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La psychanalyse est un humanisme

Cycle Freud avec Julia Kristeva

D 23 septembre 2008     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


La psychanalyse est un humanisme
Julia Kristeva

1983, Julia Kristeva, publie Histoires d’amour, sa transcription psychanalytique des relations hommes-femmes. Une réponse de la femme et de la psychanalyste à son écrivain de mari, qui cette année-là publie son best seller Femmes, contrepoint, écho ? Freud, au secours ! L’autre réponse de J.K. à Femmes sera son roman à clés : Les Samouraïs (1990). Dans Thérèse mon amour, ce qui la fascine ? Que cette hystérique fasse de sa foi sa thérapie. Qu’elle frôle la folie sans y céder. Fascinant portrait de Thérèse d’Avila, la carmélite espagnole du XVIe siècle. Six années de lectures avant de nous livrer ce pavé de 750 pages par une athée que le Journal La Croix ne manque pas d’interviewer à l’occasion de la venue en France du pape Benoît XVI. Dans « Le sujet en procès », in Polylogue (1977), J.K. revisite la théorie psychanalytique lacanienne et établit un parallèle entre devenir du sujet et devenir du langage. Parmi ses oeuvres Étrangers à nous-mêmes (1989), Les Nouvelles maladies de l’âme(1993), Possessions (1996), La révolte intime (1997), [Le Génie féminin. La vie, la folie, les mots. Hannah Arendt (1999) L’inquiétante étrangeté (2001), autant de titres qui sonnent comme des interrogations sur l’humain. Mais ces quelques titres sont loin de faire le tour de la pensée de cette brillante linguiste, sémiologue, psychanalyste, philosophe et aussi romancière. A propos de Thérèse d’Avila elle déclare aussi : « Mais ce qui m’importe, moi, c’est cette capacité de vivre dans son corps quelque chose à quoi elle peut donner des mots et qui arrivent à nous contaminer nous quatre siècles après ».

Le Langage, cet inconnu(1969), pré-langage, langage audible ou inaudible, conscient ou inconscient du sujet parlant et sa relation au corps, à la chair, au désir, à l’amour, la révolte, la violence, la mort... c’est bien le fil rouge qui relie, donne sens et cohérence à l’oeuvre polyculturelle de Julia Kristeva née en Bulgarie en 1941, arrivée en France en 1965.

Ses recherches sur le langage lui ont valu le prix Holberg (2004), équivalent du prix Nobel pour les sciences humaines, et, ses réflexions philosophiques sont récompensées par le prix Hannah Arendt (2006) de philosophie politique.

C’est en 1979 qu’elle commence son activité de psychanalyste en même temps qu’elle poursuit une carrière universitaire comme professeur (à l’université Paris 7-Denis-Diderot, à l’Institut Universitaire de France et parfois à l’étranger). Elle a fréquenté Barthes et Lacan. Julia Kristeva est membre titulaire de la Société Psychanalytique de Paris.

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Autres articles du cycle Freud :

- Sollers et le Champ Freudien
- Sollers et le Champ Freudien illustré
- Avez-vous du nez ?
- Freud s’échappe
- Le pessimisme de Freud

Histoires d’amour


Denoël, 1983


Quatrième de couverture

« Être psychanalyste, c’est savoir que toutes les histoires reviennent à parler d’amour. La plainte que me confient ceux qui balbutient à côté de moi a toujours pour cause un manque d’amour présent ou passé, réel ou imaginaire. Je ne peux l’entendre que si je me place moi-même en ce point d’infini, douleur ou ravissement. C’est avec ma défaillance que l’autre compose le sens de son aventure.
Philosophie, religion, poésie, roman ? Histoires d’amour. De Platon à saint Thomas, de Roméo et Juliette à Don Juan, des troubadours à Stendhal, de la Madone à Baudelaire ou Bataille. Les grandes élaborations symboliques ne disent pourtant rien d’autre que ce qui s’écoute dans l’ombre, chaque jour. Être psychiquement en vie signifie que vous êtes amoureux, en analyse, ou bien en proie à la littérature. Comme si toute l’histoire humaine n’était qu’un immense et permanent transfert. »
J.K.

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"Qu’est-ce qu’il entend de moi ? Qu’est-ce que j’entends de lui ? Tout ? - comme on a tendance à le croire aux moments de nos apothéoses fusionnelles, aussi complètes qu’indicibles ? Ou rien ? - comme je le pense, comme il peut le dire à la première blessure venue bousculer nos vulnérables palais de miroirs...
Vertige d’identité, vertige des mots : l’amour est, à l’échelle de l’individu, cette révolution subite, ce cataclysme irrémédiable, dont ne parle qu’après coup. Sous le coup, on ne parle pas de. On a simplement l’impression de parler enfin, pour la première fois, pour de vrai. Mais est-ce vraiment pour dire quelque chose ? Pas nécessairement. Sinon, quoi au juste ? Même la lettre d’amour, cette tentative innocemment perverse de calmer ou de relancer le jeu, est trop immergée dans le feu immédiat pour ne parler que de ’moi’ et de ’toi’, voire d’un ’nous’ sorti de l’alchimie des identifications, mais non de ce qui se joue réellement entre l’un et l’autre. Pas de cet état de crise, d’effondrement, de folie qui peut emporter tous les barrages de la raison, comme il peut, telle la dynamique de l’organisme vivant en pleine croissance, transformer une erreur en renouvellement, remodeler, refaire, ressusciter un corps, une mentalité, une vie. Voire deux."
(Eloge de l’Amour, p.12)

"Ce point sensible [’cette brûlure’] m’indique - par la menace et le plaisir dont il me guette, et avant que je ne me referme, provisoirement sans doute, dans l’attente d’un autre amour pour l’instant imaginé impossible - que dans l’amour ’je’ a été un autre. Cette formule, qui nous conduit à la poésie ou à l’hallucination délirante, suggère un état d’instabilité où l’individu cesse d’être indivisible et accepte de se perdre dans l’autre, pour l’autre. Avec l’amour, ce risque, par ailleurs tragique, est admis, normalisé, sécurisé au maximum."
(Eloge de l’Amour, p.13)

"L’amour est le temps et l’espace où ’je’ se donne le droit d’être extraordinaire. Souverain sans être même individu. Divisible, perdu, anéanti ; mais aussi, et par la fusion imaginaire avec l’aimé, égal aux espaces infinis d’un psychisme surhumain. Paranoïaque ? Je suis, dans l’amour, au zénith de la subjectivité.
En prime du désir, au-delà ou en deçà du plaisir, l’amour les contourne ou les déplace pour m’élever aux dimensions de l’univers. Lequel ? Le nôtre, le mien et le sien confondus, agrandis. Espace dilaté, infini, où, de mes défaillances, je profère, par aimé interposé, l’évocation d’une vision idéale. La mienne ? La sienne ? La nôtre ? Impossible et cependant maintenue."
(Eloge de l’Amour, p.14)

"L’attente me rend douloureusement sensible à mon incomplétude que j’ignorais avant. Car maintenant, dans l’attente, "avant" et "après" se télescopent en un redoutable jamais. L’amour, l’aimé effacent le compte du temps... L’appel, son appel, me déborde d’un flux où se mêlent des bouleversements du corps (ce qu’on appelle des émotions) et une pensée en tourbillon, aussi vague, souple, prête à percer ou à épouser celle de l’autre, que vigilante, éveillée, lucide dans son élan... vers quoi ? Vers un destin, implacable et aveugle comme une programmation biologique, comme la voie de l’espèce... Corps soufflé, présent dans tous ses membres par une absence délicieuse -voix tremblante, gorge sèche, oeil flou de lueur, peau rosée ou moite, coeur palpitant... Les symptômes de l’amour seraient les symptômes de la peur ? Peur-envie de ne plus être limitée, retenue, mais de passer outre. Crainte de traverser non seulement des convenances, des interdits ; mais aussi, mais surtout peur et désir de passer à travers les frontières du soi... La rencontre alors, mêlant plaisir et promesse ou espoirs, demeure dans une sorte de futur antérieur. Elle est le non-temps de l’amour qui, instant et éternité, passé et avenir, présent abréagi, me comble, m’abolit et cependant me laisse inassouvie... A demain, à toujours, comme toujours, fidèle, éternellement comme avant, comme quand ça a été, comme quand ça aura été, à toi... Permanence du désir ou de la déception ?
L’amour est en somme un mal, au même titre qu’il est un mot ou une lettre.
Nous l’inventons à chaque fois, avec chaque aimé forcément unique, à chaque moment, lieu, âge...
Ou une fois pour toutes.
"
(Eloge de l’Amour, p.14-15)

