bas quartiers où le journaliste Rambert essaie de rejoindre clandestinement, par-delà les remparts, le bonheur d’une femme aimée, l’appartement du Dr Rieux, le chroniqueur qui relate les faits, ou cet homme, Tarrou, tenté par la sainteté sans concession à la divinité. Il suffit de marcher pour lire.

C’est en 1947que La Peste fut publiée. Camus eut des hésitations à s’y décider, raconte-t-il, et il corrigea une première version. À l’époque, le roman sembla à la fois puissant et décevant. On ne lui pardonnait pas l’affleurement réussi de la philosophie. Ses personnages pensaient trop face à la mort et n’offraient aucune consolation confortable. Ils ne vivaient ni ne mouraient facilement. Le roman survécut cependant aux critiques et actuellement, avec l’ironie d’une prédiction, La Peste se relit comme la chronique d’un monde entier, le compte rendu simultané et contemporain de nos isolements. Comble des coïncidences, le roman perd même son statut de fable déguisée et se relit comme un rapport médical, une vérité immédiate. Soixante-dix ans après, La Peste raconte le coronavirus. Il n’y a plus rien d’imaginaire.

Purgatoire

Je m’avance vers l’escalier, je lève la tête vers le puits de lumière où la rampe monte en une branche d’arbre orpheline. Une ombre froide et de la chaux sur les murs font croire au silence parfait.

C’est donc ici, au67, dans cette rangée d’immeubles haussmanniens, qu’habitait le Dr Rieux. Ce personnage qui exclut les conclusions faciles, affligé d’une pudeur qui le désincarne, nostalgique d’illusions impossibles, était le cœur froid et attentif de la ville pestiférée. Camus lui prêta ces lieux où il s’ennuyait au point de décrire Oran comme un purgatoire. Des décennies après, cet ennui y flotte encore comme une brume, sans recouvrir entièrement les paysages contrastés et les ruines d’immeubles.

Oran garde sa vocation de ville secondaire et commerçante, monotone et vantarde. Sa douceur est trop souvent mondaine. Elle a changé depuis Camus, s’est agrandie et ouverte sur la Méditerranée ; son urbanisme étant moins écrasé par la montagne du Murdjadjo qui la surplombe, elle semble libre dans un pays fermé, mi-marine, mi-caravanière. C’est la mer qui la sauve de la poussière en atténuant sa réclusion et en lui offrant une vocation. Maintenant immobilisée, vidée comme un quai en faillite, Oran retrouve l’ennui comme une vieille essence.

Ruines lentes

La ville n’est cependant pas uniforme. Trop de conquérants y ont rêvé leur royaume. Il y a toujours eu des murailles et des tracés séparant les populations : un quartier arabe, un autre espagnol près du port et un centre-ville colonial. Dans La Peste, on meurt dans le dernier, on tente de fuir dans le labyrinthe du second, et on souffre de l’invisibilité dans le premier.

Aujourd’hui, les démarcations sont effacées, ne subsistent que des architectures délavées ou des ruines lentes vers Sidi-El-Houari et Eckmühl. On a certes ravalé des immeubles du centre, mais les vieux quartiers s’enfoncent, en caravanes inhabitées, dans l’oubli, avec des fenêtres ouvrant sur l’au-delà et des cages d’escalier éventrées. Pour le chroniqueur, chaque excursion est l’occasion de feuilleter une matière à mi-chemin du parchemin et de la pierre. « Oran est un livre », forçant la métaphore augustinienne.

« Oran est un livre, celui qui ne l’a pas visitée n’a lu qu’une seule page. » Je complète. Un étrange écrit, cependant. À l’ouest, le plateau du Murdjadjo empêche tout urbanisme, sauf celui des bidonvilles. La montagne, où un évêque ami a réussi le prodige de restaurer l’église Notre-Dame-de-Santa-Cruz, condamne l’horizon. De loin, quand on arrive par l’est, on peut s’imaginer la montagne comme un sphinx érodé dont ne subsistent que les pattes lourdes séparant le port du reste des eaux, et un poitrail puissant, vestige d’un souffle pétrifié dans les pierres. Pour l’anecdote, on prit soin de construire une mosquée au-dessus de l’église.

