vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE TIERS » Mai 68 hors les murs avec Yannick Haenel
  • > SUR DES OEUVRES DE TIERS
Mai 68 hors les murs avec Yannick Haenel

Suivi de « Quand les murs riaient, criaient et embrassaient les passants…

D 8 mars 2018     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Cinquante ans après, les commémorations se répètent mais l’histoire se renouvelle. L’écrivain Yannick Haenel, Prix Médicis 2017, a ainsi lu deux livres collectifs sur le soulèvement à Lyon et à Marseille.

LE MONDE DES LIVRES | 07.03.2018
Par Yannick Haenel

Marseille années 68, sous la direction d’Olivier Fillieule et Isabelle Sommier, Les Presses de Sciences-Po, « Académique », 480 p., 25 € (en librairie le 15 mars).
Lyon en luttes dans les années 68. Lieux et trajectoires de la contestation, collectif de la Grande Côte, PUL, « Actions collectives », 390 p., 20 €.


Une affiche issue de l’Atelier populaire de Marseille, 1968. GALLICA

C’est reparti : on commémore les 50 ans de Mai 68. D’emblée, on aurait envie de faire du mauvais esprit : les commémorations ne relèvent-elles pas du bla-bla, de la fausse mémoire ? Guy Debord n’écrivait-il pas, dans La Société du spectacle (Buchet-Chastel, 1967), que les « vérités respectables » ne sont que des « mensonges » ?

On ne peut s’empêcher de penser que, aujourd’hui, quand tout le monde commémore Mai 68, c’est-à-dire la réussite petite-bourgeoise du mouvement, le point de vue révolutionnaire ne parvient nulle part à se faire entendre.
A une époque où la fausse vie exerce son emprise dans tous les domaines, où l’oppression économique n’admet plus aucune contestation, on peut comprendre que la liberté, l’effervescence, la radicalité d’un tel passage à l’acte soulèvent encore maintenant des passions : nostalgie de la part des frustrés de la révolution, ressentiment de la part des verrouilleurs du capitalisme.

Mai 68 témoigne à présent d’une insolente maturité

Si certains d’entre nous pleurent sur le beau rêve bafoué de Mai 68 et en idéalisent l’aventure, le libéralisme désormais planétaire en organise en toute impunité l’évacuation pure et simple. Et n’est-ce pas une manière efficace de neutraliser les luttes que d’en célébrer le folklore, et de faire spectacle du Quartier latin avec ses barricades en noir et blanc ?
Alors, affaire classée ? Eh bien non. Mai 68 a grandi, s’est modifié avec le temps – et rien en lui ne s’est tassé : au contraire cette date symbolique dans l’histoire politique de la France témoigne à présent d’une insolente maturité.

Lire aussi : Jean-Pierre Le Goff ? : « Mai 68 ne doit pas devenir un mythe fondateur »

Voici que Mai 68 ne se contente plus de penser son propre événement selon des clichés qui satisfont en lui la jouissance lyrique ; voici que, grâce au temps, grâce au travail d’historiens et de chercheurs, se déploie une nouvelle vie de Mai 68, laquelle ne se réduit ni à Paris ni au mouvement étudiant, mais à une multiplicité de luttes qui conduisent, sur l’ensemble du territoire français, 6 à 8 millions de personnes à arrêter de travailler.
Dans le flot de publications, et à l’intérieur d’une vaste enquête menée dans cinq villes, non encore publiée dans son intégralité, deux ouvrages collectifs rendent ainsi justice à la complexité des événements : Marseille années 68 et Lyon en luttes dans les années 68.
On comprend tout de suite, en lisant ces deux sommes, que le récit habituel des seuls affrontements idéologiques parisiens relève de ce que les situationnistes appelaient le « mensonge spectaculaire »  : les premières barricades ne se sont pas érigées sur le boulevard Saint-Michel mais un peu partout en France, à Caen, à Marseille ou dans la banlieue de Lille ; et les grèves touchent des dizaines d’usines en Bretagne, dans les Vosges ou à Vaulx-en-Velin.

