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PIZZICATI

D 29 novembre 2014     A par Lu Di - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Oui. Plus de doute. C’est bel et bien ce rythme que jouait ton cœur, que scandait ton souffle. La traversée commence : j’écris. La parole, certes, précipite... mais pas encore. Elle se détend et s’alanguit, la parole. Elle est ductile et s’arrondit voluptueusement sur les rebords mêmes du son. Le temps est celui de l’écriture en corps : chaleur soudaine de la peau, concrétion du sang ; il devient une poudre de rubis brûlante, le sang ; celle-là même qui emplit les philosophiques boudoirs. Le cœur-joyau brille d’un éclat soudain et neuf tandis que le rythme, modulant la matière, tisse simultanément et en filigrane les couleurs : les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil... L’opération alchimique ne s’arrête pas là : la musique prolonge son onde de choc, et à nouveau l’état liquide revient ; submergeant le cœur. Entendre à présent et comme il faut, avec déférence : « le sang qui baigne le cœur est pensée ». Il fallait en passer par ce luxe, par ce brassage du sang. Que dire de ce luxe ? de cet éclat - lux ? C’est la poïésis dans toute sa praticité, sa plasticité, sa littéralité... son indestructible sonorité - Et dans l’écart opératoire d’un pincement, le musicien, dépossédé, joue le prélude d’une pensée délivrante - Allez Mingus, joue encore.

"Un infime détail peut nous révéler un grand mécanisme."
Henri Matisse

"L’oreille va où il y a quelque chose à voir."
Philippe Sollers, La Fête à Venise

"Le sang qui baigne le cœur est pensée" Empédocle, Cœur et sang

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Situation

6h30 - Au petit matin, M***, début du printemps. Le sureau face à la fenêtre de ta chambre commence tout juste à fleurir ; il offre au jour quelques fleurs ombellées au parfum frais et citronné.

Tu te lèves - nouveau souffle. La lumière est à présent ronde et pleine ; quelques lointains nuages encore engourdis par la nuit sétirent... longuement - l’aurore, plus avant, les aura dévoilés. Les voici plus proches, en variations. Leur matière vaporeuse et éthérée se colore de fards orange et rosés - coquetterie charmante donnant ce matin au ciel un air tiepolien. Autour du même et grand sureau le chant des oiseaux sonne : des nobles pinsons gorgés de rouge aux tourbillonnants moineaux à la robe brune, en passant par de sybarites perruches au plumage viride et à l’amusante jactance ; tout ce petit monde ailé s’éveille et bouillonne. Effervescence du lieu où Il y a temps.

Ce matin la musique résonne au rythme d’une formulation nouvelle arrivant de toujours, s’en allant partout.

Tu te lèves, marches, prends et poses un disque à l’éclat noir laqué. Tu sais parfaitement ce que tu veux écouter. Fleurette africaine, son introduction, son éclosion, sur l’album Money Jungle... Duke Ellington au piano, Charlie Mingus à la contrebasse, et Max Roach à la batterie. Tu ne savais pas, tu ne savais plus, jusqu’à ce matin, d’où provenait cette étrange pulsation, l’acuité sourde et précise de ce battement, comme l’intime et physique sensation du sang sinuant les moindres coins et recoins de ton corps pour se déclarer enfin - comme un amour, ou une guerre se déclarent − dans une longue suspension basculant verticalement, avant de finir sa course folle au point-cœur : le perçant.

