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Voir, entendre, lire Christian de Portzamparc

Bâtir, habiter, penser, musiquer.

D 3 septembre 2014     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Il faut faire une architecture pour le son. »

Christian de Portzamparc, prix Pritzker, l’équivalent du prix Nobel pour l’architecture, a reçu le grand prix Afex de l’architecture française dans le monde pour la Cité des arts de Rio de Janeiro, le 4 juin 2014.
Ce Grand Prix a été remis à Venise, dans le cadre de la 14ème Biennale d’Architecture,
par la Ministre de la Culture et de la Communication de la République Française, Madame Aurélie Filippetti,
au Palais Zorzi, siège de l’UNESCO dans la Cité des Doges.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


Christian de Portzamparc, un architecte en mouvement

Empreintes

Collection documentaire en HD
Durée 52’
Auteur Jean-Louis Cohen
Réalisation Daniel Ablin
Production France Télévisions / System TV
Année 2011

Du haut d’un gratte-ciel new-yorkais ou au pied de la Cité de la musique à Rio, Christian de Portzamparc reconstitue son parcours au fil de ses réalisations. Itinéraire d’un des architectes les plus doués de sa génération, passionné par le futur des villes du monde et la construction du « vivre ensemble ».


(durée : 52’)

Extraits

J’ai été asthmatique jusqu’à l’âge de 4 ans. Cela donne une vertu : on veut qu’il y ait de l’air, de l’ouverture, du mouvement, de la lumière, on est anticlaustrophobe, ce qui est bien pour un architecte.

En découvrant le croquis de la « main ouverte » de Le Corbusier, je me suis dit : on peut dessiner, on peut sculpter et cela devient un lieu public. Je dois avoir 14 ans ; le déclic vient de là.

En 1966, je vais à New York pour découvrir la ville, l’Amérique. Une année extraordinaire, avec tout ce qu’on appelait l’underground (...). Un changement de regard sur le monde, le rapport à la modernité (...). En même temps, je découvre avec New York un fait d’architecture et d’urbanisme qui me submerge et me passionne. Mais ce n’est que quelques années plus tard que je me mettrai vraiment à l’architecture.

Le Brésil, je l’ai rêvé avant de le connaître. Probablement dans Paris Match en voyant les photos de Brasília, quand j’étais en seconde ou en première. Et, peu à peu, les dessins que je faisais dans les marges de mes cahiers sont devenus des immeubles sur pilotis, parce que je découvrais Niemeyer et ce métier...

[A propos d’un chantier.] Bien qu’on ait des images, qu’on ait beaucoup dessiné, rien ne vaut de voir tout d’un coup la pièce de béton qui monte sur sept ou dix mètres, qui se place par rapport à une autre. Là, on juge si c’est bien.
La ville idéale pour moi, c’est une sorte de beauté non voulue. Une beauté venue des hommes, de la géographie, de l’économie, des hasards de la vie.

En 1981, je rencontre Elizabeth et, sans que je l’aie voulu, le coup de foudre ! Ma vie a changé, parce qu’avec elle c’est la passion, mais aussi la discussion artistique et intellectuelle. (...) Elle m’a apporté la force de la vie, alors que j’étais dans le rêve. Même quand je construisais, j’étais encore dans une sorte de rêve.

L’architecture doit produire des espaces heureux. Une architecture est une petite utopie qui s’est réalisée, un morceau de futur qui est advenu. (...) Un nouveau chemin ouvert au temps. Rien de moins frivole que cette envie de savoir si nous aimons le même futur. En un temps où cet avenir nous est un peu caché, c’est ce qui nous rend l’architecture si importante.

[A propos du projet du Grand Paris.] On doit penser la ville à trente, cinquante ans. Comment faire pour que le demain qui s’annonce ne soit pas infernal ? C’est une chose à la fois difficile et passionnante. Crédit France 5

***


Voir Écrire

Philippe Sollers/Christian de Portzamparc

Calmann-Lévy - Petite bibliothèque des idées 2003
Préface d’Hélène Bleskine

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Première édition.

