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A propos de genres : e pluribus unum par Gabriella Bosco

Colloque du Seminario di Filologia Francese à Turin avec Ph. Forest...

D 26 novembre 2019     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Gabriella Bosco, devant -> le 5 rue Gallimard, après une visite à Philippe Sollers (2019)

Gabriella Bosco est une littéraire, elle est même professeur d’Université (Turin), et nous l’avons déjà rencontrée sur pileface dans le sillage de Philippe Sollers - quand elle le reçut dans son Université -, et de Philippe Forest dont elle est la traductrice officielle en italien.

Elle manie notre langue avec grande aisance et, elle organisait le colloque du Seminario di Filologia Francese « À propos de genres : e pluribus unum », qui a eu lieu à Turin en novembre 2018 [1] . La Revue italienne d’études françaises vient de publier, dans la section monographique de son numéro 9 de novembre 2019, une partie des communications du colloque. La question du mélange des genres, qui a une évidente portée théorique, a été traitée dans une perspective historique : « La nécessité de brouiller les frontières entre les genres – souligne Gabrielle Bosco, organisatrice du Colloque –, de les forcer ou bien carrément de les ignorer, a été ressentie souvent au cours des siècles.

Nous restons dans le domaine des genres littéraires (il ne s’agit pas d’un exposé sur la « théorie du genre »...).

Gabriella Bosco s’adresse à un auditoire lettré et cite l’extrait latin à la source de l’expression « e pluribus unum » et la traduction italienne du texte par Leopardi (son découvreur) - son public est italien ou italianisant. Pour un auditoire plus français, disons que l’extrait concerne la fabrication d’une tarte salée à partir de différents ingrédients mis ensemble.
Pour tous publics, Gabriella Bosco conclut :

Ce sont des ingrédients qui, mélangés, perdent leur couleur et leur vertu propre, mais qui, devenant autres, créent une couleur et une vertu nouvelles. Depuis toujours le métissage est une richesse. Mais il faut toujours le réaffirmer, contre les défenseurs de la pureté.

Nota : Digression non intégrée dans l’exposé de G. Bosco. Cette devise « e pluribus unum » adoptée par G. Bosco dans le domaine des genres littéraires a aussi été utilisée par les pères fondateurs des Etats-Unis qui l’avaient choisie pour figurer sur le Grand sceau des États-Unis, emblème de facto du pays. Depuis 1782, le Grand Sceau des États-Unis est recouvert de la locution E Pluribus Unum, comme le sont également les pièces de la monnaie américaine depuis 1795.
Ces inscriptions survivent à la décision du Congrès en 1956 de donner une nouvelle devise aux États-Unis, In God We Trust.

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Grand sceau des États-Unis, avec la devise
« e pluribus unum »

E pluribus unum, littéralement « un seul à partir de plusieurs » ou, dans une traduction plus directe, « De plusieurs, un » se réfère d’abord, dans le contexte américain, à l’intégration des 13 colonies indépendantes en un pays unifié, et a ensuite pris une signification sociopolitique supplémentaire, de par la nature pluraliste de la société américaine, issue de l’immigration. (crédit : d’après Wikipedia)

Résumé

L’article reprend et résume les réflexions qui ont été développées lors du Colloque annuel du Seminario di Filologia francese qui a eu lieu à Turin les 29 et 30 novembre 2018, consacré à la notion de genre [en littérature] et à son histoire ainsi qu’aux raisons de son dépassement au cours des siècles, à partir du XVIIIe et jusqu’à l’époque contemporaine, déterminant des formes différentes et parfois même contradictoires de contaminations novatrices et nécessaires

Extraits

(soulignements en gras de pileface)

À Michel Jeanneret [2]

1 « Je pratique tout éveillé la confusion des genres » [3]. En ouvrant le colloque de Turin par sa lectio magistralis intitulée « Ceci n’est pas un roman », Philippe Forest citait Louis Aragon déclarant dans La Défense de l’Infini son attitude sciemment fusionniste. Tout comme la tierce forme rêvée et théorisée par Roland Barthes à la fin de sa vie, la confusion évoquée fait signe à un texte « qui se refuse à toute assignation de genre afin que se déploie, dans toute son amplitude, le mouvement même de l’écriture traversant les frontières à l’intérieur desquelles une conception plus convenue de la littérature voudrait la tenir enfermée », dit Forest.

2 À sa manière, et par un langage qui lui est propre – en bon héritier des telqueliens, à la fois théoricien et romancier – Philippe Forest donne voix au questionnement qui est à l’origine de l’idée du colloque. Le titre choisi le formule à son tour : bien avant d’être adoptée comme devise, « e pluribus unum » était une locution latine figurant dans le Moretum, un poème en vers longtemps attribué à Virgile mais qu’il aurait, selon Leopardi, imité du grec de Parthénius de Nicée, auteur contemporain d’Auguste.