Scherzo, Le temps sort de ses gonds

Assise devant ton petit secrétaire noir ébène, sur lequel sont gravées comme autant de signatures, de vies, de noms, les percurrentes scriptions témoins des vives métamorphoses. Tu t’apprêtes à répondre à l’invitation : ECRIRE - Et quand bien même l’invitation se ferait soudain injonction, tu t’y plierais de toute façon : ce service n’est pas du domaine de la servitude mais de la liberté la plus libre puisque se sachant : telle. Tu te tiens-là, à la si ténue et fragile lisière, avant même que le mot ne jaillisse, avant même qu’un je-ne-sais-quoi soit nommé et jeté en pâture à la visibilité. Nouvelle mesure, nouvelle modalité − l’entrée en présence se substitue à la présence, la condensation ample du mouvement au devant-le-fait-accompli −, tenant encore contre soi, ramassé, l’être contenu dans l’éblouissement du monde.
Comme le bruissement et l’agitation fragiles des feuilles signent la douceur ou la violence du vent, tu fais signe à ton tour d’une venue que, nommer, tu ne peux encore. Mais par la scription*, cette économie de l’effraction, ce détour stratégique et subversif, tu peux : non pas anéantir en nommant, mais soutenir le mot afin d’en maintenir la courbure, le tracé ; et dans toute sa justesse.

Il faut encore revenir à la vibration, au son :

Plus que le goût, écrit Artaud, plus que la lumière, plus que le toucher, plus que l’émotion passionnelle, plus que l’exaltation de l’âme soulevée pour les plus pures raisons, c’est le son, c’est la vibration acoustique qui rend compte du goût, de la lumière, et du soulèvement des plus sublimes passions. Si l’origine des sons est double, tout est double. Et ici commence l’affolement.
L’affolement... Et là, les formes, la peau, les battements, la sueur... Le son traverse la pièce, s’épanouit, prend ses aises. L’espace déborde en de miroitants tournoiements. Le baron Mingus concentre autour de son instrument les plus infimes particules élémentaires ; les atomes s’entrechoquent, et de leurs rencontres naît : un son - c’est que la main à cordes vaut la main à charrue. Écoute attentivement ce qui se dévoile. Qu’il vienne le temps du swing, ou plutôt du die Schwingung, de la vibration incommensurable dont la transversalité, n’ayant pas plus de limites que l’infini, enlève dans sa course le corps tout entier à éprouver l’expérience essentielle : l’entrelacement aussi sensuel que soudain du dehors et du dedans. Il suffit d’un pas, d’un geste, d’un écart, d’un pincement - Mingus, joue encore − léger, vif, précis... et c’est l’univers tout entier qui se transforme - accordant, pour qui veut l’entendre, richesse et liberté.

Clinamen

...Dans la chute en ligne droite qui emporte les atomes dans le vide, en vertu de leurs pesanteurs spécifiques, il arrive qu’à un moment indéterminé, dans des lieux indéterminés ils s’écartent un peu de la verticale, sans que l’on puisse dire que le mouvement s’en trouve modifié. S’il n’y avait pas cette déclinaison, tous, comme des gouttes de pluie, tomberaient de haut en bas à travers le vide profond ; aucune collision, aucun choc n’auraient pu se produire : ainsi la nature n’eût jamais rien créé...
Enfin, si tous les mouvements sont solidaires, si tout mouvement nouveau naît toujours d’un mouvement ancien selon un ordre fixe, si les atomes, ne prennent pas, par leur déclinaison, l’initiative d’un mouvement qui rompe les lois du destin pour empêcher la succession infinie des causes, d’où vient cette liberté accordée sur terre à tout ce qui respire, d’où vient ce pouvoir arraché aux destins qui nous fait aller partout où notre volonté nous conduit, et nous permet, comme les atomes, de changer de direction, sans être déterminés par le temps ni le lieu, mais suivant le gré de notre esprit lui-même... ?
Ainsi quelque chose vient t’arracher, avec une colossale vivacité, au sommeil de leurs jours. En ce lieu, il convient de transmettre la formule sur l’étendue de ton innocence : pourquoi devrais-tu t’en tenir à un seul et unique sens - le sens, littéralement et dans tous les sens ? Pourquoi serait-il la cause principielle imposant au tout la tonalité fondamentalement destructrice du totalitaire ? Laisse-toi aller à la dérive, te dis-je, laisse la corde vibrer encore... Laisse le disque tourner, l’enregistrement crépiter. Mingus est là. Prouesse de la technique. L’époque est formidable pour ça. (Re)pense la parole de H. :

