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Mon journal du mois, avril 2011

Enlisement, Manet, Saint-Simon, Hemingway

D 24 avril 2011     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



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Enlisement

Bien que vous vous trouviez, par beau temps, dans un des lieux les plus beaux du monde (le sud-ouest de la France, au printemps), vous êtes poursuivi par la mondialisation chaotique. Comment vous sentir tranquille avec le Japon irradié, la Libye bombardée, la Côte d’Ivoire libérée mais en ruine, les répressions sanglantes au Yémen, en Syrie, à Ouagadougou, les migrants tunisiens fuyant leur pays vers l’Europe ? Les images sont là, en boucle, dramatiques, tenaces ; cadavres dans les rues, misère, angoisse, destructions à n’en plus finir. Planète déboussolée ? Voyez l’arrestation du vieux Gbagbo, en train de s’éponger avant d’enfiler une chemise de soie verte ; voyez, en gros plan, le regard terrifié de sa femme, Simone. Des gens peu recommandables, c’est vrai, mais enfin, ils respirent. Et ce fou de Kadhafi, pourquoi est-il toujours là ? Pourquoi toujours ces bombes sur Misrata ? Mystères de la guerre. Ce grand film sinistre m’inspire un jeu de mots de très mauvais goût, mais je n’y peux


A la recherche de l’Otan perdu.
Tout le monde tue, rien ne se passe.

rien : à la recherche de l’Otan perdu. Tout le monde tue, rien ne se passe.
Enlisement général, comme dans la politique intérieure ; à force de parler de « primaires socialistes », le citoyen, lassé, trouve que les socialistes sont vraiment primaires. Il vient de lire, en l’oubliant aussitôt, le programme qui lui est proposé, mais DSK, sadique, bloque la dynamique. Borloo, sous-marin secret de Sarkozy, a pour mission de ramasser le centre, avant de rentrer à la maison. C’est lent, lourd, long. Tout ce qui vous reste, c’est le soulagement de ne pas être portugais ou grec. Allez, un bon mouvement, laissez-vous hypnotiser par le mariage à grand spectacle de Kate et William. Voilà deux institutions solides : la couronne d’Angleterre et le Vatican. Ma bénédiction urbi et orbi, aujourd’hui, vous est acquise.

Manet

Heureusement, avant la cohabitation probable en 2012, vous pouvez vivre dans l’enchantement de l’exposition Manet au musée d’Orsay, la première d’ensemble depuis 1983. Le temps révèle le génie de Manet comme aucun autre. Quelle audace ! Quelle fraîcheur ! Vous vous demandez à nouveau pourquoi des foules de crétins venaient, à l’époque, injurier l’Olympia et Le Déjeuner sur l’herbe. C’est pourtant simple, et Picasso l’a dit : « L’intelligence éclate dans chaque coup de pinceau de Manet. »
L’extrême liberté de Manet se montre dans ses portraits de femmes : Victorine Meurent (insolence du nu), Berthe Morisot (fleur noire), Méry Laurent (dont Mallarmé était amoureux). Montrez-moi des fleurs plus belles que celles de Manet (ces pivoines !). Manet était très étonné d’être autant insulté, alors que, pour lui, sa place était au Louvre. Il est mort à 51 ans, après avoir dit :
« Les attaques dont j’ai été l’objet ont brisé en moi le ressort de la vie. On ne sait pas ce que c’est que d’être constamment injurié. Cela vous éc ?ure et vous anéantit. » Ses tableaux, d’une jeunesse éternelle, vous dévisagent, et jugent la basse époque où nous sommes. Cette époque, la nôtre, peut se résumer, en vulgarité, par le dernier jugement de l’actuel président de la République, à propos du merveilleux héros de La Chartreuse de Parme de Stendhal, Fabrice del Dongo. « Un bellâtre », a-t-il dit. D’où parle le Président dans ce genre de raptus ? Mettez-le devant l’Olympia, et attendons la suite.

