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Qui a tué Roland Barthes ? Le polar de la rentrée

Par Laurent Binet : "La septième fonction du langage"

D 21 août 2015     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Il y a de moins en moins de lecteurs mais toujours autant de livres (ou presque) à la rentrée littéraire de septembre (589 livres français ou étrangers). Chercher une revue littéraire dans un kiosque revient aussi à chercher une aiguille dans une botte de foin. Sauvé de la sécheresse de l’été et du foin de l’hiver déjà mangé par les bestiaux, émergeait cependant un numéro des Inrocks avec des extraits des livres de la rentrée. Parmi ces extraits, celui du livre de Laurent Binet : La septième fonction du langage, publié chez Grasset le 19 août en version papier et numérique. Le deuxième roman de cet auteur qui avait déjà fait un tabac avec son livre HHhH [1], prix Goncourt du premier roman en 2010. C’est son deuxième roman. Cinq ans pour l’écrire. La façon, aussi, pour l’auteur de lancer un pavé de sale gosse dans la mare aux louanges à l’occasion du centenaire de la naissance de Roland Barthes. Attention aux éclaboussures ! Même si le sale gosse est un « beau gosse » dixit Valérie Trierweiler dans un article de Paris Match de 2010 à l’occasion de son premier roman, ne manque pas de lettres.

Premières critiques


« Laurent Binet, agrégé de lettres, s’en donne à cœur joie, exposant les grandes figures de l’intelligentsia des années 1970-1980 dans des positions pas toujours avantageuses. On y croise Michel Foucault en pleine action dans une backroom tout en dissertant sur le biopouvoir, Philippe Sollers hébergeant une orgie avortée ou Noam Chomsky et Julia Kristeva dans une soirée très « olé olé » sur le campus de Berkeley... », (Thomas Mahler, Le Point du 9/08/2015. Un article intitulé : « Rentrée littéraire - Laurent Binet : San Antonio chez les sémiologues ».) « hénaurme et délirant »
ajoute le même Thomas Malher.

« Dans “La Septième Fonction du langage”, Laurent Binet imagine que Roland Barthes a été assassiné. Résultat : un méta-polar déjanté, drôle et pop, allumé avec Foucault, une farce avec Sollers et Kristeva en guest-stars. L’une des meilleures surprises de la rentrée. (Elisabeth Philippe, les InRocks)

« Je n’y retrouve rien de ce que j’ai appris des intellectuels qui y figurent, et que j’ai admirés, au premier chef Roland Barthes : C’est d’un humour potache de très mauvais goût. Que ce livre suscite de l’intérêt me parait un signe de ce que sont aujourd’hui l’édition et la presse françaises ». (Josyanne Savigneau, citée par dans l’Obs 20/08/2015)

Rambaud, autre auteur Grasset égratigné par Binet, répond d’une amortie à la Nastase aussi dans l’Obs, 20/08/2015 : « Ces choses-là ne se disent pas ; voyons... ll aime un peu trop tous ces gens, mais il y a des très marrants. Si Sollers est mécontent, il a tort. C’est un livre. Et il faut rire de tout, donc de nous. Simplement. j’aurais aimé être le coupable. Je ne dois pas être assez important.  »

Quant à François Busnel, pas connu pour sa sympathie débordante vis-à-vis de Sollers, il déclare :
« Avec cette parodie des thrillers ésotérico-complotistes à la Dan Brown, Laurent Binet se pose en héritier du grand Frédéric Dard et signe le roman le plus insolent de l’année. Remarquable ! » ( L’Express 20/08/2015)

Ajoutons :

« Oui, insolent, très insolent, une satire débridée, une farce savante – très érudite sous les éructations - en forme de jeu de massacre : les caricatures y sont féroces, en particulier celles de Julia Kristeva et Philippe Sollers. Mais personne n’est épargné et ces caricatures marionnettes – quoique utilisant de nombreuses authentiques citations des personnages (« décontextualisées puis recontextualisées » explique Laurent Binet) - ne prétendent pas plus à la vérité que l’assassinat de Roland Barthes. Le lecteur ne croit pas un seul instant à cet assassinat mais poursuit sa lecture-découverte, en apnée, avec pour guide Poséidon-Laurent Binet grand maître de ballet dans les eaux fictionnelles déchaînées de cette grande mare. Un feu d’artifices avec de gros pétards de sale gosse » (pileface).

La chronique littéraire complète de François Busnel

Tout commence le 25 février 1980. Ce jour-là,Roland Barthes est renversé par une camionnette alors qu’il se rend, à pied, au Collège de France. Il meurt un mois plus tard. Et s’il s’agissait d’un assassinat ? Un flic, tout droit sorti des Tontons flingueurs, assez peu familier des théories sémiotiques et barthésiennes, recrute un jeune prof dans les couloirs de la fac de Vincennes (imaginez Fabrice Luchini avec trente ans de moins) et mène l’enquête dans le milieu intellectuel de l’époque.

Tout y passe ! Michel Foucault et ses gitons dans les backrooms de Paris, Sollers et BHL en sauveteurs de l’humanité, Julia Kristeva et le coup du parapluie (bulgare, forcément), Umberto Eco et les masques de Venise, Althusser et sa femme (étranglée pour un motif dont on découvrira qu’il n’a rien à voir avec l’histoire officielle).

