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Ecoute — Les Motets de Bach par Sir John Eliot Gardiner

Mouvement, mutation, mue, mot, motet.

D 27 mars 2016     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Sir John Eliot Gardiner à Pise.
Zoom : cliquez l’image.


Lisez les trois premiers chapitres du dernier roman de Sollers, Mouvement. Le premier s’appelle « Écoute ». Écoute : ce mot est à la fois un nom et et un verbe, un substantif et un impératif. C’est une invitation à écouter la parole qui est d’abord écoute. En effet, « parler ce n’est pas en même temps écouter ; parler est avant tout écouter. » (M. Heidegger, Le chemin vers la parole)

Écoute — Bible 1 — Physique


Après l’évocation des Psaumes 19, 139, 90 et 56 (« Éveille-toi, harpe, cithare, que j’éveille l’aurore ! »), le narrateur se demande : « Qui a enregistré ces fêtes ? Tout n’a-t-il pas disparu ? »

Qui s’inspire du Psaume 117, et n’en finit pas de faire résonner des Alleluia ? Le vieux Bach, dans ses fabuleux Motets, enregistrés en 2011 par sir John Eliot Gardiner et le Monteverdi Choir. Regardez-les dans cette photo prise le 28 septembre 2011, dans la cathédrale de Pise. Gardiner est un saint, ça se voit, et il pense au saint qu’est son musicien préféré. Son coup de baguette est aussi précis et violent que ce vol d’un faucon, maintenant, devant moi, luttant contre le vent, immobile et battant des ailes, avant de piquer, de façon foudroyante, sur sa proie.

Gardiner a lui-même raconté comment il avait eu la chance, à l’âge de 12 ans, de connaître par cœur les parties de soprano des Motets de Bach, lesquels ne l’ont plus quitté par la suite :

« Leur complexité et leur densité hors du commun posent de redoutables problèmes aux interprètes, qui doivent cumuler l’endurance physique, une virtuosité exceptionnelle, et une sensibilité aux changements d’atmosphère et de texture, ainsi qu’à la signification exacte de chaque mot. »

Et aussi :

« Bach attendait de ses chanteurs une virtuosité comparable à celle d’un instrument, et une agilité de funambule, dans les Motets plus que partout ailleurs. »

Mozart en 1789, à Leipzig, entend pour la première fois un motet de Bach. Il est ébloui : « Voilà quelque chose où il y a à apprendre ! » L’ensemble d’instruments et d’effets percussifs dépasse de loin les harpes et les tambours d’autrefois. Cela dit, Bach se considérait comme un maillon de la vénérable lignée des musiciens d’église, qui, depuis très longtemps, a pour vocation de produire des chants d’action de grâces. Il a ainsi écrit de sa main, dans la marge d’un exemplaire de sa bible :

« L’Esprit de Dieu a prescrit tout particulièrement la musique. »

J’avais, paraît-il, à 12 ans, une très bonne voix de soprano qui m’a fait repérer par une ennuyeuse chorale. Je n’y suis pas resté longtemps, mais le phénomène de la mue m’a surpris, comme si je devais renoncer à voler. Un angle de moi était devenu muet. J’ai beaucoup tenté de me transmuter à travers les mots, et, au fond, j’écris des motets. Je peux chanter facilement, moduler, réciter, improviser, déclamer, mais enfin je ne suis pas un ange. J’écoute sans fin le vieux Bach, il me conduit.

*

Les Motets de Bach

Londres, St John’s Smith Square, 2011 : second enregistrement par Sir John Eliot Gardiner et le Monteverdi Choir des Motets que Bach composa vraisemblablement entre 1726 et 1730. Publié sous le label « Soli Deo Gloria » (À Dieu seul la gloire, sigle utilisé par Bach pour signer ses œuvres). Un premier enregistrement avait été réalisé en 1980 et édité en 1982 (chez Erato). Il est contemporain de Paradis et de Femmes de Sollers où de nombreux Psaumes sont cités [1].

« Les motets sont souvent constitués d’une opposition entre des textes de choral et des textes bibliques, ou des poèmes religieux, qui déterminent la structure même de l’œuvre » [2]. Le premier des motets — pour chœur simple à quatre voix — reprend les deux versets du Psaume 117.

Écoute.

« Bach attendait de ses chanteurs une virtuosité comparable à celle d’un instrument, et une agilité de funambule... »
Le funambule est Philippe Petit.

00:00 - Lobet den Herrn BWV 230 (psaume 117) [3]
06:18 - Komm, Jesu, komm BWV 229
15:17 - Der Geist hilft unsrer Schwachheit auf BWV 226 (tiré de l’Epitre aux Romains)

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Soli Deo Gloria

22:37 - Jesu, meine Freude BWV 227 (idem)
23:39 - Es ist nun nichts Verdammliches
26:15 - Unter deinem Schirmen
27:15 - Denn das Gesetz des Geistes
28:07 - Trotz dem alten Drachen
30:18 - Ihr aber seid nicht fleischlich
33:25 - Weg mit allen Schatzen
34:26 - So aber Christus in euch ist
36:29 - Gute nacht, O Wesen
40:10 - So nun der Geist des
41:33 - Weicht, ihr Trauergester
42:47 - Furchte dich nicht BWV 228 (livre d’Isaïe)
51:27 - Singet dem Herrn BWV 225 (psaumes 149 et 150)
55:49 - Wie sich ein Vater erbarmet
01:04:56 - Lobet den Herrn in seinen taten
01:08:06 - Ich lasse dich nicht BWV Anh. 159 (Genèse)

Pour sélectionner un motet, allez sur youtube.