Saint-Simon

Manet vous a remonté le moral, vous êtes tout à coup très fier d’être français, c’est-à-dire violemment opposé au populisme du Front national. Vous décidez de vous remonter encore, cette fois de façon aristocratique. La pilule magique est là : le duc de Saint-Simon, le plus grand écrivain de votre langue. J’ouvre, presque au hasard, un nouveau recueil d’extraits très bien fait [1] : « La duchesse de Berry était un prodige d’esprit, d’orgueil, d’ingratitude et de folie, et c’en fut un aussi de débauche et d’entêtement. A peine fut-elle huit jours mariée qu’elle commença à se développer sur tous ces points que la fausseté suprême qui était en elle et dont elle-même se piquait comme d’un excellent talent, ne laissa pas d’envelopper un temps, quand l’humeur la laissait libre, mais qui la dominait souvent. »
Louis XIV ? Un roi jaloux de tout esprit supérieur : « L’esprit, la noblesse de sentiments, se sentir, se respecter, avoir le c ?ur haut, être instruit, tout cela lui devint suspect et bientôt haïssable... il voulait régner par lui-même. Sa jalousie là-dessus alla sans cesse jusqu’à la faiblesse. il règne en effet dans le petit ; dans le grand il ne put y atteindre, et jusque dans le petit il fut souvent gouverné. »

Hemingway

Paris est une fête est un des livres les plus étranges d’Ernest Hemingway. Il reparaît aujourd’hui, avec des" vignettes" inédites [2]. Le Paris des années 1920 comptait, entre autres stars, Joyce, Ezra Pound, Scott Fitzgerald, Gertrude Stein. Hemingway commence à écrire vraiment, il mange des pommes à l’huile arrosées de bière che Lipp, ou bien il est avec un whis à la Closerie des Lilas. Il observe la famille Joyce en train de déjeuner « Joyce étudiant le menu à travers ses épaisses lunettes, brandissant la carte d’une seule main  ».
Mais le portrait le plus fouillé et le plus pathétique est celui de Fitzgerald, détruit, peu à peu, par sa femme folle, Zelda, et l’alcool. «  Zelda sourit joyeusement avec les yeux et la bouche à la fois, quand elle le vit boire du vin. J’appris à très bien connaître ce sourire. Il signifiait qu’elle savait que Scott ne pourrait pas écrire. Ze1da était jalouse du travail de Scott. Scott décidait parfois de ne plus passer des nuits entières à boire, de faire de l’exercice tous les jours et de travailler avec régularité. Il se mettait au travail, et, dès qu’il travaillait bien, Ze1da commençait à se plaindre de son ennui et l’entraînait dans quelque beuverie. Ils se disputaient, se réconciliaient, et il faisait de longues promenades avec moi pour dissiper les effets de l’alcool, et prenait la résolution de se remettre au travail pour de bon, cette fois, et il repartait du bon pied. Et puis tout recommençait.  »
Dans une note inédite, Hemingway dit qu’il n’y a pas lieu de se plaindre des critiques qui vous expliquent ce que vous faites et pourquoi vous le faites comme ci ou comme ça. Il ajoute, admirablement : « Un bon écrit ne se laisse pas facilement détruire.  »

Philippe Sollers
Le Journal du Dimanche, 24 avril 2011


[1Le Livre de Poche (2011)

[2(2) Gallimard (mal 2011)

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2 Messages

  • V.K. | 26 avril 2011 - 14:51 1

    Sur Hemingway-Fitzgerald et leur rencontre à la Closerie des Lilas

    Hemingway, dans Paris est une fête, raconte sa rencontre avec Fitzgerald à La Closerie : " Il me demanda pourquoi j’aimais ce café, et je lui parlai du bon vieux temps, et il s’efforça de l’aimer à son tour, et nous nous assîmes, moi avec plaisir, et lui tâchant d’éprouver du plaisir, et il me posa des questions et me parla des écrivains et des éditeurs et des agents littéraires et des critiques et des potins et de la situation économique que doit affronter un auteur à succès, et il était cynique et amusant, et très sympathique et affectueux et plein de charme, même pour un homme qui a l’habitude d’être sur ses gardes dès qu’on commence à lui montrer de l’affection. "