L’un écrit, l’autre bâtit. Ils se connaissent depuis vingt ans et parlent ensemble de leurs passions communes : la poésie, l’architecture. C’est l’événement du 11 Septembre qui ouvre ce dialogue sur cette interrogation béante face à laquelle cela nous a laissé : à quelle destruction avons nous assisté ce jour-là ? Est-ce la fin d’un monde, et de quel monde ? L’un propose, l’autre répond, le premier reprend, le second argumente. Peut-on penser sans le langage ? Pourquoi, comment a-t-on inventé la rue ? le café ? la place ? Comment Apollinaire et Picasso se sont-ils rencontrés ? Qu’est-ce qu’un rêve prémonitoire pour un écrivain ? pour un architecte ? La musique est-elle de même essence que l’architecture ? C’est Hélène Bleskine qui a pensé, originellement, à cette rencontre, et son introduction permet aussi de comprendre pourquoi ces deux-là devaient nécessairement se rencontrer, et pourquoi Philippe Sollers et Christian de Portzamparc, qu’ils évoquent la Chine ou les tours de New York ont en commun plus qu’une langue... un espace poétique.

*
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Deuxième édition.

L’aventure de ce livre a commencé un soir par l’une des rencontres entre écrivains et architectes, organisées par Hélène Bleskine à l’École d’architecture de La Villette-UP6. Mais il vient aussi d’une amitié ancienne, née sous le signe de la musique, bien avant la construction par Christian de Portzamparc de la cité de la Musique à Paris. "Il faut faire une architecture pour le son", lui avait dit Philippe Sollers lors de leur première rencontre. Et c’est bien une sorte de musique que l’on entend ici, avec des fulgurances, des ruptures de rythme, des actes poétiques et la convocation de l’espace, de la lumière, de l’oeil, du rêve, c’est-à-dire du "voir" et de l’"écrire" dans leur perspective ascendante.

Extraits du livre :

Voir , écrire (chap. 1, extraits). pdf
Voir, écrire
Writing and Seeing Architecture (extraits pour nos amis de langue anglaise)
观看, 书写建筑与文学的对话 (pour nos amis chinois)

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Portzamparc sur Sollers


(durée : 2’40)
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Christian de Portzamparc, Café Beaubourg, 1985. Extrait de Paradis. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Sollers sur Portzamparc

6 janvier 2014, Alain Veinstein, Du jour au lendemain.
A l’occasion de la réédition de Voir, Écrire en Folio.

Extrait :

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Chine

Pékin, Phénomène urbain

Conférence du 11 mars 2004

Intervenants :
Jean-Paul Dollé, philosophe, enseignant
Philippe Jonothan, architecte, urbaniste
Christian de Portzamparc, architecte
Philippe Sollers, écrivain
Li Ying, journaliste


PÉKIN, PHÉNOMÈNE URBAIN

Suzhou

Sūzhōu (aussi appelée Su-Zhou, Su-Chou, Soutcheou ou Soo-Chow) est une ville de la province du Jiangsu à l’est de la Chine. Située sur le cours du Yangzi Jiang et non loin du Tai Hu, la ville n’est qu’à une centaine de kilomètres de Shanghai. Elle est aujourd’hui un centre urbain et industriel qui compte plus de 10 millions d’habitants.
En raison de ses nombreux canaux, Suzhou est appelée la Venise de l’Est. Les deux villes sont d’ailleurs jumelées (Wikipedia).

Juillet 2014 : Projet du Centre culturel de Suzhou (Chine)

L’infini...

Centre culturel de Suzhou (Chine). Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Centre culturel de Suzhou (Chine) II. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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Philippe Sollers : Aux musiciens !

