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Bernin, Mémoire sur mon séjour à Paris

Un "inédit", un manifeste pour notre temps

D 4 février 2015     A par A.G. - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le Bernin, Autoportrait, 1624 et 1673.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

« Il avait une taille un peu au-dessus de la médiocre, bonne mine, un air hardi. Son âge avancé et sa bonne réputation lui donnoient beaucoup de confiance. Il avoit l’esprit vif et brillant, et un grand talent pour se faire valoir : beau parleur, tout plein de sentences, de paraboles, d’historiettes, de bons mots dont il assaisonnoit la plupart de ses réponses... Il ne louoit et ne prisoit guère que les hommes et les ouvrages de son pays. Il citait souvent Michel-Ange ; et on l’entendait presque toujours dire : sicome diceva il Michel-Angelo Buonarotta. »

Paul Fréart de Chantelou, Journal de voyage du cavalier Bernin en France.




Un petit livre de 69 pages vient d’être publié aux éditions Berg International. Va-t-il attirer l’attention des critiques ? Son titre : Mémoire sur mon séjour à Paris. L’auteur ? Le Bernin (1598-1680). C’est une lettre profonde, précise, souvent drôle, écrite dans un style alerte, étonnamment moderne, au point que je me suis parfois demandé s’il ne s’agissait pas d’un pastiche à la manière du Contre l’Être suprême attribué, un temps, au marquis de Sade [1]. L’éditeur la présente ainsi :

« L’existence de ce témoignage du célèbre Gian Lorenzo Bernini (1598-1680), sculpteur, architecte et peintre italien sur son séjour à Paris, n’était connue qu’à travers une correspondance que le cardinal Flavio Chigi, neveu du pape Alexandre VII, avait échangée avec sa nièce. On le pensait à jamais disparu.
A la suite du tremblement de terre de mai 2012 qui secoua la province de Ferrare, la bibliothèque Ariostea fut endommagée et tous les livres et manuscrits qui s’y trouvaient mis en sécurité, ce qui impliqua un nouvel inventaire. C’est alors que ce texte fut redécouvert.
Dans ce mémoire, inédit à ce jour, traduit de l’italien par le piémontais Filippo Prini, Bernin fait état de ses rencontres et de son appréciation, souvent négative, des Grands de l’époque. Il reproche entre autres à ses hôtes d’être aussi rigoureux que leurs monuments et de manquer de fantaisie. Mais il est vrai que le style baroque ne sera adopté que timidement et bien plus tard par les architectes français. »

Louis XIV désire rénover le palais du Louvre. Il invite Bernin, architecte réputé, à Paris (« sans conteste la plus belle ville du monde », écrit Bernin, p. 17). Celui-ci y séjourne du 2 juin au 20 octobre 1665, période pendant laquelle il réalise un buste du roi, qu’on peut voir aujourd’hui au château de Versailles. Il travaille aussi à des projets de rénovation de l’aile orientale de la Cour carrée du Louvre. Aucun de ses projets ne sera retenu. Bernin participe à la vie parisienne. Il y côtoie les grandes figures de l’époque. En quelques lignes, il en dresse des portraits savoureux, souvent aigus, ironiques. Mais Bernin est surtout fasciné par ces Français qui revendiquent haut et fort le goût français (on dirait aujourd’hui « l’exception française ») et sont incapables de le définir, sinon en bredouillant, et il se demande pourquoi « il y en a si peu qui sachent ce qu’est la France ».

Le début de la lettre est troublant. L’exergue est tiré d’un sonnet de Góngora. On croirait que c’est écrit aujourd’hui par un adepte de la guerre du goût (Filippo !) et, pourtant, n’est-ce pas, c’était il y a 350 ans !


