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Dead Sea par Sigalit Landau

ou le déroulement de la spirale

D 12 décembre 2010     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Sigalit Landau habite à Tel Aviv et à quelques kilomètres de là, la Mer Morte au coeur de son travail artistique depuis quelques années, notamment avec son exposition au MoMA de New York (2008) et sa vidéo "Dead Sea".

13/12/2010 : Ajout Interview Museo Magazine

Un travail engagé sur l’eau

Depuis plusieurs années, Sigalit Landau s’est engagée dans une relation approfondie avec l’endroit le plus bas du monde, la mer morte (-456 mètres). Elle réagit, en artiste, aux terribles particularités de ce site qui, théâtre-même d’une catastrophe écologique en cours, est un lieu blessé par l’histoire comme par l’actualité du Moyen-Orient. C’est l’endroit qu’elle a choisi pour développer une ?uvre singulière, nourrie par son attirance continue pour le rituel, le corps mais aussi la mémoire qu’elle met en scène en concevant une sorte d’archéologie du présent.

Dead Sea


Sigalit Landau, DeadSee, 2005. Video (durée 11’’39’’)

"Dead Sea" est une vidéo où flottent 500 pastèques reliées entre elles en spirale. Le titre nous précise le lieu mythique de la prise de vue. Un long zoom arrière nous fait découvrir à l’intérieur de cette chaîne le corps d’une femme, Sigalit Landau elle-même, flottant lui aussi. Le travelling se prolonge et nous découvrons la couleur rouge sang de certaines pastèques ouvertes. Alors que la spirale se défait, le corps flottant de Sigalit suit le mouvement des fruits avant de disparaître et de laisser place au gris sombre des eaux saturées de sel de la Mer Morte. Difficile de ne pas être ébloui pas la beauté plastique du film. Du vert de l’espoir à la violence et l’érotisme du rouge carné des pastèques, le corps de l’artiste intervient comme un trait d’union entre deux états, une invitation à la sensualité. Mais elle est inanimée et ne s’offre à aucun plaisir temporel, à aucune violence. Seuls maîtres, les eaux finissent par tout emporter et nous plongent progressivement dans un sentiment d’absence et de manque. Spiral Jetty de Robert Smithson mit quinze ans avant de disparaître dans le grand lac salé et cette ?uvre n’hésite pas à réémerger recouverte de cristaux de sel de temps à autres. "Dead Sea" et les émotions qu’elle suscite ne vivent que le temps d’un souffle avant de disparaître du paysage et des mémoires, laissant place à la couleur sombre des eaux de la Mer Morte.

La simultanélité d’un entourage hostile, d’une blessure, d’une sensation d’abandon et de beauté fait de la vidéo la métaphore impressionnante de la situation paradoxale dans laquelle baigne l’artiste. Il est facile de penser que Sigalit Landau fait allusion à son identité, non seulement comme femme et Israélienne, mais plus historiquement, en tant que Juive. Le fil de fer barbelé utilisé dans "Barbed wire" et "Barbed hula" (voir ci-après) est autant une caractéristique du paysage d’Israël aujourd’hui qu’il l’a été dans les camps de la mort (et à cet égard, le choix d’abat-jour dans son oeuvre "Barbed wire" est intéressant, étant donné les récits apocryphes de commandants SS utilisant de la peau des prisonniers pour leur fabrication).
Comment ne pas voir, aussi, dans la plaie des pastèques ouvertes, l’écoulement du sang du corps de Sigalit Landau qui se fond dans l’orbite cyclique, une métaphore du cycle menstruel. Mais Landau n’est pas un artiste identitaire, ou pas seulement.Son vrai sujet, sans doute, est le temps.

