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Saint Warhol spirit

D 30 octobre 2008     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


MAO

« C’est le triomphe de Mao peint par Warhol en 1972, dans une vente de Christie’s à New York. Un Mao bleu, de toute beauté, surplombant les enchères, comme un extraterrestre. Il a été acheté par un collectionneur de Hongkong pour 17,31 millions de dollars. Staline et Hitler, eux, n’auraient pas fait un kopeck. Il est vrai que Warhol, financier formidable de l’art, a dédaigné leurs figures. S’agit-il d’une prophétie ? Oui, puisque le dollar le dit. »

Philippe Sollers, Le journal du mois
(le JDD, novembre 2006)


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Mao par Wahrol

Le diaporama...
cliquer sur la première image


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La vérité passe toujours par la représentation (30 décembre 2012)

L’exposition d’Andy Warhol à Pékin et à Shanghai en 2013, aura lieu sans la fameuse série de Mao, rejetée et censurée par le gouvernement chinois quelques semaines avant l’exposition.

Philippe Sollers
Interventions

I.

La vérité passe toujours par la représentation. Les lourds bureaucrates chinois qui s’enrichissent sans mesure sur le dos du peuple, et qui, désormais, occupent partout des places de choix dans la valse des marchés financiers, ne peuvent pas supporter la représentation authentique de Mao, leur cauchemar, exécutée par un des grands artistes du XXe siècle (à côté de qui Edward Hopper, célébré par l’académicien français Marc Fumaroli, n’est qu’un banal représentant du réalisme socialiste) : Andy Warhol. Il a peint ces portraits en 1972 - 1974, au moment même où je me trouvais à Pékin en parfaite communication spirituelle avec lui. Le vrai jour de la raison se lèvera enfin en Chine, lorsque l’un des portraits magnifiques de Mao, peints par Warhol, remplacera la photographie périmée qui persiste encore à l’entrée de la Cité interdite. Que les réactionnaires du monde entier tremblent ! Que les académiciens trépignent ! Que les milliardaires chinois se déchaînent ! La véritable histoire est en marche et rien ne l’arrêtera. Pour plus d’informations, lire Mao était-il fou ? dans Fugues (Gallimard, 2012).

Le chemin est tortueux, mais l’avenir chinois (notamment à Bordeaux) est radieux !

Philippe Sollers, Shanghai, dimanche 30 décembre 2012, 19h15.

II.

J’étais à Rome le 24 décembre avant la grande messe de Noël admirablement exécutée par ce grand professionnel qu’est le pape Benoît XVI. Je m’étais entretenu avec lui dans l’après-midi pour mettre le dernier point à son appel aux dirigeants chinois pour obtenir plus de respect des religions. Ce « religions » au pluriel, ne m’a pas convaincu, puisqu’il s’agit avant tout, dans la stratégie du Saint-Siège, d’obtenir des mesures nouvelles de reconnaissance de la véritable Église catholique en Chine. Pour plus d’informations, voir dans la Bibliothèque chinoise, dirigée par Anne Cheng et Marc Kalinowski (Paris, Les Belles Lettres), la traduction prochaine du texte La Vraie Signification du Seigneur du Ciel, écrit en chinois par le grand jésuite Matteo Ricci, enterré à Pékin. Dois-je rappeler aux obscurantistes de mon temps, que les jésuites ont été les premiers, avant moi, à s’intéresser à la nervure de la culture chinoise ?

L’avenir de Rome se joue en Chine. Tout obscurantiste fanatique le devine et s’en plaint.

Philippe Sollers, Shanghai, dimanche, 30 décembre 2012, 19h30 .

