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Pourquoi j’aime Claude Simon

L’écrivain entre dans la Pléiade

D 7 mars 2006     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


En 1960, dans le premier numéro de sa revue « Tel Quel », Philippe Sollers, alors âgé de 23 ans, tient à faire figurer un texte de Claude Simon. En 1997, pour « le Monde », il se rend avec Josyane Savigneau chez le prix Nobel de littérature, dans sa maison située près de Perpignan. Ce jour-là, Claude Simon parle notamment des écrivains qu’il aime...

A partir du moment où on ne considère plus le roman comme Balzac, on arrive aux moyens de composition qui sont ceux de la peinture, de la musique ou de l’architecture : répétition d’un même élément, variantes, associations, oppositions, contrastes. Ou, comme en mathématiques : arrangements, permutations, combinaisons.

En février 2006, les livres de Claude Simon, ceux qu’il a sélectionnés, sont publiés dans la collection La Pléiade et Philippe Sollers lui consacre un article dans le Nouvel Observateur du 16 février, « Pourquoi j’aime Claude Simon » reproduit ci-après :

Le 17 octobre 1985, la France, surprise, apprenait qu’elle venait de recevoir le prix Nobel de littérature. L’écrivain ? Claude Simon. Qui ça ? Simon. Vous savez qui il est, où il est ? Non. Vous l’avez lu ? Non. Après Camus et Sartre, est-ce bien raisonnable ? Vous avez un dossier sur lui ? Non. Je me revois, à l’époque, sollicité à toute allure par la télévision française pour le journal de 20 heures, parlant de Claude Simon à l’intérieur des Editions de Minuit, épisode cocasse. Dans son « Discours de Stockholm » (qui figure dans la Pléiade), Simon ironise sur le désarroi de la critique française et américaine en apprenant la nouvelle. Désarroi, et bientôt agressivité violente (article indigné de Rinaldi, futur académicien français). Claude Simon ? « Illisible. » [1] Son message moral ? Introuvable. Bref, c’est encore un produit du monstre « nouveau roman » acharné à tuer la littérature. Une provocation, un complot.

Le temps fait son oeuvre, et on est étonné de vérifier à quel point les romans de l’auteur de « la Route des Flandres » ont peu à voir avec ceux de ses contemporains. Les mièvreries plus ou moins perverses de Robbe-Grillet vieillissent vite, l’emphase saccadée de Marguerite Duras s’éloigne avec le long règne mitterrandien [2], la dentelle psychologique de Nathalie Sarraute se dissipe, la rigueur squelettique de Beckett résiste mieux, mais dans le noir. L’explication ? La présence physique et massive de l’Histoire, la cruauté précise et lyrique de son dévoilement absurde, bruit et fureur. Faulkner ? Bien sûr, mais aussi Conrad, Proust, Céline. Stupeur et écrasement fourmillant de l’Histoire, donc, défaite de 1940, guerre d’Espagne, comédie et tragédie de toutes les idéologies et de tous les pouvoirs. Un cavalier de l’Apocalypse sans Dieu vient vous raconter dans une profusion de détails la faillite de toutes les utopies comme celle de l’humanisme. Intraitable Simon, marginal, « brebis galeuse mouton noir cochon », comme il se décrit lui-même dans « le Jardin des Plantes ». Anarchiste sensible et compact.

Dans son « Discours », après avoir attaqué Malraux et Sartre, il s’exprime ainsi :

Je suis maintenant un vieil homme, et, comme beaucoup d’habitants de notre vieille Europe, la première partie de ma vie a été assez mouvementée : j’ai été témoin d’une révolution, j’ai fait la guerre dans des conditions particulièrement meurtrières (j’appartenais à l’un de ces régiments que les états-majors sacrifient froidement à l’avance et dont, en huit jours, il n’est pratiquement rien resté), j’ai été fait prisonnier, j’ai connu la faim, le travail physique jusqu’à l’épuisement, je me suis évadé, j’ai été gravement malade, plusieurs fois au bord de la mort, violente ou naturelle, j’ai côtoyé les gens les plus divers, aussi bien des prêtres que des incendiaires d’églises, de paisibles bourgeois que des anarchistes, des philosophes que des illettrés, j’ai partagé mon pain avec des truands, enfin j’ai voyagé un peu partout dans le monde... et cependant, je n’ai jamais encore, à 72 ans, découvert aucun sens à tout cela, si ce n’est, comme l’a dit, je crois, Barthes, après Shakespeare, que « si le monde signifie quelque chose, c’est qu’il ne signifie rien — sauf qu’il est ».

Il fallait quand même un sacré culot pour balancer ça dans le temple, en insistant sur le fait qu’à part la présence de l’écriture de ses livres il n’avait rien à dire de particulier. J’écris, taisez-vous, lisez-moi. Moins consensuel, moins collectif ou médiatique, tu meurs. Autrement dit : vous vivez à côté, vous parlez à côté, vous passez sans cesse d’une chose à une autre, d’une idée à une autre, d’une simplification à une autre, vous êtes tout simplement incapables d’être là. Là, c’est-à-dire dans la complexité, l’usure du temps, le torrent des sensations et de la mémoire. Le narrateur de Simon est coincé dans une situation qui le dépasse, il n’y comprend rien parce qu’il n’y a rien à comprendre, mais il y voit de mieux en mieux (Simon, remarquable voyeur de peinture qu’il s’agisse de Piero della Francesca ou de Poussin, remarquable lecteur, aussi, qu’il s’agisse de Dostoïevski ou de Proust, ou encore de Trotski, Churchill ou Rommel).

