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Chine : « une tempête parfaite »

D 30 novembre 2022     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


HUMAN RIGHT WATCH Français

Depuis le 24 novembre, un souffle de révolte secoue la Chine. L’événement a surpris par son ampleur. Il ne s’agit pas de cette forme de résistance passive appelée le « tang ping » (« rester allongé ») que j’évoquais il y a un mois, mais d’un mouvement plus profond que bien peu de gens avaient prévu et qui n’a peut-être comme précédent que les manifestations de la place Tian’anmen en 1989 (cf. Le printemps de Pékin) voire, selon certains, le mouvement du 4 mai 1919 qui avait pour slogan : « Démocratie ! » [1]. Le prétexte en est un incendie à Urumqi, capitale de la région ouïgoure du Xinjiang, qui a coûté la mort à une dizaine de personnes et, plus globalement, la frustration engendrée par la politique autoritaire (et répressive) "zéro covid" de Xi Jinping qui est devenue insupportable pour beaucoup de Chinois. Première approche (à suivre).

Protestation en Chine : "Les manifestants s’en prennent à une personne aussi puissante que Xi Jinpin

France Inter, 29 novembre.

Les autorités chinoises tentent d’endiguer le mouvement de colère qui frappe le pays depuis plusieurs jours. Des centaines de manifestants ont défilé dans les rues des grandes villes pour réclamer plus de liberté et une levée des restrictions anti-Covid.
Avec Chloé Froissard, professeure de sciences-politiques au département d’études chinoises de l’INALC, Alice Ekman, sinologue, responsable de l’Asie à l’Institut d’études de sécurité de l’Union Européenne (EUISS) et Pierre Haski.

LIRE : Chloé Froissard : « Nous sommes face à une contestation d’ampleur nationale avec la remise en cause du régime, et c’est inédit »

Chine, les raisons de la révolte


Des manifestants à Urumqi, le 28 novembre,
tiennent des feuilles blanches, symbole de la censure subie.

(Thomas Peter / REUTERS). ZOOM : cliquer sur l’image.
Une énorme vague de colère contre la politique « zéro Covid » de Pékin s’est propagée dans tout le pays. Et vise directement le leader suprême Xi Jinping, chose inédite même durant la grande révolte de 1989 sur Tiananmen. Quelle sera la réponse du régime ?

Par Ursula Gauthier

L,OBS. Publié le 30 novembre 2022 à 6h00

En Chine, dans le vocabulaire officiel, on les appelle des « incidents de masse » : les protestations collectives de tout type, qu’elles impliquent quelques dizaines de personnes ou plusieurs dizaines de milliers. En 2005, la dernière année où les statistiques ont été publiées, on en a compté 87 000. Et en 2010, leur nombre avait plus que doublé, selon les estimations du professeur de sociologie Sun Liping. Soit en moyenne 500 par jour ! Autant dire que le régime connaît très bien ces phénomènes, et sait parfaitement comment y faire face.

Pourtant, malgré ce savoir-faire accumulé depuis des décennies, le Parti-Etat semble avoir été pris de surprise par le tsunami de contestation qui déferle depuis quelques jours. Depuis le jeudi 24 novembre précisément, et l’incendie qui a ravagé les étages supérieurs d’une tour résidentielle à Urumqi, capitale de la région ouïgoure du Xinjiang, coûtant la vie à 10 personnes officiellement – plusieurs dizaines en réalité. Les victimes, presque toutes ouïgoures, ont été identifiées par les ONG de la diaspora. Des familles entières ont été décimées car toutes les issues de secours avaient été condamnées, conformément à la politique « zéro Covid », pour assurer un confinement total en cas de contamination.

Une énorme vague de douleur et de colère s’est alors abattue sur le pays, fracassant les craintes et les tabous, transformant les foules que l’on croyait amorphes en manifestants déterminés et audacieux. Jusqu’à ce drame, la majorité des Chinois han avait fait preuve de très peu d’empathie vis-à-vis des Ouïgours, qui subissent dans l’indifférence générale un génocide depuis 2017. Mais cette fois, toute la classe moyenne chinoise, qui habite dans des tours semblables à celle qui a brûlé à Urumqi, s’est identifiée à ces familles prises au piège du feu.