À l’est, la ville se dégrade en « cités » construites avec l’argent du pétrole. Elles portent souvent des numéros, comme ceux qu’on donne aux météorites. Et entre ses extensions immobilières et un centre colonial à la fois aimé et détesté, entre béton et palimpsestes, Oran est un livre rongé par l’humidité et les pourrissements, alourdi d’eaux souterraines et de pavés –et pourtant lisible.

La mer appuyée aux portes

Le « 67 » est une porte que je pousse avec précaution ce matin. Le ciel dément la pandémie et offre une belle journée, inutile au bonheur des hommes. Les rues sont vides. Un chien se promène, une vieille femme espère un taxi impossible. Un air de jour férié, sous la loi du confinement universel. Le couvre-feu, quand il est presque diurne, est léger. On peine à le distinguer d’une heure creuse. On sent la mer appuyée aux portes. Il suffit, pour la voir, de se pencher de n’importe quelle terrasse. Il faut dire aussi que le couvre-feu est, en Algérie, un souvenir frais de la guerre civile des années1990. Si les Européens renâclent, ici l’interdiction de sortie n’est pas une nouveauté. La porte du67n’est pas vraiment neuve. Elle confirme, cependant, entre les murs repeints, la marque de nouveaux propriétaires. Dans l’étroite entrée, huit boîtes aux lettres anonymes. Je grimpe jusqu’au premier : c’est là que logeaient l’écrivain et le docteur de La Peste. La porte de l’appartement de Camus est doublée d’une autre en métal. Je reste là, espérant voir bouger quelque chose, distinguer un grattement de réécriture.

Je redescends.

Je n’ai pas aimé ce pèlerinage : il débouche sur une impasse. Camus, je le préfère contemporain et dégagé de son époque. Il est insolite de voir cette ville, qui rejetait La Peste parce que l’histoire officielle du régime refusait les honneurs à Camus, aujourd’hui contrainte au remake. La Pesteest de retour, avec ses murs et ses décors, ses contagions.


Oran au petit matin, le 5avril. L’Algérie a instauré un couvre-feu de 15heures à 7heures dans plusieurs grandes villes. « Un souvenir frais de la guerre civile des années 1990, écrit Kamel Daoud. Ici, l’interdiction de sortie n’est pas une nouveauté. »

Rideau baissé

Je remonte vers la gare routière, là où se jouèrent tant de séparations camusiennes. Où chacun, faute de vivre, se souvient. La gare est fermée, car on en a inauguré une toute neuve à côté. On peut s’y asseoir cependant et scruter, au faux plafond de la voûte, les étoiles de David, les hexagones érodés et les signes de l’ambition de son architecte (Ballu, 1903) : un édifice pour un hommage commun aux trois monothéismes. De nos jours, la gare est dite « coloniale » alors qu’à l’époque elle était qualifiée de « mauresque ». Le malentendu s’amplifie.

Là aussi les rues sont nues, offertes aux vents coulis, sales, des sachets en plastique traînent au sol. À peine quelques passants. Assis dans le hall, surveillé de loin par l’agent de sécurité car je suis étrangement oisif, je voudrais y imaginer des adieux, leurs lenteurs, leurs passions disproportionnées, mais je peine. La gare est tellement vide qu’elle n’offre pas la mémoire de La Peste, mais de l’absence. Je récupère alors ma voiture et je descends vers le vieux quartier espagnol, la Marine, espérant la pierre proche du livre. C’est l’une des dernières stations de ce circuit. Je me gare près du restaurant où le journaliste Rambert cherche ses complices pour fuir l’enfermement et rejoindre l’amour entravé par la solidarité avec les pestiférés. Rideau baissé. Il n’y a personne. Là où la route fait un coude vers la montagne, juste en face de la placette décapitée et laissée poussière, une falaise donne sur la mer prise sous le harnachement des quais. Le petit vent au-dessus du port secoue des palmiers.