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Saint Warhol

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Six autoportraits (1967)

Le 22 février 1987, un certain Bob Robert, cinquante-huit ans, mourait dans un hôpital de New-York. En principe, l’opération de la vésicule biliaire qu’il venait de subir n’aurait pas dû entrainer de conséquences fatales. Mais l’infirmière de nuit, Mme Min Chou, au lieu de surveiller le patient, est restée toute la nuit dans sa chambre à lire la Bible. C’est du moins ce qu’elle dira aux enquêteurs. De très nombreuses négligences du personnel soignant sont alors constatées. Pas de preuves formelles, affaire classée. Bob Robert avait demandé, en entrant à l’hôpital, s’il y avait des gens plus célèbres que lui en traitement dans les différents services. Réponse : non. Il faut insister : rien d’extraordinaire, une simple opération de routine. Le patient n’avait pas non plus la maladie que vous savez. Bob Robert n’était autre qu’Andy Warhol.

Le 1er avril 1987, à Saint Patrick, la cathédrale catholique de la Ve Avenue, devant deux mille personnes très connues et peu familières de ce lieu où le drapeau américain, dans la nef, fait face, à égalité, à celui jaune et blanc du Saint-Siège, une messe solennelle est célébrée à la mémoire d’Andrew Warhol, fils d’immigrés tchèques. Sa mère, Julia, était très croyante. Pendant le service religieux, on entend des extraits de La Flûte enchantée et L’Hommage de l’immortalité de Jésus, d’Olivier Messiaen. L’assistance est stupéfaite d’apprendre, par le sermon du prêtre (poisson d’avril ou révélation ahurissante), que l’homme le plus in de la société de représentation financière, le diable organisateur souterrain de toutes les transgressions désinvoltes, l’archange sulfureux de la publicité d’art, le peintre des boites de soupe Campbell’s, des Marilyns et des Maos multiples, allait à la messe et s’occupait de nourrir lui-même les clochards.

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The Last Supper, 1986.
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ou La Cène, 1986.

Comme par hasard, un de ses derniers grands tableaux présenté à Milan un mois auparavant s’appelait The Last Supper. Oui, La Cène de Léonard de Vinci, reprise et réinterprétée, avec une drôle de colombe, dove, traversant la toile très claire, classique. Dove, aux Etats-Unis, est une marque de savon. Les lettres GE (General Electric) sont là aussi, manifestation pour le moins étrange du Saint-Esprit. Tout se complique donc, dans une scène comme somnambulique. Qui pense, à ce moment-là, au soir de juin 69, lorsque Warhol a été descendu à bout portant par Valérie Solanas, tueuse féministe de choc ? Qui songe à établir la logique des événements ? Quand j’ai vu, cette année, la rétrospective du Moma et que je me suis étonné de voir ces nouveaux Léonard, ces résurrections de Vierges à l’Enfant de Raphaël, ce blanc élégant tourné vers la plus haute mythologie dégagée, j’ai entendu dire autour de moi : « Vous trouvez ça intéressant ? Vraiment ? » Silence. Gêne. Une exception, tout de même : Robert Rosenblum (toujours lui) comparant finalement Warhol à Manet. Portraits, dandysme, morale intraitable. Il faudra sans doute du temps pour admettre cette vérité (mais l’argent s’en chargera, plus lucide en cela que les hommes). « Américain jusqu’au bout des ongles » « Me voilà, disait Warhol, il n’y a rien dessous. » Le marché de l’art, comme on dit, ne cache rien d’autre que l’art comme pensée possible du marché généralisé. « Quand un miroir se regarde dans la glace, qu’est-ce qu’il y a à voir ? » Et quand une montagne de dollars contemple une autre montagne de dollars ? Très vite, Warhol a traité en priorité la question du pouvoir, montrant aux artistes, facilement soumis, la voie de la guerre directe (il y a le mot guerre dans son nom). L’image, partout présente et hypnotique, est désormais la substance de la société de conditionnement planétaire, la matière de la mort sans profondeur qui vit. Nous vivons en différé permanent : « Les gens qui racontent leurs problèmes ne savent plus s’ils ont vraiment des problèmes ou s’ils jouent la comédie. »

