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Le démon, les livres et l’errance

Charlie Hebdo, 22 avril 2020

D 22 avril 2020     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



« Vous qui entrez, laissez toute espérance. » (Dante, L’Enfer, Chant III)
« Vous qui entrez, laissez tout désespoir. » (Ducasse, Poésies II)
« Albert, tout le but est d’obtenir cet état d’euphorie qu’on appelle la santé. »
(Max Jacob, Conseils d’un médecin à un jeune confrère).
Messages reçus.

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Le démon, les livres et l’errance

Yannick Haenel, le 22 avril 2020

Il y a dans ces journées d’épidémie des instants où l’après-midi se retourne sur lui-même comme un démon qui vous étouffe. Vous avez beau être épargné par la maladie et avoir la chance de respirer sous le soleil d’avril avec votre famille, les morts sont là, la vie s’est cassée en deux, les murs se dressent partout, les inégalités se sont accrues jusqu’à l’abîme et dans la rue les silhouettes sont lointaines, méfiantes. On se dit dans ces moments-là que plus jamais l’on ne pourra approcher son visage d’un autre visage.

Vous restez chez vous en attendant Godot. Vous écoutez des chansons de Christophe, qui vient de mourir : « Elle veut l’étincelle / Renverser le ciel.  » Vous envoyez des messages aux amis, vous écrivez quelques textes, pour transmettre des sensations, partager des éclats. Les tulipes sont extrêmes, les lilas abondent, et sur le divan votre fille dévore dans son coin les 1 031 pages du tome V de Harry Potter.

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Vous vous dites qu’elle a raison. À part lire, quoi faire  ? Depuis un mois, vous avez relu avec passion La Chartreuse de Parme et presque tout Beckett.

Sur votre table de chevet, le Paradis de Dante est à portée de main, dans une nouvelle traduction de Danièle Robert (chez Actes Sud). Vous ouvrez le livre, et voici que tout de suite la flamme reprend : Dante évolue parmi les sphères, on est au chant XXIV, il erre comme toujours, on se dit qu’il est un peu comme nous, il n’en finira jamais d’errer, plein de manque et de doute, mais l’amour est là : Béatrice intercède en sa faveur, « veuillez agréer son immense désir / en le baignant de rosée, vous qui buvez / toujours à la source à laquelle il aspire  ». Dante commente les paroles de sa bien-aimée : « Ainsi dit Béatrice et ces âmes enjouées / tournèrent comme comètes en flamboyant, / devenues sphères sur leur axe fixées. »

Les aventures de Dante sont infinies, comme celles de tous les amants qui, en s’étreignant, découvrent qu’ils sont eux-mêmes le secret de l’univers et que, contrairement à ce que prétendent les religions, le corps et l’esprit ne sont pas séparés : la jouissance charnelle coïncide avec l’amour qui meut le soleil et les étoiles, et puis l’errance est le meilleur chemin.

Et voici qu’une amie, Fanny Wallendorf, qui a écrit un merveilleux roman plein de lumière – L’Appel (Éditions Finitude) –, consacré à la vocation de Dick Fosbury, lequel inventa le saut en hauteur sur le dos, m’écrit que Thoreau éclaire l’origine du mot « errer » : saunterer (« flâneur ») désignait au Moyen Âge les personnes désœuvrées qui se rendaient en Terre sainte (to saunter). «  Errer, me dit-elle, c’est être en Terre sainte. »

Nos lectures sont-elles transmissibles  ? Ce sont des antivirus. Lire, c’est être débordé par une lumière plus grande que nous. Cela s’appelle l’amour.

Relax, max

Philippe Lançon, le 22 avril 2020

Après tout, il est possible qu’on aille vers une dictature, ce ne sera qu’un cadeau supplémentaire du virus. Les interdits fleurissent, les citoyens sont des enfants disciplinés ou sans discipline, maires et préfets s’en donnent à cœur joie avec leurs interdits et leurs obligations. La sortie du confinement sera-t-elle un prélude à un nouveau type de soumission  ? On verra bien. En attendant, à 20 heures, on applaudit les « soignants », comme on dit ­aujourd’hui, dans un grand et compréhensible élan collectif : c’est la minute de solidarité, comme il y avait dans 1984 la « semaine de la haine ». Comme là où je suis, il n’y a presque personne, je suis au regret de constater que ni les animaux ni les rares habitants ne s’y sont mis. À cette heure, les agriculteurs rentrent des champs, et les autres s’occupent de leurs enfants.