"Sa Majesté le Moi se projette et se glorifie, ou bien éclate en morceaux et s’abîme, lorsqu’elle se mire dans un Autre idéalisé : sublime, incomparable, aussi digne (de moi ?) que je puis être indigne de lui, et cependant fait pour notre union insécable."
(Eloge de l’Amour, p.16)

"L’expérience amoureuse noue indissolublement le symbolique (ce qui est interdit, discernable, pensable), l’imaginaire (ce que le Moi se représente pour se soutenir et s’agrandir) et le réel (cet impossible où les affects aspirent à tout et où il n’y a personne pour tenir compte du fait que je ne suis qu’une partie). Etranglée dans ce noeud serré, la réalité s’évanouit : je n’en tiens pas compte, et je la renvoie, si j’y pense, à l’un des trois autres registres. C’est dire que dans l’amour je n’arrête pas de me tromper quant à la réalité. De l’erreur à l’hallucination, la tromperie serait peut-être coextensive à mon discours, mais elle l’est à coup sûr à mes passions : la tromperie - condition de la jouissance ?"
(Eloge de l’Amour, p.17)

"A partir de votre désir ainsi reconnu, vous êtes libre de construire votre réalité comme bordure plus ou moins fragile de votre vie amoureuse.
[...]
C’est que l’amour contient sans doute toujours un amour du pouvoir. L’amour de transfert est pour cela même la voie royale vers l’état amoureux ; quel qu’il soit, l’amour nous fait frôler la souveraineté."
(Eloge de l’Amour, p.18)

"L’amour de transfert, y compris et surtout dans sa forme paroxystique de passage à l’acte, intervient sur le divan pour permettre au scalpel de la parole assumée par un sujet, de délimiter le royaume de ses possibles. Ce qui revient à dire : de sérier les types de représentations dont ce sujet est capable - symboliques, imaginaires, réelles."
(Eloge de l’Amour, p.19-20)

"Leurs paroles d’amour, je les crois. Si le silence n’est pas toujours ma réponse, ils savent que de l’ambiguïté qu’ils m’offrent je suis autant touchée qu’éloignée. Que je la trouve aussi vraie qu’absurde. ’Je t’aime, moi non plus.’ Il n’y a que les bons entendeurs qui nous permettent de n’attendre le salut que de nous-mêmes."
(Eloge de l’Amour, p.22)

"Le psychisme est un système ouvert connecté à un autre, et, dans ces conditions seulement, il est renouvelable. S’il vit, votre psychisme est amoureux. S’il n’est pas amoureux, il est mort. "La mort vit une vie humaine", disait Hegel. C’est vrai quand nous ne sommes pas amoureux ou en analyse."
(Eloge de l’Amour, p.25)

"Le narcissisme protège le vide, le fait exister et ainsi, comme envers de ce vide, il assure une séparation élémentaire. Sans cette solidarité entre le vide et le narcissisme, le chaos emporterait toute possibilité de distinction, de trace et de symbolisation, entrainant la confusion des limites du corps, des mots, du réel et du symbolique. L’enfant, n’en déplaise à Lacan, n’a pas seulement besoin de réel et de symbolique. Il se signifie comme enfant, c’est-à-dire comme le sujet qu’il est, et non comme psychotique ni comme adulte, précisément dans cette zone où vide et narcissisme soutenus l’un par l’autre sont le degré zéro de l’imaginaire."
(Freud et l’amour : le malaise dans la cure, P.35)

Crédit : http://am13.skyrock.com/

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Sainte Thérèse sur le divan

Le Nouvel Observateur - Comment et pourquoi vous êtes-vous intéressée à sainte Thérèse d’Avila, sujet a priori éloigné de vos centres d’intérêts habituels ?

Julia Kristeva. - La religion fait partie de ma vie depuis mon enfance en Bulgarie. Avant la médecine, mon père séminariste a étudié la théologie. Il était très pieux. Ma mère étant darwinienne, il y avait là un conflit dont je me suis fait l’écho. A table, je me livrais souvent à des attaques contre l’Eglise, ce qui avait le charme de mettre mon père en colère. Avec l’âge, j’ai appris à voir dans sa religiosité une forme de résistance contre le communisme. Quand je me suis rendue à son enterrement en septembre 1989, les autorités bulgares ont refusé l’inhumation. Les tombes étaient réservées aux membres du Parti. Les autres devaient être incinérés. Même si c’était contraire à leur religion. J’en ai conçu une aversion virulente pour une certaine forme d’athéisme. Entre-temps, à partir de la lecture de Freud (qui considère la religion comme une illusion mais une étape importante de la construction du moi), à partir de Lacan surtout, la religion est devenue pour moi objet d’interrogation et d’analyse.

N. O. - Mais pourquoi Thérèse plutôt qu’une autre ?

J. Kristeva. - Je ne la connaissais qu’à travers un livre de Lacan, intitulé « Encore », tiré d’un séminaire sur la jouissance féminine. Sur sa couverture figurait la statue de sainte Thérèse, par le Bernin. Voici six ans, on m’a proposé d’écrire un ouvrage au sein d’une collection sur les maîtres spirituels de l’Occident. J’ai refusé, mais j’ai découvert sainte Thérèse. Cette carmélite aussi exubérante que surveillée m’a entraînée, d’empathie en rire, dans un genre romanesque polyphonique : une tornade.

N. O. - Charcot dit Thérèse hystérique, Freud va jusqu’à en faire la patronne des hystériques, Esteban Garcia-Albea voit en elle une épileptique, Verceletto précise : épilepsie temporale...

J.Kristeva. - Ces diagnostics sont justes. Les neurologues ont raison de cataloguer ses extases parmi les crises d’épilepsie. Mais son comportement n’est pas seulement dicté par des raisons physiques.

N. O. - Dans la mesure où elle fait usage de sa raison et mène une vie suractive, peut-on parler de folie ?

J. Kristeva.- Quand Freud emploie le mot hystérie, il ne stigmatise pas, mais découvre que tout être parlant est constitué d’excès qui peuvent devenir pathologiques s’ils ne sont pas traduits en langage qui est leur traitement premier. Le mot juste écluse et apaise l’excitation. Le verbe se faisant chair, et vice versa, est une sublimation qui peut avoir un impact social considérable. Comme Thérèse, qui a fondé 17 monastères en dix ans et transformé la politique de l’Eglise.

N. O. - ... tout en faisant oeuvre littéraire. Vous écrivez qu’elle ne cesse de « jouir tout en pensant » et ne jouit pleinement qu’en écrivant.

J.Kristeva. - D’abord, elle se donne au Christ de la manière la plus paroxystique. La statue du Bernin montre bien cet état de jouissance. D’ailleurs sa sensualité est à la fois débordante et méditée. Et de son extase nous ne connaissons que ce qu’en retiennent ses mots, par une écriture qui n’est pas une autofiction mais construction de soi. Thérèse affine les mots, les métaphores, les récits. Là où un mystique comme Maître Eckhart est théologien, elle est déjà romancière.

N. O. - Est-ce de ses origines marranes qu’elle tire son art de jouer au chat et à la souris avec l’Inquisition ?

J. Kristeva. Peu de commentateurs semblent attacher d’importance à ses antécédents hébraïques. Pourtant saint Jean de la Croix, Louis de Léon, une bonne partie des mystiques espagnols sont des descendants de conversos. Ce que j’essaie de démontrer, c’est que ses ascendances juives l’ont amenée à intérioriser sa foi, à la rendre plus secrète et en même temps plus sensuelle parce que constamment référée au « Cantique des cantiques ». De surcroît, Thérèse joint le ravissement à l’ascétisme des protestants qui faisait alors défaut à l’Eglise catholique. Raison de plus pour que le concile de Trente fasse d’elle « la » sainte de la Contre-Réforme.