Cher Christian de Portzamparc,

Je rêve à propos de votre Cité de la musique. J’imagine qu’il y aurait enfin un lieu de mouvement, ouvert même sous terre, où la sensation fulgurante (je viens de l’éprouver encore une fois tout à l’heure en me réveillant) que nous sommes issus du son pour retourner à l’évanouissement de la vibration serait orchestrée dans l’espace. La musique est sacrée, bien entendu, parce qu’elle tente, par tous les bords, d’évoquer ce point, cette bande ou ce ruban, ce nœud impalpable. Au fond du sommeil : ce huit rapide, à peine enregistrable par le passant humain, mais en même temps inoubliable et qui colore sa journée toujours trop lourde, l’architecture jamais assez libre. J’aime votre projet. Je l’entends déjà. Ce sera un grand événement pour Paris (et pour toute la France), Paris qui doit enfin sortir de sa surdité dix-neuvièmiste, elle-même conséquence du coup d’arrêt au baroque dont nous avons parlé, une fois, avec passion, vous vous souvenez. Ce qui me plaît, dans notre dialogue, c’est qu’il soit tourné vers la Musique, justement ; vous avez la géométrie et l’allégement matériel, moi avec des syllabes, des mots. J’aimerais lire une fois Paradis dans votre ville à l’intérieur de la ville. Simplement une bouche, une gorge, des poumons, l’accentuation, la diction, pour rendre vivante, en un point, la pensée réalisée des courbes. Et puis il y aurait un concert. Des corps qui dansent. Et puis, peu à peu, comme dans un réacteur atomique, le reste suivrait.
Votre projet est lui-même une partition. Rien n’y est déclamatoire, fermé, oppressant. Passerelles. Sommations d’unités. Transparence. C’est bien une « folie », au sens désirable du XVIIIe, une folie calme, mélodique, heureuse, retrouvée à travers l’Orient. Je vois les arbres et l’eau, je suis dans une salle qui communique, par propagation, avec toutes les autres salles, on parle, on joue, on se tait, on saute, on regarde le ciel, on est dans le silence, enfin, rien de plus utile à la cité, on la retourne, on la défend contre elle-même, on laisse s’évader les morts, on vit dans l’oreille qui peut décider de tout.
Comme récrit Mozart à sa sœur, depuis Milan : « Au-dessus de nous, il y a un violoniste, au-dessous un autre, à côté de chez nous un professeur de chant qui donne des leçons, et dans la dernière pièce, en face de la nôtre, un hautboïste. C’est amusant pour composer ! Ça donne des idées. »
J’y pensais, ces jours-ci : finalement, la seule dédicace que j’aimerais faire pour tout ce que j’ai écrit, serait la suivante : « Aux musiciens ! » Oui, aux musiciens, rien qu’à eux. Je vois que nous sommes d’accord.
Avec mon amitié,

Philippe Sollers,
mai 1986.

*

La Cité de la musique

La Villette

Diaporama

cliquer sur la première photo


Photos A.G., octobre 2009.
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Bientôt sur vos écrans...

Christian de Portzamparc et Philippe Sollers

un film de François Pain et Hélène Bleskine, 1998
63 min - Couleur - France

L’architecte Christian de Portzamparc et l’écrivain Philippe Sollers opposent au monde contemporain anesthésié par le savoir rationnel et obsédé par la structure des choses, une pensée complexe et singulière de la ville, apparentée à la vision sensible des poètes.
Portzamparc définit "l’âge 3" de la ville contemporaine comme un travail de couture à réaliser sur les décombres d’un espace urbain rassemblant l’héritage de la ville classique et de la ville moderne. Il ne s’agit plus alors de construire "ex nihilo" (l’après-guerre s’en est chargé), mais de modifier, transformer la ville existante : inventer des espaces singuliers pour libérer la ville du poids du territoire, abandonner une architecture qui exprime l’ordre et le pouvoir d’une société autoritaire au profit de l’émotion et de "l’étonnement radical". "Il faut se faire voyant", renchérit Sollers et inviter l’architecture à une "porosité réciproque" avec la peinture ou la poésie.
Annick Spay. Crédit

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Philharmonie de Paris

Projet de Christian de Portzamparc

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Chantier de la Samaritaine

Christian de Portzamparc. "Paris doit vivre !"