« Les protestations sont rares en Chine, par manque de mécanismes de coordination », explique Yasheng Huang, professeur d’économie au MIT : il n’y a ni la religion, ni les associations, ni même la technologie pour remplir cette fonction. «  L’ironie du “zéro Covid”, c’est qu’il fournit précisément un tel mécanisme capable d’enjamber les différences régionales et socio-économiques. » C’est le plus noir cauchemar du régime chinois qui semble en passe de se réaliser. Non pas une des innombrables grognes localisées, que Pékin calme en lâchant du lest dans un premier temps, puis une fois le mouvement éteint en punissant les « meneurs » pour l’exemple. Mais une puissante colère, qui touche l’ensemble du territoire, transcende les barrières de classe et galvanise les esprits par un objectif commun : mettre un terme à ces confinements insupportables dont personne ne voit la fin. «  Nous étions écrasés par le “zéro Covid”, explique un étudiant sur WeChat. Mais nous pensions qu’après le 20e Congrès du Parti communiste [PCC] ils allaient l’assouplir. Or ce n’est pas ce qui s’est passé. »

Obscurément les Chinois espéraient qu’une fois couronné le « nouvel empereur » Xi Jinping, qui a obtenu un troisième mandat de secrétaire général du PCC, desserrerait la vis sur la société. En réalité, malgré quelques déclarations encourageantes, le rythme des quarantaines et des tests quasi quotidiens a continué de plus belle. Et d’immenses « centres de quarantaine » continuent d’être construits partout, y compris dans les espaces paysagers des ensembles ultramodernes en plein cœur de Pékin. La déception, cruelle, s’est muée en rage.

Frustration et le ras-le-bol

C’est peut-être la raison pour laquelle de très nombreux campus sont entrés dans la danse – environ une centaine à cette heure – et que les slogans ont soudain pris une tournure politique inouïe : «  liberté », « démocratie », «  Etat de droit », des revendications que l’on n’avait pas entendues depuis le mouvement étudiant de 1989. Plus encore : « A bas le Parti communiste ! », ont scandé dimanche à Shanghai et à Pékin des jeunes visiblement enivrés par leur propre audace. Et même, une première absolue dans l’histoire de la République populaire de Chine : «  A bas Xi Jinping ! » Jamais aucun leader suprême du régime n’a été pris nommément à partie, même aux heures les plus noires, même pendant la grande révolte de 1989 sur Tiananmen.

On comprend la frustration et le ras-le-bol générés depuis des mois par l’application particulièrement tatillonne de mesures ineptes censées protéger la population et qui dans les faits font fi de sa sécurité. Mais cela fait bientôt trois ans que les Chinois subissent le « zéro Covid », sans jamais se laisser entraîner dans un tel embrasement général. Ainsi, l’usine gigantesque de Foxconn à Zhengzhou où sont fabriqués les iPhone a connu récemment deux épisodes très violents. Le premier, quand plusieurs dizaines de milliers d’ouvriers qui avaient subi des semaines de confinement ont cassé les barrières et pris la route à pied pour rentrer dans leurs villages. Et mi-novembre, quand des quasi-émeutes ont éclaté, finalement calmées à coups d’indemnités substantielles versées aux ouvriers. D’autres mobilisations, comme celle d’ouvriers migrants à Canton le mois dernier, sont également restées localement circonscrites. D’où vient donc l’effervescence actuelle ?


Un travailleur en tenue de protection monte la garde
dans un quartier fermé de Pékin, le 29 novembre 2022.

(ANDY WONG/AP/SIPA). ZOOM : cliquer sur l’image.

Pour le sinologue Jeffrey Wasserstrom, professeur à l’université de Californie, la Coupe du Monde qui se joue au Qatar a contribué à créer ce qu’il appelle « une tempête parfaite » [2], celle qui réunit à la fois les conditions sous-jacentes et l’élément imprévisible qui servira de déclencheur. Beaucoup de Chinois avaient en effet pris l’habitude, comme partout, de se retrouver dans les bars pour regarder les matchs. Mais cette fois, ce modeste plaisir leur est interdit car dès que quelques cas de Covid apparaissent quelque part, la machine infernale du confinement se met en marche. D’ailleurs, le tissu des petits restaurants, cafés ou bouis-bouis qui anime les rues chinoises a grandement souffert des confinements à répétition, et beaucoup ont fait faillite.