N. O. - A la fin du livre, vous interpellez Diderot.

J. Kristeva. Avec respect et complicité. Je reste athée.

N. O. - Vous lui dites : « L’athée en vous se condamne à appauvrir l’intériorité singulière, à se fermer l’entrée des demeures de l’âme, du fait même qu’il récuse l’existence de l’Autre. »

J. Kristeva. - Les religions célèbrent l’Autre comme limite ou figure du sacré. N’arrivant pas à terminer son roman anticatholique « la Religieuse », Diderot explique à l’un de ses visiteurs qui le découvre en larmes : « Je ne me console pas d’un conte que je me fais. » De même que Madame Bovary, c’était Flaubert, Suzanne Simonin, ce serait un peu Diderot, l’ancien chanoine.

N. O. - Diriez-vous que nous allons vers un retour du religieux ?

J.Kristeva. - Oui, à croire les fidèles de Mao revenus à Moïse ou à saint Paul ! Pourtant, ce « retour du religieux » se fait par-delà « le fil rompu de la tradition » (selon Tocqueville et Hannah Arendt), et il a déjà connu au XXè siècle un double mouvement qui ne cesse de féconder l’expérience contemporaine : la modernité normative (avec Herman Cohen, Scholem et Levinas) et la modernité critique (Kafka, Benjamin, Arendt) à l’écoute de la Bible mais aussi de Nietzsche, Heidegger et la phénoménologie. Aujourd’hui, une troisième reprise se profile, à laquelle j’appartiens et que j’appellerai une « modernité analytique ». La vie intérieure colmatée par les désastres de la globalisation se révolte et se réveille sous la forme de créativités singulières, spécifiques à chacun, méditant et transformant à la fois leur dette et leur distance vis-à-vis de notre triple héritage : juif, chrétien et grec, avec la greffe musulmane. C’est dans cette perspective que j’ai essayé d’apprivoiser la foi amoureuse de Thérèse.

Propos recueillis par Jacques Nerson

source : Le Nouvel Observateur du 22 mai 2008

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La psychanalyse est un humanisme

Ce chapitre est extrait d’un livre ayant pour titre Julia Kristeva. Son auteur : Catherine Bouthors-Paillart, ancienne élève de l’École normale supérieure, professeur en classes préparatoires littéraires à Amiens ; a fait une thèse sur Antonin Artaud sous la direction de Julia Kristeva.

La psychanalyse est un humanisme(pdf)

Crédit : http://www.diplomatie.gouv.fr/

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Kristeva l’athée et la parole de Benoît XVI

Echange avec le journal La Croix, du 10-11 septembre 2008 à l’occasion de la venue du pape Benoît XVI en France.

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« Parler en psychanalyse »

Des symboles à la chair et retour

par Julia Kristeva
Congrès des Psychanalystes de Langue Française
17-20 mai 2007

«  Quelle parole en psychanalyse ? » A dessein, je me permets de reformuler ainsi la tâche des deux rapporteurs du colloque. Car c’est bien à cette question qu’ils répondent lorsque, loin de se contenter de raffiner l’expérience du langage dans ce qui devient de plus en plus, hélas, le jardin secret de la psychanalyse, ils placent la théorisation de la parole en analyse à l’intérieur du vaste champ des « études de l’esprit ». Tout en sollicitant aussi un nouveau retour à Freud, qui nous permet de mieux différencier la parole en psychanalyse de l’ « inconscient cognitif » ou de la « déconstruction philosophique ». De quoi faire de notre congrès un véritable événement épistémologique qui ne pouvait avoir lieu qu’au sein de la psychanalyse française et francophone. Je m’explique.


1. Qu’appelle-t-on la « chair » ?

Avec la phénoménologie, puis la sémiologie, lorsque ces deux disciplines savent prêter l’oreille à la découverte freudienne de l’inconscient - mais aussi au « gai savoir » du langage qu’apportent les « grands écrivains » modernes - une révolution était, est en cours dans la compréhension de ce que « parole » veut dire. Il s’agit de traverser la surface de l’objet « langage » faite de signes (de mots) et de synthèses prédicatives (logique, grammaire) pour viser ce que Husserl appelait « la hylé », la matière laissée en dehors de la « mise entre parenthèses » dans l’acte de signifier. Merleau-Ponty a accompli ce bouleversement en recherchant un état « préréflexif » de la pensée qui élargisse la communication avec le monde (avec l’Etre), au croisement (chiasme) de la nature et de l’esprit : un « passage du monde muet au monde parlant » que le philosophe décrit ainsi : « Le monde vu n’est pas ?dans’ mon corps, et mon corps n’est pas dans le monde visible [...] chair appliquée à la chair, le monde ne l’entoure ni n’est entouré par elle [...] ; il y a insertion réciproque et entrelacs de l’un à l’autre ». La « chair » ainsi définie comme un « chiasme » entre le moi et le monde devait le conduire à sa Phénoménologie de la perception (1945). Mais la perception/sensation ne pouvait s’introduire dans les sciences du langage que lorsque celles-ci allaient commencer à se construire autour du « sujet de l’énonciation » et, à fortiori, autour du sujet de l’énonciation travaillé par l’inconscient.

Ainsi, lorsque Emile Benveniste, le premier linguiste qui écrivit ses « Remarques sur la fonction du langage dans la découverte freudienne » s’intéressa au « sens opposé des mots primitifs », ce ne fut nullement pour valider les spéculations étymologiques de Carl Abel - où Freud avait cherché un socle à sa découverte selon laquelle l’inconscient ignore la négation. L’article de Benveniste rappelle que le même mot ne signifie pas deux « sens » opposés, mais deux « perceptions » du même sujet de l’énonciation qui se déplace dans l’espace. Et il laisse entendre qu’il existe des langues primitives dont on peut retrouver des vestiges dans les codes de communication actuels - qui, comme celui du rêve et de l’inconscient (celui du Ça et non des représentations inconscientes), véhiculent des quasi-signes sensoriels. Le pas était franchi pour inclure dans l’objet « langage » la sensation-perception d’un « agir » pré- ou translinguistique du sujet parlant dans le monde.

La théorie linguistique d’Antoine Culioli devait approfondir cette perspective, en reprenant l’ancienne notion des stoïciens grecs, le « lekton » - oublié par le « signe » selon Saussure -, c’est-à-dire le signifiable. En effet, le signe linguistique se réfère non à un référent-objet opaque mais, à travers lui, à un ensemble ouvert constitué de sensations-affects-pulsions qui manifestent la négociation conscient/inconscient requise dans l’acte de signifier du sujet. Ceci rappelle le modèle freudien du signe : Représentations de mots vs Représentations de choses, à condition d’ajouter que la « chose » inconsciente n’est jamais « en soi », mais qu’elle est chose de désir, donc d’« énaction » (d’agir) : la « représentation de chose » est contextualisée et agie, et par conséquent elle se donne d’emblée dans une « enveloppe prénarrative », au sens de Daniel Stern. Le linguiste découvre alors que la langue elle-même peut fonctionner comme une articulation prédicative de quasi-signes et de microrécits qui ne se contentent pas d’être des métaphores, mais déclenchent une expérience sensorielle « plus-que-métaphorique », je dirais métamorphique. Le « signifiable » sera un mélange de sensations, affects et mémoire culturelle : par exemple, « au ras des pâquerettes », « qui dort dîne » ou « avoir les yeux plus gros que le ventre » De quoi créer le charme, la magie de ce lien identitaire qu’est la langue dite maternelle ou nationale ; mais aussi son pouvoir de subjugation, doublure de fascination et d’horreur.