    Cette scène s’est déroulée il y a soixante-dix ans, mais elle pourrait être d’aujourd’hui. Je veux dire qu’un écrivain peut encore avoir l’impression d’exister en ce lieu, et même sortir un carnet de sa poche, noter sa journée, les souvenirs ou les pensées qui lui sont venues pendant qu’il marchait vers son whisky, ses huîtres, son champagne ou ses langoustes, ou simplement son café. Il peut se taire ou parler, rêver, discuter, regarder.

    Philippe Sollers
    _ extrait de Une plume à la Closerie,
    _ Le Monde du 23.02.1991 (l’article intégral)
    _
    _

    Plus sur Paris est une fête

    Son dernier livre, celui qu’il ne parvenait pas à unir, est un des plus beaux : Paris est une fête. Les Français ne connaissent pas leur chance, les Vénitiens non plus. Paris et Venise ; les voilà les deux villes élues par cet Américain de Chicago amoureux de la beauté, et qui aura choisi de vivre sans cesse en mouvement, en Espagne, en Afrique, à Cuba, en mer, sur son yacht, le Pilar, vert et noir, long de treize mètres. Loin du « nord ». Hemingway, le sudiste, l’amateur de corridas (qu’il a comprises mieux que personne). Son père était comme lui, passionné de chasse et de pêche. Lui aussi s’est suicidé. La mère ? Passons vite : une étouffeuse. Hemingway a eu quatre femmes officielles : Hadley, Pauline Martha, Mary. Elles sont là, entre les lignes, dans tous ses livres. Mais aussi des aventures multiples, Marlène Dietrich, par exemple, rencontrée Sur l’Ile de France pendant une traversée, en 1934, et avec laquelle il n’a jamais couché : « Nous avons été les victimes d’une passion mal synchronisée. » Et elle, à son sujet : « Cet homme dit des choses remarquables qui semblent convenir parfaitement aux problèmes de tous ordres. »
    _ Un grand écrivain, quoi.

    _ Sagesse de Hemingway : « Il y a des choses qui ne peuvent être apprises rapidement, et le temps, qui est notre seul bien, sert à payer cher leur acquisition. Ce sont les choses les plus simples, et, parce qu’il faut toute une vie humaine pour les connaître, le peu de neuf que chaque homme tire de l’existence lui est très coûteux, et c’est le seul héritage qu’il ait à léguer.

    Philippe Sollers
    _ extrait de L’écrivain, les femmes et la mort,
    _ Eloge de l’Infini, Folio p. 637-642 (l’article intégral, pdf)


  • V.K. | 26 avril 2011 - 10:59 2

    « Parle-moi, parle moi encore . » dit France, à son père, le narrateur des « Folies françaises ». Au fil de la conversation, Saint-Simon va surgir :

    « [...] A la mort de Maintenon, il y a au moins deux réactions sincères. Madame, d’abord...
    _ - Tiens...
    _ - La Palatine. La grande. La femme hommasse et à style de cette tante qu’était Monsieur. Elle écrit à la raugrave Louise : « La vieille gueuse est crevée à Saint-Cyr... [...]
    _ - Et l’autre ?
    _ - Saint-Simon lui-même. Dangeau a noté :
    _ « Mme de Maintenon mourut à Saint-Cyr, le soir, après une fièvre continue qui avait duré un mois. C’était une femme d’un si grand mérite, qui avait tant fait de bien et tant empêché de mal durant sa faveur, qu’on n’en saurait dire rien de trop. » Et Saint-Simon, en marge, comme la foudre : « Voilà bien froidement, salement et puamment mentir à pleine gorge. » Tu comprends pourquoi j’aime le français ?
    _ - Je vois. »

    Philippe Sollers
    _ Les Folies françaises,
    _ Gallimard, 1988, p. 38-39