La menace qui pèse sur l’homme ne provient pas en premier lieu des machines et des appareils de la technique, dont l’action peut éventuellement être mortelle. La menace véritable a déjà atteint l’homme dans son être. Le règne de l’Arraisonnement nous menace de l’éventualité qu’à l’homme puisse être refusé de revenir à un dévoilement plus originel et d’étendre ainsi l’appel d’une vérité plus initiale. Aussi, là où domine l’Arraisonnement, y a-t-il danger au sens le plus élevé.

Mais, là où il y a danger, là aussi, Croît ce qui sauve.

Répétition et Éclosion

La répétition du pizzicati − fond du rythme dont le tressaillement trace l’éclosion de cette petite fleur - est la clef déverrouillant l’abri du cœur. Tandis que la pulpe des doigts de Mingus pince les cordes en extrême tension ; le disque de cristal noir, dont les contours se redéploient inlassablement, raconte l’histoire de la domination du visible en Occident. D’une fleurette africaine à l’Orient sourd l’inquiétude oubliée de l’émerveillement.
Oui. Plus de doute. C’est bel et bien ce rythme que jouait ton cœur, que scandait ton souffle. La traversée commence : j’écris. La parole, certes, précipite... mais pas encore. Elle se détend et s’alanguit, la parole. Elle est ductile et s’arrondit voluptueusement sur les rebords mêmes du son. Le temps est celui de l’écriture en corps : chaleur soudaine de la peau, concrétion du sang ; il devient une poudre de rubis brûlante, le sang ; celle-là même qui emplit les philosophiques boudoirs. Le cœur-joyau brille d’un éclat soudain et neuf tandis que le rythme, modulant la matière, tisse simultanément et en filigrane les couleurs : les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil... L’opération alchimique ne s’arrête pas là : la musique prolonge son onde de choc, et à nouveau l’état liquide revient ; submergeant le cœur. Entendre à présent et comme il faut, avec déférence : « le sang qui baigne le cœur est pensée ». Il fallait en passer par ce luxe, par ce brassage du sang. Que dire de ce luxe ? de cet éclat - lux ? C’est la poïésis dans toute sa praticité, sa plasticité, sa littéralité... son indestructible sonorité - Et dans l’écart opératoire d’un pincement, le musicien, dépossédé, joue le prélude d’une pensée délivrante - Allez Mingus, joue encore.

"On entend plus la musique à force de connaître les airs, ni les cylindres poussifs à moteurs derrière les baraques où s’animent les choses qu’il faut voir pour deux francs. Le cœur à soi quand on est un peu bu de fatigue vous tape le long des tempes. Bim ! Bim ! qu’il fait contre l’espèce de velours tendu autour de la tête et dans le fond des oreilles. C’est comme ça qu’on arrive à éclater un jour. Ainsi soit-il ! Un jour quand le mouvement du dedans rejoint celui du dehors et que toutes vos idées s’éparpillent et vont s’amuser enfin avec les étoiles."

L. Sereni



Pizzicati




*L’autre version dit ceci : Mais par la comparaison, cette économie de l’effraction, ce détour stratégique, tu peux, non pas anéantir en nommant, mais... Comme un écho différentié à ce propos de F. Ponge découvert tout récemment dans La Rage de l’expression : On peut, pour saisir la qualité d’une chose, si l’on ne peut l’appréhender d’emblée, la faire apparaître par comparaison...


Voir en ligne : PIZZICATI


Écrit publié le 23 mai 2013 sur le blog This Side of Paradise, et qui a incontestablement "inspiré" un texte publié dans le dernier numéro d’une jeune revue littéraire, au point d’en reprendre le fil conducteur, à savoir : le sang en tant que manifestation et surgissement de l’être, ainsi que certains éléments syntaxiques et terminologiques.

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