Le signifiable poussé jusqu’à la métamorphose hallucinatoire (dont le sujet parlant porte les traces mnésiques onto- et phylogénétiques), devient - par le truchement du langage - une métaphoricité codée et transmissible dans le système de la langue elle-même. Mais c’est dans ce que notre culture reçoit comme un « style littéraire » que la métaphoricité trouve son expansion maximale. Ici, la « simultanéité des traces mnésiques sensorielles et verbales » des quasi-signes (sens-et-sensation) agit de manière surprenante, défiant les clichés du code national. Telle est l’économie du passage de « La chèvre de Monsieur Seguin », qui a intéressé René Diatkine et Laurent Danon-Boileau : « Tout à coup, le vent fraîchit, la montagne devint violette. C’était le soir ». Là où le sujet parlant n’existe pas, car Blanchette est annulée par l’angoisse, ce sont les sensations du monde extérieur dans lequel elle se projette qui imposent - au lecteur - les affects d’inquiétude, de danger, de peur. La métaphore métamorphose le lecteur en le situant dans le chiasme, dans la « chair du monde »

Notre rapporteur a raison d’insister : il ne s’agit pas seulement d’un arrangement de mots, mais de condensation de traces mnésiques qui doivent être brèves, même si ces « trouées » dans la chaîne signifiante peuvent s’enchaîner à l’infini - comme dans les phrases et les paperolles de Proust.
Baudelaire, qui affectionnait les coenesthésies a brillamment commenté ces basculements du signe dans la sensation et, à travers elle, dans la désubjectivation - sous l’effet du haschisch, du vin ou, tout simplement si je puis dire, de l’acte sublimatoire qu’on appelle « inspiration ». Par exemple : « Votre ?il fixe en arbre [...] » - ce qui ne serait dans le cerveau d’un poète (sous-entendu, médiocre) qu’une comparaison naturelle deviendra dans le vôtre une réalité. « Vous prêtez d’abord à l’arbre vos passions, votre désir et votre mélancolie ; ses gémissements et ses oscillations deviennent les vôtres, et bientôt vous êtes l’arbre ». Moi, je n’écris pas de métaphores, je vous transmets des métamorphoses, insiste en substance Baudelaire. Daniel Widlöcher reprend le terme : « Le passé de la psychanalyse ne s’inscrit pas dans le temps mais dans un toujours là, un univers infini de métamorphoses ».

Je suis d’accord avec lui. Lorsque l’enfant autiste se liquéfie devant une flaque d’eau, il ne fait pas une métaphore : il agit une métamorphose dans le chiasme sensoriel entre un non-moi et le non-monde. Il est en échec de signes, en carence de la « tiercité symbolique ». Il est dans la chair présubjective que Merleau-Ponty appelle la « chair du monde ».
En revanche, quand l’analyste « verbalise » cette immersion dans la chair du monde par une métaphore (en pensant et en disant que « la flaque » fait ressentir à l’autiste son inquiétude innommable), l’autiste pourra - peut-être, peu à peu, à force de transfert de sa sexualité infantile sur son thérapeute, et si son « type d’autisme » lui permet d’entendre l’interprétation - s’acheminer lui-même vers une expérience de quasi-signes.

Quant à l’écrivain dont nous apprécions « la force du langage », il « réussit là où l’autiste échoue ». Il a vécu des « métamorphoses » à la manière autiste- je pense au narrateur de Proust enveloppé du parfum des lilas dans une pissotière, ou dans la « matière frémissante et rose » d’un vitrail. L’écrivain parvient cependant à formuler ces intensités sensorielles sous la forme de métaphores qu’il appelle des « transsubstantiations » Elle s’accomplit à travers la structure narrative qui abrite, ou se laisse déchirer par les insights de la « chose inconsciente » dans laquelle - comme dans l’association libre de la cure analytique - les sensations compactées à l’agir pulsionnel transitent par l’enveloppe narrative. L’épisode de la « madeleine » - dans les premiers brouillons, la savoureuse « madeleine » n’était qu’une sèche « biscotte » - est surdéterminé par un croisement des flux narratifs : une scène de lecture par la mère du narrateur d’un roman de George Sand dans lequel la mère incestueuse se prénomme Madeleine, et jusqu’au rituel, secrètement codé des homosexuels de l’époque qui, pour profaner la communion catholique, dégustaient des biscottes trempées dans l’urine qu’on appelait « du thé » dans l’argot des pissotières de l’époque.

Pensons aussi à Colette : « on » ne se souvient pas des intrigues de ses récits, banales histoires de jalousie et d’adultère, mais on garde en mémoire l’« effet boeuf » (pour parler comme Danon-Boileau), l’impact sensoriel de ses métaphores-métamorphoses qui nous déplacent de la strate du signe « linguistique » dans la sensation de l’objet évoqué, dans le plaisir éprouvé au contact du parfum ou de la couleur, et qui deviennent autant d’« indices » de l’affect de solitude et de désespoir : « Rose noire, confiture d’odeur ». « Je suis désormais cette femme solitaire et droite, telle une rose triste qui, d’être effeuillée, a le port plus fort ». Vous l’entendez, l’insistance sur les allitérations favorise la rupture du contrat abstrait entre « signifiant » et « signifié », et désinhibent l’afflux de la mémoire sensorielle et affective.
Mais c’est Artaud qui, à partir de la psychose, insiste sur le fait que la fine pellicule des sensations elles-mêmes jouxtent une turbulence pulsionnelle rebelle : « Les sentiments ne sont rien/les idées non plus/tout est dans la motilité/dont comme le reste l’humanité n’a pris qu’un spectre ».

Les conceptualisations freudiennes sur le frayage de la trace mnésique dans le Bloc-notes magique (1925), les travaux de Derrida sur l’écriture -« trace » ou « impression » antérieure au langage vocal -, ceux d’André Green sur l’« hétérogénéité » du signifiant étayé sur la pulsion, et d’autres que je ne peux reprendre ici viennent à l’esprit pour nous aider à interpréter ces avancées, dans le substrat sensoriel du langage comme relais entre signes et pulsions. J’y ajouterais mes propres recherches sur le « sémiotique » translinguistique (que je distingue du « symbolique », lequel advient avec l’acquisition des signes et de la syntaxe) : le mode « sémiotique » du langage condense et déplace des frayages pulsionnels qui métamorphosent les affects subjectifs en récits des expériences sensorielles désubjectivées, voire prépsychiques.

Comment ces rencontres entre l’expérience clinique des analystes et certaines approches modernes du langage s’inscrivent-elles dans les modèles du langage selon Freud ? Ou, plutôt, comment se laissent-elles modifier par les modèles du langage selon Freud ?

2. Trois modèles du langage selon Freud
Je dis bien « les modèles », car on en distingue au moins trois :
·le modèle de l’asymptote ;
·le modèle optimiste ;
·et le modèle de la signifiance qui étaie le langage et se révèle accessible à travers lui dans le transfert.

Un premier modèle, qui s’amorce dans Contribution à la conception des aphasies (1881) et Naissance de la psychanalyse (1885), constate l’inadéquation, le déséquilibre entre le sexuel et le verbal. La sexualité ne peut pas se dire - toute. Et cette asymptote induit sinon une absence de traduction, du moins une traduction défaillante entre les représentations inconscientes (qui deviendront Représentations de choses) et les mots (Représentations de mots). Défaillance qui génère des symptômes, lesquels nécessitent pour être levés un intermédiaire - un autre langage : le « parler en psychanalyse », précisément. Je voudrais insister sur l’hétérogénéité inhérente à ce « premier modèle du langage », qui se développera plus tard avec la théorisation de la pulsion et de sa figurabilité.
Le modèle psychanalytique, que j’appelle optimiste, apparaît avec la mise en place de la cure fauteuil/divan et sa règle fondamentale de l’« association libre », et il se formule clairement dans L’Interprétation des rêves (1900). Il est proche de la conception structurale du langage, et c’est sur lui que s’appuiera Lacan. A ceci près que l’approche structuraliste du langage en psychanalyse va curieusement passer sous silence cette innovation freudienne qui s’impose. Pourtant, l’invitation faite au patient de fournir un récit modifie profondément la conception classique du langage : et c’est bien cette représentation de l’agir et/ou de son substrat inconscient qu’est le fantasme, et non pas les signes et la syntaxe, qui permettent cette modification. Que se passe-t-il ? Parce qu’il véhicule « dès le début » des fantasmes (des « enveloppes prénarratives »), le langage est chargé d’un signifiable que les sciences du langage ignorent : de désir et de pulsions. Freud dira que le langage est « préconscient », ce qui implique - dès L’Interprétation de rêves -, qu’il est un langage de « contact », comme le précise le rapport de Dominique Clerc.