L’annulation, le 13 mai 2014, d’un permis de construire du chantier de la Samaritaine par le tribunal administratif de Paris constitue une jurisprudence préoccupante pour les architectes. Christian de Portzamparc nous fait part de ses inquiétudes.

Un permis de construire ne s’obtient qu’après un ensemble de démarches exigeantes, l’intervention de nombreuses institutions, la consultation d’experts du patrimoine, de l’environnement, de la sécurité, une concertation citoyenne... Pour le projet de rénovation de la Samaritaine (engagé par le groupe LVMH), il semble bien que tous les accords ont été donnés. L’annulation du permis a donc créé une surprise. C’est sur la notion d’harmonie avec l’environnement que le juge administratif récuse au projet sa conformité avec le règlement d’urbanisme (le PLU), s’opposant ainsi à ceux qui l’ont accordé. Sa façade de verre blanchi, ondulante, diaphane, serait “dissonante”. Je comprends l’extrême sensibilité sur ce sujet. Si toutes les époques se sont stratifiées pour former Paris, le milieu du XXe siècle a été violent avec le passé, et pas toujours pour le meilleur. Nous voulons nous réinscrire dans les espaces que l’Histoire nous lègue, savoir les réenchanter et les renouveler aussi.

Maquette du projet de rénovation de la Samaritaine. © DR. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Le projet de la Samaritaine respecte les belles façades de l’îlot. A cet endroit de la rue, ce n’est pas une émouvante composition mais un collage d’immeubles de rapport que Sanaa, le cabinet d’architectes (prix Pritzker), veut remplacer par un voile de verre ondulant qui viendra apporter une douceur, une luminosité à la rigidité sombre des alignements. Qu’un juge ou un historien ne l’imagine pas est possible. Comment nous accorder tous sur ce mot : “harmonie” ? Il y aura toujours une “ guerre du goût”, comme la nomme Philippe Sollers. Mais interdire qu’une beauté puisse naître d’une relation sensible, étudiée entre les époques, décréter l’autorité absolue du passé, l’obligation du pastiche, est-ce raisonnable ou n’est-ce pas extrême ? C’est refuser aux époques qui viennent d’approprier la ville à la vie et à son renouveau perpétuel, c’est condamner Paris à la décadence. La légende s’arrêterait.

Paris Match

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La leçon inaugurale de Christian de Portzamparc au Collège de France

2 février 2006

Extraits

Cherchant à dire ce qu’est l’architecture, ce qu’elle transforme, cherchant à cerner quel est le territoire de la pensée qu’elle soulève, je voudrais évoquer tout ce vaste champ qui nous est accessible et s’ouvre à notre regard sur la surface de la Terre... Là où nous sommes apparus, là où nous marchons, respirons et oeuvrons. Ce champ qui nous rend visibles toutes choses, celles qui étaient déjà là et celles que nous produisons, nos habitats, nos objets, nos millions d’objets disséminés sur les plaines au milieu des arbres et des fleuves. Tout cet espace que nous modelons sans cesse, ce milieu sensible, transformé, produit par l’homme sur la planète, est un artefact, un double artificiel de la nature, fait pour nous servir. Et il nous échappe de plus en plus. C’est un révélateur du monde honnête, implacable même s’il faut savoir regarder. Pour moi c’est bien cette production, ce dialogue incessant de l’homme avec son milieu qui définirait notre intérêt pour l’architecture.

