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Julien Lezare, Vingt-Quatre Sept

D 19 novembre 2016     A par A.G. - Olivier Rachet - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Bienvenue dans un monde que personne ne comprend.
Cette histoire est celle de nos vies, folles, précipitées sous un déluge d’informations et de médias. En son cœur, les réseaux sociaux, qui sont la drogue douce des temps modernes. Nous nageons dedans vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept.
Comment y mener sa vie ? Comment s’intéresser à son époque sans être englouti par le flux et la folie ?

Dans Vingt-Quatre Sept, il y a des zappings parfois fous, des chiffres, et beaucoup de vies.
On y rencontre une journaliste, des enfants parfois heureux, un veuf mourant, une télévision qui pense, un footballeur professionnel, une caissière, des amants adolescents, et d’autres.

Si tout cela ne se suit pas comme s’il s’agissait d’une histoire classique, la structure de Vingt-Quatre Sept ressemble au monde actuel où tout résonne d’une façon ou d’une autre avec autre chose, dans une vague impression de désordre contenu.

Feuilletez le livre.

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Teaser du roman "Vingt-Quatre Sept" de Julien Lezare

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Un extrait de ce roman a été publié dans la revue L’Infini par Philippe Sollers (numéro 135, mai 2016, éditions Gallimard).

LES CLÉS DU MONDE

extrait du roman « Vingt-Quatre Sept »

Regarder la télévision une heure diminue l’espérance de vie de 22 minutes. Un Français passe 3 heures 50 par jour devant sa télévision. Aussi abandonne-t-il quotidiennement 1h 24 d’espérance de vie. On compte 65,6 millions de Français, ils vivent en moyenne 81,67 ans. Les télévisions tuent donc 5,35 français par jour.

Les routes en tuent 8,9 par jour. 0,33 femme par jour se fait buter par son homme. 0,07 homme par jour se fait buter par sa femme. Derrière les maquillages et versions officielles, il est estimé que chaque jour deux enfants sont suffisamment tabassés par les gens qui les éduquent pour en mourir.

Un garçon naissant en 2014 devrait vivre jusqu’en 2093, une fille jusqu’en 2099. Le réchauffement climatique devrait se traduire en 2100 par une montée des tem­pérature de 3 à 4,5 degrés. Lors de la dernière ère glaciaire, la future ville de Boston (USA) voyait son sol enseveli sous plusieurs kilomètres de glace, la température était inférieure de 5 degrés à celle d’aujourd’hui. Le niveau des mers devrait aug­menter de 75 centimètres d’ici 2100. 634 millions de personnes vivent sur les côtes. Les dégâts seraient de 1000 milliards de dollars chaque année.

La dernière période glaciaire a débuté il y a 110000 ans pour s’achever il y a 10000 ans. Un Américain sur trois a le droit de penser que l’homme existe sous sa forme actuelle depuis les origines du monde, qu’il situe il y a 10000 ans. Un Amé­ricain sur trois a le droit de penser et de dire que dieu joue un rôle lors de la finale du Super Bowl (base-ball). Un internaute saoudien sur 28 millions a le droit d’être condamné à sept années de prison et à 600 coups de fouet pour avoir prôné plus de tolérance religieuse (sa mise à mort est étudiée).

Un million de personnes se suicident chaque année. 10000 Français se suicident par an, 250 000 tentent mais n’en meurent pas. La première cause de naissance en 2013 est la conséquence d’un acte sexuel. Il y a une tentative de suicide pour trois naissances.

De 1989 à 2005, le taux de spermatozoïdes des Français a diminué d’un tiers. Depuis 1995, 30 % des colonies d’abeilles disparaissent chaque année. 30 % de ce que nous mangeons est lié à la pollinisation. 1,4 milliard de personnes sont en surpoids, dont 500 millions sont obèses. Leur nombre a doublé depuis 1980. 842 millions de personnes souffrent de la faim, 156 millions de moins qu’en 1990. 5 millions d’enfants meurent de faim chaque année. On estime à 300 000 les enfants soldats parcourant leur partie du globe.