Je daterai de 1912-1914 un tournant de la pensée freudienne qui modifie profondément sa conception du langage et amorce un « troisième modèle », avec « Totem et tabou » (1912), le narcissisme (1914), « Deuil et mélancolie » (1917), les résistances à l’analyse, la pulsion de mort, Au-delà du principe de plaisir (1920), et jusqu’à Moïse et le Monothéisme (1939).
Deux aspects de ce troisième modèle intéressent le « parler en psychanalyse » : d’une part, la fluidité des instances topiques qui favorise aussi bien des résistances et des catastrophes que des remaniements psychiques ; de l’autre, et comme pour optimiser cette fluidité, le souci de Freud d’axer l’écoute et l’interprétation sur l’analyse de la fonction paternelle, de son insoutenable fragilité. En oubliant - ou en sous-estimant - la folle endurance de la vocation maternelle, mais ce sera un autre colloque.

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Julia Kristeva
Arrivée à New York, 1974

Le moi, écrit Freud dans Le Moi et le ça, se composant de traces verbales et de perceptions : « Les perceptions sont au Moi ce que les pulsions sont au ça », cette coprésence de la perception et de la verbalisation se pose désormais comme une « région », un « district » frontaliers entre le ça (inconscient profond) et le surmoi (conscientiel) et, de ce fait, comme l’objet par excellence de la cure. L’objectif de l’interprétation étant de faire advenir le moi là où était le ça, on comprend que la parole dans la cure est supposée transformer en perception/verbalisation les traces mnésiques indicibles de la « chose seule », plus ou moins traumatique. Dans le transfert, qui est ?dipien en dernière instance. Ce qui veut dire que la formulation sera toujours une formulation au regard de l’ ?dipe, à ne pas confondre avec une formulation réductible à l’ ?dipe. De la chair aux signes, ou vice versa, et parce qu’il approfondit son analyse de la fonction paternelle : Freud ne cesse de poser les limites, mais aussi les ouvertures-passages-porosités dans le processus de la signifiance.
Que « parler en psychanalyse » soit capable - indéfiniment - de toucher les pulsions via les sensations, Freud semble y penser jusqu’aux derniers mots de son apophtegme (1938) concernant la mystique : « Mysticisme : l’autoperception obscure du règne, au-delà du Moi, du Ça ». Testament à rapporter à sa formule des Nouvelles conférences (1932) : « la perception peut concevoir (Erfassen) des rapports dans le Moi profond et dans le Ça ». Entendons, ce qui distingue la cure psychanalytique de la trouée mystique, c’est que - chez les mystiques - le Moi a disparu au profit du Ça qui s’autoperçoit. Le raptus mystique s’en tient à l’aperçu (vision) qui opère une déchirure instantanée (« psychanalyse de l’instant », écrit D. Widlöcher) dans la verbalisation et laisse la chose perçue, et la pulsion sous-jacente, agir en silence. Avant qu’Eros ne refasse du bruit, en conduisant le mystique à inventer un langage, une écriture. Au contraire, l’analyse est un événement processuel, temporel et interactif, construisant/déconstruisant continûment le lien ?dipien. Question : quel est l’étayage spécifiquement psychanalytique qui distingue la parole en psychanalyse du raptus esthétique ou mystique ?
C’est bien le fil rouge du destin ?dipien de l’Homo Sapiens qui va structurer tout à la fois l’éthique de la psychanalyse que Freud esquisse dans cette période de son oeuvre, et l’écoute - donc l’interprétation - de l’analyste. Ainsi et rétroactivement, le destin ?dipien avec ses catastrophes devait redonner son sens, non pas ultime parce qu’il est toujours en devenir et inachevé, mais son sens spécifique à ce que « parler en psychanalyse » veut dire. Pour le dire autrement, il devient clair pour Freud que ce qui différencie le « Parler en psychanalyse » de tout autre langage et théorisation, est tributaire du complexe paternel, ou plus exactement de la flexibilité de l’ ?dipe.
En élargissant ainsi le champ de la parole en analyse, Freud n’a pas quitté l’« objet » langage. Il permet - les deux rapporteurs le montrent -, de suivre d’une façon nouvelle le procès de signifiance qui fait du langage non pas un système de défense, ni seulement - mais rarement ! - une grâce métamorphique, mais une dynamique de re-construction psychique.

Ainsi, face au discours d’Ada saturé de sensations qui ne parviennent pas à se déprendre de leur « violence et poésie », face à la défense nostalgique qui lui barre l’accès au processus auto-analytique et impose à l’analyse une séduction qui « castre l’écoute » par son emprise sensorielle, lorsque l’analyste interprète en esquissant un lien : « Alors il y le rêve... la scène avec Pietro... la scène du café... la parole de votre mère... » Ada s’empresse de rétorquer : « Le lien ? Vous me poser une colle, un examen... » La vignette que nous propose Laurent Danon-Boileau permet d’entendre que la parole de cette analysante, compactée avec ses sensations et destinée à capter l’analyste, est à la recherche du père mort alors qu’Ada avait dix ans. Et lorsque, dépassant la fin de la séance, elle ouvre une nouvelle piste associative en évoquant sa grand-mère - « Elle m’aimait. Je ne me souviens pas » -, en écho à ce « lien » manquant - j’entends son analyste penser : « Le lien, c’est que quelqu’un n’est plus là, a disparu trop tôt pour que vous puissiez vous souvenir qu’il puisse vous aimer ».
Si j’entends cette nécessaire inclusion du lien ?dipien à ce moment du transfert, c’est parce que le rappel de la « sexualité infantile », dans la vignette, me le permet. Et parce que le « troisième modèle freudien du langage » - la signifiance -, nous a fait comprendre que c’est l’introjection de l’identification primaire - Einhülung -, que la mort du père a laissée béante chez Ada ; Einhülung qui manque à cette patiente pour « décompacter » le langage-sensation qu’elle jette comme un appel désespéré de l’autre, pour élaborer - dans l’écoute de l’analyste - une parole susceptible de devenir une transition psychique entre la chair qui l’emprisonne et l’excellence scientifique qui la voue à la solitude.
D’une autre façon, lorsque le patient « Pas touche » de Dominique Clerc se plaint de ne rien ressentir à son égard, à cause de « la différence d’âge », et que l’analyste interprète avec tact : « C’est vrai, je pourrais être votre mère », le matériel présenté comporte un « Je pourrais être votre mère, alors que vous avez besoin de votre père pour que je ne vous touche pas trop ». C’est sous-entendu, et seul le tact de l’analyste peut décider quand et comment la peur du désir incestueux et l’appel à la tiercité du père et/ou de l’analyste pourront se dire.