A cette privation s’ajoute le choc de voir les stades du Qatar remplis de foules joyeuses venues des quatre coins du monde. « Quand on a vu ces supporters sans masque, au coude à coude, qui s’embrassent, qui chantent et dansent quand leur équipe marque un but, on a tous frissonné, raconte cette étudiante dont le campus n’a pas rouvert cette rentrée à cause de six cas de Covid, et qui suit ses cours en visioconférence. Et nous tous en Chine, nous sommes terrorisés à l’idée de choper le virus. Il y a clairement un truc qui ne marche pas dans notre méthode… »

« Révolution de la feuille blanche »

La censure, après avoir flotté dans un premier temps, a repris de plus belle et supprime à tour de bras ces images de supporters en liesse. Ayant compris leur impact, le régime les remplace désormais par des gros plans sur les coachs ou les bancs de touche, en utilisant le décalage de quarante-cinq secondes avec lequel les matchs sont retransmis. De même, les vidéos filmées par les innombrables smartphones et qui avaient circulé assez librement les premiers jours se font très rares. Du coup, certains internautes habiles ont investi les réseaux sociaux étrangers interdits en Chine, comme Twitter et Instagram, postant là les images qu’ils ne pouvaient partager sur les applications chinoises. Ce sont les internautes du monde entier qui voient désormais les images de jeunes gens brandissant des feuilles de papier A4 – métaphore de la censure qu’ils subissent, et qui vient de donner son nom à leur mouvement : « révolution de la feuille blanche ».

Que peut-il se passer maintenant ? Difficile à dire, selon Cai Xia, qui fut professeure à l’Ecole centrale du Parti à Pékin et qui s’est exilée aux Etats-Unis en 2019 :

« Le caractère de Xi Jinping le pousse plutôt vers l’entêtement. Un mois après son triomphe au 20e Congrès du Parti, je ne le vois pas transiger car, dans sa conception du pouvoir, toute concession est un signe de faiblesse. De plus, il n’a plus autour de lui que des béni-oui-oui qui ne le contesteront pas… »

Tiananmen hante les esprits, bien sûr, même s’il est encore trop tôt pour convoquer son fantôme. Le mouvement de 1989 avait aussi commencé par une mobilisation d’étudiants et, au terme de plusieurs semaines, avait fini par se cristalliser en un vaste mouvement de revendication qui, malgré son échec final, avait durablement ébranlé le pouvoir. Le régime a appris sa leçon : les forces de maintien de l’ordre, qui pèsent plus lourd dans le budget de l’Etat que tout le secteur militaire, sont désormais nombreuses, entraînées et superbement équipées. Elles sont censées pouvoir mater les soulèvements et les émeutes, sans qu’il soit nécessaire de faire appel aux chars. Pour de nombreux observateurs, il fait peu de doute que Xi Jinping actionnera ses forces anti-émeutes assez rapidement.

En réalité, Xi Jinping est face à un dilemme insoluble : soit il réprime sa jeunesse et plonge le pays dans un cercle vicieux répression-révolte ; soit il adoucit les mesures anti-Covid pour calmer les humeurs. Mais l’accent mis de façon obsessionnelle sur le « zéro Covid » – les quarantaines et les tests – a eu comme conséquence que la population est très peu immunisée et très peu vaccinée. A l’heure où le virus a repris sa propagation dans le pays, tout relâchement brutal pourrait entraîner jusqu’à 1,5 million de décès, selon les spécialistes. Une catastrophe sanitaire aux proportions épiques, de nature à ébranler tout autant le régime.

Ursula Gauthier, L’OBS du 30 novembre.

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Les manifestants arborent une page blanche.

Note : les intellectuels démocrates occidentaux, on l’entend dans de nombreuses interventions sur les ondes, croient encore que l’erreur du gouvernement chinois serait due principalement à son refus de recourir aux vaccins occidentaux dans la lutte contre le covid. On touche là à un autre aveuglement qui n’est plus à démontrer (qui ne devrait plus...). [3]. A.G., 30 novembre.

Rfi 30 novembre. Quel a été l’élément déclencheur de ces manifestations ? Comment expliquer que ces manifestations réunissent autant de personnes dans différentes villes ? Le gouvernement chinois pourrait-il alléger sa politique “zéro Covid” à la suite de ces mobilisations ?
Les manifestations contre la politique “zéro Covid” se succèdent en Chine, cela fait trente ans qu’une telle contestation n’a pas eu lieu.

En Chine, les signes d’un allègement de la politique sanitaire

Rfi, 1er décembre.

Suite aux manifestations contre la stratégie « zéro Covid-19 » en Chine, le régime infléchit sa politique. Après la réouverture partielle de la ville de Canton, mercredi 30 novembre, un dirigeant chinois évoque pour la première fois le caractère moins dangereux d’Omicron.


A Canton, des piétons traversent la rue le 30 novembre 2022.
La circulation a repris dans la ville à la suite de l’allègement des restrictions sanitaires.