Sigalit Landau, pour Dead Sea, a clairement été influencée par Robert Smithson et sa Spiral Jetty, dans un autre milieu salé, le Grand Lac salé. Elle fait sienne la suggestion de Smithson que le temps est hors de l’expérience humaine et cette idée lui trotte dans la tête. Le temps peut vraiment transcender l’existence, semble dire Landau, mais l’histoire est en chacun de nous, marquée par une angoisse qui s’estompe, mais ne disparaît jamais tout à fait complètement.

"Barbed Wire" "Barbed Hula"

Lors de la belle exposition “Salt Sails + Sugar Knots”, 2008, à la galerie Kamel Mennour qui présentait les ?uvres de Sigalit Landau, la projection dialoguait avec une autre ?uvre de l’artiste israélienne, "Barbed Wire" placée devant la projection. Il s’agit d’abats-jour en barbelés qui ont été immergés dans la Mer Morte puis exposés à l’air. Ici, le procédé répété un grand nombre de fois finit par recouvrir l’objet de cristaux de sel si épais que la forme initiale des barbelés est à peine reconnaissable.
Le matériau utilisé renvoie à une autre ?uvre de l’artiste, “Barbed Hula“ Dans cette vidéo, l’artiste apparaît nue, sur une plage d’Israël faisant du hula hoop avec un cerceau en fil de fer barbelé. On pourrait disserter des heures sur les interprétations possibles de cette ?uvre en terme de cristallisation des confrontations, du voisinage de l’intime et du violent, du barbelé des frontières, des prolongements politiques évidents... Mais le trouble est ailleurs, il est dans la mélancolie qui se dégage de l’ensemble, car depuis "Barbed Wire", espace mort, nous observons la vie se défaire dans "Dead Sea".

A propos de l’artiste

La démarche, engagée et poétique de Sigalit Landau (née en 1969 à Jérusalem) associe souvent performances, installations, objets et films.Ses pièces ont la faculté de cristalliser en une image, un objet, des enjeux collectifs dont ses réalisations deviennent le symbole comme en témoigne la spirale qui de défait de Dead Sea, ou le hula hoop en fil de fer barbelé, qui enferme l’artiste et la blesse sur une plage d’Israël.
(Notons que le film Socialisme de Jean Luc Godard commence par un plan de barbelés en bordure de la Méditérranée - ligne bleue du film - pour évoquer Israël et la Palestine, motif-citation repris du film Méditerranée de Polet, en guise d’hommage)

Son ?uvre a déjà fait l’objet de nombreuses expositions personnelles : au MoMA (2008, New York), à la Galerie Kamel Mennour (2008, Paris), au Kunst-Werke Institute for Contemporary Art (2007, Berlin)... Actuellement, l’artiste est présentée au sein des collections du Centre Pompidou,dans l’exposition collective « Elles@centrepompidou ».

Biennale d’art contemporain de Venise, 2011

Sigalit Landau a été choisie pour représenter Israël lors de la Biennale d’art contemporain de Venise, 2011, le pavillon israélien est entièrement conçu autour de l’eau. « L’eau va irriguer ce pavillon comme le sang irrigue un corps. Il y aura 3 installations vidéos et 4 ou 5 situations différentes. » dit-elle.


Interview pour Museo Magazine

Par Paulina Pobocha

Volume 10, décembre 2009 (magazine américain trimestriel)

Paulina Pobocha :Comment vous êtes-vous impliquée dans la vidéo, la performance et l’art de l’installation ?

Sigalit Landau :Je ne suis pas sciemment passée à la vidéo.Il m’est arrivé d’avoir quelques idées, que je ne pouvais pas exprimer en sculptures.J’ai acquis, quelques années, la pratique du cinéma et l’édition pendant mon service militaire.Je devais faire des films éducatifs pour aider les nouveaux soldats dans des situations difficiles.Ce genre de créativité a endommagé mon être, et je n’ai pas réussi à terminer mon service, j’ai donc été libérée plus tôt que prévu, mais pas assez tôt.J’ai toujours fait des installations.J’attribue mon attirance pour l’installation à mon amour de la scène, une fascination pour l’archéologie, et l’influence de Paul McCarthy et Louise Bourgeois [...]