« Sans doute y avait-il quelque chose qu’il n’avait pas su voir, qui lui avait échappé, et peut-être pouvait-il alors s’introduire, se loger, resquiller lui aussi une place dans cette dérivée tangentielle, comestible et optimiste de la métaphysique baptisée carpe ou Histoire. »

L’être humain est plongé dans l’Histoire comme un lapin halluciné, qui risque de se faire tirer d’un moment à l’autre. Rien n’arrête le chaos, la violence, le désir de mort :

« L’air lui-même épouvanté, changé en plomb par l’immémoriale horreur, l’immémoriale malédiction qui pétrifia le monde à l’instant du premier meurtre. »

Pourquoi j’aime Claude Simon ? Parce qu’il ne ment pas. C’est sans aucun doute l’un des types les plus honnêtes que j’aie jamais rencontrés. Clair, net, chaleureux, fermé. Mon livre préféré de lui, « Le Palace ». En 1936, à 23 ans, Simon est à Barcelone, en pleine révolution anarchiste. « J’étais tout jeune, tout feu, tout flamme. » Avec l’extermination de son régiment de cavalerie en 1940, c’est l’expérience qui l’a le plus marqué (il y revient sans cesse, notamment dans « Les Géorgiques », roman malheureusement absent de ce volume ainsi que le merveilleux « l’Acacia »). Là encore, même s’il s’occupe plus tard de trafic d’armes pour la République, il garde un oeil lucide et exorbité. Vous avez lu « Pour qui sonne le glas » et « l’Espoir », mais « le Palace » est, avec « Hommage à la Catalogne » d’Orwell et « le Bleu du ciel » de Georges Bataille, un livre essentiel de vérité vraie. Une fois de plus, sacré culot de Simon mettant en exergue à son roman la définition du mot révolution :

« Mouvement d’un mobile qui, parcourant une courbe fermée, repasse successivement par les mêmes points. »

Aragon, à l’époque, l’a très mal pris, et pour cause. Pour Simon, la révolution est un avortement nauséabond dominé par la pulsion de mort :

« Les longs cortèges funèbres de quelque héros trouvé mort au petit matin dans un terrain vague, suivis par des foules silencieuses aux visages frustes, usés, fermés et soupçonneux sous les bandes de calicots déployées et mouvantes, répétant le même méfiant et obsédant questionnement. »

Le questionnement, c’est : « Qui a tué qui ? » et, au fond, sans arrêt : « Qui tue qui ? » Au passage, Marx est décrit comme « cette sacrée chère bonne vieille femme à barbe qui a tout prévu », et le palace, transformé en banque, n’est plus qu’une « muraille babylonienne et revancharde de pierres votives apportées une à une par la férocité zélée des cupides petits épargnants ».

On comprend mieux pourquoi, une fois nobélisé, Simon reste réfractaire aux diverses utilisations que l’on s’obstine à faire de lui. Il ne veut pas plus du langage journalistique que des déclarations bien-pensantes des colloques internationaux, par exemple celui, comique, d’Issyk-Koul, à Frounze, au Kirghizistan. Seul, parmi les invités, il refuse de signer la déclaration finale, la considérant comme un « bafouillis », un « salmigondis », un « tissu d’âneries », un « foutu charabia ». L’audience auprès du « secrétaire général » (Gorbatchev) le laisse implacablement froid. Pas de stalinisme, pas de fascisme, pas de poststalinisme, pas de postfascisme. Et pas non plus de compromis avec le spectacle généralisé. Vous voulez lire des romans comme on regarde un film ? C’est-à-dire ne pas lire ? Impossible avec Claude Simon : les mots sont là, couleurs, odeurs, sons, voltes, musique. En définitive, le Nobel, c’est bien, la Pléiade, c’est mieux.

Philippe Sollers,
Nouvel Obs, Semaine du jeudi 16 février 2006.


« OEuvres », par Claude Simon, édition établie par Alastair B. Duncan avec la collaboration de Jean Duffy, Gallimard, la Pléiade, 2006, 1 664 p.

Né à Tananarive le 10 octobre 1913, fils d’un capitaine d’infanterie de marine et petit-fils d’un vigneron, Claude Simon fait ses études au collège Stanislas à Paris. Passeur d’armes à Barcelone pour les républicains en 1936, il voyage, avant d’être mobilisé en 1939. Fait prisonnier, il s’évade, et publie « le Tricheur » en 1945. Il intègre le Nouveau Roman en 1957, publie « la Route des Flandres » en 1960, et reçoit en 1985 le prix Nobel. Il meurt à Paris le 6 juillet 2005.


[1Un jugement que Sollers connaît bien pour avoir été , lui aussi, taxé d’« illisible. », dans sa période expérimentale d’avant Femmes.

[2Philippe Sollers n’a jamais la dent tendre avec « La Duraille », portrait-autoportrait et prétexte à règlement de comptes. Sollers ? Un homme de « guerre ».

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