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L’humanisme de Sollers - Le langage comme maison de l’Être

D 1er juin 2011     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

Je termine la lecture de la préface de Sollers à sa « Guerre du Goût »  [1]. Une préface de sept pages truffée de citations, définitivement engagée mais d’un engagement à une idéologie qui n’est ni politique ni sociale ; un engagement qui tient plutôt d’une forme d’humanisme après la lettre, avec une portée très large et dont l’aboutissement logique est la littérature.

Sollers mène une lutte  [2], orchestrée avec brio, dont l’axe principal est l’expression littéraire et dont l’un des objectifs est de relever une cartographie des m ?urs de notre époque (au sens large : politiques, sociales, érotiques, artistiques, etc.) aussi précise que possible. Plume au poing, chevauchant ses classiques comme des pur-sang dont il serait l’un des seuls à pouvoir les approcher, il pourfend les grands moulins, renverse les décors, soulève les voiles.

SOLLERS ET HEIDEGGER

Dans cette entreprise, la littérature tient lieu à la fois de moyen et de finalité. Dans sa préface, il revient souvent sur Heidegger [3], s’inscrivant à la suite des préoccupations de ce dernier vis-à-vis du langage : le langage comme maison de l’Être, beaucoup plus important qu’un simple appareil de communication ou encore qu’un générateur de conventions. Écrire l’essentiel : voilà une formule que tout bon écrivain est tenu de faire relever du pléonasme. L’écriture de l’Histoire s’inscrit alors en tangente de l’écriture du vrai (il faudrait lire à cet effet les essais théoriques et les exercices qui ponctuent la bibliographie de l’écrivain). Une écriture qui se soucie moins d’être de son époque que d’en tracer le portrait le plus fidèlement possible, qu’il soit agréable ou non. On scande les paroles de Heidegger :

« L’Histoire n’est pas une succession d’époques mais une unique proximité du Même, qui concerne la pensée en de multiples modes imprévisibles de la destination, et avec des degrés variables d’immédiateté. »

et celles de Proust :

« Tous les grands écrivains se rejoignent sur certains points, et sont comme les différents moments, contradictoires parfois, d’un seul homme de génie qui vivrait autant que l’humanité » [4]

Sollers est habile. On pourrait se demander un instant s’il fait la nuance entre le langage, entendu au sens heideggerrien du terme, et la littérature. Il nous répondrait probablement qu’il n’y a précisément pas de nuance à établir. Dans sa Lettre sur l’humanisme (première publication en 1947) Heidegger, au sortir de la seconde Guerre Mondiale, ne croit plus possible ni de réhabiliter ni d’utiliser à nouveau le terme humanisme. De quel humanisme s’agit-il ? Il lance ses racines jusque dans l’Antiquité grecque et est « institutionnalisé » à partir du 15e siècle : l’homme, par diverses astuces, essentiellement littéraires, entreprend de se prendre en main (de se domestiquer dirait Peter Sloterdijk) et de s’assurer, de manière générale, de s’offrir les conditions d’existence les plus favorables. C’est un être rationnel, social et c’est dans cet optique (dans cette définition par la négative : il n’est pas animal) qu’il élabore les systèmes qui doivent régir son existence. Or, si la religion (cet humanisme déterministe) a eu sa nuit de la Saint-Barthélémy, l’humanisme à eu ses Guerres Mondiales qui démontrèrent de manière flagrante l’échec de la domestication humaniste et la possibilité, toujours latente chez l’homme, de la résurgence des pulsions bestiales.

Ainsi, lorsque Heidegger donne un rôle essentiel au langage dans sa quête sur l’essence ontologique de l’être ce n’est pas celui utilitariste que lui accorde les humanistes. Heidegger est un « super-humaniste » [5] : l’homme doit se connaître ontologiquement et non pas par l’entremise de quelques artifices (lois, conventions, morale, culture, histoire, philosophie) qui se sont par ailleurs montrés insuffisants et en définitive inefficaces. Dans ce projet (rapprocher l’homme de l’Être), le langage joue un rôle prépondérant, rôle qu’on ne peut réduire à une simple fonction utilitaire (système grammatical, syntaxe logique, système conventionnel, etc.).

À la suite de Nietzsche, Heidegger soutient que le langage, lorsqu’il est pensé et utilisé comme système, est une nuisance pour l’homme puisqu’il met en place une distance non pas entre lui et les choses (le monde) mais entre lui et lui-même (entre l’homme et son Être). Nietzsche, chez qui on peut aisément identifier une volonté lyrique (une volonté du lyrique) préférait de loin le cri primal au langage. Heidegger, pour sa part, fait explicitement appel à la poésie [6]. Sollers se réclame de la même pensée, difficile, qui exige (ici, il cite à nouveau Heidegger) :

« un nouveau soin du langage, et non une invention de termes nouveaux comme j’avais pensé jadis ; bien plutôt un retour au contenu originaire de la langue qui nous est propre, mais qui est en proie à un dépérissement continuel  ».