La Méditerranée est en contrebas, épaisse et contenue sous les navires et les grues métalliques. À peine des silhouettes de policiers. La mer est une terre bleue face à une terre rouge. Des maisons ruinées du quartier de la Calere s’interposent. C’est dans sa houle musclée que des personnages de Camus sont venus ressusciter leur corps cerné par la peste. J’imaginai les constellations rêches de l’écume nocturne, le souffle négocié à chaque brasse. Un beau chapitre sur l’amitié et la mort. Habituellement, c’est ici que viennent les amateurs de poissons frits. Mais il ne reste rien, le virus dévore les odeurs. Tout a la consistance d’un déjà-vu évacué. À l’horizon, la Méditerranée redevient inhospitalière. De lourds navires marchands y sont figés comme des aiguilles d’horloge. Je me convaincs que la mer était autrefois le contrepoids de la peste. Aujourd’hui, elle accentue la désertification. Je surprends un groupe de femmes, qui se hâtent entre deux maisons.

Un désert de mouettes

La peste d’aujourd’hui, plus radicale, exige non pas l’isolement d’une ville mais celui d’un monde. Elle exige la criminalisation de l’étreinte. L’amour, l’infidélité, le hasard des rencontres s’effacent sous les masques, les gants et la peur. Je me dis que la nouvelle peste est tout aussi envieuse de nos vies que l’ancienne.

Je remonte vers la ville, longe le front de mer. Vidé de son peuple habituel de rêveurs, de ses couples et de ses SDF. Ordinairement, la lumière qui vient du large rajeunit les visages et la bordure urbaine est celle d’une île. Camus y trouva, autrefois, une religion pour son corps. Les promeneurs d’aujourd’hui y récoltent des souvenirs de voyages qu’ils ne feront peut-être jamais. C’est là que les couples peuvent croire à l’amour perpétuel : dans les jardins publics, ils craignent la police et les dénonciateurs, mais ici l’exposition manifeste leur accorde une immunité car ils ne pourraient pas s’embrasser. Mais sous la nouvelle grippe, il n’y a rien à observer de ces stratégies de l’amour. Un désert de mouettes.

Oran est réduite au néant, et le couvre-feu confirme une sorte de guerre dont le centre est cathodique, occidental, qui ne nous atteint que par les voyageurs. Pour les plus obtus, la fin du monde est la fin de l’autre monde, de l’outre-mer. En quelques semaines, tout s’est inversé : le mouvement des chaloupes des migrants, les routes maritimes, les préjugés (le coronavirus est une maladie des Blancs), la frontière. La mer corrobore les méfiances historiques à l’égard de tout ce qui vient par elle : envahisseurs, colons, guerriers, et jusqu’aux Algériens vivant hors du pays. L’autochtonie est déclarée indice de bonne santé.


Silence. . C’est au premier étage du67, rue d’Arzew (aujourd’hui rue Larbi-Ben-M’hidi), où Albert Camus habita dans lesannées1940, que réside le Dr Rieux, personnage central duroman, « cœur froid et attentif de la ville pestiférée ».

Vers midi, la lumière devient cendreuse comme durant les sécheresses d’automne. Elle oppresse les poumons. C’est une trace matérielle du virus. Sinon, l’ennemi resterait inconnu, précédé de rumeurs, soupçonné sur chaque étalage, sur chaque épiderme, suspendu comme un index invisible. Dans les rues, les passants qui se croisent se scrutent, méfiants. Et d’un coup, c’est tout Oran qui respire mal.

Je remonte vers mon quartier dans un désert complet. Désœuvrés, des Oranais silencieux sont amassés sur les bancs publics, faute de cafés ouverts ou de mosquées. On redécouvre le temps, on se déshabitue de l’éternité. Je me dis que la religion, pour une fois, semble secondaire et ne parvient pas à accaparer l’invisible. Mais c’est autre chose qui s’impose à l’esprit : le virus est une dictature. Nous voilà enfermés ou morts. Et déjà certains autoritarismes politiques s’inspirent, se présentent paradoxalement comme son seul antidote.