La lettre du Bernin

Le début

À son Éminence le cardinal Flavio Chigi

Melancólica aguja, si luciente.
Góngora, Sonetos

Une invasion menace la France, mon cher Cardinal. D’où vient-elle ? De partout et de nulle part. C’est un sentiment confus, qui augmente ici, diminue là, une espèce de mélancolie et de morosité qui enfle et qui recouvre tout.
Colbert veut persuader le roi de restaurer l’identité et la culture françaises. Par quoi sont-elles menacées ? L’esprit ultramontain. Ne m’en demandez pas plus : cet esprit dérange en soufflant les perruques de ces messieurs et le drapé de leurs habits.
Comment se fait-il que, par une sorte d’ironie, les choses dont on parle le plus bruyamment sont celles que l’on connaît le plus partiellement ? Tout le monde évoque ici le génie français. On entend dire à tout moment : ceci est plus français, cela est moins français. Mais s’il vous arrive de demander à votre interlocuteur, qui se pique généralement d’architecture, de définir le goût français, on l’entend immédiatement bredouiller. Pourquoi donc y a-t-il tant de Français qui se sentent manifestement français, et si peu qui sachent ce que c’est que la France ?
Il me semble que vous souriez depuis votre palais des Saints-Apôtres [2] et vous avez raison. Paris doit vous paraître bien loin. Vous souvenez-vous de notre discussion quand nous parlions du goût « classique » des Français ? Vous m’avez demandé pour votre palais du « pittoresque », et nous en avons ri tous deux. Eh bien, Cardinal, je crois volontiers que se prépare ici une réaction dont on n’a pas encore idée à Rome.
« Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-de-là ». Comme vous le voyez, la France est en train de se donner des limites précises. Ici l’on commence à mettre du bien et du mal partout. Il n’y a pas jusqu’à l’art du contraste, de la dissonance, de la ressemblance que l’on ne condamne comme hérésie.
Un je-ne-sais-quoi de froid et d’affecté s’est répandu sur les arts ; l’éloquence est suspecte, l’anonymat général. On veut rendre la langue scientifique ? Elle le sera. Immobile. Figée dans sa structure, définitivement. Comme la peinture ; comme l’architecture.
Jamais on n’a vu autant d’intelligences avides de se circonscrire les unes les autres. Une maxime générale semble gouverner les esprits : il ne faut point être singulier. Aussi ceux qui donnent dans ce défaut sont rares, et les autres une multitude.
Voulez-vous connaître la dernière nouveauté à Paris ? C’est un petit livre d’anglais, que l’on porte sur soi, qui est une espèce de petit vocabulaire ou plutôt de mots précieux, que l’on met à tout, et qui ne sont bons qu’à exprimer des platitudes.
Les Français ne lisent plus Rabelais. Viau, Boisrobert, Saint-Amant se sont ralliés au parti dévot. Les passions de l’homme, endormies par les moralistes, sont en train de se réfugier du côté de la science. Jamais la calomnie envers Rome n’a été poussée à un tel point. Corneille a composé un libelle insultant pour le pape et plein de basse flagornerie pour le roi de France. La Gazette accuse le pape de tous les maux. L’on vous accuse de vous engraisser du sang des Romains. Devinez comment l’on m’appelle. L’agent secret du Saint-Siège, le champion de la papauté ! Ingratitudinem superbiam invidiam, celui que ces trois chiens mordent est bien mordu [3]
Je commence à concevoir ici nettement ce que je n’avais pas vu à Rome. Il y a un point qu’il s’agit de réduire jusqu’à le rendre invisible. Contre mon projet du Louvre, la cabale bat son plein. Il y en a quelques-uns d’acharnés. On m’humilie un peu ; je supporte. Vous verrez comme je m’arrange de tout cela. En attendant, je tâche de me montrer au-dessus de tous les éloges et de toutes les critiques. Je travaille car l’existence n’est supportable que si l’on oublie sa misérable personne. De pane lucrando. Je gagne mes cinq louis par jour.
Sur mon compte, les rumeurs les plus contradictoires circulent. On dit que je veux démolir l’église Saint-Germain l’Auxerrois ; que je la rebâtis plus loin ; que je mets tout à terre ; que j’élève au centre de la place un rocher de cent pieds de haut, décoré de fleuves, de divinités et de tritons, surmonté d’une figure énorme de Louis XIV ! Je respecte pourtant toute la partie de Lescot et de Le Vau.
Mes élévations ne sont pas conformes aux habitudes françaises ? Que l’on me dise ce que sont les habitudes françaises ! On veut sans doute que je mette des petits toits à la française sur ma grande chapelle ovale...
J’ai peut-être commis la faute de prendre parti entre des clans rivaux. Autour de moi, mes ennemis s’activent. Perrault [4] a proposé pour les appartements du roi, au Louvre, un véritable microcosme ; une chambre chinoise, une autre turque, une troisième allemande, une autre à la manière du roi de Siam, et que l’on y donne de la musique, comme pour le Sophi ou le Grand Mongol. Colbert a trouvé cette pensée digne d’être exécutée. Voilà donc la manière internationale à l’oeuvre. Elle coexiste parfaitement, vous l’avez remarqué, avec le « génie » français. [...] (p. 14-16. Je souligne.)

*


Les projets du Louvre

Vers 1660, la France est la plus puissante des nations européennes. Louis XIV règne en monarque absolu. Le pape ne contrôle qu’une région exigüe au centre de la péninsule italienne, mais il exerce encore une souveraineté spirituelle sur les monarques catholiques d’Europe. Louis XIV veut limiter son influence. L’armée française envahit l’Italie, le pape se trouve obligé de signer la paix. C’est le traité de Pise (1664) qui contient des clauses humiliantes pour le souverain pontife. L’une d’elles prévoit la construction d’une pyramide de douze mètres de haut portant une inscription selon laquelle les Corses, éléments de la garde pontificale qui avaient combattu pour défendre le pape, seraient à jamais bannis. Le roi de France veut profiter de son avantage. Le traité à peine signé, il écrit au pape pour faire venir le Bernin dont la réputation dépasse les frontières. Le Bernin qui a alors soixante-cinq ans et travaille à une de ses plus grandes oeuvres, la chaire de saint Pierre, ne tient pas à se rendre en France [5]. Il a pu voir la pyramide de douze mètres (qui sera détruite en 1668) et doute de la sincérité de la demande royale. Des amis le presse et, finalement, avec le consentement du pape Alexandre VII, il se rend à Paris où il sera hébergé à l’hôtel Frontenac.
Louis XIV décide de moderniser le Louvre, son palais parisien, il demande au Bernin de lui présenter un projet. Le premier plan soumis par l’architecte (ci-dessous, photo du haut) comporte une entrée extravagante de style baroque ; il est rejeté. Le Bernin se remet à l’ouvrage et produit cette fois un projet plus neutre et plus classique (2ème photo). La façade semble plus acceptable, mais le projet est, lui aussi, également refusé.