Outre le fait que Sollers doit voir, quelque part, dans ce recours à la poésie par la philosophie (et pas la moindre), une espèce d’entérinement à la fonction créatrice ayant lien avec le langage, il doit être également ravi d’entendre parler de « dépérissement continuel » lui qui explique quelque part que l’humanité ne cesse, depuis deux siècles, de dériver loin du 18e siècle. Et il est impératif de suivre ce dérapage à la trace pour comprendre comment on a pu oublier le précepte des Lumières : « Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéissent pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées. » [7].

PARCOURS IDÉOLOGIQUE

Sollers, à un certain moment (page 11 et 12 de la préface), insiste sur le fait qu’il est toujours resté fidèle à ses intentions vis-à-vis la littérature (que l’on suppose aujourd’hui être celles-là identifiées plus haut) malgré ce qu’ont pu en croire certains à la suite de ses « réorientations » multiples et de la publication de Femmes (éd. Gallimard, 1983). Il serait pertinent de se demander si ces intentions n’ont pas subi une transformation avec la fin de la frénésie idéologique des années 60, années marquées par de nombreux projets de réforme (voire de révolution) socio-politique [8].Y a-t-il lieu, toujours en rapport au lien que Sollers entretient avec la littérature, d’identifier des intentions d’abord polarisées par des visées sociales relativement restreintes et ensuite par des visées existentielles beaucoup plus larges (l’histoire de l’humanité, etc.) ? Sloterdijk, en identifiant ses engagements intellectuels avant et après 68, trace les lignes d’un semblable parcours [9]. Je note au passage que ce parcours ressemble grossièrement à une image inversée de celui emprunté par Sartre : d’abord existentialiste puis écrivain engagé. Combien de jeunes intellectuels sont nés, déjà engagés, de la matrice sartrienne et n’ont eu des préoccupations aux perspectives plus larges (existentielles) qu’à mi-carrière, après les années soixante-dix et quatre-vingt ? Ces mêmes intellectuels qui, s’ennuyant et somme toute un tantinet déçus au sortir d’un mai 68 raté, s’en sont justement pris à Sartre pour dénoncer sa « seconde période ».

Depuis 1989, l’intellectuel sérieux ne peut plus épouser de causes politiques (et encore moins sociales). La question est ailleurs : elle traverse l’histoire de l’humanité de part en part pour aboutir à cette crise (cet « accident » dira Sloterdijk) qu’est le 20e siècle. Il y a sûrement une relation causale entre le recul qu’a pris l’esprit critique (chez les philosophes, les essayistes, les romanciers) sur l’Histoire à la fin du 20e siècle et la nature de ce même 20e siècle. Comme si ce dernier constituait une « explosion » (pour reprendre encore une terminologie chère à Sloterdijk) dont l’onde de choc aurait ébranlé les consciences et les aurait littéralement détachées de préoccupations aux perspectives plus étroites. Cette onde de choc a visiblement été ressentie à divers moments de l’histoire, par certains individus, et à divers degrés. On peut penser que l’occurrence de la chose s’est considérablement accrue avec la production de certains événements (on pense par exemple à la chute du mur de Berlin en 1989). Doit-on chercher à dater une expansion ou un développement notable de la conscience humaniste chez Sollers ? Est-il seulement possible d’établir une telle datation ? On en arrive à se demander s’il y a une (ou plusieurs) cassures dans l’ ?uvre de Sollers ou non. Je parle de cassure significative, dans sa façon d’aborder l’exercice d’écriture. Quelle place occupent ses « expériences » littéraires (Une curieuse solitude, Paradis I et II, Nombres etc.) ? Quel lien a-t-il entretenu avec le nouveau roman ? Sollers a-t-il écrit une ?uvre aussi homogène qu’il le prétend ou s’il tente plutôt de donner une cohérence (on comprendrait son motif) à une démarche qui au fond pourrait s’avérer aussi erratique (aussi aveugle, aussi instinctive) que celle de beaucoup d’autres écrivains qui laissent voguer leur plume au gré des courants du jour. Sollers est habile, aussi bien à manier ses crayons que son image.

Dans sa préface, Sollers réitère ses intentions : celle d’écrire honnêtement, de faire honneur au langage, aux mots. Devant l’état actuel des choses il faut se demander d’où l’on vient : Sollers le sait et en parle amplement dans sa Guerre du goût ; comprendre où l’on est : il le sait tout aussi bien, lui qui nous a donné Femmes ; et savoir où l’on va : Sollers déclare : « Le 21e siècle sera dix-huitémiste ou ne sera pas ! » [10]. Il est clair qu’il s’agit là d’un souhait, d’un v ?u, voire d’une boutade qui sert à circonscrire la tumeur historique que sont les 19e et 20e siècles : précédée des Lumières, cette affection (les plus alarmistes parlent d’un retour à l’obscurantisme moyenâgeux) devra se résorber ? ou alors nous entraîner tous dans la Fin (perspective Apocalyptique peu probable). Entre- temps ? Mettre à jour et identifier les rouages de ce que Sollers, dans sa préface, appelle le « règne de l’Illusion » : « La vérité est qu’une crise a eu lieu, qu’elle va s’approfondir, mais qu’il est aussi possible d’en penser les causes, ce que seuls quelques-uns, très rares, ont su mener jusqu’au bout. ».