Épatant jeu de massacre

Notre couple d’enquêteurs ne tarde pas à comprendre que, si Roland Barthes a été tué, c’est parce qu’il venait de découvrir "la septième fonction du langage". Pour faire simple : qui contrôle le langage détient le pouvoir. Cette fameuse "septième fonction" assurerait à son détenteur le triomphe dans n’importe quelle joute oratoire. Y compris un débat d’entre-deux tours lors d’une élection présidentielle...

C’est ce qu’ont parfaitement compris François Mitterrand, candidat malheureux à répétition, et Valéry Giscard d’Estaing, locataire en titre de l’Elysée. Tous deux entendent faire main basse sur le mystérieux document. Mais c’est compter sans les services secrets soviétiques et bulgares, et, surtout, sans les intellos parisiens. Ces derniers sont prêts à tout, eux aussi, pour récupérer la formule, tombée entre les mains d’un des amants de Barthes...

Laurent Binet s’en donne à coeur joie et c’est un épatant jeu de massacre : on coupe des mains, parfois même des couilles (celles du plus grand écrivain français - autoproclamé), dans un climat structuraliste enchanteur. Avec cette parodie des thrillers ésotérico-complotistes à la Dan Brown, Laurent Binet se pose en héritier du grand Frédéric Dard et signe le roman le plus insolent de l’année. Remarquable !

Crédit :http://www.lexpress.fr/

SOLLERS "PERTURBÉ"

L’Obs du 20/08/2015 dans un article intitulé "L’affaire Binet" (extrait)
par Grégoire Leménager.

Laurent Binet : « Dans ’’HHhH’’, je m’accrochais névrotiquement à une vérité historique inatteignable. Là, je me suis régalé à faire le contraire, à faire péter le lien entre fiction et réalité : 75% des phrases des personnages sont de vraies citations - ça monte à 90% pour Sollers -, et en même temps ce qui leur arrive est totalement invraisemblable. » Quand on le voit cet été, entre deux manifs pour la Grèce à l’appel du Front de Gauche, ce jeune quadra en tee-shirt n’en a pas fini avec « HHhH », il fait son sac pour aller en causer au Pérou, participe à un documentaire néerlandais en huit épisodes sur le sujet, relit l’adaptation que va tourner Cédric Jiménez avec Jason Clarke et 25 millions de dollars. Qu’on ait déjà acheté un peu partout les droits de « la Septième Fonction du langage » l’étonne moins que son éditeur. « Ma cote a monté », rigole-t-il en soulignant ce « paradoxe » les icônes de la French Theory sont plus populaires à l’étranger qu’à Saint-Germain-des-Prés.

En attendant, son mélange des genres agite le milieu parisien, qui adore voir ses fauves s’entre-déchirer. Un témoin raconte que, fin juin, Sollers s’est montré « perturbé » à des jurés du prix Décembre. Sachant l’amitié qui le liait à Barthes, on le devine blessé par le rôle que lui donne le roman. On murmure qu’il en parle comme d’un « livre fasciste », que Julia Kristeva et lui ont consulté leur avocat, qu’ils ont « Ie doigt : sur le bouton du procès ». On assure que BHL, présenté comme un « gugusse » dans ce polar décapant joue le pacificateur « Sachez que vous êtes un peu bousculé dans un roman de la rentrée », l’a informé Olivier Nora, le très diplomatique patron de Grasset, qui publie à la fois Binet et Lévy. « J’ai le cuir épais, et les romanciers ont tous les droits », lui a répondu ce lecteur de Botul, qui, nous dit-on, ne veut pas plus que Sollers s’exprimer sur la question.

Laurent Binet présente son livre

A l’occasion de la rentrée littéraire 2015, Laurent Binet a présenté, devant les libraires, son nouveau livre "La septième fonction du langage"

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Laurent Barthes en 1964
RENE SAINT-PAUL - BRIDGEMAN IMAGES

Extrait 1 : Le début –Paris, 25 février 1980

PREMIÈRE PARTIE
Paris
1.

Sur France Culture, dans l’émission "Les bonnes feuilles" du 21/08/2015, Laurent Binet lit les premières pages de son roman : le chapitre 1 - texte ci-dessous - puis poursuit avec la lecture du chapitre 2 et le début du chapitre 3 non reproduits ci-après et commente la genèse de son oeuvre "La septième fonction du langage", qui paraît aux éditions Grasset.

En ouverture d’émission, Laurent Binet lit l’incipit de "Histoire de ma fuite des prisons de Venise", de Giacomo Casanova, qui a accompagné l’écriture de son livre "La septième fonction du langage".

Son choix musical : Kim Wilde, Kids in America

La vie n’est pas un roman. C’est du moins ce que vous voudriez croire. Roland Barthes remonte la rue de Bièvre. Le plus grand critique littéraire du xxe siècle a toutes les raisons d’être angoissé au dernier degré. Sa mère est morte, avec qui il entretenait des rapports très proustiens. Et son cours au Collège de France, intitulé « La préparation du roman », s’est soldé par un échec qu’il peut difficilement se dissimuler : toute l’année, il aura parlé à ses étudiants de haïkus japonais, de photographie, de signifiants et de signifiés, de divertissements pascaliens, de garçons de café, de robes de chambre ou de places dans l’amphi –de tout sauf du roman. Et ça va faire trois ans que ça dure. Il sait forcément que le cours lui-même n’est qu’une manœuvre dilatoire pour repousser le moment de commencer une œuvre vraiment littéraire, c’est-à-dire qui rende justice à l’écrivain hypersensible qui sommeille en lui et qui, de l’avis de tous, a commencé à bourgeonner dans sesFragments d’un discours amoureux, déjà la bible des moins de vingt-cinq ans. De Sainte-Beuve à Proust, il est temps de muer et de prendre la place qui lui revient au panthéon des écrivains. Maman est morte : depuisLe Degré zéro de l’écriture, la boucle est bouclée. L’heure est venue.