Le Bernin, Premier projet pour le palais du Louvre, élévation de la façade principale.
Encre brune, lavis brun et plume (XVIIe s.) du Bernin. (Musée du Louvre, Paris.)
Zoom : cliquer sur l’image.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
Le Bernin, Deuxième projet pour le palais du Louvre. Zoom : cliquer sur l’image. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


Deux autres projets du Bernin, plus « classiques », n’auront pas plus de succès. On reproche au Bernin, non seulement la façade, mais l’agencement des salles, notamment celle du roi, jugée trop petite...

Le projet du Bernin pour la façade du Louvre est mal conçu, dit l’auteur de la vie des grands architectes. Un génie aussi vif et aussi prompt n’était pas susceptible d’étudier les détails ; il ne s’était appliquée qu’à faire de grandes salles de comédies et de festins, sans se mettre en peine des commodités et des distributions des logements nécessaires. Son ordonnance offre plusieurs défauts ; l’ordre est gigantesque, les croisées sont petites, les colonnes sont inégalement espacées ; l’entablement est pesant et la balustrade a peu de rapport avec lui. On peut approuver l’implantation des trois portes en plein cintre servant d’entrée au palais. Quelle monotonie dans les petits frontons circulaires qui couronnent les croisées du premier étage, et les triangulaires qu’on voit su celle du second ! Enfin une distance immense sépare ses deux rangs d’ouverture ! [6]
Le Bernin, Troisième projet pour le palais du Louvre. Zoom : cliquer sur l’image. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


En fait, une cabale est montée par un groupe d’architectes français à la tête duquel se trouve Claude Perrault, le frère de Charles Perrault (lequel intrigua beaucoup contre Bernin). Que dit Le Bernin de ce médecin devenu architecte qu’une fois il a « failli prendre à la gorge » (et dont Boileau se moquera [7]) ?

Voici ce que nous dit mon principal concurrent Monsieur Perrault sur le style : il faut choisir une médiocrité qui concilie les opinions diverses et les exemples différents qui se rencontrent dans l’architecture. La médiocrité doit être choisie comme la meilleure... C’est elle que j’ai prise comme ma règle... Et encore : on ne doit pas me blâmer si j’ai refusé de m’élever pour ne pas m’écarter de cette route moyenne que j’ai choisie.
Le rêve de Monsieurs Perrault ? Quelque chose de « constant », de « fixe », d’« arrêté » dans l’architecture.
« Nous comparons les ouvrages des anciens et ceux des modernes, écrit-il encore, et l’avantage d’être venus les derniers est si grand que plusieurs ouvrages de modernes, quoique leurs auteurs soient d’un génie médiocre, valent mieux que plusieurs ouvrages de génies de l’Antiquité. Il n’y a rien que le temps ne perfectionne. »
Dieu vous entende, mon cher Perrault.
« Élévation de la façade du Louvre, du costé qui regarde la riviere, bâtie sous le regne de Louis XIV, sur les desseins de Claude Perrault de l’Academie Royale des Sciences »
Jean Mariette, gravure tirée de l’Architecture françoise ou recueil des maisons royalles, de quelques églises de Paris et de châteaux et maisons de plaisance de France bâties nouvellement (1783).
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


Jugement de Bernin sur le projet de Perrault :

Les proportions sont outrées, les parties petites, les ornements chétifs, les murs tombent comme des rideaux ; cela sent les contraintes à cent lieues.

Perrault n’est qu’un nom parmi d’autres, celui du nouvel architecte qui ouvre le règne du « flou énervé » (admirable formule) et de « l’interchangeable » (un écrivain dirait aujourd’hui du « remplaçable ») :

[...] il semble qu’un nouvel architecte soit en train de naître ici, sous mes yeux. Son nom, ou plutôt ses noms ? Multiples, interchangeables... Perrault, Le Vau, Lemercier. Son type ? Le nouvel architecte, c’est-à-dire celui qui ne sait rien de ce que l’architecte a su.
Qu’il y ait des hommes, des femmes, des personnages, des corps, des expériences, des histoires, voilà ce que doit ignorer la nouvelle architecture. Les passions ? Continents noirs ? L’accès est autorisé : mais seulement de l’extérieur. N’êtes-vous pas frappé par ce retour constant au souci mythologique, à l’antique (toujours). Et cette pompe, ce flou énervé, cette froideur.

Tous ces gens pensent que « l’idée d’architecture est essentiellement idée de mort ».

On bavarde ici allègrement de l’état consommé de la mort de l’âme, de sa sépulture, de sa putréfaction. C’est la nouvelle manie du temps. On s’observe, on se tâte partout le corps : on dit une contre-vérité pour jouir du plaisir de vous voir vous indigner. On se surveille. On s’épie.

ou encore :

Le grand projet derrière tout cela ? Un monde crypté, justement. Invisible. Illisible. Mais je crois qu’il y a plus de bêtise que de méchanceté derrière tout cela.

Lutter contre l’idée de mort : tout est là.