Le nombre d’attentats a quadruplé depuis 2001. Le risque de mourir d’un atten­tat est de un sur 20 millions. Le risque de mourir en tombant dans les escaliers est de un sur 157 000. Aller régulièrement au fast-food augmente le risque de dépres­sion de 51 %.

73 % des internautes français ne peuvent plus se passer d’internet. 73 % des Français n’ont pas confiance en l’avenir, 70 % des Vietnamiens sont confiants. Le PIB par habitant du Vietnam est de 1374 dollars, celui de la France, 44 007.

Depuis 1980, la population chinoise a augmenté de 30 %, ses émissions de C02 de 300 %. Il faudrait 3 à 5 planètes identiques à la Terre si la population mondiale atteignait le niveau de vie occidental.

Le taux d’extinction des espèces est 10 à 100 fois supérieur au rythme naturel d’extinction constaté sur une période de 500 millions d’années. Il pourrait bientôt être 10000 fois supérieur. 25 à 50 % des espèces devraient disparaître d’ici 2050.

Un continent de déchets d’une superficie représentant le tiers de l’Europe vogue dans l’Océan Pacifique. Par endroits il y a 10 fois plus de plastique que de plancton. La dégradation de ces plastiques prend de 500 à 1000 années. Un million d’oiseaux et 100000 mammifères meurent chaque année suite à l’ingestion de plastique. 60 % des milieux naturels de la planète ont été dégradés au cours des 50 dernières années. Plusieurs millions d’années sont nécessaires pour recouvrir une diversité biologique après une extinction massive.

Les industries minières mondiales déversent 5 700 kilos de déchets toxiques dans les rivières, lacs ou océans chaque seconde (180 000 millions de tonnes par an). 137 000 mégots de cigarettes sont balancés au hasard dans le monde chaque seconde. 46 000 tonnes de particules fines sont rejetées dans l’air par le transport routier par an, causant 100000 décès en Europe. 59 300 tonnes de pesticides sont utilisés en France chaque année. 90 % des rivières et 60 % des nappes phréatiques en contiennent.

Les Français consomment 136 millions de boîtes de tranquillisants chaque année. On compte 225 000 nouveaux cas d’Alzheimer par an dans le pays. De 2006 à 2011, le chiffre d’affaires de l’industrie des pesticides a crû de 44 %. 52 % des fruits et légumes contiennent des résidus de pesticides .

En Europe depuis 1970, le nombre de cancers des enfants et adolescents aug­mente de 1 à 3 % par an. En 1998, les enfants qui recevaient tous les vaccins absor­baient 30 à 50 fois plus de mercure que la dose admise aux États-Unis. Les 30 000 enfants nés et suivis au Homefirst Health Services à Chicago n’ont pas été vaccinés. Aucun n’est devenu autiste. Aux États-Unis un enfant sur 88 est autiste. Les bébés y naissent avec plus de 200 polluants chimiques dans le corps.

La proportion de personnes de plus de 60 ans est passée de 21,1 % en 2003 à 23,1 % en 2011. Le nombre de malades chroniques a été multiplié par 4 sur la même période. 4,9 millions de morts dans le monde (8,9 % du total) sont dues à l’utilisation de produits chimiques. Sur 143000 substances chimiques déclarées à l’Agence Européenne, 3 000 ont été analysées, 870 ont été reconnues comme perturbateurs endocriniens. Dans les environs de la « Chemical Valley » au Canada, il naissait un garçon pour une fille en 1984. Le ratio est passé à un garçon pour deux filles en 1999.