Oran est un livre. Mais la peste, aujourd’hui, n’y est plus une métaphore§

CréditLe Point 09/04/2020

Daoud – « La Peste », un manuel de dignité

L’écrivain explique pourquoi lire ou relire le livre d’Albert Camus

Par Kamel Daoud

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Kamel Daoud

Au-delà de la panique mondiale et de l’effet d’amplification par Internet, le coronavirus a eu deux effets fascinants : une baisse de la consommation d’une bière homonyme du virus, et une hausse des ventes de La Peste, le roman d’Albert Camus. Le premier effet confirme la tragédie par le comique. On peut s’attarder sur le second pour tenter de comprendre.

Que cherche-t-on à lire (ou relire) dans La Peste, publiée en 1947 ? Peut-être des attitudes de survie, ou comment regarder la peur avec éducation et garder ses bonnes manières face à la tombe possible. Ou même, comment fait-on lorsque le fléau est là et qu’on ne retrouve plus l’attitude à tenir. Les lettrés aiment toujours, dit-on, mourir dignement, ou aiment à le croire.

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La Peste est, au-delà de l’orfèvrerie de la langue, le roman du Mal et des réponses de l’homme à la calamité. On ne le répétera jamais suffisamment, en hommage à cette réflexion si étincelante sur nos solitudes. Les personnages de cette longue chronique incarnent, en transcendant l’« abstraction » de l’épidémie comme le dit le Dr Rieux, des attitudes typiques, portent en eux le seul rebondissement réalisable face à la routine de la mort. Les réactions sont celles que nous dictent la dignité, ou Dieu, ou la fatalité ou le piège du hasard. On peut alors revenir vers cette fiction pour croire puiser dans une expérience immémoriale, se ressourcer à des indécisions si riches, si humaines.

Si les ventes de ce roman remontent aujourd’hui, c’est que le coronavirus est déjà la peste. Dans l’amplitude parallèle, le pays de chacun redevient Oran, cette ville porteuse de la fable, située dans l’ouest algérien, mais incarnant dans l’allégorie littéraire la Cité mondiale, le monde occupé face au monde libre, l’insulaire de la vie, les remparts de toute séparation. Camus, à son époque, a allégorisé le nazisme, mais il anticipa puissamment sur tous les fléaux qui réduisent l’homme à la lâcheté ou la mort et offrit le meilleur catalogue de nos comportements. Sa dissection est époustouflante de précision et se relit, inévitablement, là où le Mal revient.

Relire La Peste c’est un peu lire un manuel de survie de l’esprit. Le nouveau virus, du moins on commence à l’admettre, rejoue à la lettre les premiers chapitres du récit camusien. Du coup, relire La Peste c’est un peu lire un manuel de survie de l’esprit, à défaut d’un vaccin pour le corps, et apprendre à éviter le ridicule des espérances hâtives. Pour le coronavirus, comme pour la peste, il s’agit d’isolation, de séparation des amants et des vies, de murs autour de la ville, de panique, de désinformation et d’humilité des héros anonymes, de la vanité religieuse face à l’épidémie ou de l’absurde. On comprend qu’aujourd’hui, en attendant l’antidote, on ne peut que compulser, comme dans une salle d’attente. Sauf qu’à la place des vieilles revues des salles d’attente, on replonge dans une fiction qui fait la chronique d’un présent si coïncidant qu’on en sort troublé, asséché de ses propres illusions, transformé mais sans croyances puériles en un salut rapide.

Le nouveau (re)lecteur que je suis y cherchera non l’anecdote et l’actualité, mais l’essence du fléau, en quoi il peut assombrir ou illuminer, comment il peut nous atteindre non en nous-même mais en ceux que nous aimons, et comment il peut mener à la lâcheté comme à l’héroïsme, réveiller le dieu bavard en nous ou l’homme sans vanités. En gros, à relire La Peste, on se rapproche mieux de la vérité surtout quand elle n’existe pas.

Si on y prête attention, le catalogue de Camus donne à vivre des rôles faute de remède : se sanctifier par le refus de Dieu, longtemps hésiter entre le bonheur égoïste et l’entraide, croire qu’il y a un sens divin et n’avoir pour le prouver, après le prêche, que sa propre mort inutile, être un saint, ou, a contrario, se sentir plus proche des vaincus que des saints, s’épuiser pour surmonter les abstractions. En gros : aider, fuir, se cacher chez soi, espérer la mort ou l’oubli, compter des pois chiches enfermé dans une chambre et moquer la panique d’autrui. La peste, disait l’évêque d’Oran dans ce roman, révèle Dieu à l’homme, mais c’est une prétention : elle ne révèle que l’homme à l’homme.