Je n’envisage pas l’architecture comme pensée sans comprendre cette condition urbaine élargie dans son entier. Toute architecture engage une vision de la ville qui dépasse le bâtiment exécuté, et dans presque toute situation une architecture suppose ou contredit, consciemment ou non, un modèle d’agrégation urbaine. Imaginer l’architecture autrement, c’est réduire sa portée sociale, historique et culturelle. Je vois la ville comme immense accumulation de bâtis, de réseaux, de voies rapides, de ponts, de jardins, de réservoirs, de véhicules, de stockages, de décharges, de gigantesques boîtes ou lieux de commerce et de distraction. Cette ville n’est pas seulement en transformation constante et retardée, elle est un défi, elle a explosé, on le sait, elle accueillera 3 milliards de personnes l’an prochain, soit 50 % de la population mondiale, et d’ici à 2030 les citadins devraient être près de 5 milliards. Ce phénomène génère une situation de crise chronique, une inadaptation massive des lieux, des structures à la vie. Ce thème, qui pourrait s’appeler celui de la crise vitale de la ville contemporaine, est devenu un leitmotiv, une définition de l’ère moderne qui fut énoncée, dès 1925, par Le Corbusier et devint le point de départ de son aventure intellectuelle.

Il n’y a pas une seule vérité en architecture. Il suffit aujourd’hui, lors d’un concours d’architecture, de regarder les projets proposés. Nous sommes frappés de découvrir que face à un problème complexe, précisément posé, conditionné par les mêmes facteurs, il peut y avoir plusieurs bonnes réponses. Rien ne se ressemble. [...] L’incertitude est la vérité. Elle entoure tout projet d’architecture. Les bons architectes se sentent responsables de ce qu’ils ont fait d’un programme et d’un site. L’artiste n’a pas de comptes à rendre — l’architecte si. Certains pensent qu’ils ne sont responsables que devant celui qui les paye. Défaut grave d’éthique, ou de passion... Car la responsabilité dont je parle, nous ne la vivons pas comme un lourd fardeau que nous assumons avec un bel altruisme ; il y a certes de l’engagement civique, politique, mais il y a aussi la passion du jeu créatif, de la vie, de la ville et je vais employer un mot qui est un tabou : de la beauté. Et, de plus en plus, les promoteurs, face à des sites et à un environnement sensible et au questionnement redouté du public, commencent à considérer que l’architecte doit être le garant de cette responsabilité civique.

A l’époque moderne, et j’appellerai l’époque du mouvement moderne celle du XXe siècle, il y avait une doctrine, comme à toutes les époques antérieures, qui par périodes successives ont eu leur style admis par tous. Aujourd’hui, il n’y en a plus. C’est le trait majeur de notre nouvelle modernité : il n’y a plus de doctrine partagée. Il n’y a plus de conventions, de méthode, de style légitime d’époque. A l’ère de la technique et après toutes les visions déterministes du monde qui l’ont fait advenir, le maître d’oeuvre du bâtiment, enlacé d’un corset de règlements et de normes, est absolument libre sur toute la Terre de suivre son idée, son caprice, son génie ou son ignorance sans qu’aucun modèle désigné et aucune autorité ne puissent atténuer ce vertige. N’est-ce pas magnifique ! c’est aussi très problématique. Certes il y a des explications, des présentations devant des associations d’habitants, des avis, des refus donnés par des commissions qui sont certes nécessaires. Mais on sait comment Churchill définissait le chameau : « C’est un cheval dessiné par une commission. »

[...] La production du bâti répond à un marché important et n’a pas l’angoisse de la page blanche. A-t-elle besoin de l’architecte ? Pratiquement non. Les plans d’une grande part de ce qui se construit dans le monde depuis cinquante ans sont faits par des bureaux techniques où il n’y a pas à proprement parler d’architecte au sens où j’ai parlé de celui qui se porte responsable devant la collectivité et l’esprit du temps. La construction courante mondiale reproduit depuis quelques décennies des formules rentables ; elle étale le plus souvent, couche après couche, ce que Rem Koolhaas, sous le titre « junk space », a caractérisé comme des sommes de décisions non prises. La machine productive, en effet, avance toujours. [...] Et la croissance des villes s’est poursuivie, chaque décennie apportant ses contradictions, ses nouveautés, et se heurtant aux précédentes. Pourquoi l’agrégation ne se fait-elle plus facilement ? Est-ce l’esprit de géométrie ou l’esprit de finesse qui a manqué ? Je suis de ceux qui pensent que c’est le second. Mais c’est surtout le temps, le temps pour les idées de mûrir. Dans un premier temps ces appels de l’architecte ont permis de préparer les esprits et les méthodes. Les efforts de planification, de production ont été considérables et ils ont répondu à des besoins urgents. Mais la réalité a résisté. Avec la ville, le rêve de la technique s’est heurté à un obstacle spatial, social et matériel.