La politique, ouais, ouais, on verra ça. On ne peut pas dire qu’il soit très maoïste depuis son voyage en Chine. En même temps, ce n’est pas ce qu’on attend de lui.

Chateaubriand, La Rochefoucauld, Brecht, Racine, Robbe-Grillet, Michelet, Maman. L’amour d’un garçon.

Je me demande s’il y avait déjà des « Vieux Campeur » partout dans le quartier.

Dans un quart d’heure, il sera mort.

Je suis sûr que la bouffe était bonne, rue des Blancs-Manteaux. J’imagine qu’on mange bien chez ces gens-là. Dans Mythologies, Roland Barthes décode les mythes contemporains érigés par la bourgeoisie à sa propre gloire et c’est avec ce livre qu’il est devenu vraiment célèbre ; en somme, d’une certaine manière, la bourgeoisie aura fait sa fortune. Mais c’était la petite bourgeoisie. Le grand bourgeois qui se met au service du peuple est un cas très particulier qui mérite analyse ; il faudra faire un article. Ce soir ? Pourquoi pas tout de suite ? Mais non, il doit d’abord trier ses diapos.

Roland Barthes presse le pas sans rien percevoir de son environnement extérieur, lui qui est pourtant un observateur-né, lui dont le métier consiste à observer et analyser, lui qui a passé sa vie entière à traquer tous les signes. Il ne voit véritablement ni les arbres ni les trottoirs ni les vitrines ni les voitures du boulevard Saint-Germain qu’il connaît par cœur. Il n’est plus au Japon. Il ne sent pas la morsure du froid. À peine entend-il les bruits de la rue. C’est un peu comme l’allégorie de la caverne à l’envers : le monde des idées dans lequel il s’est enfermé obscurcit sa perception du monde sensible. Autour de lui, il ne voit que des ombres.

Les raisons que je viens d’évoquer pour expliquer l’attitude soucieuse de Roland Barthes sont toutes attestées par l’Histoire, mais j’ai envie de vous raconter ce qui est vraiment arrivé. Ce jour-là, s’il a la tête ailleurs, ce n’est pas seulement à cause de sa mère morte ni de son incapacité à écrire un roman ni même de la désaffection croissante et, juge-t-il, irrémédiable, des garçons. Je ne dis pas qu’il n’y pense pas, je n’ai aucun doute sur la qualité de ses névroses obsessionnelles. Mais aujourd’hui, il y a autre chose. Au regard absent de l’homme plongé dans ses pensées, le passant attentif saurait reconnaître cet état que Barthes croyait ne plus jamais éprouver : l’excitation. Il n’y a pas que sa mère ni les garçons ni son roman fantôme. Il y a la libido sciendi, la soif de savoir, et avec elle, réactivée, l’orgueilleuse perspective de révolutionner la connaissance humaine et, peut-être, de changer le monde. Barthes se sent-il comme Einstein en train de penser à sa théorie lorsqu’il traverse la rue des Écoles ? Ce qui est certain, c’est qu’il n’est pas très attentif. Il lui reste quelques dizaines de mètres pour arriver à son bureau quand il se fait percuter par une camionnette. Son corps produit le son mat, caractéristique, horrible, de la chair qui heurte la tôle, et va rouler sur la chaussée comme une poupée de chiffon. Les passants sursautent. En cet après-midi du 25février 1980, ils ne peuvent pas savoir ce qui vient de se produire sous leurs yeux, et pour cause, puisque jusqu’à aujourd’hui, le monde l’ignore encore.

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Laurent Binet
Crédit : L’Obs, 20/08/2015 / ERIC GARAULT/PASCOANDCO

Extrait 2 : Kristeva, Sollers, BHL

16.

C’est un calme relatif qui règne dans le hall de la Pitié-Salpêtrière. Les amis, admirateurs, connaissances ou curieux de Roland Barthes, se relayant jour après jour au chevet du grand homme, peuplent le hall de l’hôpital en devisant à voix basse, une cigarette, un sandwich, un journal, un livre de Guy Debord ou un roman de Kundera à la main, quand soudain surgissent trois apparitions, une femme, petite taille, cheveux courts, énergique, encadrée par deux hommes, l’un, chemise blanche, dépoitraillé, long manteau noir, cheveux noirs au vent, l’autre, tête d’oiseau, fume-cigarette aux lèvres, cheveux beiges.

L’escadrille fend la foule d’un pas décidé, on sent qu’il va se passer quelque chose, il y a de l’opération Overlord dans l’air, ils s’engouffrent dans le pavillon des comateux. Ceux qui sont là pour Barthes se questionnent du regard, les autres visiteurs aussi. Cinq minutes ne se sont pas écoulées qu’on entend les premiers éclats de voix : « On le laisse mourir ! On le laisse mourir ! »

Les trois anges de la vengeance reviennent déchaînés du royaume des morts : « C’est un mouroir ! C’est un scandale ! De qui se moque-t-on ? Pourquoi personne ne nous a prévenus ? Si nous avions été là ! » Dommage qu’il n’y ait pas eu de photographe dans la salle pour immortaliser ce grand moment de l’histoire des intellectuels français : Kristeva, Sollers, BHL en train de houspiller le personnel hospitalier pour dénoncer les conditions indignes dans lesquelles on traite un patient aussi prestigieux que leur grand ami Roland Barthes.