Évidemment, pouvoir absolu oblige, c’est Louis XIV qui décide. Mais un homme agit et « pense à travers sa volonté » : c’est Colbert et son esprit de système, « le petit autre », comme l’appelle Chantelou (l’expression serait de Mme de Sévigné). Portrait :


Pierre Mignard, Portrait de Colbert. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
Colbert vient au Louvre presque tous les jours. D’une taille moyenne, assez maigre, des yeux petits et durs, le front bas, les sourcils épais, les cheveux gros, rares et noirs, l’air toujours sombre. Ses parents étaient marchands de laine, mais il s’est, paraît-il, inventé des ancêtres écossais : les Kolbert... Butti m’a dit qu’il avait fait graver une fausse pierre tombale devant laquelle il force ses enfants à s’agenouiller. Funesta pecunia. Cet homme ne voit que la ligne droite. Son ambition est de percer partout des routes sur un modèle invariable. Il use de la chaîne, du fisc et du fouet pour entasser la vie dans des cadres nets et propres. Il hait le livre, il hait la presse, il hait bien sûr tout ce qui peut introduire une paille dans son système.
*


Portraits

Il y a bien d’autres portraits dans ce petit livre et l’on voit où vont les amitiés du Bernin. Parmi les plus illustres : La Fontaine :

La Fontaine reste à l’écart. C’est un éclectique, donc un suspect : il aime l’Arioste, le Tasse... Estimer le Tasse, c’est encore possible. Mais aimer l’Arioste... Cela manque de sérieux. Et le sérieux est sans doute la qualité la mieux partagée à Paris, où l’on veut que l’art soit philosophiquement réfléchi.
[...] Connaissez-vous la vertu qui, d’après la Fontaine, permet d’être soi ? L’exactitude.

Retz :

Retz aurait dit au roi que j’avais du « bon sens ». Lui, en tout cas, n’en manque pas. « Il n’est pas étrange, écrit-il, que les hommes ne se connaissent pas : il y a des temps où l’on peut même dire qu’ils ne se sentent point. » Je crois qu’hélas ce temps est arrivé.

Molière, bien sûr (« Savez-vous pourquoi le genre satirique est attaqué de toutes parts ? Parce qu’il est un point de vue sur l’homme tout entier. ») :

Que fait Molière ? Il se tait. Il abandonne ses pièces à leur triste sort. Son Festin de Pierre n’est plus représenté depuis le 20 mars. On a publié un sonnet anonyme qui demande sa destruction.
J’ai su le nom de l’abbé contre qui Molière, dit-on, a composé son Hypocrite : Roquet. Cela ne s’invente pas. [...]
Il faut que chacun désespère entièrement de son propre examen et de sa raison. Voilà le premier article de foi de la nouvelle façon de penser à Paris. Deus imposuit nobis impossibilia, Dieu commande des choses impossibles, est le second. Voilà qui n’est pas très philosophique ni charitable, mon cher Cardinal.

Le portrait le plus drôle est sans doute celui du (mauvais) poète Jean Chapelain, auteur de La Pucelle ou la France délivrée et l’un des premiers académiciens, à qui Colbert a confié la tâche de « former des artistes français » :

Chapelain est un bonhomme ; il s’occupe d’assurer à ses amis les meilleures pensions et n’est pas trop regardant sur le talent. Vous le verriez, il vous amuserait ; toujours perruqué, poudré, botté, un habit de colombien vert, un justaucorps que l’on dirait taillé dans les robes de sa mère. [...] Boileau a parodié quelques endroits du Cid sur Chapelain. On y voit La Serre lui arracher sa perruque. Le célèbre monologue de Don Diègue y est ainsi travesti :

Ô rage, ô perruque ma mie !
N’as-tu donc point vécu que pour cette infamie...

Cette parodie est dans les mains de tout le monde. Chapelain est hors de lui. Butti l’a rencontré. Il va partout frémissant d’indignation contre Despréaux, le traitant de fripon et de canaille. Quoi ! Un homme dont la vertu est de notoriété publique ! Est-ce possible qu’il fasse de mauvais vers ? On en rit beaucoup.

Il y a beaucoup de chapelains de nos jours (avec ou sans perruque). Ils ne forment pas les artistes. Ils sont de moins en moins regardants. Ils placent leurs copains.

Il y a les peintres (Mignard, Poussin [8], Rubens — « il ne se châtie pas, lui, et il fait bien » —, Gaulli dit Baciccio que Le Bernin aime bien, Le Brun qu’il déteste) et des femmes (beaucoup).
Ainsi Madame des Oeillets et l’exquise Du Parc :

[..] la Du Parc est arrivée avec Madame des Oeillets. Celle-ci a à peu près quarante-cinq ans. Mince, une figure faite pour la tragédie, excellente comédienne. Elle a joué Sophonisbe, et est marié à un Monsieur de Vin. Joli nom.
Mademoiselle Du Parc, de chez Molière, a à peu près trente ans. Elle se prénomme Marquise, ce qui est exquis. C’est elle qui a joué Elvire dans Don Juan. Elle porte tout le temps une jupe ouverte des deux côtés, qui laisse voir ses jambes, ses bas, et même sa culotte. Elle est veuve depuis l’année dernière. On se presse chez elle. On courtise beaucoup, et l’on espère un peu. Corneille l’a retrouvée avec émotion.