Il y a une crise latente avec l’espace humain, une incessante inadaptation. Un retard ou un laissé-pour-compte ? Parler de cette crise, après les événements du mois de novembre, fera penser à son enjeu, et invitera à rappeler qu’il n’est pas tout entier spatial comme a semblé l’imaginer Le Corbusier, l’espace étant tout de même, in fine, une preuve, ce par quoi ça se concrétise : là où ça se voit et s’exprime violemment. Cette crise incessante, en évolution, semble définir notre condition moderne, avec ses thèmes en échos, les croissances ultrarapides des mégapoles, celles ahurissantes des villes chinoises, la menace sur le climat et sur l’eau. [...]

L’architecture dit le temps. Et j’entendais, dans cet échange de discours, à quel point cette signification, cette vision qu’elle donne du temps est sa raison d’être. « Ça fait très années 1930 », « c’est XIXe », « il y a un côté égyptien », entend-on dès qu’il s’agit de style ; « style », c’est justement le mot que les modernes ne voulaient plus entendre. L’architecture est l’enjeu d’une lutte constante qui passe du théâtre de la raison à celui du goût, de la passion égoïste au sacré. On sent que les querelles des Anciens et des Modernes n’ont rien de frivole. Secrètement, la question est de savoir si, au-delà de la mort, nous nous reconnaissons un destin commun.

Dans le milieu des années 1960, en opposition à l’esprit de l’Ecole des beaux-arts, nous étions épris de méthode et de savoir, et il nous semblait que la doctrine en vigueur, le fonctionnalisme, devait être moins primaire et qu’il fallait la pousser plus loin. Obsédés d’objectivité, nous nous méfiions à ce moment-là de l’art et du talent individuel. La doctrine fonctionnaliste, son esprit de simple réponse aux besoins dans l’honnêteté de la vérité technique correspondait bien à l’époque. Elle était en phase avec l’industrie. Le credo fonctionnaliste avait été une rhétorique de combat, il avait donné à l’architecture un nouveau rôle dans l’ère de la technique et grandissait cette dernière en rejetant les masques décoratifs et ce qui avait été appelé les « pâtisseries viennoises ». [...]

Les premiers modernes avaient tranché : l’architecture ne serait plus un décor ajouté. Elle serait la révélation de la beauté technique. Et la simplicité d’une poutre de métal, d’un voile de béton et d’une géométrie constructive restait notre sol sensible. La vérité et la beauté de la construction, c’était bien, mais était-ce tout ? La vie, comment imaginer la vie ? Pouvait-on évaluer les causes spatiales de l’angoisse et les effets des mauvais espaces, devait-on inclure dans le programme le rêve ou l’impalpable sensation d’intimité au milieu de la foule que procurent certains lieux ? Est-ce que le beau pourrait s’écrire ? Et l’art des surprises au long d’un parcours ? Et le schéma mental subtil selon lequel on s’approprie une ville, pouvait-on le saisir seulement par l’écrit sans qu’il ne s’appauvrisse ?

[...] Je parlais de cet effet de présence du bâti évidente et muette, par lequel il échappe d’abord au langage si on veut l’appréhender. Et c’est l’espace, et non le langage, qui me revenait, comme le propre de l’architecture. C’est une notion qui reste d’une vaste généralité, d’une prodigieuse richesse sémantique et imaginaire : l’espace. L’architecture nous fait imaginer d’abord, sans effort, de l’espace. L’espace comme perception, comme vécu, n’entrait pas dans le langage admis alors dans l’ère technique. [...]