Peut-être aussi qu’à relire La Peste on anticipe mieux l’avenir immédiat pour aller directement à l’essentiel. Ainsi, on peut aboutir à une espérance plus modeste, car promise par un roman et non par une religion ou par les chiffres d’une administration. En tout cas, relire La Peste aide au moins à guérir de l’abstraction.

Crédit Le Point, 10/03/2020


A propos de Kamel Daoud

Né en 1970 à Mostaganem, Kamel Daoud est journaliste au Quotidien d’Oran. Il y tient la chronique « Raïna Raïkoum », réputée pour son franc-parler et la clarté de ses analyses. Egalement chroniqueur au Point. Il a publié en Algérie des recueils de nouvelles et de chroniques, et aussi

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3 Messages

  • Viktor Kirtov | 13 août 2020 - 19:24 1

    Albert Camus et Louis Guilloux : une amitié au pied de la lettre

    LECTURE D’ÉTÉ Leur correspondance dévoile la soixantaine de missives que les auteurs ont échangées pendant quatorze ans.Passionnant.

    THIERRY CLERMONT


    Louis Guilloux et Albert Camus, en mars 1948 aux Rencontres de Sidi Madani, en Algérie.
    >Tallandier / Bridgeman images / LEEMAGE

    Quel ami parfait, et quel homme pur ! Je l’aime tendrement et je l’admire, non seulement pour son grand talent, mais pour sa tenue dans la vie. »C’est ce que note le romancier Louis Guilloux à propos d’Albert Camus dans ses passionnants Carnets, au début des années 1950. Une amitié solide et sans fard, d’égal à égal, née en 1945, et que l’on peut suivre à travers cette soixantaine de missives, échangées quatorze et durant, jusqu’à la mort tragique de l’auteur de l’Étranger : l’un, Breton et de tempérament sombre voire granitique, l’autre, Méditerranéen et solaire.Tout pourtant les rassemble, à part la différence d’âge.Camus respecte et admire son aîné, tout comme son confiant, à qui il écrira plus tard : « Malgré mes quarante-sept chevrons, je me sens, avec vous, comme à 18 ans. » Auparavant, Guilloux avait confié : « Ton amitié m’est précieuse et nécessaire, elle m’aide à vivre. » Et réciproquement.

    Leurs points communs sont nombreux : des origines sociales modestes, la maladie (tuberculose pour Camus et maladie osseuse pour Guilloux), le sens aigu de la fraternité, l’engagement politique et, enfin, la fidélité aux mêmes origines comme l’écrivait Camus à propos de Guilloux et de Guéhenno, ajoute : « Je peux laisser parler un peu ce que j’ai de plus profond. »

    Que lit-on dans cette riche correspondance, bien plus passionnante que celle partagée par Camus avec René Char ou Malraux, et tout aussi éclairante que celle échangée avec l’ami italien Nicola Chiaromonte ? Au-delà des exercices - sincères - d’admiration pour leurs œuvres entrelues et commentées, des tracas du quotidien, des espoirs déçus, des recommandations de toutes sortes, les deux hommes proposés, avec une rare pudeur, la formation d’un compagnonnage de cœur et d’esprit, parfois contre vents et marées. L’un a toujours défendu l’autre, et ils déclarent ce qu’ils ont à dire, sans ambages, et souvent dans l’émotion.

    Des remarques justifiées

    Deux événements marquants vont définitivement sceller leur complicité affectueuse. Il s’agit, d’une partie, du voyage du couple Guilloux en Algérie au printemps 1948. Séjour au cours de l’auteur de La Maison du peuple rend visite à la mère de Camus, et découvre Tipasa qui avait inspiré l’Algérien de naissance dans les années 1930 et que Guilloux avait lu :

    Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru.

