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Sollers se démasque à La Closerie

suivi de " Une plume à La Closerie ".

D 6 février 2007     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Publiés dans le Figaro littéraire du jeudi 9 mars 2000. Beigbeder n’était pas encore directeur littéraire. « Le Figaro attend un article déconnant », confie t-il à Sollers avant de commencer, sans doute pour qu’il ne soit pas tenté d’écourter l’entretien. Bien que Sollers lui conseille de désobéir, Beigbeder sous couvert de sa direction, le voulait son article déconnant. Il a rempli sa mission. Et Sollers joue le jeu.


Philippe Sollers à Frédéric Beigbeder : Je « ne suis pas violent du tout. La criminalité amoureuse me suffit ». (Photo Arnaud Olszak.) - ZOOM... : Cliquez l’image.

Pas possible, ce n’est pas vrai, je ne suis pas en train de déjeuner avec Pbilippe Sollers. Le type en face de moi est sérieux, me parle de littérature, n’est ni frivole ni superficiel. Il doit y avoir erreur sur la personne. Ce doit être un sosie travesti, un clone triste, un imitateur grimé. Pourtant il a des bagues aux doigts, un fume-cigarette, la coupe de cheveux d’Hervé BazIn, et boit un bloody mary. Peut-être est-ce Laurent Gerra déguisé en Philippe Sollers ? Ou bien sommes-nous filmés à notre insu pour « Surprise sur prise ». Pas de chance : moi qui m’attendais à badiner allégrement à La Closerie des Lilas en compagnie d’un joueur, me voilà assis en face d’un guerrier du goût.

PHILIPPE SOLLERS.- Le Figaro attend un article déconnant ? Il faut lui désobéir.

LE FIGARO LITTÉRAIRE. - Pourquoi ?

Vous me décevez, jeune Beigbeder : ne voyez-vous pas que les fouteurs de merde sont désormais les barons du système ?
[ Résumons la situation. Paris est en ébullition car Sollers publie son nouveau roman : Passion fixe. chez Gallimard. La rumeur est très élogieuse  : ce serait le meilleur roman de Sollers depuis Femmes. J’ai commandé une planche de Pata Ne gra et un verre de bordeaux ; en face de moi, l’écrivain qui se fait passer pour Sollers n’a pris qu’un ?uf mayonnaise. ]

Combien de temps avez vous mis pour écrire ce roman ?

Trois ans. Savez-vous que nous sommes depuis le 3 février dans l’année du Dragon ? C’est le seul animal mythique du calendrier chinois. Et savez-vous pourquoi les Chinoises portent du jade ? La légende dit que cette pierre est le sperme du dragon vitrifié sur la terre.
[ Je ne vois pas le rapport avec ma question. Mais soudain me voilà rassuré. C’est forcément le vrai Sollers qui me parle, car personne d’autre en Europe continentale ne s’intéresse au sperme de dragon vitrifié. Maintenant que mon inquiétude est dissipée, je peux lui dire ce que je pense de Passion fixe : c’est son meilleur roman depuis Une curieuse solitude. ]

Vous avez réussi à écrire un roman d’avant-garde sur l’amour heureux. A décrire le bonheur sans être ennuyeux.

Il ne faut pas avoir honte d’être heureux. Le bonheur est à contre-courant. La société voudrait qu’on n’ait le choix qu’entre la fleur bleue ou le dégueulis, qui ne sont que l’envers et l’endroit de la même circulation électronique.
[Cette fois, aucun doute n’est permis : c’est bien Philippe Sollers. ]
C’est une philosophie et une position politique. J’essaie de montrer la différence entre « baiser » et « faire l’amour ». Rien n’est plus subversif aujourd’hui que ce qui peut arriver entre un homme et une femme. Car quand il marche, l’amour est une contre-société. Et la société voit ça d’un sale oeil.

Est-ce que Passion Fixe n’est pas une contradiction dans les termes, surtout pour un disciple de Casanova comme vous ?

Pas du tout. Ce titre n’est pas un oxymoron mais une provocation : comme je viens de vous le dire, le système voudrait que la passion soit synonyme de malentendu, d’échec, d’amertume, de ressentiment. Rien n’énerve davantage qu’une passion qui reste au beau fixe.

Auriez-vous préféré déjeuner avec une femme ?

Ça dépend’ laquelle ! Et puis, un homme est une femme comme les autres.
_ [ Je rougis. C’est la première fois que Sollers me drague. Peut-on pacser deux mecs hétérosexuels  ? A la table d’à côté, nos voisins nous regardent bizarrement. Je décide de changer de sujet. ]

Les critiques vont comparer Passion Fixe à Femmes mais moi, je trouve que c’est aussi un retour à Une curieuse solitude, votre premier roman, paru en 1958. Le côté « éducation sentimentale  »...