Jean-Jacques Rousseau écrivait qu’il regrettait la géométrie de sa jeunesse, avec ses raisonnements sur des figures, le progrès des mathématiques à son époque commençant à se passer de ces tracés pour privilégier l’analyse et progresser. Faire l’économie de l’épreuve sensorielle, s’affranchir de la gangue des sensations physiques, de l’illusion des sens, c’est l’invention du langage. Echanger le mot montagne contre l’épreuve du voyage jusqu’à la montagne pour la montrer, c’est plus qu’un gain de temps, c’est aller du concret singulier à l’abstrait universel et comprendre par un mot, une formule, un chiffre, c’est pouvoir ainsi mémoriser et combiner des informations. C’est la grammaire, ce sont les mathématiques, c’est l’informatique. Pour l’architecture, il faut voir pour connaître. Le médium « espace » semble avoir des performances de communication d’un autre monde. Lorsque je fais un projet d’architecture, je sais que je ne me sers pas systématiquement du langage. Des moments essentiels de la pensée se font sur des figures, des maquettes, des croquis, sans aucune formulation pour faire avancer cette pensée même si les étapes, après coup, sont partiellement explicables. L’architecture met donc bien en jeu, comme la peinture et la sculpture, une pensée qui ne passe pas par le langage ? Nous avons parlé beaucoup de cela avec Philippe Sollers dans un dialogue appelé Voir Ecrire (Calmann-Lévy, 2003). Au contraire, disait-il : «  Plus j’écris, plus je vois. » Alors, y a-t-il une pensée visuelle ? Oui. Mais, sans le langage, elle n’existerait pas. Lorsque l’on cherche à créer un espace, on travaille sur des questions de perception. [...] Des mots nous ont été dits, qui nous ont aidés à percevoir des phénomènes subtils qu’il a fallu des générations pour reconnaître, puis à classer les perceptions et à distinguer les nouvelles qui reçoivent d’ailleurs des noms, le plus souvent utilisés pendant le travail. Avec l’espace nous entretenons une activité permanente dans laquelle on s’aperçoit que voir, percevoir, et nommer ne se séparent pas. La capacité sensorielle, réellement devenue consciente par la transmission, ne s’est développée, ne se développe que lorsque les phénomènes, les relations, les observations sont à un moment dites ou dessinées et mémorisées.

Les mots servent à voir ; encore faut-il qu’on le cherche vraiment. Et on a de moins en moins besoin de voir, la performance moderne d’information, le code, le réseau fléché nous invitant à ne pas voir, à ne pas spatialiser, à ne pas élaborer ce schéma mental classique.

Christian de Portzamparc, Cidade da Música Roberto Marinho de Rio de Janeiro. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Notre culture perd ici ce qu’elle gagne là. C’est au sein de ce processus général que l’on pourrait nommer « dé-spatialisation » que les sites, les programmes à construire, nous posent chacun leur question. Une question d’espace. Cette dé-spatialisation permet de comprendre en quoi, aujourd’hui, le fonctionnement logique et rentable des forces qui construisent une extension de ville de plusieurs millions de nouveaux habitants à Rio de Janeiro, le long de la mer, à Barra, a pu se faire en oubliant toute considération spatiale sur 14 kilomètres, et en préservant toutefois merveilleusement les lagunes et les manguiers. Le long d’une voie rapide définie par Lucio Costa il y a trente ans, on a zoné d’un côté ce qui est habitat ou bureaux, en condominiums fermés, et de l’autre ce qui est shopping. On ne sait jamais à quel endroit on est. A Barra, les habitants sont dans de grandes tours ou des maisons, ils ne peuvent rien sans voiture, ils ont Internet, ils ont aussi la plage sans fin. Mais, sur cette ligne si longue, dans cette partie immense de la ville poussée en quinze ans, on perd toute notion de distance. C’est là que, pour installer une cité de la musique, je l’ai alors élaborée comme un grand repère urbain. J’ai conçu la Cidade da Musica pour qu’elle soit visible de loin, comme une présence tutélaire flottant sur un jardin sur 200 mètres, et pour que depuis sa terrasse, à 10 mètres de hauteur, on découvre toute l’étendue de la ville. C’est l’idée d’un symbole public que la municipalité veut réaliser. [...]