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Certes, tout le monde aspire à être célèbre pendant un quart d’heure, mais trente secondes suffiront amplement. Voyez Warhol : avec une intuition infaillible, il va droit aux grandes concentrations symboliques (billets de banques, visages de stars, célébrités mondiales et, pour finir, trésors des musées dans un geste à la Picasso, mais tout autre). Il insiste sur la répétition, la multiplication, la série mécanique, pour mieux montrer une indifférence active à l’égard de la machine à mourir. Longtemps, il s’est entrainé en coulisses : enregistrement constants (polaroids, magnétophones, caméras tournant sans arrêt), observation distanciée des perversions et des délires, drogues diverses — expériences sur l’espace conçu comme damier et sur le temps très ralenti ou instantané. On le croit submergé par la marchandise, mais non : il la retourne, au contraire, la dévoile dans son nerf morbide (ce qui n’est pas le cas de la naiveté pop).

C’est un financier de l’anti-illusion, un banquier maniaque de l’inversion monétaire, aussi prompt dans le choix que dans l’exécution élégante de la négation. Qui, à part lui, s’est montré capable de mettre sur le même plan le haut et le bas, la richesse et la misère, le visage humain et n’importe quel objet utilitaire, la gloire et la catastrophe ? Liz Taylor est un crâne à peine amélioré, Mao une fleur, Elvis Presley un accident d’ambulance, Marlon Brando ou Jackie Kennedy des chaises électriques couleur lavande, le tout culminant dans des autoportraits fabuleux (il est le seul Américain à avoir traité et imposé son image). Tantôt bavard, tantôt parfaitement muet ; à l’aise aussi bien dans Vogue que dans une orgie à la Factory ; radiographiant en "rétrovision" les puissants et les paumés coincés par les mêmes pseudo-valeurs (ne serait-ce que celle, supposée, du sexe, alors que « sex is so nothing »), il a attaqué de front l’illusionnisme esthétique (d’où l’hostilité des expressionnistes abstraits, sauf De Kooning, exception notable).

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Autoportrait (1986)

Qu’a-t-il vu, en définitive ? Ceci : « Les gens passent sans s’inquiéter vraiment que quelqu’un soit mort. » Le cinéma n’arrête pas une minute, bien que personne ne semble remarquer l’équivalence entre un chef d’Etat et un gangster, une boite de soupe et une femme du monde, dans un tourbillon de plus en plus travesti (l’utilisation des travestis par Warhol demanderait toute une étude, y compris l’invraisemblable discipline imposée à son propre corps). Tiens, voici des vaches regardant passer le train fantôme du spectacle et, quant aux nuages, « on ouvre une fenêtre, on les laisse s’envoler, et ça fait un objet de moins  ». Ou encore : on publie une revue, la célèbre Interview. Qui la lit ? « Nos amis, et la personne qui est sur la couverture. »

Mais enfin, vous nous livrerez bien une pensée ? « L’achat est un acte plus américain que la pensée, et je suis américain jusqu’au bout des ongles. » Pas hypocrite pour un sou, ce faux cynique au-delà de l’humour. En marge d’un de ses derniers dessins, il note : «  L’enfer et le paradis ne sont qu’à un souffle de distance.  » Comme tout est lourd, soudain, à côté de lui ; lourd et empêtré, et crédule, et vain, et volontairement abusé par le marionnettisme cataleptique de la publicité devenue destin ! Regardez les Camouflages : art du combat masqué, sans rien au-delà du masque. Ainsi respirent et s’effacent les vrais héros de notre époque froidement boursière, et cela vaut bien une messe, non ?

Philippe Sollers, La guerre du goût (Le Monde du 09.12.89)

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Jean Paul II avec...

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Andy Wahrol, Vatican 2 avril 1980
in Cécile Guilbert, Wahrol spirit

et, vingt ans après...

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Philippe Sollers, Rome octobre 2000
L’Infini n°100 (automne 2007)


Wahrol spirit

Exercice de style sur Warhol

Pas un roman, pas une biographie. Si c’est un essai, il part un peu dans tous les sens, à la faveur d’une typographie à géométrie variable et d’une maquette olé olé conçue par l’auteur. L’auteur ? Cécile Guilbert, née en 1963, déjà responsable, entre autres, d’un livre (Gallimard) sur un réel excentrique, le pasteur britannique Laurence Sterne (1713-1768), le père pervers de Vie et opinions de Tristram Shandy, qu’elle n’a pas peu contribué à faire redécouvrir.