Depuis les quartiers, les usines, les bureaux

A travers une constellation d’enquêtes minutieuses où archives, analyses et récits de vie se complètent, ces études, qui cherchent à mesurer les conséquences biographiques de l’engagement soixante-huitard, contextualisent en effet la dynamique contestataire à travers l’entrelacement des implantations militantes : Mai 68 est raconté depuis les quartiers, les usines, les bureaux. Les acteurs de ces multiples scènes politiques locales sont les mouvements syndicaux, les gauches alternatives et la nébuleuse féministe, notamment le Cercle Flora Tristan à Lyon, dont l’histoire passionnante est analysée par Camille Masclet du point de vue de ses revendications et de ses productions graphiques. On entend alors, loin des intensités médiatiques, à la fois « l’enchantement fragile des luttes et la banalité commune de la vie ordinaire » , selon la belle expression de Vincent Porhel dans Lyon en luttes.

Lire aussi : Mai 68 : le printemps contrarié des femmes

Peut-on encore parler de Mai 68 comme d’un événement unique ? Les instigateurs de ces vastes enquêtes plaident en faveur d’une pluralisation de l’événement, dont la date elle-même s’autodéborde : il s’agit, écrit encore Vincent Porhel, d’inscrire « l’événement mai-juin dans le temps long des années 68 ».

Ce souci de dépasser le récit unique est louable : les recherches sociales rendent des couleurs à un événement dorénavant appréhendé à partir d’un flux de comportements qui échappent à la stratégie, à partir de la diversité d’une population révoltée plutôt que du point de vue romantique d’un petit nombre.

Lire aussi : Mai 68 : écrivains, apprenez à ne plus l’être !

Mais ce portrait qu’en donne la sociologie ne risque-t-il pas de réduire le dernier grand soulèvement en France à une simple, immense et continuelle manifestation et oublier qu’il s’agissait d’une insurrection, c’est-à-dire d’une attaque soudaine de liberté ?
On sent bien que la société veut faire à tout prix de Mai 68 un événement démocratique. Il faut que tout le monde y ait participé. Il faut qu’il ait produit du collectif, et même un vivre-ensemble.
Mais la puissance de Mai 68 ne réside-t-elle pas avant tout dans sa dimension antisociale ? Ne s’agit-il pas d’un refus de la société ? Il semble difficile de réduire un moment révolutionnaire à une somme de fonctionnements militants dont il serait le reflet, quand il se révèle au contraire un moment de vérité qui déjoue tous les fonctionnements.

L’humour libertaire des mots d’ordre

En tout cas, c’est le mérite de ces passionnants volumes d’enquêtes que de rallumer ces questions dont les enjeux politiques sont capitaux : est-ce la « société » qui s’est exprimée durant ces semaines de révolte, ou au contraire son exception ? Et pour le dire d’une autre manière : s’agissait-il alors pour chacun d’améliorer ses conditions de vie ou d’en finir avec tout pouvoir ?
Cinquante ans après ce moment heureux de subversion qu’a été Mai 68, la vie en France s’est tassée dans la régression contre-révolutionnaire, c’est-à-dire dans la misère. Est-il encore possible de renverser les rapports de force ? De remplacer le marché ? Le grand récit émancipateur semble caduc, mais le langage, écrasé dans l’insignifiance comme un vecteur de conditionnement, cherche désormais sa liberté à travers des poètes, des écrivains, des musiciens.

Lire aussi : Mai 68 : la petite bibliothèque

Retrouvera-t-on un jour l’humour libertaire des mots d’ordre de Mai 68 ? Ouvrez ces deux volumes, allez voir les magnifiques cahiers iconographiques, vous y lirez par exemple, sur un mur de Villeurbanne, cette belle insolence : « Les patrons à la mine ! »
Vous comprendrez alors pourquoi Guy Debord écrit ceci, dans le dernier numéro d’Internationale situationniste, daté de septembre 1969, et entièrement consacré à Mai 68 : « Le mouvement des occupations était évidemment le refus du travail aliéné ; et donc la fête, le jeu, la présence réelle des hommes et du temps. Il était aussi bien le refus de toute autorité (…) ; le refus de l’Etat et, donc, des partis et des syndicats aussi bien que des sociologues et des professeurs. »
Cinquante ans après Mai 68, cette expérience de réappropriation de la vie fait cruellement défaut, comme si de tels refus étaient définitivement enterrés.
Signalons également la parution, le 21 mars, de la synthèse des enquêtes menées sur la France entière : Changer le monde, changer sa vie. Enquête sur les militantes et militants des années 68 en France, sous la direction d’Olivier Fillieule, Sophie Béroud, Camille Masclet et Isabelle Sommier, avec le collectif Sombrero, Actes Sud, 1 120 p., 27 €.