PP : Vous jouez un rôle de premier plan dans les ?uvres vidéo, et pourtant, en dépit de votre présence physique, elles ne sont jamais simplement à lire comme des autoportraits.Votre travail semble beaucoup plus abstrait et beaucoup plus ouverte.

SL : Ce ne sont pas autoportraits. Je suis la personne la plus générique.Je ne m’exprime pas dans mon rôle, quelque chose que de nombreux artistes ressentent le besoin de le faire.J’ai un néant en moi qui sert très bien mon dessein.Je ne vois pas dans l’acte de représenter, diriger, mettre en scène quelque chose de pertinent pour mon art visuel, car le personnage est tout-un-chacun..Aussi, je suis capable de me faire du mal et de me mettre à l’épreuve dans les tournages. Je ne pourrais jamais demander cela à un danseur ou un acteur.

PP : Cette année, vos « Projets » s’exposent au Musée d’Art Moderne avec trois ?uvres vidéo : Barbed Hula(2000), Dead See(2005), et la Day Done (2007), accompagnées par les sculptures Lampes de sel en barbelés(2007), qui sont-comme des objets faits à la main abat-jour à partir de fil de fer barbelé que vous immergé dans la mer Morte, où des accrétions sel se sont formées formé sur leur surface. L’ensemble a été intitulé « Cycle Spun » (2007). Pouvez-vous expliquer le processus de sélection ? Pourquoi avez-vous choisi de montrer ces trois vidéos en particulier ? Bien que ces vidéos, c’est vrai, fonctionnent comme un triptyque dans leur configuration au MoMA...

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Landau Sigalit, Lampes de sel en fer barbelé, 2007

S L : Je pense que le conservateur, Klaus Biesenbach, a vu ces ?uvres comme composant formellement une histoire et une sélection qui résume toute mon ?uvre. Le spectacle est très "diététique" et dévoile un aspect de mon contraire plutôt sauvage [appétit][...] en réponse à des situations, des sites, et à la vie. En une seule installation, on entend des chuchotements, cris, et cinq langages de l’art. Il existe un lien formel, ce qui est évident dans les quatre pièces du cycle : elles ont toutes des cercles, des mouvements circulaires, des centres et des périphéries, et externe des espaces intérieurs, et des motifs qui courront à partir de bobines (cf. cinéma, Dead Sea peut aussi être vu comme une bobine de film qui se déroule jusqu’à sa fin - Note pileface) et des rayons.

PP : En disant que le spectacle était "diététique", vous faîtes référence à l’ingestion plutôt qu’au résultat.

SL : J’utilise [de nombreuses] métaphores relatives à l’alimentation, la digestion, et la cuisine, et je travaille avec les entrées et sorties du corps, la peau, les oreilles, et les larmes, les moins évidentes. J’utilise des aliments, la digestion, des composants alimentaires, consistances, les phénomènes physiques, et la terminologie médicale afin d’expliquer.
Barbed Hula, la vidéo dans laquelle je suis dans le centre d’une danse hula hoop, est en fait centrée sur le vagin et les blessures dans ma chair. Au début, j’ai appelé le travail Nest.

DeadSee est celui dans lequel je suis au milieu d’un radeau de fruits en train d’être sauvée de la mer Morte dans un tourbillon inversé, même s’il n’y a pas de remous dans la mer Morte, car, autant que je sache, l’eau est trop lourde, et on ne peut même pas s’y noyer. Certains des pastèques sont "blessés", et un de mes yeux, est à l’intérieur de l’eau salée. Au début, j’ai appelé ce travail Raft. Dans la troisième oeuvre, Dead Done, je suis dans une maison, en train de peindre un cercle aussi loin que mon bras puisse aller autour d’une fenêtre.Le bâtiment est endommagé. La maison est délabrée et la peinture noire ressemble plus à un drapeau noir ou un incendie et traces de fumée. Mon acte transforme la fenêtre standard en un trou, une plaie dans le bâtiment. Comme la vidéo progresse, et la nuit tombe, un homme prend ma place et peint sur ma marque noire un cercle avec de la chaux de Méditerranée.Un soleil de minuit se lève sur la pauvre maison grise.Dans tous les films, il y a une dramatique de la douleur, parfois la mort, l’eau ou un liquide, un état d’alarme et en tout, il y a une dramatisation positive qui ne peut pas défaire les dommages, mais elle introduit sensualité et de tendresse dans la vie.