Au contraire de la recherche de présence, de visibilité depuis l’extérieur, nous cherchons souvent dans la ville actuelle à apporter le calme, à préserver un sens de l’intériorité, à créer une oasis. Dans un contexte de bureaux et d’institutions de la Communauté européenne, pour les salles de concerts de la Philharmonie de Luxembourg, j’ai répondu à cela par une façade filtre, permettant de voir ou de ne pas voir à travers pour éviter la claustrophobie et donner un sens lumineux de l’espace intérieur avant d’entrer dans les salles de concerts. Un projet peut ainsi souvent se définir comme une invention pour répondre à une question de vie qui est un phénomène spatial, un facteur négatif, à transformer. [...]

Aujourd’hui plus que jamais, l’esthétique architecturale est de nouveau l’enjeu de la lutte entre deux aspirations. Celle qui est cherchée, le refuge dans les images du passé, est aujourd’hui, en douceur, de plus en plus répandue. Une certaine régression se porte bien. Il faut dire que les fenêtres sur l’avenir sont floues. C’est l’ambiance rassurante qui forme le cadre décoratif de beaucoup de nos institutions, ce passéisme d’Etat bien installé se double de son modernisme bâtisseur et inspirateur de renouveau car il y a l’autre aspiration : c’est celle qui par miracle a maintenu, de décennie en décennie, l’architecture en lui donnant sens parce que certain espéraient toujours d’elle quelque chose d’important. L’architecture doit produire des espaces heureux, certes, mais ce que l’on attendra d’elle à la fin, ce qui lui donnera sens, c’est qu’elle ouvre une route du temps.

Une architecture, surtout un projet public, est une petite utopie qui s’est réalisée, un morceau de futur qui est advenu aujourd’hui, à une époque où il n’y a pas de doctrine qui donne forme au temps. C’est ce que je ressens. Cette idée d’une petite route possible, à chaque fois, un nouveau chemin ouvert au temps. Rien de moins frivole que cette envie de savoir si nous aimons le même futur. En un temps où cet avenir nous est à peu près caché, c’est ce qui nous rend l’architecture importante.

CHRISTIAN DE PORTZAMPARC, Leçon inaugurale. 2 février 2006. pdf .

Voir aussi : Chaire de création artistique. Résumé des cours. 1er janvier 2005. pdf

Site de Christian de Portzamparc
Quelques réalisations

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1 Messages

  • A.G. | 10 juin 2016 - 12:24 1

    Christian de Portzamparc, Les Dessins et les jours

    Exceptionnelle monographie à la première personne, cet ouvrage donne à voir et comprendre l’ensemble de l’œuvre de Christian de Portzamparc, projet par projet, bâti ou non.
    L’architecte a retrouvé ici les séquences chronologiques des études, dessins, maquettes qui définirent les projets, les aquarelles libres qui les inspirèrent, les arguments qui les motivèrent.
    Au fil des jours et des années, des concours et des recherches se lit l’engendrement des formes données aux espaces : les sauts en avant, retours et changements de thèmes révèlent une « génétique » des idées. Dans l’attention permanente aux lieux, à la planète celle-ci montre, à travers ces décennies, un questionnement entêté sur le temps ; sur le passé comme sur le futur, celui des modernes qu’il fallut transformer et celui que nous voulons bâtir et partager demain.
    Le résultat est une somme de dessins et photos sans équivalent (plus de mille deux cent !) que Christian de Portzamparc accompagne d’explications et de commentaires : une visite privée de l’ »atelier » à travers le temps, une magnifique méditation sur l’art et l’architecture.
    Feuilletez le livre
    LIRE : Gille Hertzog, Architecture : loué soit Portzamparc