Madame de Sévigné, attribué à Pierre Mignard. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

ou l’agréable Madame de Sévigné :

J’ai croisé l’autre jour par hasard la cousine de Bussy-Rabutin dans Paris. Blonde, le visage doux, régulier, vive, animée. Ses amis sont tous soit en détention, soit en exil. Elle parle comme elle écrit, c’est à dire le plus agréablement du monde.
Voici comment son cousin la décrit sous les traits de Madame de Cheneville : « Elle a le plus beau teint du monde ; les yeux petits et brillants, la bouche plate mais de belle couleur, le front avancé, le nez semblable à soi, ni long, ni petit, carré par le bout, la mâchoire comme le bout du nez ; et tout cela qui en détail n’est pas beau, est à tout prendre assez agréable. »

Apprécions le à tout prendre.

Mais il y a aussi Madame de Bouillon (un peu barjot) :

Elle venait de se faire tirer son horoscope et était d’une humeur exécrable. C’est une jeune femme parlant haut et traitant tout le monde avec mépris. La Fontaine fréquente son salon encombré de chats, de singes, de perruches, et de gris-gris. Butti m’a dit qu’elle ne veut pas dire sa date de naissance. Surprise ! Madame de Bouillon m’a traité avec une politesse infinie.

ou Madame de Nemours, une aigrie :

Elle est l’ennemie des Longueville, des Condé, des Conti, des Gondi, des Matignon, et de tout ce qui compte un tant soit peu dans Paris. Ce qui ne la rendrait pas antipathique, si ces procès ne lui avaient aigri l’esprit.
Sa figure est extrêmement singulière : figure-vous des gros yeux myopes, un tic qui lui secoue le haut du corps, de longs cheveux châtains, l’air du monde le plus important, altière, animée, ne se refusant rien, crachant par terre.
Elle prétend que Madame de Soissons est fille du cardinal Antoine, parce qu’elle a une dent du côté gauche qui relève, comme lui, ce qui est vrai, je l’ai vérifié.

Bernin est fort occupé à Paris, mais parfois il trouve les journées trop longues, surtout le soir. À ses moments perdus, il dessine ou relit saint Irénée :

le Père est l’invisible du Fils et le Fils le visible du Père... Invisibile Filii Pater... Filius Patri semper revelat Patrem, et angelis, et archangelis, et potestabibus, et virtutibus, et monibus quibus vult revelare... Qui me voit voit le Père... Voilà une vérité qui n’est pas près de finir.

Il conclut sa lettre au cardinal Flavio Chigi par quelques recommandations :

Ne faites pas trop de débauches de table. Sachez que je pense à vous et aux Saints-Apôtres. Embrassez votre père et votre cousin Agostino pour moi, et souvenez-vous de moi dans vos prières. N’oubliez pas de cultiver une intense singularité [9], et surtout de pratiquer votre Haute idée. Je serai bientôt de retour... Ego vobis Romae propitius ero [10].
Chantelou m’apporte à l’instant ces vers de Benserade :

La plus noire mélancolie
Devant nous s’efface bientôt,
Il n’appartient qu’à l’Italie,
De faire rire comme il faut.

Cher Benserade ! Comme c’est vrai !

Le cavalier Bernin quitte la France le 19 octobre 1665 après avoir reçu 3000 louis d’or et une pension pour son fils. Il ne remercie ni Louis XIV, ni Colbert. Des envieux, des jaloux font courir le bruit qu’il est parti, insatisfait, mécontent. Le roi s’en émeut. Chantelou s’en fait l’écho et écrit au Bernin de démentir. Celui-ci lui répond laconiquement que « si Dieu lui donnait vie, il ferait voir non en paroles, mais en effets à sa Majesté et au monde entier combien il restait obligé et affectionné à un si grand roi » (Lyon, 30 octobre 1665) [11].

Basta.

*


Le David

Selon le peintre et historien Filippo Baldinucci [12], le visage de David serait celui du Bernin [13]. Ne peut-on imaginer que c’est la sculpture tout entière qui exprime ce qu’ est Le Bernin, son art, sa stratégie, son combat, sa fronde ?


Le Bernin, David, 1623.
Rome, Galerie Borghèse. Photo A.G., 23 juin 2016. Zoom : cliquez l’image.


