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Beigbeder : Conversations d’un enfant du siècle

suivi de « Sollers se démasque à la Closerie »

D 17 septembre 2015     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le livre est publié cet automne chez Grasset. Un recueil d’entretiens avec des écrivains, témoins d’une certaine forme de civilisation, réunis par la dilection de Beigbeder. Frédéric Beigbeder y dévoile sa géographie romanesque.

Conversations d’un enfant du siècle


Par François Kasbi
Valeurs actuelles, 11 septembre 2005

Frédéric Beigbeder s’éloigne de sa jeunesse mais ne vieillit guère. Dans cette collection de conversations très libres et substantielles, menées pour diverses revues (GQ, le Figaro Magazine, le Figaro littéraire, Lui, Transfuge, Paris Match, etc.), il récapitule une géographie littéraire connue — et identifiable : Bernard Frank, Philippe Sollers, Jean d’Ormesson, Jay McInerney, Michel Houellebecq, Simon Liberati, Charles Bukowski, Françoise Sagan, Albert Cossery, Jean-Jacques Schuhl, Tom Wolf, Alain Finkielkraut, Paul Nizon, James Salter, Bret Easton Ellis, etc.

À Sagan avec qui il dîne pour la première et seule fois, il récite, embrouillé, ému, un peu à la manière de la romancière, cette élocution accidentée, quelques lignes de… Sagan. Qui réagit :« C’est joli, c’est de qui ? — De vous. — Ah bon ? »À Sollers, qu’il s’étonne d’avoir en face de lui — est-ce “le vrai Sollers”, si sérieux, si peu frivole ? —, il pose une question, transcrit une réponse un peu obscure et va à la ligne :« Cette fois, aucun doute n’est permis : c’est bien Philippe Sollers, puisque je n’ai rien compris. »

Au-delà du sourire, il y a, dans ces conversations, très souvent, un aveu qui vient les conclure. Exemple avec Nizon :« Pour rester vivant, il faut quand même, peut-être, payer le prix. C’est-à-dire : souffrir. »Cela a l’air très banal, ainsi isolé. En fait, cela couronne et résume le propos d’ensemble (et la manière de Beigbeder), l’évoque tout entier, en restitue la substance, la note de fond — une fois qu’on l’a lu. Et qu’on se le rappelle. Même chose avec Liberati, Bret Easton Ellis ou Jean-Jacques Schuhl.

Qu’est-ce qui relie ces écrivains ? Un rapport mélancolique au temps peut-être, un romantisme subséquent, une douceur, une certaine élégance, un dandysme de bon aloi, une distance aussi, une certaine tonalité ou manière d’être au monde, assez délicate, élaborée, peu fracassante — que le maître de cérémonie favorise ou installe. Une certaine gentillesse, aussi. Frédéric Beigbeder a l’insolence, l’impertinence (et la pertinence), la gourmandise, les lectures et l’humour requis. Il a l’amour, aussi, de ces écrivains, en qui il salue un peu les ultimes représentants d’une civilisation — dont ces conversations seraient les derniers feux. En même temps qu’un témoignage de… gratitude. Bref, tout cela est très démodé — ou intemporel.

François Kasbi

Conversations d’un enfant du siècle, de Frédéric Beigbeder, Grasset, 368 pages.

Avant-Conversations

Frédéric Beigbeder a placé ce texte en guise de prologue à son livre. Lisez, c’est une bonne mise en bouche à mon goût. (Vous l’avez remarqué, c’est généralement autour d’une bonne table que se décernent les prix littéraires, et l’entretien Beigbeder-Sollers s’est tenu à La Closerie des Lilas, ...autour d’un verre) :

J’aimerais, plus tard, qu’on dise des pages qui suivent : oh, c’étaient des gens qui écrivaient des choses mais surtout, c’étaient des personnes qui s’asseyaient à une table pour discuter de littérature. Cela se passait à la fin d’un siècle et au début d’un autre, en un temps où ils étaient parmi les derniers au monde à s’intéresser à ce truc démodé. Ils péroraient sans s’arrêter, en buvant pour se donner du courage, ils aimaient se parler des livres qu’ils n’avaient pas écrits, des livres qu’ils allaient écrire, des livres des autres comme des leurs, et aussi des vies qu’ils n’avaient pas vécues. Ils conversaient car ils n’avaient pas sommeil. Il se faisait tard, parfois ils ne se souvenaient plus très bien ce qu’ils faisaient là, mais ils continuaient à palabrer, et le soleil était couché, et la France était morte, et ils trouvaient toujours des choses à se dire sur l’avenir du monde. Dans une époque où tout était organisé pour isoler les êtres, leurs conversations impliquaient une forme de refus. Ils discutaient donc ils étaient.

Surtout, ne croyez pas que ces entretiens soient autre chose que de l’écriture. Quand un écrivain parle avec un confrère, leur dialogue produit forcément de la littérature : c’est une création orale. Ecrire, c’est parler en silence, et réciproquement : parler, c’est écrire à haute voix. Quand deux écrivains conversent, c’est comme le frottement de deux silex : le feu n’est pas garanti mais il y aura forcément quelques étincelles. Même quand elles se donnent l’apparence d’un badinage, il me semble que toutes ces entrevues, au moment propice, laissent échapper un semblant de quelque chose, une idée saugrenue, une anecdote méconnue, une citation bizarre, voire le numéro de téléphone de Jean-Paul Sartre : Danton 48-52 (celui de Montherlant était Littré 78-84) (si on me demande un jour à quoi sert la littérature, je répondrai qu’elle sert à sauvegarder toutes ces informations dont les gens malheureux croient pouvoir se passer). C’est parfois dû à l’alcool, à l’horaire tardif, à un sourire idiot, une pirouette qui donne confiance. Socrate appelait cela la maïeutique, je préfère le terme de « fariboles » ou « billevesées ». Mon éducation m’a enseigné qu’il faut toujours admirer les artistes pour les mettre à l’aise, et si possible se faire passer pour léger quand on est doublement angoissé par la sémantique et l’apocalypse. Je distinguerai trois périodes dans ma carrière d’intervieweur d’écrivains :
1) quand je me prenais moins au sérieux que mes interlocuteurs ;
2) quand je me prenais plus au sérieux que mes interlocuteurs ;
3) quand ni mes interlocuteurs ni moi ne nous prenions au sérieux.