Le lecteur s’étonnera peut-être de la présence de BHL mais, déjà à l’époque, il est dans tous les bons coups. Barthes l’a soutenu en tant que « nouveau philosophe » dans des termes un peu opaques mais néanmoins relativement officiels et il s’est d’ailleurs fait incendier par Deleuze pour ça. Barthes a toujours été faible, il ne savait pas dire non, d’après ses amis. Quand BHL lui envoie un exemplaire de La Barbarie à visage humain, à sa parution en 1977, il se fend d’une réponse polie où il se contente, sans s’attarder sur le fond, de louanges sur le style. Qu’à cela ne tienne, BHL fait publier la lettre dans Les Nouvelles littéraires, s’acoquine avec Sollers, et le voilà trois ans plus tard qui hausse le ton à la Salpêtrière, témoignant d’une sollicitude bruyante pour son ami le grand critique.

Or, pendant que lui et ses deux acolytes poursuivent leur esclandre en aboyant sur le malheureux personnel médical (« Il faut le transférer immédiatement ! À l’Hôpital américain ! Appelez Neuilly ! »), deux silhouettes en costume mal coupé se faufilent dans le couloir et personne n’y prend garde. Jacques Bayard, présent sur les lieux, observe, perplexe, légèrement ahuri, les moulinets du grand brun en manteau noir et les piaillements des deux autres. Simon Herzog, à ses côtés,remplissant la tâche pour laquelle il a été réquisitionné, lui explique qui sont ces gens, penché sur son oreille à la manière d’un traducteur simultané, tandis que les trois vengeurs éructent, parcourant le hall de l’hôpital en un quadrillage apparemment erratique mais dont je ne serais pas surpris qu’il obéisse à quelque obscure chorégraphie tactique.

Ils aboient encore (« Vous savez qui c’est ? Vous pouvez faire semblant de croire qu’on peut traiter Roland Barthes comme n’importe quel patient ? » Toujours, chez ces gens-là, la recherche de privilèges comme marque d’élection…) lorsque les deux silhouettes mal habillées réapparaissent dans le hall avant de s’éclipser discrètement. Et ils sont encore là lorsque surgit une infirmière affolée, une blonde aux jambes fuselées, qui vient chuchoter quelque chose à l’oreille du docteur. S’ensuit un mouvement général, on se bouscule, on s’engouffre dans le couloir, on se précipite dans la chambre de Barthes. Le grand critique gît par terre, désintubé, tous ses fils arrachés, sa tunique d’hôpital fine comme du papier dévoilant ses fesses molles. Il râle tandis qu’on le retourne et roule des yeux éperdus, mais lorsqu’il aperçoit le commissaire Jacques Bayard qui a rejoint les docteurs, il se redresse en un effort surhumain, le saisit par la veste, l’obligeant à s’accroupir, et prononce distinctement quoique faiblement, de sa fameuse voix de basse qui ressemble à s’y méprendre à celle de Philippe Noiret, mais brisée et comme dans un hoquet :

« Sophia ! Elle sait... »

Dans l’encadrement de la porte, il aperçoit Kristeva, à côté de l’infirmière blonde, ses yeux se fixent sur elle pendant de longues secondes, tout le monde se fige dans la chambre, docteurs, infirmières, amis, policiers, tétanisés par l’intensité de son regard éperdu, puis il perd connaissance.

Dehors, une DS noire démarre en faisant crisser ses pneus. Simon Herzog, qui est resté dans le hall, n’y prête pas attention.

Bayard demande à Kristeva : « Sophia, c’est vous ? » Kristeva répond non. Mais comme il attend la suite, elle finit par ajouter, en prononçant à la française, avec le j et le u palatalisés : « Je m’appelle Julia. » Bayard détecte vaguement son accent étranger, il se dit que ça doit être une Italienne, ou une Allemande, ou peut-être une Grecque, ou une Brésilienne, ou une Russe. Il lui trouve le visage dur, il n’aime pas le regard perçant qu’elle lui lance, il sent bien que ces petits yeux noirs veulent lui dire qu’elle est une femme intelligente, plus intelligente que lui et qu’elle le méprise d’être un gros con de flic. Machinalement, il demande : « Profession ? » Et quand elle prend un air dédaigneux pour répondre « psychanalyste », il a envie, instinctivement, de la gifler mais il se retient. Il a encore les deux autres à interroger.

L’infirmière blonde remet Barthes dans son lit, il est toujours inconscient, Bayard fait placer deux policiers en faction devant sa chambre et interdit les visites jusqu’à nouvel ordre. Puis il se tourne vers les deux gugusses.

Nom, prénom, âge, profession.

Joyaux Philippe, dit Sollers, quarante-quatre ans, écrivain, marié à Julia Joyaux née Kristeva.

Lévy Bernard-Henri, trente-deux ans, philosophe, ancien élève de l’École normale supérieure.