« Le corps de David est celui d’un jeune homme normalement musclé ; son expression est celle d’un berger d’une contrée pauvre, qui est farouchement déterminé à tuer son adversaire, sur-le-champ. Les diverses textures de la statue — les plaques de cuir de sa fronde, la besace en peau de mouton contenant ses pierres, le fin drapé de son vêtement, le grain même de sa peau, ses cheveux ébouriffés — sont sculptées avec le souci de renforcer l’aspect réaliste, mais le côté le plus saisissant de cette statue réside dans l’emploi que l’artiste a fait de l’espace ; David est sur le point de projeter une pierre par-delà le spectateur en direction d’un Goliath invisible. La coupure entre la statue et celui qui la regarde se trouve désormais abolie ; ils partagent LE MÊME ESPACE et le spectateur participe à l’action. En fait, si ce dernier se tient directement en face de David, sa première réaction est de s’écarter. En obligeant ainsi le spectateur à prendre part à l’événement, le Bernin le force à apporter une contribution à l’oeuvre elle-même. Il sent littéralement la présence de Goliath derrière lui et, en appréciant la direction du regard farouche de David, il jauge même la taille de l’adversaire du berger, ainsi que la distance qui les sépare. Une telle contribution du spectateur, à un degré jusqu’alors rarement atteint, est très caractéristique des oeuvres du Bernin. Dans ses oeuvres religieuses — un domaine qu’il aborda peu après avoir exécuté son David —, le jeune sculpteur ne s’est pas contenté de représenter des saints qui avaient entrevu — ou cru entrevoir — un monde surnaturel. Il entreprit d’impliquer le spectateur si profondément que ce dernier, en contemplant l’oeuvre, en venait à ressentir une émotion semblable à celle qu’avait connue le saint. Pour parvenir à cette fin, il utilisa toute sa maîtrise du réalisme, sa dextérité à saisir L’INSTANT CRUCIAL, sa nouvelle conception de l’emploi de l’espace ainsi que d’autres idées du même ordre. L’une de ces idées consistait à suggérer divers niveaux de réalisme ; ainsi dans son David apparaissent trois niveaux. En chair et en os, le spectateur occupe le premier niveau, tandis que le second est réservé à la statue et que l’invisible Goliath se dresse à un troisième. »

Robert Wallace, 1970. (C’est moi qui souligne.)

*


Lire aussi : Paul Fréart de Chantelou, Journal de voyage du cavalier Bernin en France (Gallica)


Paul Fréart de Chantelou, Journal de voyage du cavalier Bernin en France (Macula)
Paul Fréart de Chantelou, « maître d’hôtel » du roi
Charles Perrault, Mémoires de ma vie (suivi de) Voyage à Bordeaux (1669) (Dans le livre II, Ch. Perrault raconte les démêlés du Bernin à propos du Louvre)

*

[2Le palais Chigi, piazza Santi Apostoli à Rome, fut remanié par Bernin.

[3Ingratitude, orgueil, envie... On trouve cette phrase chez Luther.

[4Claude Perrault, architecte, frère de l’écrivain Charles Perrault. C’est lui qui dessina finalement la colonnade du Louvre que l’on connaît.

[5Le 19 novembre 1664, Le Bernin écrit diplomatiquement au cardinal Antoine : « Si l’estime que S. M. le roi de France fait de ma personne est un aiguillon qui me doive stimuler à accepter la courtoise invitation de V. E. , la considération de ma faiblesse est un frein qui me retient ; je pense que sans doute S. M. me tient en grande valeur, parce qu’elle ignore mes œuvres ; je suis persuadé que si je venais en France et que j’y travaillasse, je perdrais le crédit que me prête S. M. ; à la fin, V. E. me dit que ma venue en France serait capable de produire un accommodement, ce qui m’oblige pour le bon service de S. S. non seulement à découvrir mes cartes, mais à les étaler sur la table et à ouvrir mon cœur. Seigneur cardinal Antoine, mon cher Seigneur, V. E. sait que je suis au service du pape Alexandre et que j’ai entrepris deux œuvres des plus grandes qui soient au monde ; mais si S. S. me commandait de venir en France servir quelque temps S. M., j’obéirais, et les œuvres déjà entreprises n’en soufriraient pas, étant, durant mon absence, intelligemment continuées par mon frère*... »

* Luigi Bernini était aussi architecte et supervisait les travaux de la basilique Saint-Pierre de Rome.

[6Vie du Bernin. Cité par J. B. de Saint-Victor‎, Tableau historique de Paris depuis les Gaulois jusqu’à nos jours, dédié au Roi‎ (1808).

[7Oui, j’ai dit dans mes vers qu’un célèbre assassin,
Laissant de Galien la science infertile,
D’ignorant médecin devint maçon habile :
Mais de parler de vous je n’eus jamais dessein,
Perrault ; ma muse est trop correcte :
Vous êtes, je l’avoue, ignorant médecin,
Mais non pas habile architecte.

[8Poussin meurt à Rome le 19 novembre 1665.

[9Je souligne. A.G.

[10Je vous serai utile à Rome.

[11Cf. Chantelou.

[12La vie du Cavaliere Bernini, 1682.

[13Le Bernin s’inspirait de l’image que lui renvoyait un miroir parfois tenu par un haut personnage, en l’occurrence le cardinal Maffeo Barberini, devenu pape sous le nom d’Urbain VIII en 1623, soit l’année de réalisation du David.

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5 Messages

  • A.G. | 31 août 2016 - 23:19 1

    Bernin : Louis XIV en Marcus Curtius ( La statue équestre 7)

    Le Roi Soleil rejette une statue commandée au Bernin


    Zoom : cliquez l’image.

    Cette statue équestre de Louis XIV, en marbre, fut créée par Gian Lorenzo Bernini ( 1598-1680) entre 1667 et 1677 dans son atelier romain. Elle n’arriva à Paris qu’en mars 1685. Placée dans l’orangerie du château de Versailles en août de la même année, c’est là que le roi la vit pour la première fois le 14 novembre. Elle déplut tant au souverain que Louvois demanda à François Girardon (1628-1715) de retravailler la sculpture. Après quoi, elle fut reléguée autour de la pièce d’eau dite des Suisses.