3. De la parole interprétative comme question
Au fur et à mesure que Freud théorise la pulsion de mort, et que la narcissisme se révèle impuissant à lui faire obstacle, c’est la relation d’objet qui apparaît comme le contrefort susceptible de moduler la déliaison. La psychanalyse moderne insiste beaucoup là-dessus, mais peut-être moins, me semble-t-il sur le fait que ce mouvement de la pensée freudienne s’accompagne de l’émergence de la signifiance : identification, perlaboration, idéalisation, surmoïsation, sublimation - autant de logiques signifiantes que j’entends comme les approfondissements, par Freud, de sa découverte du « complexe d’ ?dipe » : de la fonction paternelle pour autant qu’elle est, chez l’animal parlant, le régulateur de sa destructivité. Le « signifiant » des lacaniens, hors de toute référence linguistique, se réfère à cet étagement de la signifiance (selon ma terminologie), qui comprend le modèle de transformation des actes de penser (tel, entre autres, le système de Bion), le modèle de régulation des processus (la métapsychologie), mais tous deux intégrées au point de vue génétique, qui fait dépendre l’organisation de l’appareil psychique et de ses instances des accidents de l’ ?dipe. En effet, une vigoureuse refonte s’opère dans ce dernier Freud entre le « point de vue génétique » des stades (oral, anal, phallique, génital), les phases de l’ ?dipe et ses différences chez l’homme et chez la femme, ainsi que la relation d’objet qui en dépendent ou le défient. De sorte qu’en s’affinant, c’est bien l’exploration de la fonction paternelle qui associe les modèles topique, dynamique et économique à l’ontogenèse et à la phylogenèse. Et c’est bien cette signifiance qu’est le récit, ancrée dans le destin de la tiercité, qui associe, voire subordonne, le modèle de transformation des pensées (Bion), comme le modèle de régulation (métapsychologie). J’insiste pour ma part sur le socle freudien de la signifiance (récit de la fragilité de la fonction paternelle), car c’est lui qui confère la cohérence - indispensable dans notre clinique - à ces deux approches qui risquent, à défaut, de s’isoler dans une spéculation stérile. Ni seulement génétique, ni seulement historique, je choisis d’appeler une « signifiance » ce processus de pensée translinguistique que nous lègue le troisième modèle de la parole telle que Freud nous invite à l’entendre en tant qu’analystes : car, quelles qu’en soient les étapes ou les strates, elle s’ancre dans les signes du langage tel que le constitue le transfert-contre-transfert. Et en reliant le plus intime (la « chose » indicible) aux mutations historiques par le biais de l’évolution des structures familiales et du réglage de la reproduction, la signifiance fait entrer l’histoire dans ce que « parler en psychanalyse » veut dire.

Freud, qui a été l’homme le moins religieux de son siècle, n’a pas hésité à postuler, en commentant le destin de la fonction paternelle commandant à l’installation de la signifiance et à ses accidents, « une haute visée chez les humains » : « das höhere Wesen in Menschen ». Loin de trahir une quelconque régression idéaliste, cette théorisation désigne les logiques d’une immanentisation de la transcendance, que le fondateur de la psychanalyse a constaté par et dans la « cure de parole » qu’il a inventée. Deux moments de cette révolution freudienne se rattachent à cette capacité langagière : l’identification primaire et le complexe de castration.

L’Einfülung de l’identification primaire n’est pas encore aimer/haïr/connaître (Bion), mais constitue ce « besoin de croire », cette « attente croyante » qui succède à l’angoisse anxieuse et sur laquelle insiste Dominique Clerc. Une « objectalité » d’un ordre différent se met en place : j’investis non le père comme « objet » du désir, voire du désir à mort, mais l’investissement psychique de mon investissement, que ce père me renvoie si et seulement s’il est un père aimé/aimant.

Dans cette perspective, j’ai proposé de penser que la négativité (Negativität), dont Freud suit la trace dans l’oral et dans l’anal, s’adjoint en outre l’épreuve phallique pour structurer la chaîne signifiante. La structure binaire de celle-ci (phonèmes marqués/non-marqués), tel un ordinateur psychosomatique transpose en traces verbales les représentations psychiques de l’avalement et de l’excrétion, de l’approbation et du rejet.

C’est dire que l’acquisition du langage est, en dernière instance, une négociation de l’épreuve de castration, le sujet s’emparant de l’appropriation et de l’expulsion pour construire une chaîne signifiante qui sera sa diversion - et son divertissement - ultimes contre et avec la pulsion de mort.

Je lierai à la phase phallique et à la symbolisation des pulsions qu’elle parachève, une activité psychique qui n’a pas suffisamment retenu l’attention de Freud, et qui me paraît fondatrice du dispositif analytique : il s’agit de cet acte allocutoire par excellence qu’est le questionnement, qui met à l’épreuve l’identité et l’autorité de l’autre (du réel et de l’objet). La jubilation de l’enfant questionnant est encore habitée par la certitude métamorphique (hallucinatoire) que tout identité est une représentance constructible/déconstructible. Avant que le moi ne soit soumis à la dictature du surmoi conscientiel et communicationnel - cette « pure culture de la pulsion de mort ».

Alors certains n’en peuvent plus de ne plus pouvoir supporter la castration symbolique qui, de détournement en détournement, nous extrait de la chair pour nous installer dans le code, et masque des traumatismes graves devenus insoutenables à force de mascarade. Ces gens-là se font « analysants » : ils demandent à l’analyste d’ouvrir la boîte de Pandore de la signifiance.
Le questionnement qui opère dans ce procès de la signifiance qu’est le transfert ne sera donc pas un questionnement conscientiel, ni philosophique, qui présuppose une réponse. « Parler en psychanalyse » met en question ce questionnement horizontal lui-même, car, à la verticale du système de la langue, « parler en psychanalyse » ruine l’ouvrage du langage, et avec lui, la tyrannie de l’identification avec les succédanés de la fonction paternelle. Les moments de grâce de la cure ne sont-ils pas ceux où tout « self » s’avère « faux », voire « personne », et où les signes qui m’enchaînent contactent la chair sensible ? « Je » m’absente et « ça » parle. A force de parler de la sorte, je m’affronte au silence : silence de l’analyste, silence de l’angoisse. Mais encore et toujours - tant que dure le transfert - au silence de l’attente de sens : le silence du possible recommencement.

Le lien dont la cure rend l’analysant capable n’est autre que le lien d’investissement du processus de symbolisation lui-même. Car l’objet, quel qu’il soit (sexuel, professionnel, symbolique, etc.) et fut-il provisoirement optimal, peut exister dans la durée si et seulement si le sujet parlant-analysant est capable d’en construire-déconstruire indéfiniment le sens et la « chose » (la chose).

Freud a inventé, en somme, « une parole », une certaine version du langage, qui n’est peut-être pas sa vérité, mais qui est un de ses mérites, que la psychanalyse a le redoutable privilège de révéler. Au voisinage de la morale et de son ancêtre, la religion, mais aussi au voisinage des « sciences de l’esprit », « parler en psychanalyse » ouvre une autre voie dans le rapport au processus de signification qui constitue l’humain. Et c’est bien ce déplacement du dire par rapport à lui-même, cette révolution infinitésimale, constitutive de notre pratique, qui inquiète le monde. Je crains que nous ne soyons pas assez attentifs à cette singularité exceptionnelle de « parler en psychanalyse » ; pire, pas assez fiers d’elle. Car elle est, jusqu’à présent, la seule qui peut, non pas nous sauver d’une culture dont la psychanalyse dévoile qu’elle est une culture de la pulsion de mort, mais la seule qui puisse faire diversion à la pulsion de mort - la différer, la détourner, la divertir. Sans fin, par la seule expérience du langage qui subtilise le langage, en le rendant sensible à l’indicible : aller-retour et vice versa.

Julia Kristeva

Crédit Société Psychanalytique de Paris

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1 Messages

  • V. Kirtov | 16 juillet 2015 - 10:08 1

    En 2010, Le philosophe Michel Onfray publiait un essai féroce, « le Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne ». Julia Kristeva, psychanalyste et auteur des « Nouvelles maladies de l’âme », lui répondait dans un débat sous l’égide de L’Obs, publié le 22/04/2010 :

    Le Nouvel Observateur. - Michel Onfray, votre nouvel essai, « le Crépuscule d’une idole », suscite un débat très médiatisé. Abordons la question centrale posée par votre livre. Vous soutenez que la psychanalyse freudienne est présentée, non comme l’hypothèse d’un homme, mais comme une vérité d’ordre général. Pour vous, le freudisme n’est qu’« une vision du monde privée à prétention universelle ». Pourquoi ?

    Michel Onfray. - En effet, la légende prétend ceci, elle se contente d’épouser la version donnée par Freud lui-même de son aventure en son temps : la psychanalyse serait une « science » à mettre en perspective avec celles de Copernic et de Darwin puisque, vexé de n’avoir pas obtenu le Nobel en 1917, Freud se pose lui-même la couronne sur la tête en affirmant que l’humanité a connu trois blessures narcissiques considérables : la première avec Copernic, qui enseigne que la Terre n’est pas au centre du monde, contrairement à ce qu’enseigne le christianisme, mais que le Soleil occupe la place centrale. La deuxième avec Darwin, qui montre que l’homme procède d’un singe et n’est pas la créature de Dieu qui signerait la perfection de la Création. La troisième avec Freud lui-même, qui prouverait que la conscience ne fait pas la loi en chacun, que le moi n’est pas maître chez lui, mais que l’inconscient fait la loi.