Son sujet du jour est aussi connu que le pasteur ne l’était plus. Andy Warhol (1928-1987) a fait l’objet d’innombrables titres. Il s’est hissé au même degré de notoriété que ses sujets de prédilection, les Marilyn, les Liz Taylor, voire les Mao. Moins connu que le pape, toutefois. C’est ce que relève Guilbert, avec cette jolie et lucide citation de l’artiste, à l’occasion d’un voyage du souverain pontife aux Etats-Unis, en 1965 : « J’ai pris une vraie leçon de show-business et de style pop. A peine commencez-vous à vous croire célèbre que quelqu’un arrive, qui vous montre à quel point vous n’êtes qu’un amateur...  »

L’écriture de Guilbert déroutera les historiens d’art : elle passe de la description au dialogue (avec une prédilection pour ceux à la Candide, un régal), de la citation écrite à la juxtaposition d’images ou de textes, sans commentaires, mais ô combien éclairante : très fin, de mettre en vis-à-vis un "Pape" de Francis Bacon et une chaise électrique de Warhol.

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Bacon, Étude d’après le portrait du pape Innocent 10 par Vélasquez, 1953
Wahrol, Electric chair, 1967.

Subtil, et un brin taquin, de nous obliger à comparer le compte rendu d’un dîner chez Pearls, publié par Warhol en 1973, et un extrait d’American Psycho paru en 1991 : les sources du style de Bret Easton Ellis s’éclairent, tout à coup. Tout au plus pourra-t-on lui reprocher, dans son plan de situation des adresses de la Factory, d’avoir tiré une ligne trop loin, situant Madison sur la Ve Avenue.

Pour le reste, rien à dire, car trop à dire : l’objet est foisonnant, pétillant, souvent drôle. Et donne de Warhol, qui passa souvent pour niais lors de ses interviews, pour un monstre auprès de certains anciens proches, pour une potiche aux yeux de certains autres (« Une vieille perche flétrie, avec ses cicatrices d’acné et ses perruques de rasta blanc... », dit Will Self, que Guilbert assassine en deux mots, avec brio), une image neuve. A mi-chemin entre le sage taoïste et le prophète, résurrection comprise.

Au fond, Cécile Guilbert pose ici des questions proches de celles qui animaient son étude sur Sterne : est-il possible d’être une star, une vedette des médias, et d’avoir du génie ? La réponse ne va pas de soi, et l’auteur doit convoquer des sources rarement utilisées à propos de Warhol : l’expressionnisme allemand, par exemple, celui du cinéma de Wiene ou de Lang. Ou encore Confucius, et Lao-tseu. La fragilité des témoignages est aussi utilisée comme une arme, désopilante dans la succession des cinquante-six phrases de différents proches à propos de Warhol, et qui toutes se contredisent. Bref, « sujet superficiel, léger, frivole ? Bien sûr, et donc d’une profondeur généralement insoupçonnée... », note Guilbert à propos des parties que hantait Warhol : en vérité, c’est l’homme même, dans toute sa complexité, et ses savoureuses contradictions.

Harry Bellet, Le Monde des livres du 22-02-08.