Dieu merci, les entretiens rassemblés ici par Arnaud Le Guern n’appartiennent qu’à la troisième catégorie. J’ai interrogé les vingt auteurs de ce livre comme un apprenti garagiste questionnerait un professionnel sur la meilleure manière de changer un joint de culasse. Je voulais déchiffrer leur méthode, comprendre les rouages de leur travail, voler leurs secrets de fabrication, comme celui du regretté Tabucchi : « Passer au chapitre suivant ». Ce recueil aurait pu s’intituler « Les mains dans le cambouis » ou « Shop talk » comme celui de Philip Roth sur ses discussions avec Primo Levi, Isaac Bashevis Singer et Milan Kundera. « Parlons boutique ! »

Je crois qu’en deux décennies, on me voit dans cet ouvrage passer de l’état de petit morveux arriviste à celui de vieux notable satisfait. Ou, pour employer une image plus moderne : on sent que progressivement j’essaie de m’incruster dans le cadre comme un fan qui prend des selfies. Ne lisez pas tous ces dialogues à la suite, ils deviendraient aussi indigestes qu’un dîner avec vingt plats en sauce. Je suggère de les ouvrir par intermittences, d’en picorer un ou deux à la suite, puis de reposer le livre et de sortir faire la même chose dans un bar. Vous connaissez sûrement un écrivain ; on les lit de moins en moins mais il y en a de plus en plus ; vous en dénicherez facilement un dans votre entourage, généralement un ronchon frustré et mal peigné. Les écrivains sont des genstrès seuls, n’hésitez pas à lui offrir un verre et à l’écouter bien poliment, en hochant la tête de temps à autre. Vous verrez, c’est mieux qu’une séance de yoga –c’est fou comme on se sent bien en écoutant les dernières personnes intelligentes sur terre.

FB


Sollers se démasque à La Closerie

Le chapitre Sollers du livre de Frédéric Beigbeder reprend, dans son intégralité, l’entretien publié dans le Figaro littéraire du jeudi 9 mars 2000.


Philippe Sollers à Frédéric Beigbeder : Je « ne suis pas violent du tout. La criminalité amoureuse me suffit ». (Photo Arnaud Olszak.) - ZOOM... : Cliquez l’image.

« Le Figaro attend un article déconnant », confie t-il à Sollers avant de commencer, sans doute pour qu’il ne soit pas tenté d’écourter l’entretien. Bien que Sollers lui conseille de désobéir, Beigbeder sous couvert de sa direction, le voulait son article déconnant. Il a rempli sa mission. Et Sollers joue le jeu.

*

Pas possible, ce n’est pas vrai, je ne suis pas en train de déjeuner avec Philippe Sollers. Le type en face de moi est sérieux, me parle de littérature, n’est ni frivole ni superficiel. Il doit y avoir erreur sur la personne. Ce doit être un sosie travesti, un clone triste, un imitateur grimé. Pourtant il a des bagues aux doigts, un fume-cigarette, la coupe de cheveux d’Hervé Bazin, et boit un bloody mary. Peut-être est-ce Laurent Gerra déguisé en Philippe Sollers ? Ou bien sommes-nous filmés à notre insu pour « Surprise sur prise ». Pas de chance : moi qui m’attendais à badiner allégrement à La Closerie des Lilas en compagnie d’un joueur, me voilà assis en face d’un guerrier du goût.

PHILIPPE SOLLERS.- Le Figaro attend un article déconnant ? Il faut lui désobéir.

LE FIGARO LITTÉRAIRE. -Pourquoi ?

Vous me décevez, jeune Beigbeder : ne voyez-vous pas que les fouteurs de merde sont désormais les barons du système ?
[Résumons la situation. Paris est en ébullition car Sollers publie son nouveau roman : Passion fixe, chez Gallimard. La rumeur est très élogieuse : ce serait le meilleur roman de Sollers depuis Femmes. J’ai commandé une planche de Pata Ne gra et un verre de bordeaux ; en face de moi, l’écrivain qui se fait passer pour Sollers n’a pris qu’un oeuf mayonnaise.]

Combien de temps avez vous mis pour écrire ce roman ?

Trois ans. Savez-vous que nous sommes depuis le 3 février dans l’année du Dragon ? C’est le seul animal mythique du calendrier chinois. Et savez-vous pourquoi les Chinoises portent du jade ? La légende dit que cette pierre est le sperme du dragon vitrifié sur la terre.
[Je ne vois pas le rapport avec ma question. Mais soudain me voilà rassuré. C’est forcément le vrai Sollers qui me parle, car personne d’autre en Europe continentale ne s’intéresse au sperme de dragon vitrifié. Maintenant que mon inquiétude est dissipée, je peux lui dire ce que je pense de Passion fixe :c’est son meilleur roman depuis Une curieuse solitude.]

La suite dans notre article qui reprenait cet entretien Beigbeder Sollers, ICI....

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