Julien Lezare

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Des cerveaux d’enfants dans des corps d’adultes

par Olivier Rachet

« L’enfer ce n’est pas vraiment les autres, c’est l’infantilisme » déclare à un journaliste un personnage fantomatique appelé Barbe Blanche Neige. Le premier roman polyphonique et carnavalesque de Julien Lezare, Vingt-Quatre Sept, orchestre ainsi toute une série de voix et de discours, aussi bien privés que publics. Propos radiophoniques, monologue intérieur d’un écran plasma, conversations sur skype, chronique journalistique, monologues intérieurs d’enfants et d’adolescents, posts sur des réseaux sociaux. La saturation de la parole est totale. Les lois de la communication semblent avoir pris le dessus sur toute autre fonction poétique du langage. L’omniscience n’est plus l’apanage d’une quelconque forme de transcendance. Elle est devenue l’état d’un monde entièrement régi par le vacarme et la simultanéité des messages les plus hétéroclites. Comme l’indiquent les titres des trois parties du roman, Tout le temps — Partout — Tout de suite, l’espace et le temps sont noyés sous une logorrhée incessante de chiffres et de messages en tous genres, ensevelissant les cerveaux et anesthésiant tout esprit critique. « Le monde comme représentation d’un club de vacances » ironise l’auteur pour lequel disparaît progressivement non une espèce humaine en voie d’extinction programmée mais ce que le philosophe Heidegger appelait "l’avènement à la parole en tant que parole".

La folie comptable d’une société pour laquelle le spectacle ne s’éloigne plus dans une représentation mais s’anéantit dans la destruction même du langage et de la syntaxe est mise en scène dans des séquences parodiques irrésistiblement drôles. « Breaking News », « Les clés du monde » ou les publications du « site parodique d’infaux » appelé Le Rapisien, accumulent les données les plus farfelues, multiplient les sondages et les enquêtes d’opinion. « 61 % des marseillais en âge de voter trouvent que les paupières tombantes de Dominique Strauss-Kahn font mauvais genre. » « Une souris mâle sur trois se maquille quotidiennement, et une sur trente a opté pour le port du voile. » « 99,8% des gens qui ont imité Jacques Chirac assurent n’avoir jamais eu recours à la mendicité. »

Qu’ils soient journalistes, salariées dans un supermarché, footballeur, les personnages mis en scène par Julien Lezare voient leur parole concurrencée par celles des enfants ou des adolescents qui singent leurs états d’âme, en portant à son paroxysme une déstructuration irréversible de la syntaxe. Le fétichisme d’objets de consommation à l’obsolescence programmée, à l’image de cette télévision rêvant que tout prenne feu afin de pouvoir mourir en kamikaze, entretient les adultes dans un infantilisme permanent. La décision fantasque de tout abandonner qui est celle d’un joueur de football, Thibault, enlevé à l’âge de douze ans à sa famille, pour devenir professionnel, résonne ainsi comme la vengeance du bon sens sur la course-folle vers une réussite sociale plus aliénante qu’épanouissante.

Satire irrésistible d’un monde bavard et intellectuellement neutre, Vingt-Quatre Sept n’épargne aucune tentative de faire entendre sa voix dans une époque où la singularité de la parole est devenue inaudible. Les propos relativement sensés d’une journaliste spécialisée dans les questions environnementales, les interventions critiques d’un narrateur dont la clownerie n’a d’égale qu’une inquiétude sourde concernant la disparition du langage, rien ne semble devoir être sauvé de ce tourbillon nihiliste d’une communication sans aucune maîtrise. Mais tel reste l’art du roman lorsqu’il arrive, dans sa polyphonie énonciative et dans un détournement parodique de tous les codes d’une société qui croit, à tort, être devenue celle de l’information généralisée, à détrôner les idoles qui empêchent chacun de nous de réfléchir à la catastrophe qui vient.

« En 2020 la somme des données produites par l’homme aura dépassé le nombre d’étoiles dans l’Univers. Comment tentera-t-on de s’imaginer l’infini ? »

Olivier Rachet, 13 Novembre 2016.


11 septembre, 10h 05mn 46s.
Zoom : cliquez l’image.

Le site de Julien Lezare

Julien Lezare, Vingt-Quatre Sept, Editions Gallimard, Collection « L’Infini ».

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