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Warhol & cie

Tout est warholien dans ce livre : la couleur, le graphisme, l’audace, l’intelligence, l’humour, les énigmes, les paradoxes, les listes, les néologismes, la multiplicité des styles et des supports. Mieux qu’un livre, d’ailleurs : une manière de Factory en papier, les amphétamines en moins. L’on ne pouvait espérer, loin de toutes les conventions du genre, plus fidèle portrait de celui qui, déclaré mort deux fois (en 1968 et en 1987), aurait eu 80 ans en août prochain [2008]. Et que la vulgate, opposant un cliché à un autre et un délire à une paranoïa, persiste à présenter tantôt comme un génie, tantôt comme un imposteur. Sans compter « la vieille perche flétrie, avec ses cicatrices d’acné et ses perruques de rasta blanc » caricaturée par le romancier britannique Will Self. Pour Cécile Guilbert, à qui l’on doit déjà d’excellents ouvrages sur Saint-Simon, Laurence Sterne et Guy Debord, la cause est entendue : l’apôtre du ready-made fut un visionnaire. Pas étonnant qu’elle se réfère davantage à ses livres oubliés qu’à ses images trop connues. Pas étonnant non plus qu’elle fasse exploser, en même temps que les frontières de l’art, les règles strictes de la biographie pour établir d’étonnants raccourcis dans le temps universel (lire ci-dessous) et qu’elle en appelle aussi bien à Marcel Duchamp qu’à Glenn Gould, à Fritz Lang qu’à Lao-tseu. Pas étonnant qu’elle s’applique à regarder la société du spectacle et le monde d’aujourd’hui — celui des people, de la chirurgie esthétique, de la marchandisation, du Viagra, du sexe sur internet, des photos numériques, de l’après-11-Septembre, des grands magasins devenus des musées et inversement - avec les yeux, l’insolence, la frivolité, la profondeur, mais aussi le désespoir de Warhol, ce nihiliste asexué qui cachait sa mère dans une cave, mais ne confondait pas la vacuité avec le rien. Et dont personne n’a voulu voir qu’il était, comme tous les vrais candides, un authentique prophète. Mieux : une pythie.

Warhol et Vinci. Quel rapport entre le peintre de « la Joconde » et le sérigraphe de Campbell’s Soup ? Réponse de Cécile Guilbert : « Andy fut à son époque ce que Léonard fut à la sienne : un touche-à-tout bourré d’intuitions géniales, démultiplié, ubiquitaire. » L’artiste total de la Renaissance a embrassé l’astronomie, l’anatomie, les mathématiques ; et celui du XXe siècle, le cinéma, la presse, la littérature, la mode.

Warhol et Saint-Simon. L’un à la cour de Versailles, l’autre dans le New York mondain, le mémorialiste et le diariste également perruques ont espionné les puissants, raillé les importants, révélé les faux-semblants, stigmatisé « la foire aux vanités », comptabilisé « ridicules et mesquineries ».

Warhol et Valérie Solanas. Le 3 juin 1968, cette féministe radicale tire à bout portant sur Warhol, qui est déclaré cliniquement mort. Il a 40 ans. Il en réchappera, mais aura désormais l’impression d’être un mort-vivant au corps zébré de cicatrices. « A partir de là, tout lui sera définitivement égal. »

Warhol et Jean-Paul II. Le 2 avril 1980, au Vatican, le pape de l’Eglise catholique et celui du pop art se serrent la main. Warhol tient un appareil photo, mais s’abstient de « mitrailler » Jean-Paul II. L’immortalité de sa fonction résiste au portrait.

Warhol et Lady Di. S’il n’était pas mort le 22 février 1987, Warhol, assure Cécile Guilbert, « aurait connu l’acmé orgasmique de sa vie télévisuelle à l’occasion de l’accident de voiture de Lady Di et de h destruction du World Trade Center. Naufrage de la jeunesse, de la beauté, de h richesse, de h célébrité d’un côté ; destruction du plus puissant symbole de l’Amérique, du commerce et de h finance de l’autre ». Avec, aussitôt, l’incessant et universel déluge d’images en boucle précédant la fabrique de produits dérivés, dont les albums d’Elton John et de Michael Jackson.

Warhol et Glenn Gould. En apparence, tout oppose l’ermite du piano et l’artiste de la mondialisation. Cécile Guilbert accorde au contraire deux « génies de la publicité » dont l’obsession maniaque du travail le dispute au goût des doubles imaginaires.

Warhol et Karl Lagerfeld. Du couturier, styliste, photographe, collectionneur, alias « le Kaiser », Cécile Guilbert fait le meilleur disciple du maître de la Factory, alias « le roi de New York ». Même génie du business. Même dandysme aristocratique. Même façon de sculpter son corps. Même détestation du communautarisme homosexuel.