Les deux hommes n’étaient pas à Paris quand c’est arrivé. Barthes et Sollers étaient très proches... Barthes a participé à la revue Tel Quel de Philippe Joyaux dit Sollers, et ils sont allés en Chine ensemble avec Julia il y a quelques années... Quoi faire ? Voyage d’étude... Sales communistes, se dit Bayard. Barthes a écrit plusieurs articles louangeurs sur le travail de Sollers... Barthes est comme un père pour Sollers, même si parfois on dirait que Barthes est un petit garçon... Et Kristeva ? Barthes a déclaré un jour que s’il aimait les femmes, il serait amoureux de Julia... Il l’adorait... Et vous n’étiez pas jaloux, monsieur Joyaux ? Hahaha... Nous ne sommes pas dans ce type de relation, avec Julia... Et puis le pauvre Roland, il n’était déjà pas très heureux avec les hommes... Pourquoi ? Il ne savait pas s’y prendre... il se faisait toujours avoir !... Je vois. Et vous, monsieur Lévy ? Je l’admire beaucoup, c’est un grand homme. Vous aussi, vous avez voyagé avec lui ? J’avais plusieurs projets à lui soumettre. Quel genre de projets ? Un projet de film sur la vie de Charles Baudelaire, je comptais lui proposer le rôle-titre, un projet d’interview croisée avec Soljenitsyne, un projet de pétition pour que l’OTAN aille libérer Cuba. Pouvez-vous fournir des éléments qui accréditent de tels projets ? Oui, bien sûr, j’en ai parlé à André Glucksmann qui peut témoigner. Est-ce que Barthes avait des ennemis ? Oui, beaucoup, répond Sollers. Tout le monde sait qu’il est notre ami et nous avons beaucoup d’ennemis ! Qui ? Les staliniens ! Les fascistes ! Alain Badiou ! Gilles Deleuze ! Pierre Bourdieu ! Cornelius Castoriadis ! Pierre Vidal-Naquet ! Euh, Hélène Cixous ! (BHL : Ah bon, elles sont fâchées, avec Julia ? Sollers : Oui... non... elle est jalouse de Julia à cause de Marguerite...)

Marguerite comment ? Duras. Bayard note tous les noms. Monsieur Joyaux connaît-il un certain Michel Foucault ? Sollers se met à tourner sur lui-même comme un derviche, de plus en plus vite, son fume-cigarette toujours vissé aux lèvres, le bout incandescent dessinant de gracieuses courbes orangées dans le couloir de l’hôpital : « La vérité, monsieur le commissaire ?... Rien que la vérité... toute la vérité... Foucault était jaloux de la notoriété de Barthes... et surtout jaloux que moi, Sollers, j’aimasse Barthes... car Foucault est un tyran de la pire espèce, monsieur le commissaire : domestique... Imaginez-vous, monsieur le représentant de l’ordre public, huf, huf, que Foucault m’avait lancé un ultimatum... “Il faudra choisir entre Barthes et moi !”... Autant choisir entre Montaigne et La Boétie... Entre Racine et Shakespeare... Entre Hugo et Balzac... Entre Goethe et Schiller... Entre Marx et Engels... Entre Merckx et Poulidor... Entre Mao et Lénine... Entre Breton et Aragon... Entre Laurel et Hardy... Entre Sartre et Camus (euh, non, pas eux)... Entre de Gaulle et Tixier-Vignancour... Entre le Plan et le Marché... Entre Rocard et Mitterrand... Entre Giscardet Chirac... » Sollers ralentit ses rotations, il tousse dans son fume-cigarette. « Entre Pascal et Descartes... Kof kof... Entre Trésor et Platini... Entre Renault et Peugeot... Entre Mazarin et Richelieu... Sssss... » Mais au moment où l’on croit qu’il va s’éteindre, il retrouve un second souffle. « Entre la Rive gauche et la Rive droite... Entre Paris et Pékin... Entre Venise et Rome... Entre Mussolini et Hitler... Entre l’andouille et la purée... »

Soudain, on entend du bruit dans la chambre. Bayard ouvre, il voit Barthes secoué de spasmes qui parle dans son sommeil pendant que l’infirmière essaie de le border. Il parle de « texte étoilé » à la façon d’un « menu séisme », de « blocs de signification » dont la lecture ne saisit que la surface lisse, imperceptiblement soudée par le débit des phrases, le discours coulé de la narration, le grand naturel du langage courant.