Ce n’est pas faux. J’avais mis en exergue d’Une Curieuse solitude une phrase de Joseph Joubert : « Le plus beau courage, celui d’être heureux  ».

Une Curieuse solitude était un peu votre Bonjour tristesse. Et Passion fixe raconte une histoire d’amour entre bourgeois. Cela fait beaucoup de points communs entre Sagan et vous, non ?

« Rien n’est plus subversif
aujourd ’hui que ce qui peut
arriver entre un homme
et une femme. Car, quand
il marche, l’amour est une
contre-société. Et.la société
voit ça d’un sale oeil.
 »
Il y a aussi le pseudonyme et les origines sociales, si vous voulez. Mais il me semble que Passion fixe est plus dur que du Sagan. Il y a le suicide du début. Et puis mes personnages ne restent jamais entre riches. Dans tous mes romans, l’amour sert à mélanger les classes : la grande différence entre Bonjour tristesse et Une Curieuse solitude c’est que, dans le mien, le héros se tape la bonne espagnole...


[ L ’avocat et éditeur Claude Zylberstein vient lui serrer la main en lui chuchotant à l’oreille : « Je travaille à ta statue. » Sollers adore ça : les manigances, les complots, les conspirations, les réseaux. Dans Passion fixe, le narrateur est une sorte d’agent secret, comme dans ses deux derniers romans (Studio et Le Secret). Tout d’un coup, je glousse tout seul en imaginant Sollers remplaçant Pierce Brosnan dans le rôle de James Bond « My name is Sollers. Philippe Sollers. » ]

Pourquoi toutes ces citations dans vos derniers romans ? Votre ennemi intime, Jean-Edern Hallier disait que c’était ce qu’il y avait de meilleur dans vos livres.

C’est un garçon qui a eu envers moi une très grande fidélité. Je n’ai pas su répondre à son désir.

Mais les citations ?

Ce ne sont pas des citations, mais des collages. Une citation vient à l’appui d’un discours faible. Le collage sert juste à montrer. Notamment à montrer qu’on sait lire ! Pour savoir écrire, il faut savoir lire, et pour savoir lire, il faut savoir vivre. Donc si on veut écrire beaucoup, il faut lire beaucoup et vivre beaucoup.
[ C’est important, donc je le note sur mon petit cahier. ]

Que répondez-vous à ceux qui trouvent que vous écrivez toujours le même livre ?

Que ce n’est pas toujours le même livre, mais qu’il faut s’habituer à ce que ce soit toujours le même écrivain !

Pourquoi passez-vous votre vie à La Closerie ? Est-ce pour y avoir votre plaquette en cuivre vissée sur une table après votre mort, comme Hemingway ?

Non, j’habite à côté, tout simplement. Et puis, c’est un endroit stratégique, entre l’allée de l’Observatoire et Port-Royal. Tout près de chez Pascal.

Pascal Quignard ?

Non : Pascal tout court.

Savez-vous qu’Alfred Jarry est venu ici. un soir, tirer des coups de pistolet ?

Ah ! Que son nom soit béni.

Avez-vous un lance-grenades sur vous ? Nous pourrions foutre une sacrée ambiance.

Vous savez, je ne suis pas violent du tout : la criminaIité amoureuse me suffit.

Acceptez-vous comme Bernard Frank de signer ma pétition pour la réouverture du Pont Royal ?.

Des deux mains.

Et, comme feu Alphonse Boudard, de militer pour la réouverture des maisons closes ?

Des trois pieds. Les bordels sont les universités de la République.

Mais les chiennes de garde vont vous mordre !

Pas du tout. Ce qui est détestable, c’est l’exploitation prostitutionnelle de la misère, l’arrivée des filles de l’Est sur les trottoirs. Il est préférable que tout cela se passe dans le luxe.

Vous savez que Jean-Marie Rouart, notre directeur bien·aimé, a publié en 1993 un roman intitulé Le Goût du malheur. Je me demandais si Passion fixe n’aurait pas pu s’intituler Le Goût du bonheur.

Mais j’ai déjà fait La Guerre du Goût, dont le tome 2 [1] est à paraître l’année prochaine chez Gallimard.

L’année prochaine chez Gallimard, c’est mieux que L’Année dernière à Marienbad !