    Or cet inconscient est présenté comme une découverte majeure par Freud, mais elle n’est jamais susceptible d’une définition digne de ce nom dans les 6000 pages de l’oeuvre complète... Dès que la raison s’avance, l’inconscient recule. Immodeste, Freud ajoute même que, de ces trois sciences (astronomie, science naturelle, psychanalyse), la sienne inflige la blessure narcissique la plus profonde à l’humanité ! Version officielle, donc : la psychanalyse est une science construite de haute lutte par l’introspection qu’est l’autoanalyse de Freud présentée par les hagiographes comme une performance intellectuelle inégalée ! Alors qu’elle n’est en fait que la réactivation d’une vieille pratique antique relevant des fameux exercices spirituels...

    En fait, je propose une lecture nietzschéenne de Freud et, m’appuyant sur la préface du « Gai Savoir », qui affirme qu’une philosophie est toujours l’autobiographie de son auteur, qu’elle en constitue les confessions, j’invite le lecteur à me suivre dans le mécanisme de cette construction d’une discipline privée, d’une psychologie littéraire, d’une doctrine existentielle personnelle présentée comme une théorie universellement valable en vertu de la seule extension du désir de Freud à la totalité du monde. Pour le dire plus trivialement, Freud prend ses désirs pour la réalité et assène que ce qu’il affirme est vrai pour le monde entier du simple fait qu’il l’affirme. La méthode n’est guère scientifique, convenons-en...
    Julia Kristeva. - Il y plus de cent ans, Freud, un petit-fils de rabbin, humaniste et psychiatre, relit les mythes confrontés aux fantasmes de ses patients et aux siens. Lapsychédes Grecs, le nèphèsh des juifs, l’anima des chrétiens deviennent une co-présence du développement de la pensée et de la sexualité. Aux antipodes de l’automatisation en cours de l’espèce humaine, et contre la métaphysique qui persiste à isoler la chair et l’esprit, Freud affirme ce message universel : nous sommes en vie si et seulement si nous avons une vie psychique. Certains n’en reviennent pas !

    Le complexe d’Oedipe, levier de ce remaniement, varie selon les sexes, les structures psychiques et les civilisations, mais reste l’organisateur de la vie psychique. La sexualité - Freud ne cédera jamais sur ce point - ne « biologise pas l’essence de l’homme » car elle est doublement articulée : détermination biologique et liens symboliques construisent l’être parlant dans la suite des générations. Fait de langage, votre sexualité vous échappe : poussée inconsciente, tout le plaisir est là. « Dès qu’on parle on fait du sexe, il suffit d’écouter », dit Freud. Conséquences universelles de la coprésence sexualité-pensée : le transfert, moteur du lien analytique par lequel vous transférez votre mémoire passionnelle au présent pour redonner vie à votre « appareil psychique ».

    Subjectif, Freud s’arrache aux préjugés et pense les pesanteurs de la tradition. Son constat « la femme tout entière est taboue » sonne la fin des civilisations patriarcales. L’intensité de la relation précoce fille-mère l’amène à conclure que « la bisexualité est bien plus accentuée chez la femme que chez l’homme » et à modifier son premier oedipe. Klein, Lacan, Winnicott, Bion et d’autres développent la vitalité de ce work in progress qui accompagne le psychique jusqu’au prépsychique.

    « La psychanalyse ne fournit aucune vérité scientifique universelle » (Michel Onfray)

    N. O. - La psychanalyse était tenue par Freud pour une science. Est-elle en effet une théorie universelle et invariante de la psyché ou une approche thérapeutique parmi d’autres, susceptible de se démoder ?

    M. Onfray. - Puisqu’elle est une psychologie littéraire extrêmement pertinente pour comprendre Freud, et lui seul, elle est d’une redoutable efficacité pour démonter les mécanismes de son auteur : le complexe d’Oedipe explique en effet toute la passion incestueuse que Freud manifeste dans la totalité de sa longue vie, mais elle ne saurait valoir pour tous. Les relations de Freud à sa mère, son père, sa femme, sa belle-soeur, sa fille, voilà ce qui devient clair à la lumière noire du fameux complexe d’Oedipe, mais pas au-delà... Que le freudisme soit inscrit dans l’histoire en général et dans une histoire en particulier n’a rien d’étonnant, seuls les religieux croient que leurs fictions échappent à l’histoire. La psychanalyse ne fournit aucune vérité scientifique universelle dûment constatable par des expérimentations indéfiniment renouvelables, en ce sens elle échappe à la science et relève de la philosophie, une discipline du performatif, pour le dire dans les mots du linguiste Austin. Elle se trouve donc soumise comme toute chose aux effets de l’entropie.

    J. Kristeva. - Chercher querelle à Freud sur la « scientificité » de la psychanalyse relève des débats épistémologiques du siècle dernier : tout le monde reconnaît l’implication de la subjectivité de l’expérimentateur dans les sciences humaines et le rôle crucial du transfert-contre-transfert en psychanalyse.

    Prenons plutôt l’originalité de la découverte freudienne face au continent religieux. Tandis que, face à l’absence de « lien unifiant » dans le monde sécularisé, Habermas et Ratzinger cherchent une « autorité supérieure fiable » basée sur des « présupposés normatifs » et une « conscience conservatrice » qui se nourrirait de la « corrélation entre raison et foi », la théorie de l’inconscient conduit et approfondit larefontefoi-raison entreprise par Nietzsche et Heidegger, hors de toute transcendance, dans l’intimité de chacun. Sans baisser la garde contre les « illusions », Freud allonge « notre dieu Logos » sur le divan. Sans renier le « sentiment océanique » qui m’absorbe dans le contenant maternel, je m’appuie sur le besoin (anthropologique, préreligieux et prépolitique) de croire que satisfait le « père aimant de la préhistoire individuelle ». Avant de me révolter contre le « père oedipien » pour frayer les chemins dudésir de savoiret de ma liberté singulière.

    Tel est le sens de l’athéisme freudien : une « entreprise cruelle et de longue haleine » (Sartre), à ne pas laisser aux « voyous de la place publique » (Nietzsche). Les tentatives de démolition de la psychanalyse ne s’adressent pas à une idole imaginaire mais à la transvaluation du continent grec-juif-chrétien dont cette science humaine dégage la portée anthropologique universelle.

    N. O. - Michel Onfray, vous contestez que la psychanalyse permette de soigner et de guérir des psychopathologies et vous affirmez qu’elle n’est au mieux qu’un effet placebo.

    M. Onfray. - Je ne conteste pas qu’elle soigne parfois, je conteste qu’elle guérisse tout le temps. La psychanalyse guérit autant que l’homéopathie, le magnétisme, la radiesthésie, le massage de la voûte plantaire ou le désenvoûtement effectué par un prêtre, sinon la prière devant la grotte de Lourdes. La présence de nombreuses béquilles accrochées à Lourdes en témoignage du pouvoir de Bernadette Soubirous en apporte la démonstration : les guérisons psychosomatiques existent, mais elles ne sont pas la preuve de l’existence de Dieu ni celle que le Christ est ressuscité des morts le troisième jour, encore moins de la résurrection de la chair... On sait aujourd’hui que l’effet placebo constitue 30% des guérisons d’un médicament. Pourquoi la psychanalyse échapperait-elle à cette logique ?

    N. O. - Julia Kristeva, quels sont selon vous les bénéfices thérapeutiques de la cure analytique ?

    J. Kristeva. - L’idéologue médiatique prétend que la psychanalyse est devenue inutile. Le pourfendeur de Freud réduit la vie psychique aux organes qui accomplissent l’acte sexuel, et ne comprend pas (ou trop bien ?!) que la psychanalyse entend comment l’excitation, la douleur et le plaisir s’intègrent dans l’architecture complexe des sensations, paroles, pensées, projets.