© AFP . ZOOM : cliquer sur l’image.

Avec notre correspondant à Pékin, Stéphane Lagarde.

L’une des figures politiques les plus importantes en matière de lutte contre le Covid-19 en Chine, Sun Chunlan, évoque pour la première fois la moindre létalité du variant Omicron. Sun Chunlan est la « madame épidémie » du gouvernement chinois. Au cours des trois dernières années, ses déplacements ont généralement été suivis par le confinement des villes visitées.

Ces propos, tenus lors d’une réunion de la Commission nationale de la santé et repris par l’agence Chine nouvelle mercredi soir, ont fait beaucoup parler sur les réseaux sociaux. Sun Chunlan reconnaît que le variant Omicron est plus transmissible, mais moins mortel que les précédents variants.

La Chine entre dans une "nouvelle phase" de prévention et de contrôle de l’épidémie en Chine, face à un virus moins pathogène, a affirmé la vice-première ministre chinoise Sun Chunlan. https://t.co/jrm05dtm8u
— Stéphane Lagarde (@StephaneLagarde) December 1, 2022

Un avis repris ce jeudi 1er décembre par de nombreux experts cités par les médias officiels jusqu’à Hongkong. La vice-Première ministre répète ce que les scientifiques du monde entier affirment depuis des mois, mais c’est la première fois qu’un dirigeant chinois tient de tels propos.

Une inflexion face aux manifestations

Après la réouverture de Canton, largement mise en scène par la propagande avec des vidéos montrant le retrait des barrières et le trafic routier qui repart, il semble que les choses changent sur le plan sanitaire, ce qu’atteste également la reprise de la campagne de vaccination auprès des seniors.

Dans d’autres villes, néanmoins, les restrictions se durcissent, comme Jinan, dans l’est du pays. « C’est maison-bureau-bureau-maison. Ce sont mes seuls déplacements de la journée. En raison de la hausse du nombre des cas de contaminations et de l’épidémie qui s’étend, ils ont augmenté la fréquence des PCR. Il faut désormais faire un test Covid par jour et on nous demande de limiter nos déplacements au minimum. Vous pouvez encore aller au travail, mais les autres sorties sont déconseillées. De toute façon, maintenant, les restaurants sont fermés, et les cafés devraient bientôt l’être aussi  », témoigne un fonctionnaire de la capitale de la province du Shandong, confrontée à une reprise de l’épidémie. Des codes jaunes et rouges sur les pass sanitaires ont été attribués aux « groupes à risque ». 

Un accordéon sanitaire — ouverture et fermeture — en attendant d’arriver à un taux d’immunité suffisant. Selon le magazine Caixin, la campagne de vaccination vise à ce que plus de 90 % des 80 ans et plus dispose d’un schéma vaccinal complet dans les deux mois.

Si la vice-Première ministre évoque une « situation nouvelle » sur le plan sanitaire, ce qui est réellement inédit, c’est la mobilisation qui s’est étendue ces derniers jours. Pour la première fois depuis des décennies en Chine, les habitants de plusieurs villes sont sortis dans la rue pour dire non à la stratégie « zéro Covid-19 ».

► A écouter aussi : « Zéro Covid » en Chine : « La clé de tout cela, c’est le système de santé chinois »

rfi, 1er décembre 2022.


[1Sur le mouvement 4 mai 1919, voir Sollers, Lu Xun, même combat.

[2« Le renversement des libertés privées s’est accompagné d’un retrait du monde extérieur qui s’est fait sentir dans la vie des Chinois de la classe moyenne qui, par exemple, ont eu beaucoup plus de mal, ces dernières années, à obtenir des passeports. "La tempête parfaite se produit en ce moment avec la Coupe du monde", m’a dit Jeffrey Wasserstrom, historien de la Chine à l’Université de Californie, Irvine, qui a étudié les mouvements de protestation. Il se souvient avoir vu des gens à Shanghai en 2010, se rassemblant dans des bars pour regarder un match de la Coupe du monde dans l’un des quartiers qui a été inondé de protestations cette semaine. "L’une des choses qu’ils ne peuvent pas faire facilement maintenant, c’est regarder les matchs de la Coupe du monde dans des lieux publics", a-t-il dit, car de nombreux petits commerces ont été fermés par les mesures de confinement ». (Evan Osnos, The Newyorker, 28 novembre 2022) A.G.

[3Cf. France Culture : L’esprit public, 26 novembre.

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