[…]

Simulo, « il rustico cultore » prépare une tarte salée après avoir mis ensemble plusieurs ingrédients :.

It manus in gyrum : paulatim singula vires
deperdunt proprias ; color est e pluribus unus,
nec totus viridis, quia lactea frusta repugnant,
nec de lacte nitens, quia tot variatur ab herbis. [4]

Et c’est là que prend place l’explication de Gabriella Bosco, citée en introduction de l’article :

« Ce sont des ingrédients qui, mélangés, perdent leur couleur et leur vertu propre, mais qui, devenant autres, créent une couleur et une vertu nouvelles. Depuis toujours le métissage est une richesse. Mais il faut toujours le réaffirmer, contre les défenseurs de la pureté. »

4 La nécessité de brouiller les frontières entre les genres, de les forcer ou bien carrément de les ignorer a souvent été ressentie au cours des siècles. La contemporanéité en a fait un de ses atouts, un signe distinctif, visant le dépassement de toute contrainte venue d’ailleurs, tout comme la mise en avant d’une volonté iconoclaste, d’un refus de la notion de code, ce qui pourrait être considéré aussi comme une réaction – court-circuit mental et culturel affichant une attitude d’autocontestation critique – aux dérives du postmodernisme. C’est en effet à partir de là, constatant la tendance de plus en plus évidente à créer des définitions nouvelles pour des objets artistiques et littéraires ne correspondant pas ou plus aux critères définitionnels préexistants, que nous avons eu l’idée de consacrer un colloque à l’insuffisance générique. Mais dans le but surtout de la resituer historiquement, pour essayer de lui découvrir une tradition, des récurrences, une géographie.

Bientôt malheureusement le temps ne sera plus le maître. Enveloppés de leur cerne d’erreur et de doute, les événements de cette journée, si minimes qu’ils puissent être, vont dans quelques instants commencer leur besogne, entamer progressivement l’ordonnance idéale, introduire çà et là, sournoisement, une inversion, un décalage, une confusion, une courbure, pour accomplir peu à peu leur oeuvre : un jour, au début de l’hiver, sans plan, sans direction, incompréhensible et monstrueux. [5]

5 L’an dernier, j’ai ouvert le colloque de Turin en citant ces quelques lignes que j’aime beaucoup, tirées du prologue des Gommes d’Alain Robbe-Grillet. Si j’ai voulu les prononcer, je l’ai fait d’une part pour dire à tous ceux qui étaient là que non, les choses ne se passeraient pas ainsi, que tout irait dans le sens voulu, que le programme que nous avions sous les yeux serait respecté dans chacune de ses parties suivant l’ordre établi. Et d’autre part, au contraire, pour dire aussi que dans un certain sens et en même temps je m’attendais à ce que quelque chose vienne déranger notre programme, une inversion, un décalage, une confusion, une courbure. C’est souvent de l’infraction à l’ordre que naît l’intérêt, plus parfois que du respect de l’ordonnance idéale. D’ailleurs, « indépendamment de ce qui arrive, n’arrive pas, c’est l’attente qui est magnifique », disait André Breton [6].

6 Les participants ont bien voulu me donner raison, en répondant aux attentes, mais aussi en les bouleversant. À commencer par Forest, dont j’ai évoqué les propos d’ouverture. Lui qui, après avoir convoqué confusion de genre et tierce forme, a tout de suite après mis en question tant l’une que l’autre, pour mieux illustrer la valeur de ses exemples – à savoir, l’écriture de Louis Aragon et celle de Roland Barthes. Aucun des deux, pour Forest, ne pratique l’hybridisme générique, cette « sorte d’indétermination à la faveur de laquelle tout se perd et où rien ne vaut », comme il l’affirme. Et cela, parce que « le dialogue entre les genres suppose au contraire que subsiste entre eux la distinction qui va autoriser leur confrontation ».