Bayard fait immédiatement venir Simon Herzog pour lui traduire. Barthes s’agite de plus en plus dans son lit. Bayard se penche sur lui et lui demande : « Monsieur Barthes, avez-vous vu votre agresseur ? » Barthes ouvre des yeux fous, saisit Bayard par la nuque et déclare, le souffle court, dévoré d’angoisse : « Le signifiant tuteur sera découpé en une suite de courts fragments contigus, qu’on appellera ici des lexies, puisque ce sont des unités de lecture. Ce découpage, il faut le dire, sera on ne peut plus arbitraire ; il n’impliquera aucune responsabilité méthodologique, puisqu’il portera sur le signifiant, alors que l’analyse proposée porte uniquement sur le signifié... » Bayard interroge du regard Herzog qui hausse les épaules. Barthes siffle entre ses dents, l’air menaçant. Bayard lui demande : « Monsieur Barthes, qui est Sophia ? Que sait-elle ? » Barthes le regarde sans comprendre ou en comprenant trop bien et se met à chantonner d’une voix rauque : « Le texte, dans sa masse, est comparable à un ciel, plat et profond à la fois, lisse, sans bords et sans repères ; tel l’augure y découpant du bout de son bâton un rectangle fictif pour y interroger selon certains principes le vol des oiseaux, le commentateur trace le long du texte des zones de lecture, afin d’y observer la migration des sens, l’affleurement des codes, le passage des citations. » Bayard fulmine contre Herzog dont le visage perplexe lui signifie sans équivoque qu’il est incapable de lui traduire ce charabia, mais Barthes est au bord de l’hystérie quand il se met à crier, comme si sa vie en dépendait : « Tout est dans le texte ! Vous comprenez ? Retrouver le texte ! La fonction ! Ah c’est trop bête ! » Puis il retombe sur son oreiller et murmure, comme psalmodiant : « La lexie n’est que l’enveloppement d’un volume sémantique, la ligne de crête du texte pluriel, disposé comme une banquette de sens possibles (mais réglés, attestés par une lecture systématique) sous le flux du discours : la lexie et ses unités formeront ainsi une sorte de cube à facettes, nappé du mot, du groupe de mots, de la phrase ou du paragraphe, autrement dit du langage qui en est l’excipient “naturel”. » Et il s’évanouit. Bayard le secoue pour le ranimer, l’infirmière blonde doit l’obliger à reposer le patient et elle fait de nouveau évacuer la chambre.

Lorsque Bayard demande à Simon Herzog de l’affranchir, celui-ci veut lui dire qu’il ne faut pas accorder trop d’importance à Sollers et BHL, mais en même temps le doctorant voit une opportunité, alors il dit avec gourmandise : « Nous devrions commencer par interroger Deleuze. »

En quittant l’hôpital, Simon Herzog se heurte à l’infirmière blonde qui s’occupe de Barthes. « Oh, pardon, mademoiselle ! » Elle lui sourit d’un sourire enjôleur : « Ce n’est rrrien, monsieur. »

Crédit : Ed. Grasset

*

La satire de cet extrait n’est pas la plus féroce à l’égard de Philippe Sollers et Julia Kristeva, loin s’en faut. A découvrir et contextualisée, l’intégrale dans le livre (près de 500 pages).

Lire aussi : La voix de Barthes par Julia Kristeva.

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Adhésion et Objection

« Le Monde des livres » a sollicité Tiphaine Samoyault, écrivaine, biographe de Barthes, et Patrice Maniglier, philosophe, spécialiste du structuralisme pour donner leur point de vue sur le livre. Deux plumes, deux pointures qui connaissent leur Barthes sur le bout des doigts. D’emblée, ils ont pensé à un film en lisant le roman de Binet : voilà un geste inspiré de Fight Club, dit Samoyault ; on est plutôt dans la veine d’OSS 117, avance Maniglier.

Adhésion. Tiphaine Samoyault

par Tiphaine Samoyault, essayiste et écrivaine.

Dans la veine du polar politique, le livre de Laurent Binet joue d’un vrai sens de l’intrigue et de la virtuosité verbale pour faire le portrait à charge d’une époque. L’année 1980, de la mort de Barthes à l’élection de Mitterrand l’année suivante, fait office de tournant : le dernier instant où Foucault, Althusser, Barthes, Deleuze, Lacan et Derrida étaient vivants ensemble. Mais la portée du livre n’est peut-être pas là où on croit. Laurent Binet ne se replonge pas dans cette histoire fascinante où la pensée française était centrale dans la pensée du monde, pour comprendre « comment c’était ». Il en fait le cadre d’une fiction où s’invitent des figures qui ne l’ont pas vécue, à commencer par le romancier lui-même. En ce sens, il s’agit moins d’un roman à clé que d’un roman historique, mêlant figures réelles et figures fictives (le Morris Zapp de David Lodge côtoyant Hélène Cixous ou John Searle), donnant le point de vue du présent sur une époque passée ; dès lors, le Barthes ou le Sollers de 1980 n’ont pas de lien ontologique avec les êtres qui portent le même nom dans le réel et ne sont pas moins fictifs que Sherlock Holmes dans un roman de Conan Doyle.

Joutes verbales

Facilité ? Excuse de la fiction ? Non, car ce qui est en jeu est moins l’année 1980 dans ce qu’elle fut vraiment que ce qu’en font ceux qui s’en souviennent aujourd’hui. Ainsi, le lien puissant qui existait entre langage, sexe et politique, et qui fut coupé juste après par le sida, est délibérément travaillé par des références postérieures, en particulier à Fight Club, le film de David Fincher (1999), devenu culte pour une génération née autour de ce tournant des années 1970-1980, qui définissait grâce à lui une nouvelle manière de lier fiction et réalité. Le rapport du romancier et de son double (Simon Herzog dans le livre) s’apparente souvent à la relation entre le narrateur (Edward Norton) et Tyler (Brad Pitt) dans Fight Club. Et le « logos club », l’invention géniale qui fait s’affronter des intellectuels du monde entier dans des joutes verbales, doit beaucoup au club de lutte clandestine du film. Il peut paraître grotesque pour qui voudrait y voir une représentation fidèle de ce que fut le milieu intellectuel de la fin des années 1970, mais il est beaucoup plus pertinent si on y lit une réflexion sur notre propre milieu aujourd’hui, sur ce que nous avons fait de cet héritage : tout en le muséifiant (le grand parc d’attractions de la French Theory), on n’a pas craint de le dévoyer au service, au mieux, de l’autopromotion et, au pire, du consentement aux pressions médiatiques ne proposant plus que des images négatives et la destruction de toute communauté politique.