    L’artiste la transforma alors en Marcus Curtius, jeune et célèbre héros romain qui se sacrifia aux dieux de l’enfer pour la patrie : un important gouffre s’était ouvert au milieu du Forum Romain et les oracles, interrogés, affirmèrent qu’il ne se refermerait que lorsque Rome y aurait jeté ce qui lui était le plus précieux. Marcus Curtius, armé de pieds en cape, monta sur son cheval et se jeta dans l’abîme. Le précipice se referma immédiatement. Cela se passait en 362 avant notre ère écrit Tite-Live (Histoire romaine, Livre VII, 6)...

    Les dimensions de l’œuvre sont : 376 x399 x157cm. Elle est en marbre blanc statuaire de Carrare, donc impliquant une taille du matériau qui est une roche calcaire cristallisée, à très forte densité. Le mot marbre est d’origine grecque : « marmoros  », qui signifie brillant. L’élément constitutif du marbre est appelé un cristal. La lumière pénètre jusqu’à 3 ou 4 cm de profondeur et se réfracte sur les cristaux de calcite, ce qui lui donne ce reflet si particulier qui a fasciné tous les sculpteurs. Pendant l’Antiquité, les principaux marbres utilisés étaient grecs : Paros, Hymette et Pentélique. Avec le Moyen-Age et la perte de la Grèce occupée par les envahisseurs turcs, ce sont les ressources italiennes qui furent mises à contribution : essentiellement celles de Carrare qui resteront prédominantes jusqu’à notre époque.

    C’est en 1665 que Bernin proposa la création d’un monument à la gloire de l’autocrate absolu qu’était Louis XIV. Il devait l’installer entre le Louvre et les Tuileries. En 1667, la commande fut effective de la part de la surintendance des bâtiments du roi.

    Le Bernin, apôtre du Baroque, ne pouvait que la réaliser dans ce style, en apothéose du souverain. Cette « gloire royale » montre Louis XIV dans une attitude majestueuse de commandement. Cette célébration du monarque divin, gravissant la montagne de la vertu, comme Hercule autrefois, illustrait la légende selon laquelle la famille royale était issue d’Hercule Gallicus.

    L’artiste montra d’abord Louis XIV sur un cheval cabré, avec l’inscription « per ardua ». En 1673, la sculpture subit une première transformation que l’on voit sur un dessin du Bernin : les rochers supérieurs furent transformés par des étendards pris à l’ennemi (la guerre de Hollande), que l’on retrouve sous le ventre du cheval.


    Détail. Photo (C) RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gérard Blot.

    Ainsi le roi était porté par un destrier mythologique. La puissance de l’animal était rendue vivante, dans la sculpture, par les muscles apparents, par le rendu net des sabots et par la vivacité de la crinière. L’agitation frénétique du coursier se voit dans le rendu des naseaux et des yeux, grands ouverts. La queue voletant de la bête est raccordée aux pattes par un « pont de marbre » dont l’existence garantit la sécurité de cet appendice.
    Louis XIV est assis sur sa puissante monture qu’il domine. Son armure indique qu’il va au combat mais on ne distingue plus ce qu’il tient dans sa main droite : un moignon d’épée peut-être ? Les proportions ne sont pas réelles : le roi est trop grand par rapport au cheval. Cela étant, Le Bernin avait réussi à saisir la nature profonde de « la majesté royale » qu’il enserre dans une cape flottant au vent et en le coiffant d’une perruque longue et bouclée. L’attitude du souverain est soulignée par son regard plein de certitudes tourné vers l’extérieur.

    Le dégoût du roi à la vision de la statue fut tel qu’en 1687 Girardon la modifia, pour nous montrer le souverain en Marcus Curtius. Les étendards ennemis devinrent des flammes qui torturent le ventre du cheval : le cavalier sauve Rome de l’incendie. Le visage fut rectifié et recouvert d’un casque à plumes. Girardon garda le drapé travaillé du Bernin. Cheval et cavalier regardent vers la droite. L’homme monte à cru : on ne voit ni selle ni étrier.

    Sa présence lointaine dans les jardins du château fit qu’elle fut oubliée par les vandales révolutionnaires mais, en 1980, elle fut dégradée par d’autres imbéciles n’ayant même pas de prétexte particulier pour s’attaquer sauvagement à cette sculpture. Il fallut 6 ans de travail lent et précis pour la restaurer. Elle se trouve aujourd’hui à l’abri dans l’Orangerie qu’elle n’aurait jamais du quitter.

    Cette œuvre n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut par les multiples défigurations qu’elle a subi mais, malgré cela, elle a gardé noblesse et grandeur par la qualité technique du travail du matériau, par l’originalité de l’idée dont elle est issue et par la finesse de sa réalisation baroque. Elle fut la première statue-équestre cabrée en marbre jamais inventée. Seul un génie universel était capable d’un exploit de ce genre. Bernin était donc l’homme de la situation : il était sculpteur, peintre et architecte. Probablement a-t-il considéré ce travail comme un moyen de prouver ses capacités. Il a réussi dans son entreprise. Il est navrant que Louis XIV, borné au classique revu et corrigé par l’Antique, soit passé à côté. Mais l’autocrate-despote qu’il était ne pouvait pas comprendre l’Art Baroque...