    L’hystérie a disparu ? Faux ! La psychanalyse modifie la dissociation entre l’excitation et sa représentation psychique et verbale. Le trauma oedipien, les comportements anorexiques et boulimiques, les troubles narcissiques et les états limites sont accessibles à l’analyse. L’écoute de l’infraverbal (ton, intensité, rythme, assonances) peut défaire les adhérences des dépressifs au contenant maternel. De nouveaux patients, chez qui l’emprise du spectacle aggrave le déni du langage, prétendent « tout faire et tout dire » dans leur vie, mais viennent consulter avec la plainte d’être « creux », « seuls », « incapables d’aimer » : l’interprétation s’adresse alors aux images et sensations avant de conduire les affects aux mots. La recherche psychosomatique réunit médecins et psychanalyste. Avec des personnes en situation de handicap psychique, mental, sensoriel ou moteur, la clinique actuelle accueille la complexité et les limites de l’humain.

    Aux frontières du sensible et du sens, la psychanalyse des dernières décennies enrichit la théorie du langage en connexion avec celles des représentations psychiques inconscientes et préverbales : le stade du miroir et le signifiant de Lacan, les « éléments Alpha et Bêta » du psychisme de Bion, les « pictogrammes » de Piera Aulagnier, les affects d’André Green, le « sémiotique » et le « symbolique » que j’ai moi-même élaborés.

    N. O. - La plus grande menace qui pèse sur la psychanalyse n’est-elle pas le progrès des neurosciences ? Ces disciplines dégagent leurs propres conclusions sur ce que sont les sentiments et la conscience ; elles ont aussi permis d’associer maladies psychiatriques et anomalies organiques et de proposer des médicaments pour le cerveau. Ne grignotent-elles pas petit à petit le terrain de la psychanalyse ?

    M. Onfray. - Je ne crois pas à la vérité brute et impérialiste des neurosciences, un être ne saurait se réduire à un agrégat sommaire d’atomes simplistes. Certes, l’homme est un homme neuronal, mais les neurones ne sont pas une idée de plus dans l’arsenal spiritualiste dans lequel se trouvent souvent, à leur corps défendant, les tenants du tout-neuronal. La psychothérapie (au sens étymologique : le soin et la guérison de l’âme) mérite moins une nouvelle religion, qui serait religion moléculaire, qu’une psychologie nouvelle capable d’intégrer ce qu’enseignent les sciences contemporaines, dont les neurosciences, mais pas seulement. L’éthologie par exemple a beaucoup de choses à nous apprendre pour comprendre la logique de la psyché humaine.

    Toute pensée digne de ce nom est dialectique. La psychanalyse devrait l’être et moins se soucier de la parole d’évangile freudienne ou lacanienne (ou autre) que de l’élaboration nouvelle d’un corpus qui emprunterait par exemple à la philosophie de la conscience. La psychanalyse existentielle de Sartre me semble une piste inexploitée mais exploitable pour effectuer une révolution dans le domaine psychanalytique. Le freudo-marxisme reste également à réinvestir.

    J. Kristeva. - Pendant dix ans, avec mes amis Daniel Widlöcher et Pierre Fédida, nous avons maintenu à la Salpêtrière un séminaire-carrefour : neurosciences, biopharmacologie, psychiatrie, psychanalyse, linguistique, littérature, philosophie, histoire de l’art... Les mélancolies graves bénéficient de cures « mixtes » : comprimés et parole. La complexité des autismes se fait jour. A la recherche génétique et en l’absence de traitement chimique spécifique, la psychothérapie s’ajoute aux approches cognitives et aux prises en charges ergothérapiques. Le danger n’est pas dans l’interférence des approches, mais que l’espoir légitime soulevé par les neurosciences s’étiole en une idéologie qui ferait l’économie de la vie psychique. Un déni du langage s’installe ; y contribue l’hypercommunication numérique avec ses « éléments de langage » qui émiettent les esprits jusqu’au plus haut niveau politique. L’asymbolie règne, où s’engouffrent la déclinologie et son contraire : un communisme sensualiste promettant la joie pour tous. Cette vague soutenue par les médias menace la civilisation du livre et du verbe bien au-delà de la psychanalyse.

    Mais les contre-feux s’allument : le désarroi psychique qui affecte toutes les cultures fait appel à l’ethnopsychiatrie analytique et à la psychanalyse : après l’Amérique latine, c’est l’Europe de l’Est, la Russie, le monde arabe, la Chine même. A l’Ecole polytechnique de Shanghai a été créé un Institut des Cultures et Spiritualités européennes et chinoises, avec un fort désir de psychanalyse française. Le directeur veut ouvrir l’esprit des ingénieurs« pour qu’ils ne deviennent pas des kamikazes en cas de conflit personnel ou social ».

    N. O. - Michel Onfray, vous réclamez un droit d’inventaire : que faut-il garder de Freud ? Que faut-il lui reconnaître ?

    M. Onfray. - On ne peut nier qu’un philosophe et une philosophie aient eu lieu, réjouissons-nous de cette épiphanie viennoise... Mais Freud m’importe plus par ce qu’il a rendu possible, en l’occurrence son dépassement dialectique (justement par l’ébauche sartrienne de la psychanalyse existentielle ou le freudo-marxisme d’un Reich, d’un Fromm ou d’un Marcuse), que par sa seule proposition solipsiste. On peut être freudien aujourd’hui comme on peut être platonicien ou thomiste, mais le temps n’est plus ni à Platon, ni à Thomas d’Aquin, ni à Freud... Travailler pour aujourd’hui, puis pour demain, en philosophie est plus important que de ressasser indéfiniment hier.

    N. O. - Julia Kristeva, dès 1993, dans votre livre « les Nouvelles Maladies de l’âme », vous affirmiez que « l’homme moderne est en train de perdre son âme » et que les hommes et femmes d’aujourd’hui font l’économie de la vie psychique. Quels sont les pouvoirs et les limites de la psychanalyse face à ces maux ?

    J. Kristeva. - Gardien et rebâtisseur de l’espace psychique menacé ou en panne, le psy ne fait pas que remplir un devoir de mémoire envers la culture européenne. Il est au coeur des malaises actuels. Deux exemples : la maternité et l’adolescence.

    Entre la gestion écologique des couches-culottes et la peur que la femme émancipée ne disparaisse sous la ménagère mammifère allaitante et fière de l’être, l’emballement médiatique a montré que la sécularisation est la seule civilisation qui manque de discours sur la maternité. La psychanalyse moderne concentre au contraire ses recherches sur les complexités de la relation précoce mère-enfant : passion avec ce premier autre à la fois étranger, moi-même et pôle d’amour-haine ; fonction maternelle comme aurore de la civilisation avec la transmission du langage ; folie maternelle ; conflit mère-amante ; sublimation de l’érotisme comme protection de l’amour maternel ; la transmission de la « langue maternelle » : avec le père et cet amour qu’est l’humour -, pour ne citer que quelques thèmes.

    Second exemple : l’adolescent rebelle, toxicomane, anorexique, vandale, amoureux réédite la révolte oedipienne en opposant à ses parents un monde idéal. Je crois qu’il existe un partenaire idéal pour ma satisfaction absolue : sexuelle, professionnelle, sociale, dit l’adolescent romantique, révolté, mystique. La réalité n’est pas à la hauteur, je m’ennuie, je casse, je sévis dans les ZEP, je deviens intégriste, hédoniste, « ... iste ». Les sociétés dites primitives accompagnaient cette maladie d’idéalité avec des rites d’initiation. Le ministère dit moderne veut former les profs à la gestion de la violence. Facile à dire.

    La psychanalyse serait-elle le seul espace qui puisse rencontrer ce besoin d’idéal pour le conduire au désir de savoir et de recréer des liens ? La psychanalyse... à condition qu’elle se réinvente continûment. Comme Freud n’a cessé de le faire.

    Propos recueillis par Gilles Anquetil et François Armanet

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