    Lecture de Noces à Tipasa, chapitre 1, essai dionysiaque et solaire du jeune Albert Camus, 26 ans
    Crédit : La minute de poésie

    Tipasa, Algérie
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    Albert Camus, Noces

    Les Noces sont un recueil de quatre nouvelles, publié en 1938, partant de l’Algérie natale de l’auteur pour traduire les réflexions et l’état d’esprit du jeune homme qu’il était alors. La lecture concerne ici la première de ces nouvelles : les noces à Tipasa. Camus y expose une philosophie de vie basée sur l’indépendance et la jouissance de la vie, et l’écoute des cinq sens du corps.
    Quelques citations : - "Il me suffit d’apprendre patiemment la difficile science de vivre qui vaut bien tous leurs savoir-vivre." - "Ici je laisse à d’autres l’ordre et la mesure. C’est le grand libertinage de la nature et la mer qui m’accaparent tout entier." - "Je vois équivaut à je crois" - "J’appelle imbécile celui qui a peur de jouir".

    D’autre part, il s’agit du pèlerinage, l’été précédent, de Camus à Saint-Brieuc, berceau de Guilloux. Le futur lauréat du Nobel, ex-pupille de la nation, s’était pour la première fois recueilli sur la tombe de son père dans le carré militaire du cimetière Saint-Michel, événement qui trouve écho dans son roman posthume, Le Premier Homme. Ce père qu’il a à peine connu, Lucien Camus, est mort en octobre 1914, à l’hôpital de Saint-Brieuc, après avoir été touché à la tête par un éclat d’obus, sur le front de la Marne.

    Dès 1945, Guilloux avait noté dans ses carnets, publié sur le tard : « Tout ce qui existe de noble chez les hommes veut la liberté. On ne peut consentir qu’à ce qu’on a choisi soi-même, aimer ce que l’on aime. » Camus aurait approuvé.

    Correspondance (1945-1959), d’Albert Camus et Louis Guilloux, Folio, 256 p., 8 €.

    Le Figaro - jeudi 13 août 2020


  • Viktor Kirtov | 30 avril 2020 - 09:31 2

    Lire sur ses deux oreilles : Camus et les autres

    Lisez-vous audio ? Les choix d’écoute sont multiples. C’est l’effet virus : la Peste d’Albert Camus a connu un regain avec 4 000 ventes en mars. Un beau pic pour des livres audio qui atteignent rarement 10 000 exemplaires à l’année.

    Par Frédérique Roussel, ICI sur Libération.


  • Viktor Kirtov | 23 avril 2020 - 14:57 3

    Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy

    23/04/2020

    Il y a une chose de plus en plus pénible à entendre.

    C’est le côté : « j’ai vu un canard traverser les Champs-Élysées ; une mésange à ma fenêtre ; le ciel n’a jamais été aussi bleu, ni la nature si pure, ni la ville si vide, qu’au temps du coronavirus ».

    Non que je sois moins sensible que d’autres à la beauté des choses.

    Mais il y a un non-dit dans cet émerveillement : l’idée que le virus aurait du bon, qu’il aurait une vertu cachée et qu’il y a une part au moins de son œuvre de mort dont il faudrait peut-être se réjouir –Deo gratias…

    Il y a, mine de rien, une tentation qui se profile chez quelques-uns de nos commentateurs et tribuns : oublier la souffrance des gens, se jucher sur les épaules des morts et des réanimés pour pousser leur chansonnette et prouver que l’on avait raison de fustiger les méfaits du libéralisme et du progrès – ah ! cette jubilation bonasse (mais, en réalité, cynique car se jouant sur le dos des victimes) pour saluer la « revanche » du réel sur l’« arrogance » des hommes et leurs « péchés » divers et variés !

    Et puis il y a, enfin, une niaiserie : l’idée que le virus serait intelligent ; qu’il aurait un message à délivrer ; et que ce virus-là en particulier, ce coronavirus, autrement dit ce virus couronné, ce roi des virus, serait investi, telle une ruse de l’Histoire hégélienne, d’un peu de l’Esprit du monde – comme si un virus pensait ! comme si un virus savait ! comme si un virus vivait ! s’il y a une chose, une seule, à savoir sur les virus c’est, disait mon maître, Georges Canguilhem, patron de l’école française d’épistémologie, qu’à la différence de la bactérie qui reste un être vivant, le virus n’est ni vivant ni mort et n’est, le plus souvent, que la radicalisation et la métaphore de l’être-pour-la-mort…

    De cette pensée magique, de ce providentialisme noir et à la petite semaine, de ce catéchisme virologique, nul n’est tout à fait indemne.