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Sir John Eliot Gardiner à propos des Motets


« [...] John Eliot Gardiner, fondateur du Monteverdi Choir en 1964, considère ce recueil comme « le plus parfait et, par certains aspects, le plus fascinant de toute la production de Bach ». Comme le célèbre funambule Philippe Petit choisi comme illustration de couverture, Gardiner et ses musiciens se sont passés de filet et ont enregistré cette musique terriblement exigeante en public, à Londres, dans le cadre d’une tournée. Le résultat n’en est que plus éblouissant et, pour tout dire, unique. La virtuosité exceptionnelle qu’exige cette musique ne pose pas de problème à son Monteverdi Choir et ce n’est pas une surprise. Placé en début de programme, « Lobet den Herrn, alle Heiden » et ses arpèges ascendants d’ouverture comme l’alléluia conclusif tournoyant sur son 3/4 donne une idée du niveau stupéfiant de réalisation chorale. Avec un ensemble à quatre voix par partie, Gardiner atteint la clarté polyphonique d’un quatuor de solistes. Les inquiétudes et les prières de « Komm, Jesu, Komm » mènent vers une spiritualité plus intime et des contrastes dramatiques plus marqués que le Monteverdi Choir n’a aucune peine à marquer. Comme à l’accoutumée, Gardiner fait entendre un Bach d’une singulière éloquence, puissant orateur même dans la gravité et capable d’une « incomparable exubérance ». Aussi l’adéquation entre le sens et le son atteint-elle la perfection. Les gradations dynamiques de la prière « Komm » (« Viens ») sans cesse renouvelées comme les répétitions jamais identiques de « Du bist der rechte Weg » (« Tu es le droit chemin ») participent à l’élaboration d’un discours étonnamment mobile et convaincu avant le sentiment de félicité triomphante qu’impliquent les derniers mots. On pourrait à l’envi signaler les moments où les mots trouvent une traduction musicale parfaite et s’intègrent dans une rhétorique imparable. On s’en voudrait de terminer sans mentionner la netteté instrumentale des attaques et de la conduite des lignes. Les premières phrases de « Singet dem Herrn ein neues Lied » donnent l’impression d’entendre un immense clavier vocal amplifié par des volées de cloches. Malgré les réussites incontestables de Philippe Herreweghe (Phi), Sigiswald Kuijken (Challenge Classics) et René Jacobs (Harmonia Mundi), John Eliot Gardiner et son Monteverdi Choir renouvellent l’écoute de ces motets pourtant très enregistrés. Cela valait la peine d’attendre. » — Philippe Venturini.
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La cantate BWV 4

Je n’oublie pas que nous sommes le jour de Pâques. En cette occasion, vous avez déjà pu écouter la cantate BWV 4 du jeune Bach, composée en 1707 (Bach a vingt-deux ans), Christ lag in Todesbanden, dirigée par le regretté Nikolaus Harnoncourt en 1971 [4]. Mais il y a mieux encore : l’interprétation qu’en a donnée John Eliot Gardiner le 23 avril 2000, jour de Pâques, à l’église d’Eisenach, la ville natale de Bach (cette année-là, défi au siècle qui s’annonce, Gardiner enregistra l’intégrale des cantates à l’occasion du 250ème anniversaire de la mort du compositeur) et la nouvelle version réalisée en 2005.


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La cantate BWV 51 (Jauchzet Gott in allen Landen)

Ma première vraie émotion à propos de Bach ? La cantate 51 chantée par Térésa Stich-Randall (direction de Maurice Leroux), dans la scène de l’auditorium du film d’Alexandre Astruc, La proie pour l’ombre ! J’ai, quoi, seize ou dix-sept ans ? J’ai tout oublié du film, à peu près tout de la scène, mais j’entends encore la musique et la voix [5].

Térésa Stich-Randall en 1961 (direction : Karl Ristenpart, trompette : Maurice André)


La cantate 51 dirigée John Eliot Gardiner (interprétée par Magdalena Kožená, soprano, William Towers, alto, Mark Padmore, tenor, Stephan Loges, bass). Beaucoup plus rythmée. Exaltez Dieu dans tous les pays ! Alleluia ! Alleluia !


Vidéos de John Eliot Gardiner.
Bach Cantata Pilgrimage (2000)
John Eliot Gardiner, Ma nouvelle intégrale Bach. (2005)


Sir John Eliot Gardiner à Pise. Photo Matthias Baus.
Zoom : cliquez l’image.
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[1Cf. Psaumes.

[3Cf. Motet BWV 230.

[4Nikolaus Harnoncourt est récemment décédé. Cf. Nikolaus Harnoncourt, le pouvoir de la musique.

[5Astruc, dans Le plaisir en toutes choses, ses entretiens avec Noël Simsolo, se dit très fier de cette scène, quoiqu’il n’en eût pas eu l’idée, mais parle, par erreur, de la cantate 52.

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