Dès lors, la « septième fonction du langage » serait ce qui s’est inauguré à ce moment-là (avec Mitterrand récupérant la mise de la parole efficace) : la persuasion par l’émotion, le performatif élargi, le retour de la volonté de puissance, instruments de manipulation plus qu’outils de cohésion politique. La fin de la pensée en somme, dont les allégories seraient l’assassinat de Barthes, la mort concomitante de Derrida (le roman est ici plus logique que l’histoire), ou encore Jakobson transformé en homme-arbre. Prendre au sérieux ces allégories me paraît important pour faire la part de ce qui, dans le langage, peut encore être une voie d’accès à la réalité. L’intellectuel responsable croyait encore que les discours pouvaient changer le monde. Que nous n’y croyons plus est ce que le roman de Laurent Binet démontre de façon mordante. Façon aussi de nous remettre à la tâche.

Tiphaine Samoyault a signé, au début de l’année, une biographie de Roland Barthes qui fait référence (Seuil).

Objection. Patrice Maniglier

par Patrice Maniglier, philosophe

Les années 1960 et 1970 ont laissé dans la mémoire des intellectuels un souvenir ébloui. On cligne encore des yeux. On n’est pas sûr d’avoir bien vu. Etait-ce donc vrai que le travail intellectuel ait pu alors avoir tant d’influence ? Tout intellectuel français authentique s’est posé la question de savoir comment se raccorder à ce moment : l’enterrer, le ressusciter, s’en détourner, l’archiver ? C’est ce que fait à son tour le roman de Laurent Binet, et il est bon que la littérature s’empare du problème. La « septième fonction du langage », c’est au fond l’idée (certains diraient l’illusion) que les phrases peuvent bouleverser la réalité. L’opposition, par Marx, entre interpréter et transformer le monde, n’a plus cours : la sémiologie change le monde !

Armé de cet argument, Binet reconstruit l’univers de l’époque, avec ses chapelles, ses groupuscules, ses voitures, dans une intrigue de série noire qui mélange exposés didactiques et enquête à la OSS 117. Tout cela est habile et divertissant. Il n’y a qu’un problème : on reste sur un sentiment de désolation. Oui, de désolation. Car de ce monde reconstitué, il ne reste rien. Il n’est fait que des plus grossiers clichés rétrospectifs sur cette séquence. Quand Foucault parle, c’est pour dire ce qu’on lit dans ses livres, sinon qu’on lui ajoute son « fameux sourire » – pour le reste il sonne terriblement faux. Evidemment, Althusser ressent ce qu’il a écrit dans son autobiographie, les Italiens sont des mafieux, la Fuego a remplacé la DS, les présidents débattent à la télévision : petites vignettes de souvenirs. On se sent projeté dans une carte postale, où l’on nous demanderait de vivre quelque temps. Mais c’est irrespirable ! Tout l’inverse d’une reconstitution. Tout l’inverse, aussi, et c’est plus grave, de la littérature, du moins selon Barthes.

Souriez, il n’y a rien à voir

Car Binet vide le monde dont il parle. A mesure qu’il en parle, il lui enlève de la chair et du poids. Barthes voyait dans la littérature un moyen pour restituer aux choses, contre notre manie de leur trouver du sens, leur épaisseur muette ; Binet, lui, se donne la facilité d’un monde déjà entièrement pensé, jugé, ramené à la mesure de nos ricanements. On se marre, oui (car c’est bien le mot), mais c’est un rire triste finalement ; car il se fait au prix de l’annulation de ce dont il parle. Bien sûr, il a une excuse : qu’on est bête, on n’a pas compris qu’il faisait un roman sur le roman, pas sur une époque ! N’avons-nous pas repéré la référence à Cervantès ? Clin d’œil… S’il mêle la littérature et la vie, c’est pour montrer leur disjonction. Ses références seraient plutôt du côté d’Umberto Eco ou de Paul Auster que de Proust ou Claude Simon ! Sauf qu’on peut fort bien faire un roman sur le roman tout en faisant entendre le poids sourd du monde. C’est même cela que Barthes admirait chez Brecht (et tant d’autres). Ici, rien de cela : le monde a simplement disparu. Restent nos petites imageries et nos petites certitudes, avec lesquelles on joue, on s’amuse : tout le monde est un peu idiot à la fin et ce n’est pas grave… Souriez, il n’y a rien à voir !

Ce livre ne transmet rien de cette séquence énigmatique dans laquelle il s’installe, et il ne compose pas non plus une véritable œuvre littéraire. Ce serait un divertissement sans gravité s’il ne contribuait une fois de plus à la déréalisation de ce moment des années 1970 qui afflige la création et la pensée française depuis quarante ans. Quand la France intellectuelle cessera-t-elle de se dire : « Il ne s’est rien passé » ? Le livre de Binet est une belle occasion manquée.

Patrice Maniglier est l’auteur, entre autres, de La Vie énigmatique des signes. Saussure et la naissance du structuralisme, Léo Scheer, 2006.

Crédit LE MONDE DES LIVRES | 19.08.2015, « Les Incorruptibles », version Laurent Binet, par Jean Birnbaum.