    Mais il y a deux familles intellectuelles et politiques où les dégâts sont considérables.

    À gauche : ceux des écologistes, souverainistes et autres antimondialistes qui, donc, « l’avaient bien dit » ; ces J’vouslavaisbiendit trop heureux de nous rappeler qu’il fallait « sortir des traités » (Mélenchon) ! « produire français » et ne manger que des fruits de saison (Montebourg ) ! se méfier des « marchés internationaux » (Philippe Martinez et les dix-huit autres signataires de l’appel « Plus jamais ça ») ! bref, ces médecins imaginaires (non plus « Le poumon, vous dis-je », mais « Le virus, vous dis-je ! ») qui ne veulent pas manquer le « rendez-vous » avec la pandémie, qui sont obsédés par le risque (cela s’est écrit !) de « rater la catastrophe » et qui nous saoulent avec leur fameux « jour d’après », cette version évangélique du Grand Soir d’autrefois, où rien ne devrait plus être « comme avant » – l’« avertissement de la nature » de l’un ! l’« ultimatum » de l’autre ! et, chez tous, cette servilité à l’égard du virus qui fait de la profession médicale, qui n’en demandait pas tant, une caste sacerdotale consacrée au nouveau rituel !

    À droite : telle église pentecôtiste américaine qui voit le Covid-19comme un jugement de Dieu, un reckoning, punissant ceux des États qui ont légalisé l’avortement et le mariage pour tous ; tel évêque français, MgrAillet, à Bayonne, expliquant, dans une église vide, que « Dieu utilise les peines qui nous frappent » pour que nous en tirions des « leçons de conversion et de purification » ; telle ancienne ministre, MmeBoutin, tweetant que « nous savions tous que quelque chose allait se passer » et qui jubile, elle aussi, de voir la planète, gentille maman, nous faire enfin panpan cucul ; tel prêcheur islamiste, Hani Ramadan, frère de son Frère, pour qui le coronavirus est le fruit de nos « turpitudes » et apparaît comme un rappel à l’ordre de la morale et de la charia ; sans parler des dirigeants qui, comme Viktor Orban en Hongrie, bondissent sur l’occasion et interprètent, eux aussi, le marc de café nanométrique de la moderne idole coronale pour nous sortir, comme on sort du bois, les éléments de langage de leur reprise en main illibérale…

    J’ai lutté, toute ma vie, contre l’obscénité de toutes les religiosités laïques.

    Je soutiens, depuis mes débuts, au temps deLa Barbarie à visage humainet de ma lecture du docteur Jacques Lacan, que donner un sens à ce qui n’en a pas et faire parler ce hors-sens qu’est l’indicible du Mal est l’une des sources, au mieux, de la psychose, au pire du totalitarisme.

    Et j’ai toujours pensé que l’on est en grand péril quand on cède à ce prêchi-prêcha moralisateur qui, sur fond de pureté dangereuse, confond toujours, à la fin des fins, la politique et la clinique. Alors, plus que jamais, il me semble de bonne méthode de rappeler que les virus sont bêtes, que les virus sont aveugles et qu’il n’y a aucune « leçon sociétale » à tirer d’une pandémie – hormis, naturellement, celle-ci : l’on n’en fait jamais assez, nulle part, pour la recherche, les hôpitaux et les systèmes de santé.

    Et à tous les profiteurs de crise, aux ventriloques biolâtriques qui font parler le Covid comme l’ORTF, autrefois, Nestor le Pingouin, aux thaumaturges indécents dont le catéchisme de comptoir dissimule mal le peu de cas qu’ils font des hommes réels et de leur douleur, aux bavards envahissants dont les bondieuseries scientistes finissent, certains jours, par couvrir la parole des soignants, je n’ai qu’une recommandation à faire : « taisez-vous ! s’il vous plaît, taisez-vous donc ».

    ILLUSTRATION : DUSAULT

    Crédit : Le Point