Crédit Journal Le Monde

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
Ajouter un document
  • Lien hypertexte

    LIEN HYPERTEXTE (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)


2 Messages

  • Viktor Kirtov | 12 mars 2018 - 20:04 1

    Voilà le plus beau slogan de Mai 68, le plus profond, le plus explicitement surréaliste. Il peut être répété à n’importe quel moment. Il n’a pas une ride. Il résonne aussi en accord avec l’ironie voltairienne dénonçant l’imposture du « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ».

    L’optimisme mécanique sera toujours celui des clergés et des affairistes. Les gestionnaires du pouvoir, à travers les âges, sont bien forcés de dire que tout ne va pas si mal, qu’on vit dans le moindre mal, qu’il faut respecter le possible et que les esclaves seraient malvenus à
    se révolter. L’économie politique et les marchés financiers fixent la réalité. La misère ? Hélas ! elle est endémique, mais on en viendra à bout - c’est promis. La mort ? Elle nous frappe tous. L’intolérance ? Nous la jugulerons par l’instruction. Les massacres de masse ? De fâcheux ratés de !’Histoire, des bavures, des détails. Ne demandez donc pas l’impossible, restez tranquilles et résignez-vous. Commémorez bruyamment le passé ; les lendemains chanteront ; le présent doit être livré au spectacle. Le désir gratuit est sans objet ; pensez au besoin. Il est loin, le temps du proverbe arrogant « Impossible n’est pas français ». On sait où mène ce genre de fanfaronnade. Trop de liberté ne débouche que sur le désordre ; il faut se restreindre, c’est un fait. Un grand écrivain français a donné à l’un de ses livres ce titre : L’Impossible. Il n’est pas mauvais de le relire, ces temps-ci. Il a dit aussi : « Laisse le possible à ceux qui l’aiment. » Il s’appelait Georges Bataille. Il voulait sans doute signifier que le vrai réel, comme l’amour, était de l’ordre de l’impossible(*) et que notre imagination était toujours en deçà de ses dimensions. Certains, dont je suis, ne cesseront pourtant pas de le demander, ce réel, comme la liberté de la poésie elle-même. •

    Philippe Sollers, écrivain.

    Crédit : www.lexpress.fr/L’EXPRESSTHEMA N° 17 - janvier, février, mars 2018.

    Le « possible » est l’enchevêtrement hasardeux et instable de la vie. « L’Impossible » est une impensable rupture imposée au possible, rupture dont les caractéristiques sont l’irréversibilité et la résolution absolue. […] Il est l’ultime possible et dans le même temps l’unique nécessaire. Georges Bataille en proposera une figure avec le « point » ?L’Expérience intérieure, V, 141-142, saisie de l’Impossible lors de l’extase.

    Georges Bataille, le plaisir et l’impossible
    par Agathe Simon  


  • Viktor Kirtov | 10 mars 2018 - 11:31 2

    Sur Mai 68, on écrit, on va écrire, n’importe quoi. Pourtant, les murs ont alors pris la parole, inventé des phrases de réveil, qu’il suffit d’écouter, de relire, de découvrir, dans toute la force de leur jeunesse, de leur audace et de leur implacable humour, pour avoir la sensation d’y participer encore, et de mesurer l’étendue de nos renoncements actuels.

    La réédition par les éditions Allia, décidément de plus en plus situationnistes, du livre de Walter Lewino, paru dès le mois de juin 1968 chez Eric Losfeld (Paris), accompagné des photographies prises durant le soulèvement par Jo Schnapp, est une façon de remettre les pendules à l’heure des journées inouïes ayant eu lieu entre le 3 et le 13 mai 1968, « dix jours qui ébranlèrent l’Université française en attendant de bouleverser la société ».

    Mai 68 fut une insurrection du langage, une libération de la parole, une tentative de secouer le cadavre français.

    Les communistes tremblaient (et si le pouvoir leur échappait ?), les Maos se donnaient en spectacle (où sont les estrades ?), quand quelques-uns, les plus libres d’entre eux parce que ne craignant pas de perdre leurs privilèges dans l’ordre des représentations gauchistes, faisaient soupirer, râler, jouir les murs.

    La rue écrit, sur les murs de Paris « blanchis par Malraux », sa révolte, avec rage, ironie, science.

    La suite sur le site de Fabien Ribery