    Jacques Tcharny, Wukali


    Le Bernin, Ébauche en terre cuite pour le monument équestre de Louis XIV.
    Rome, Galerie Borguèse. Photo A.G., 23 juin 2015. Zoom : cliquez l’image.


  • A.G. | 17 mars 2016 - 13:20 2

    Il y a dans Mouvement, le dernier roman de Sollers, un chapitre intitulé "CARACTERES". Sollers y feint (?) que son éditeur lui demande, "pour une nouvelle collection, quelques portraits de caractères révélateurs à travers l’Histoire". Il livre l’esquisse des portraits de Jonas (dont Lévy parle aussi longuement dans L’esprit du judaïsme), Claudel, Nietzsche, Céline, Heidegger et... Bernin. Dans son portrait du Bernin, Sollers cite les Mémoire sur mon séjour à Paris dont j’ai fait, le premier, la recension le 4 février 2015... en m’interrogeant sur ce texte mystérieux dont je n’ai pas trouvé la trace de l’original dans les librairies romaines et dont j’étais tenté d’attribuer la paternité à Filippo Sollers. A la lecture de l’extrait de Mouvement que vous lirez ci-dessous (p. 99-101 du roman), j’avoue une perplexité grandissante ! Citation ? Auto-citation ? Clin d’oeil ?


    Le Bernin, Autoportrait.
    Rome. Photo A.G., 23-06-15. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
    BERNIN , autre caractère étonnant : nous sommes là à Paris, au 17e siècle. Il y a une mauvaise passion fran­çaise, qui consiste à tout rabaisser, rapetisser, égaliser, ravaler. Vos amis ou vos employeurs sont en baisse ? Ils vous jouent à la baisse, pour que vous ne dépassiez pas leur niveau. Bernin, l’auteur de tant de chefs-d’œuvre à Rome, se trouve à Paris du 2 juin au 20 octobre 1665.

    On l’embête, on le censure, on le freine, et il s’en plaint, en écrivant à un cardinal italien :
    « Une invasion menace la France, mon cher Cardinal. D’où vient-elle ? De partout et de nulle part. C’est un sen­timent confus, qui augmente ici, diminue là, un esprit de mélancolie et de morosité qui enfle et recouvre tout. »

    On voit que ce climat vient de loin, et se reproduit de temps en temps, après des agitations fiévreuses. Ici, on noie autant que possible un artiste jugé trop exu­bérant, là on sombre dans un deuil soudain, à la suite d’un attentat islamique. Le buste de Louis XIV par Bernin ? Il ne plaît pas, il est trop mobile. Son projet mer­veilleux pour le Louvre ? Il coûte trop cher, et Colbert multiplie les interventions saugrenues dans l’architec­ture. Bernin écrit à son cardinal :
    « L’architecture n ’est pas seulement faite pour être vue. Elle est faite pour être sentie de toute son âme. Imaginez-vous le conséquences catastrophiques d’une architecture qui ne serait là que pour captiver l’attention ? »
    Oui, on l’a vue, et on continue de la voir.

    Bernin, et architecte génial, va végéter près de cinq mois à Paris, au milieu d’une extraordinaire petitesse d’esprit, entre corruption, ragots et cabales :
    « Vous rappelez-vous la définition que donne Aris­tote de la corruption ? Le changement qui va d’un sujet à un non-sujet. Voilà. Bien faire sentir à l’autre qu’il n’est rien, rayure, zébrure, tatouage... »

    Une seule solution de survie : se rendre hyperboli­quement visible, donc masqué, de tous les côtés à la fois :
    « Ma technique ? Me présenter de tous côtés dans un seul instant. Volubilité et bigarrures. »
    Conseil.

    Les Français de l’époque ne comprennent rien à cet Italien : il est toujours en mouvement, il tourne à toute allure autour du Roi-Soleil, et risque de le déstabiliser, en restant, lui, immobile. Qu’il retourne chez le pape, à Rome, et bon débarras.

    Sollers conclut son chapitre par un ironique : "J’attends de voir si mon éditeur me demande de développer ces portraits. D’autres figures pourraient se présenter, mais je ne suis pas sûr que ce premier choix lui plaise."...


  • Albert Gauvin | 27 novembre 2015 - 15:13 3

    Un ami m’écrit :
    Ai feuilleté un livre qui vient de paraître, intitulé "Le roi et l’architecte, Louis XIV, Le Bernin et la fabrique de la gloire" de Laurent DANDRIEU (Cerf) dont la bibliographie se termine ainsi :: "Bien qu’il s’agisse d’un faux, on pourra lire avec intérêt Bernin, Mémoire sur mon séjour à Paris, Paris, Berg International, 2015"...
    Avancerait-on sur la question ?


  • Albert Gauvin | 10 août 2015 - 19:39 4

    Séjournant à Rome pendant la deuxième quinzaine de juin, j’ai essayé de trouver l’édition italienne du livre attribué au Bernin. Rien dans les librairies Feltrinelli. Quant aux recherches effectuées par le très compétent libraire de la Libreria Francese qui se souvenait avoir vendu un exemplaire de l’édition Berg, elles ne donnèrent rien non plus (rien sur le livre ni sur son supposé traducteur). Le mystère reste donc entier.