[ Après Philippe Sollers a imité Mitterand et Chirac pour me faire croire qu’il était Laurent Gerra mais cette fois je n’ai pas marché. Malgré mes protestations, il a payé l’addition (631 francs) et s’est enfui car il avait de nombreux rendez-vous pour le lancement de son nouveau roman. Debout, sous la bruine, devant La Closerie, je me sentais comme Luke Shywalker après sa rencontre avec Oli Wan Kenobi : La force était en moi. J’étais lessivé, heureux, ivre, léger, rasaasié, cafardeux, jaloux, admiratif, et fier. Surtout fier. Ma vie est nettement plus intéressante depuis que je sors moins avec des snobs, depuis que je fréquente des écrivains, depuis que je côtoie des gens comme Philippe Sollers - des gens qui vivent pour pouvoir lire, et lisent pour pouvoir écrire, ét écrivent pour pouvoir vivre. ]

Crédit : Archives Eric Cothenet contributeur-donateur au "fonds Sollers" pileface.
E.C. anime le site biblioparfum.net, une riche bibliographie illustrée sur les parfums

*

VOIR AUSSI : « Beigbeder : Conversations d’un enfant du siècle ».


Une plume à La Closerie

La Closerie des lilas a pu être - et rester - un lieu éminemment stratégique, c’est d’abord, bien sûr, à cause de sa position : carrefour, croisée des chemins, Montparnasse à l’abri de Montparnasse, Observatoire en retrait, Luxembourg comme marge d’air vivante. Trois mondes, donc : le parc, la ville agitée, le sommeil en plein jour des télescopes donnant sur la nuit. Et, là, plus qu’un restaurant, un bar ou une terrasse : un angle de métamorphoses.

La Closerie n’est pas fermée mais ouverte, c’est un espace tournant qui a échappé à l’aplatissement généralisé des endroits de consommation. On connaît le programme de la marchandise : affadissement, normalisation, nervosité, évacuation des clients en série, kitsch martelé en boucle. Ici, résistance du vieux monde : piano, chaleur complice du service, temps qui s’écoule comme si rien, vraiment, ne pressait. Qu’on soit à la brasserie, au bar ou au restaurant, dedans ou dehors (l’été), une même circulation fluide se poursuit sans ordres.

Les clients ont l’air de se parler comme si l’usage de la parole était encore possible au-delà des affaires en cours. On est " de La Closerie " comme on est " de chez Lipp " (je cherche en vain un troisième exemple). Il faut mettre un nom propre sur cette histoire gaie et détendue, de mère et de fils : Jacqueline et Jean-Pierre Milan. Ils sont chez eux, et tant mieux. Un bouquet de lilas, en passant, à leur intention, ainsi qu’à l’intention de tous ceux qui, ici, travaillent.

Hemingway, dans Paris est une fête, raconte sa rencontre avec Fitzgerald à La Closerie : " Il me demanda pourquoi j’aimais ce café, et je lui parlai du bon vieux temps, et il s’efforça de l’aimer à son tour, et nous nous assîmes, moi avec plaisir, et lui tâchant d’éprouver du plaisir, et il me posa des questions et me parla des écrivains et des éditeurs et des agents littéraires et des critiques et des potins et de la situation économique que doit affronter un auteur à succès, et il était cynique et amusant, et très sympathique et affectueux et plein de charme, même pour un homme qui a l’habitude d’être sur ses gardes dès qu’on commence à lui montrer de l’affection. "

Cette scène s’est déroulée il y a soixante-dix ans, mais elle pourrait être d’aujourd’hui. Je veux dire qu’un écrivain peut encore avoir l’impression d’exister en ce lieu, et même sortir un carnet de sa poche, noter sa journée, les souvenirs ou les pensées qui lui sont venues pendant qu’il marchait vers son whisky, ses huîtres, son champagne ou ses langoustes, ou simplement son café. Il peut se taire ou parler, rêver, discuter, regarder. Au dix-huitième siècle, il serait allé au Palais-Royal, à La Régence. Mais peut-être le neveu de Rameau, devenu tout autre, a-t-il une chance, un jour, de reprendre ses improvisations de ce côté-ci ?

J’observe cette jeune femme. Que lit-elle ? Lolita, de Nabokov. Et cette autre ? Les Ecrits de Lacan. Et cette autre encore ? Je n’aperçois pas le titre du livre. C’est l’hiver. Un jeune couple fatigué flirte quand même dans un coin. Il paraît qu’il y a un grave conflit sur la planète. L’information désinformée fait rage, les journaux et les magazines s’interrogent fièvreusement sur la vraie nature du Coran. Encore un verre avant de rentrer travailler dans le soir télévisé du Golfe. Le pianiste commence à jouer. C’est l’année Mozart, paraît-il. On reverra ça au printemps. La Closerie des lilas, où des surréalistes, autrefois, ont crié " A bas la France " en pleine guerre du Rif, en a vu d’autres. Je repense à la phrase qu’Hemingway écrivait en capitales dans une de ses lettres à Fitzgerald : UN ECRIVAIN DOIT ECRIRE. C’est tout.

Philippe Sollers, Le Monde du 23.02.91.


[1En fait, le livre paraîtra bien l’année suivante, en 2001, mais sous le titre : Eloge de l’Infini

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