Warhol et Bret Easton Elis. Ils se sont rencontrés une fois, en 1985. A Warhol, l’auteur new-yorkais de « Glamorama » emprunta le name-dropping, la litanie des marques et le snobisme. Mais comment le lui aurait-il reproché, lui qui fonda « toute sa carrière sur le pillage » ?

Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur du 20-03-08.

Site entièrement consacré à Warhol spirit avec tous les articles de presse.

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Entretiens avec Cécile Guilbert

1. Un livre, un jour

avec Olivier Barrot (10 avril 2008, 2’46)


(durée : 2’46" — Archives INA)

2. A plus d’un titre, émission du jeudi 30 octobre 2008 : Spéciale USA.
Jacques Munier s’entretient avec Cécile Guilbert (29’30).

Crédit : France Culture.

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Cécile Guilbert (1998)
Photo Jacques Sassier, Gallimard

Warhol spirit

par Jacques Henric

C’est le sort des stars : être emportées sous les flots de l’amour, susciter des vagues de haine. Warhol n’a pas échappé à ces tentatives de noyade, surtout quand une sérigraphie de ses Flowers, vendue en 1960 1000 dollars, est passée à 40 000 en 1979, puis à 125 000, à 200 000 et à plus d’un million aujourd’hui. L’artiste, dans ces conditions, ne pouvait être aux yeux des cultureux humanistes qu’un « crétin décadent » manipulé comme une marionnette par de diaboliques marchands, ou, pour une « hyper bourgeoisie naturellement snob », rien moins qu’un « génie absolu ». Notons qu’entre la fascination béate pour le génie et la répulsion viscérale pour l’imposteur cynique, des jugements critiques plus mesurés sur l’artiste, notamment après la mort de celui-ci, ont nuancé le portrait. Mais manquait un essai qui, ayant pris la mesure des deux aveuglements complices dont l’ ?uvre de Warhol a été l’objet, analysât avec l’enthousiasme et la distance critique voulus la pensée mise en acte dans les images aujourd’hui connues du monde entier. Le titre annonce la couleur : Warhol spirit. Et il n’est pas anodin que l’auteur, Cécile Guilbert, soit cet écrivain qui a écrit deux essais majeurs, l’un sur Saint-Simon, l’autre sur Guy Debord. On ne sera donc pas surpris que citant l’un et l’autre, elle considère Warhol à leur égal et comme « l’artiste le plus important du 20e siècle ». Et pas surpris qu’à son propos soient également convoqués par elle, pour sa rigoureuse démonstration, le Tao, Épicure, la Bible, Baudelaire, Jarry, Wittgenstein.... Sans les avoir nécessairement lues, Warhol s’est trouvé en phase avec les grandes métaphysiques ayant pour objet privilégié la mort. On le sait, la mort fut une de ses plus fidèles compagnes : combien de suicides, de meurtres, de décès par overdoses autour de lui... Et la grande Faucheuse ne manqua pas de se manifester également à lui avec une singulière brutalité. Cécile Guilbert insiste avec raison sur la manière dont Warhol, dans ses écrits (Ma philosophie de A à B) et dans le traitement des images (« ses procédures mécaniques et répétitives », notamment), a donné « à voir — mais surtout à penser — le régime métaphysique qui fait s’équivaloir tous les corps, tous les lieux, tous les objets réduits à la seule instance du chiffrage ». Équivalence qui n’est rien d’autre que la mort elle-même, en action ?