[…]

10 La première séance du colloque, que nous a fait l’honneur de présider Daniela Dalla Valle, acceptant une invitation qui était, de ma part et de celle de mes amies et collègues Monica Pavesio et Laura Rescia (sans la précieuse aide desquelles rien n’aurait été possible) un signe de remerciement et de reconnaissance pour les enseignements qu’elle nous a donnés et nous donne toujours, s’est terminée par un moment de spectacle réalisé à l’enseigne du dépassement des clivages : Philippe Forest s’habillant en Samuel Beckett pour nous lire, en duo avec la comédienne Eleni Molos et sous la direction du metteur en scène Alberto Gozzi, les Textes pour rien du même Beckett7, série de treize séquences hors genre, bouleversante mise en espace d’un dialogue impossible entre l’écrivain et son écriture. Qu’un grand merci leur soit ici exprimé, ainsi qu’à Luana Doni et à Lisa Lo Presti : la première, doctorante, pour sa présence constante à mes côtés et sa collaboration attentive et intelligente ; la deuxième pour son travail de technicienne audio et vidéo (des reprises du spectacle ont été réalisées grâce à elle).

[…]

14 La troisième et dernière séance, dirigée par Gianni Iotti, Président du Seminario di Filologia francese à qui j’exprime ma gratitude pour avoir bien voulu que le colloque 2018 ait lieu à Turin, a été consacrée à des textes devenus, pour différentes raisons, légendaires. D’abord grâce aux propos de Simona Munari qui nous a illustré la très célèbre « Sts », mythique collection de la maison d’édition turinoise Einaudi publiant de grands écrivains étrangers traduits par de grands écrivains italiens, et donnant jour par là à de véritables réécritures, créations nouvelles en aucun cas reconduisibles dans l’enceinte du genre de la simple traduction : l’analyse de Simona Munari passe aussi par l’inclusion du paratexte à l’intérieur de l’oeuvre, vérifiant « l’hypothèse d’un haut degré de contamination entre traduction, réécriture et essai interprétatif ». Et puis par les deux communications de conclusion : la première sur la Trilogie allemande de Louis-Ferdinand Céline, dont nous a parlé Jacopo Leoni, démontrant que la séparation des genres y est définitivement abolie par Céline à la faveur d’une architecture textuelle qui fait entrer en collision roman et autobiographie, chronique et commentaire, distorsion d’instruments expressifs, et qui est relative à la présence d’une interrogation constante sur le monde de la part de l’auteur du Voyage au bout de la nuit ; la deuxième consacrée à un ouvrage peu connu de celui qui deviendra plus tard le grand écrivain Vercors, mais qui était à l’époque un illustrateur et s’appelait Jean Bruller, les 21 Recettes pratiques de mort violente, étudiées par Roberta Sapino.

15 Une remarque, avant de conclure. La présence de Michel Jeanneret, s’il avait pu donner suite à son désir de participer aux travaux du colloque, nous aurait permis d’inclure au programme le XVIIe siècle. J’avoue qu’en proposant comme argument à creuser la mise en question des genres, j’avais à l’esprit en premier les écrivains baroques. C’est par l’étude des poètes épiques français du XVIIe siècle que j’ai fait il y a longtemps, à l’époque où je préparais ma thèse à la Bibliothèque Nationale de Paris, la première fois l’expérience de l’insuffisance générique. Autant dire que le colloque de Turin nous invite à poursuivre les recherches sur ce sujet. Les interventions qu’on lira ci-dessous, ainsi que leur qualité, en sont la meilleure introduction.

L’intégrale du texte ICI
(et aussi les textes des différents intervenants, ICI)



[1« le colloque du Séminaire est organisé chaque année par un de ses membres, chaque année il a lieu dans une ville différente, l’année dernière c’était moi à Turin, cette année par exemple, c’est à Naples, organisé par un de mes collègues. »

[2

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Michel Jeannenet (1940-2019)

Ce compte rendu du colloque de Turin est idéalement dédié à Michel Jeanneret qui aurait dû y prendre part et n’a pas pu. Il avait salué avec enthousiasme le projet que je lui avais soumis, proposant de participer par une contribution qui aurait dû « porter sur le grotesque comme agent de subversion des classements génériques », et « aborder (rapidement) des aspects de la question aux XIXe, puis aux XVIe et XVIIe siècles » (courriel du 16 mars 2018). Quelques mois après, au cours de l’été, il fut obligé de se désister en raison d’une intervention chirurgicale
importante qu’il avait dû subir. Sa disparition, survenue au mois de mars 2019 des suites de cette grave maladie, nous a beaucoup émus. Dans mon esprit, les travaux du colloque lui sont dédiés.

[3L. Aragon, La Défense de l’Infini, Paris, Gallimard, « Les Cahiers de la NRF », 1997, p. 168.

[4G. Leopardi, « La Torta », dans Lo _ spettatore italiano, 15 janvier 1817, v. 88-99.

[5A. Robbe-Grillet, Les Gommes, Paris, Éditions de Minuit, 1953, p. 11.

[6A. Breton, L’Amour fou, Paris, Gallimard, 1937, p. 39.

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