Je ne fais pas exception à cette abstention. D’une part, je serais ici aussi seul à le faire qu’en ville, probablement, à ne pas le faire. D’autre part, si je comprends la force que le clap-clap quotidien peut donner, je n’aime pas faire étalage public de bons sentiments  ; ça me paraît impudique, quelles que soient les circonstances. Ce sont plutôt les mauvais qu’il me paraît sain d’exposer, et cela pour une raison simple, presque martiale : comme ils sont menaçants et agaçants pour la plupart des gens qui se croient ou veulent se croire bien, mais aussi pour la personne qui les publie, ils obligent celle-ci à n’avoir aucune complaisance envers elle-même, et donc à soumettre ces mauvais sentiments à l’examen, à un certain souci formel. C’est le paradoxe : celui qui étale sa grandeur d’âme a peu d’efforts à faire  ; celui qui flaire les relents douteux doit bosser. C’est, pour moi en tout cas, l’un des sens de l’esprit de Charlie.

Reconnaissance rime avec mauvais esprit
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J’ai pour les « soignants », depuis 2015, une immense gratitude, ayant éprouvé et raconté de quoi, dans mon cas, ils ont été capables  ; mais la reconnaissance n’allant pas plus sans mauvais esprit que la maman des poissons sans citron, j’ai retrouvé un texte de Max Jacob consacré aux médecins. Il figure dans Le Cabinet noir, publié en 1928 (coll. « L’Imaginaire », éd. Galli­mard). C’est un recueil de courtes lettres fictives. Chacune expose, dans un domaine ou un autre, ­l’humour le plus noir possible. Elle est suivie d’un commentaire ou d’un post-scriptum ajoutant au sarcasme. On y trouve les « Conseils d’un médecin à un jeune confrère ». La lettre commence ainsi : « Mon cher Albert, il te suffit de persuader à la concierge d’un immeuble que tu lui as sauvé la vie quand elle avait un rhume de cerveau et tu auras pour clients tous les locataires de la maison. Ça fera tourbillon et boule de neige : cet immeuble-là t’attirera toute la rue et tout le quartier. » J’ai lu que dans certains immeubles, au contraire, on demandait aujourd’hui à ceux qui sont au contact du virus de déménager. Je connais personnellement une infirmière à qui c’est arrivé. Elle a trouvé un mot des voisins dans sa boîte aux lettres en rentrant. Elle avait envie de leur répondre qu’ils finiraient tous dans des sacs en plastique, mais s’est abstenue. S’il y avait eu une concierge, il aurait suffi qu’elle lui offre quelques masques, un peu de gel, à supposer qu’elle en dispose, et tout le monde l’aurait applaudie.

Le médecin en exercice explique ensuite qu’il est «  trois choses utiles aux médecins : le savoir qui a son utilité et qui est le même pour tous, le savoir-faire qui est bien plus important et le faire-­savoir qui est indispensable. La concierge est la trompette du faire-savoir  ; le faire-savoir a été de lui persuader qu’on l’avait guérie  ». On est encore tout près des médecins de Molière, et Max Jacob joue sur les ressorts du malade imaginaire, dont il est plus loin explicitement question : « Le malade imaginaire est le plus insupportable des ­malades. Si tu en débarrasses sa famille, c’est cette guérison qui te fera le mieux apprécier. Tu me diras peut-être : « Le malade imaginaire n’appartient pas au médecin  ! » Erreur  ! Qu’est-ce que la médecine  ? La médecine consiste-t-elle à appliquer des médicaments à des symptômes pénibles  ? Évidemment, c’est une partie de ses buts. Une partie, Albert, tout le but est d’obtenir cet état d’euphorie qu’on appelle la santé. Et permets-moi de citer Faraboeuf : « La santé est un état précaire et qui ne présage rien de bon  ! » » Ceux qui ont subi le virus en savent quelque chose  ; ceux qui ne l’ont pas encore subi s’en doutent  ; ceux qu’il a emportés s’en fichent, les morts étant les seuls qui ne craignent plus rien.

Charlie Hebdo

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