Prochaine grande exposition du Centre Pompidou : le Sacré. Quand les habituels grands thèmes d’expos ont été épuisés, on voit revenir ce vieux serpent de mer battant de sa lourde queue les eaux de nos rives occidentales. Quelle place et surtout quelle fonction vont être réservées à Warhol dans le pléthorique ensemble du Centre ? Car s’il est un artiste du siècle passé qui a mis à la notion de sacré une bonne baffe, c’est bien Warhol, et l’essai de Cécile Guilbert le confirme de façon imparable. Le mot qui se voulait méchant de son copain Truman Capote : Warhol, « ce sphinx sans énigme » est en vérité un bel hommage à celui qui, dans son ?uvre, par son oeuvre, a éventé le secret de polichinelle de ces increvables sphinx qui depuis des siècles, à intervalles réguliers, via poètes, artistes, et diverses moutures de prophètes de bonheur ou de malheur, tentent de nous convaincre qu’il y a de l’énigme dans le monde, du sens caché, du non-dit, du sans fond très profond. Or, le grand ordonnateur des Folies de la Factory, lui, n’a jamais cru, à la différence de Cocteau-le-poète, qu’il y avait un autre côté des miroirs, qu’on pouvait y découvrir des merveilles ou des horreurs. Question abrupte de Warhol : « Quand un miroir se regarde dans la glace, qu’est-ce qu’il y a à voir ? ». « L’infini », ou bien «  le vide » commente Cécile Guilbert. En quoi, ajoute-t-elle, Warhol est à sa manière un sage de la Chine ancienne, et en quoi, par ailleurs, « la société du spectacle intégré » décrite par Debord, a trouvé dans les propos du « Popestar » sur la logique capitaliste du marché de l’art (qu’il a maîtrisé à son avantage avec brio), et sur la fonction de simulacres des images (des reflets se prenant pour des profondeurs), un de ses plus fins analystes.

Que cette offensive contre le sacré ait été menée par un papiste (Warhol, catholique orthodoxe de rite uniaque), voilà de quoi affoler les boussoles de l’actuel monde de l’art comme du clergé intellectuel. Rappelons que Warhol avait un point, ou plutôt un plomb commun, avec ce pape polonais qu’il avait rencontré au Vatican en 1980 : la balle qu’ils avaient reçue dans l’abdomen, l’un et l’autre. Du même ennemi ? Ça pourrait se démontrer, en s’aidant notamment de la relecture du 19è siècle à travers les âges de Philippe Muray, et en prenant connaissance de l’analyse que fait Cécile Guilbert d’un fait troublant qui ne semble avoir jusqu’alors retenu l’attention de personne : pourquoi Warhol qui a mis en image toutes les « stars » de son temps, en a écarté une, la plus célèbre d’entre elles : le souverain pontife ? La réponse à cette question, un Un échappant au multiple, dit tout sur le sens de l’oeuvre de ce très paradoxal et très subversif saint.

Jacques Henric, art press 343, mars 2008.

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Ten lizes

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Centre Pompidou. Photo A.G., 29 mars 2014.
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Warhol vu par Alain Jaubert


Warhol - Ten lizes 1

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Warhol - Ten lizes 2

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Du 18 mars 2009 au 13 juillet 2009, au Grand Palais : Le Grand monde d’Andy Wahrol.


Voir en ligne : Crédit : allposters

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2 Messages

  • A.G. | 29 août 2014 - 00:04 1

    Quand Andy Warhol donnait dans le cinéma : 5 films à (re)découvrir

    Warhol n’était pas seulement un peintre hors pair, l’artiste s’est aussi essayé à la réalisation et à la production de films. Petit tour d’horizon sur son cinéma d’avant-garde.
    Voir aussi : Andy Warhol au cinéma !


  • A.G. | 15 avril 2012 - 15:57 2

    Une vie une oeuvre : Andy WARHOL
    _ par Virginie Bloch Lainé
    _ Réalisation : Pascale Rayet
    _ franceculture.fr, 14-04-12.

    Avec : Cécile Guilbert, essayiste, écrivain, auteur de Warhol Spirit, éditions Grasset
    _ Alain Cueff, historien de l’art, commissaire de la rétrospective Andy Warhol organisée au Grand Palais en 2009, et auteur de Andy Warhol à son image, éditions Flammarion
    _ Michel Bulteau, poète, écrivain, auteur de La Reine du pop, et de Andy Warhol et le désir d’être peintre, publiés aux éditions de La Différence
    _ Mériam Korichi, professeur de philosophie et auteur d’une biographie d’Andy Warhol publiée chez Folio Gallimard
    _ Thomas Lélu, plasticien, écrivain.