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Explication de texte par Laurent Binet

Entretien avec Elisabeth Philippe (Extrait)

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Laurent Binet

Chez lui, à Boulogne. Sur la table basse traînent, entre autres, le livre de Susan Sontag consacré à Barthes et le dernier roman d’Eric Marty, autre disciple de l’auteur desMythologies. Preuve que Laurent Binet est encore habité par son sujet. Entretien.

Comment vous est venue l’idée de ce livre ?

Laurent Binet –Le point de départ, c’est d’abord mon intérêt pour l’œuvre de Barthes et petit à petit pour sa vie puisque les deux sont assez liées. Je l’ai découvert assez tardivement, vers 24-25 ans. J’ai commencé par lire les Essaiscritiques, lesMythologies. Un grand choc intellectuel pour moi. Ce qui me fascine chez Barthes c’est sa capacité à tirer des textes des commentaires qui soient à la fois d’une absolue originalité et d’une très grande évidence. Ensuite, le déclic du livre, s’il y en a un, c’est quand j’ai appris que Barthes sortait d’un déjeuner avec Mitterrand quand il s’est fait renverser par une camionnette. Je me suis dit qu’il y avait matière romanesque.

Comment avez-vous élaboré l’intrigue à partir de là ?

Je voulais un arrière-plan politique à cause de Mitterrand et je me suis demandé qui constituait l’entourage de Barthes à l’époque : Foucault, Sollers et Kristeva. Puis j’ai élargi le champ : Lacan, Deleuze… Il a ensuite fallu que j’imagine pourquoi on aurait pu tuer Barthes. J’ai alors pensé, sans m’en rendre compte, à un pitch à la Umberto Eco : un manuscrit que tout le monde convoite et pour lequel on tue. Mais quel manuscrit ? C’est là que j’ai songé aux travaux du linguiste Roman Jakobson sur les fonctions du langage. J’ai imaginé qu’il pourrait y en avoir une septième. Pendant un moment, j’ignorais ce qu’elle pourrait être. Et finalement, c’est la théorie de la fonction “performative” du langage élaborée par J.L. Austin puis par son disciple John Searle qui m’a donné la clé.

Laurent Binet et la « French Theory », produit d’exportation

Produit d’exportation pour temps de crise, Laurent Binet et les protagonistes de la « French Theory » recherchés à l’étranger. En cours de traduction dans une douzaine de pays : les droits ont déjà été cédés en Allemagne, en Croatie, en Espagne, en Grande-Bretagne, en Hongrie, en Norvège, en République tchèque, en Slovénie, aux Pays-Bas, aux Etats-Unis et en Amérique latine.


[1Laurent Binet s’est fait connaître avec HHhH, un livre sur l’exécution du nazi Heydrich par des résistants tchécoslovaques, et Rien ne se passe comme prévu, chronique de la campagne présidentielle de François Hollande.

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2 Messages

  • V. Kirtov | 13 novembre 2015 - 11:37 1

    Le prix Interallié a été attribué, jeudi 12 novembre, à La Septième Fonction du langage, de Laurent Binet (Grasset). Les trois autres romans en lice étaient Histoire de l’amour et de la haine, de Charles Dantzig (Grasset), Echapper, de Lionel Duroy (Julliard), et La Petite Femelle, de Philippe Jaenada (Julliard).
    Déjà récompensé au tout début de la rentrée littéraire par le prix du Roman Fnac, La Septième fonction du langage est le roman narquois d’une génération d’intellectuels dont Roland Barthes, Michel Foucault ou Jacques Derrida furent des figures emblématiques.
    Mêlant polar historique et farce philosophique, Laurent Binet imagine que Roland Barthes, renversé par une camionnette en 1980, fut en réalité victime d’un complot meurtrier. Une enquête potache et irrévérencieuse qui relance le débat sur la manière dont les nouvelles générations peuvent recueillir le legs de ces glorieux penseurs, encore si présents, si précieux, si pesants parfois.

    Notons que le prix est attribué à Laurent Binet le jour anniversaire de la naissance de Roland Barthes, il y a cent ans.

    Crédit www.lemonde.fr

    Le Prix Interallié a été créé en 1930 par un groupe de journalistes. Généralement, le jury ne l’attribue pas à un écrivain qui a déjà reçu un des grands prix d’automne, c’est pour cela qu’il est décerné en dernier, après le Goncourt, le Renaudot, le Médicis, le Femina et le Grand Prix du roman de l’Académie française.

    Le prix n’a pas de dotation mais, un roman récompensé, est promis en moyenne à des ventes de l’ordre de 90.000 exemplaires.

    Le jury du prix Interallié 2015, présidé par Philippe Tesson, compte neuf autres membres, tous masculins : Éric Neuhoff, Jacques Duquesne, Stéphane Denis, Claude Imbert, Serge Lentz, Christophe Ono-dit-Biot, Jean-Marie Rouart, Florian Zeller et le lauréat de l’an dernier, Mathias Menegoz.


  • V. Kirtov | 22 août 2015 - 19:01 2

    « C’est Barthes qui m’a fait comprendre qu’on pouvait tirer d’un texte plus qu’il montrait. [...]
    C’est Barthes encore qui m’a ouvert les portes de la linguistique, de la sémiologie et du structuralisme, le monde merveilleux de Saussure et Jacobson, les fantaisies structurales d’Umberto Eco.
    Et c’est Barthes aussi qui m’a initié à "l’ancienne réthorique" »
    Laurent Bizet poursuit en expliquant la genèse de son roman, La septième fonction du langage ..........Plus sur fr.calameo.com