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Sigalit Landau, Day Done, 2007, vidéo (couleur, muet)

PP : Day Done est aussi un travail qui fait référence au rituel. Il s’agit d’une réinterprétation d’une ancienne coutume juive par laquelle une partie d’une maison nouvellement construite est laissée non peinte. Votre vidéo est bien sûr un renversement de cette tradition.

SL : La maison dans la vidéo a été réparée avec du ciment : de nombreuses fissures et trous sont recouverts d’une masse de ciment gris. Il y a plus des réparations que le mur jaunâtre d’origine, mais la personne qui a effectué ces réparations n’a pas fait l’évident : peindre ce mur pour cacher les remplissages des fissures. Ainsi, le cercle que je peins est la seule marque de peau, ou de peinture fraîche, que ce mur sud a. Il s’agit d’une vieille maison dans un bâtiment existant déjà patrie d’Israël. Mais la tradition a été pratiquée dans la diaspora avant que les Juifs aient une terre bien à eux. Il s’agit d’un pays avec la guerre, la terreur, l’occupation et la corruption, et c’est une maison à peine survivante, mal construite, délabrée, laide, La maison représente une mémoire de l’époque où les Juifs n’avaient pas de pays, en deuil de la destruction du temple et l’exil au sein de la Diaspora. La marque sur le bâtiment peut maintenant être un rappel qu’il est encore non résolu dans la tragédie de l’existence post diaspora. L’homme qui peint avec le rouleau blanc la nuit est celui qui veut ou a besoin d’oublier quelque chose. En outre, il communique d’une façon dogmatique avec sa partenaire. Il ferait mieux d’installer un échafaudage et peindre convenablement sa maison,de l’extérieur.

Les rituels sont des performances. Ils reviennent dans le temps. Ils vivent dans la mémoire collective, des images, des symboles et des saisons de la nature. Je tiens à rappeler les oubliés qui véhiculent les anciennes croyances culturelles, conservées dans la littérature et le folklore : je ne vis pas selon la religion de mes rituels, mais je suis consciente de tous ceux des trois religions [ayant des liens importants à Jérusalem]. J’ai été élevée par des gens qui mettent leur mode de vie religieuse loin derrière eux et ont été un peu dans un vide intellectuel.[...]

Dans le cours de cette interview, Segalit Landau nous apprend que sa mère est morte pendant la période d’élaboration de Dead Sea, ce qui donne une résonance particulière à la métaphore de la bobine de film qui arrive à sa fin — la fin d’un épisode de vie — et à la mélancolie poétique qui se dégage du film.

oOo


Crédits :

http://fr.artinfo.com/sigalit-landau-investira-un-pavillon-d%E2%80%99eau (la participation de Sigalit Landau à la Biennale d’art de Venise, 2011)

http://www.paddytheque.net/article-sigalit-landau-pavillon-israelien-biennale-de-venise-201-59206228.html (analyse de "Dead Sea", Biennale d’art de Venise, 2011 )

http://vimeo.com/7246858 (vidéo)

galerie Kamel Mennour (Sigalit Landau est exposée à la galerie Kamel Mennour. Site en travaux à la date de cet article. Nouveau site, très prochainement)

http://www.moma.org/interactives/exhibitions/projects/projects87/ (MoMA, 2008, New york)

Museo Magazine (Interview)

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