Philippe Théophanidis
Montréal, juillet 2001

La Guerre du goût sur amazon

Crédit : http://www.webbynerd.com/artifice/dossierarchives/69.htm


[1La Guerre du Goût, Philippe Sollers, éd. Gallimard, Paris, 1996, pp. 9-19

[2«  La seule chose dont un véritable écrivain puisse être à peu près sûr, au cours de son existence, c’est que tout le monde essaiera plus ou moins de l’empêcher d’écrire » La Guerre du Goût, p. 517

[3Sollers consacre un essai complet sur Heidegger dans L’éloge de l’infini, éd. Gallimard, Paris, 2001

[4Raoul Ruiz l’a bien compris lorsqu’il propose une allégorie illustrant les rapports de Proust à sa Recherche dans le monologue final, en voix off, du Temps Retrouvé (2000)

« Le jour où le sculpteur Salvini mourut, il lui fut accordé , comme au reste des mortels, le temps de parcourir tous les lieux et les instants de sa vie sur Terre. Le sculpteur refusa cette grâce : « Ma vie n’est qu’une succession d’aventures extraordinaires et leur rendre visite ne ferait que m’attrister davantage » dit-il, « Je préfère me servir du temps que l’on m’a accordé pour parcourir ma dernière oeuvre, Nemesis Divine, que tous connaissent mieux sous le nom de Triomphe de la mort ».

Ainsi fit-il. Peu de temps après, l’Ange de la Mort apparu pour lui annoncer que le temps de grâce était passé. « Il y a un paradoxe dans tout cela » s’exclama Salvini, « J’avais assez de temps pour visiter tous les instants de ma vie qui dura 63 ans et ce même temps n’a pas suffit pour parcourir une oeuvre que j’ai faite en trois mois ». « Dans cette oeuvre il y a toute ta vie et la vie de tous les Hommes » répondit l’Ange de la Mort, « Pour la parcourir, il t’aurait fallu une éternité ».

[5- L’expression, qui peut surprendre, est de Peter Sloterdijk. Martin Heidegger est considéré par plusieurs comme un « anti-humaniste » en raison, entre autres, de son engagement au parti national-socialiste allemand au début des années 30.

[6« (?) le langage est la " maison de l’être ", ce qui fait de lui un enjeu majeur, et explique la tension de la pensée de Heidegger avec la logique : il nous faut, en plus de la pensée technique du langage, une pensée qui permette de le saisir comme manifestation de l’être et non seulement comme système de règles. Or la logique détournerait d’une telle entente, qui, au contraire, est à l’ ?uvre dans la poésie, seule véritablement libre par rapport à la grammaire et à la logique. La philosophie doit donc retrouver ce qui est à l’ ?uvre dans la poésie. » Max Marcuzzi, Heidegger, in Gradus Philosophique éd. GF-Flammarion, 4e édition, 1996, p. 287.

« La pensée de Heidegger atteint son point suprême dans cette méditation du langage poétique et de la poétisation qui en toute langue originale détermine les chemins de la pensée [?] Mais quel peut être le résultat de cette entreprise ? Une théologie du verbe poétique, ou pour mieux dire, une méditation sur le sens théogonique de la parole poétique. Et par là le témoignage le plus important de l’absence de philosophie en notre temps. » Pierre Trotigon, Heidegger : sa vie son ?uvre, éd. PUF, Paris 1965 p. 66 (voir aussi pp. 60-66)

Peter Sloterdijk, prudent, met en perspective cette option du lyrique : « (...) son [Heidegger] refuge dans la poésie de l’Être est, dans le meilleur des cas, une solution intermédiaire, même dans une perspective de sympathie. » et ajoute à côté « Cette solution attend toujours à mi-vol d’être encore une fois défendue en haute altitude - est-ce possible ? ». Il renvoie au livre de Alain Badiou, Le recours philosophique au poème in Condition, Paris, 1992, pp.93-107. (La Domestication de l’être, éd. Mille et une nuit, trad. O. Manonni, 2000, p.79)

[7Cité in La défaite de la pensée, Alain FINKIELKRAUT, éd. Gallimard, 1987, Paris, p. 149

[8Je parle bien de la fin des années soixante et non pas de la fin des années quatre-vingt-dix : il semble évident que Sollers, établi chez Gallimard, a pris soin de s’édifier une tour en apparence plus homogène, plus placide que celles petites élaborées en vitesse dans la frénésie révolutionnaire des années soixante.

[9Peter Sloterdijk, Essai d’intoxication volontaire,1996, éd. Calmann-Lévy, trad. O. Manonni, 1999 : sur la fébrilité pré-révolutionnaire p. 60-61 / Sloterdijk et la notion de révolution p.63 / Sloterdijk post-soixante-huitard p. 68-69 / sur mai 68 p. 69-70

[10Casanova l’Admirable, Plon, 1998, p. 160


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