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Les quatre soeurs de Claude Lanzmann

Claude Lanzmann, témoin d’un siècle

D 20 janvier 2018     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Sur Arte :
le 23 janvier
Le serment d’Hippocrate, Ruth Elias
La Puce joyeuse, Ada Lichtman
le 30 janvier
Baluty, Paula Biren
L’arche de Noé, Hanna Marton

Une trentaine d’années après Shoah, Claude Lanzmann s’est replongé dans le récit, partiellement écarté du montage, de quatre survivantes, dont il restitue aujourd’hui la parole. Un documentaire exceptionnel dont le premier volet (sur quatre) est à voir en avant-première ici sur Télérama.fr et mardi 23 janvier sur Arte à 20h50.

Ce qu’il leur a fallu de force, de santé, de courage, de coups de main, de coups de chance et de réflexes opportuns pour échapper à la machine de mort nazie, survivre et témoigner bien des années plus tard devant la caméra de Claude Lanzmann de ce qu’elles ont vu, entendu et vécu comme des millions d’autres femmes qui, elles, n’en sont pas revenues. Une trentaine d’années après Shoah, Claude Lanzmann s’est replongé dans le récit, partiellement écarté du montage, de quatre survivantes, dont il restitue aujourd’hui la parole. Les quatre films qu’il nous propose mettent en avant leurs quatre trajectoires singulières. Ce qui fait d’elles des « sœurs », pour ainsi dire, les unes pour les autres, mais également les nôtres, tant leurs histoires individuelles s’inscrivent dans l’histoire collective de la destruction des Juifs d’Europe.

Le premier de ces quatre inédits s’attache au récit de Ruth Elias, Tchécoslovaque déportée à Theresienstadt, puis à Auschwitz, où sa situation de femme enceinte l’a fait croiser le Dr Mengele. Le deuxième donne la parole à Ada Lichtman, rescapée du camp de Sobibor, où elle arrangeait les poupées prises à des enfants juifs et destinées à des fillettes de nazis. Filmées dans leur environnement familier, où résonne le bruit de fond de la vie — l’une saisit son accordéon pour entonner des chansons qui l’aidaient à tenir, l’autre, assise derrière un amas de poupées qui l’accompagnent encore —, ces femmes ancrées dans le présent du tournage opposent à la logique de mort la voix de la mémoire, celle de la survie.

*

Le Serment d’Hippocrate (90 min)

Ruth Elias a 17 ans en mars 1939, quand les nazis occupent la Tchécoslovaquie. Sa famille se cache durant trois ans dans une ferme, avant d’être dénoncée et déportée au camp de Theresienstadt en avril 1942.

Pendant l’hiver 1943, Ruth découvre qu’elle est enceinte. Elle est envoyée à Auschwitz. En juin 1944, enceinte de 8 mois, elle réussit à entrer dans un groupe de 1000 femmes envoyées à Hambourg pour dégager les gravats d’une raffinerie bombardée.

*

La Puce joyeuse (52 min)

Le jour de l’invasion allemande de la Pologne, tous les hommes de Wieliczka, près de Cracovie, sont rassemblés par les Allemands dans une forêt voisine, et exécutés. Les corps couverts de sang sont disposés par leurs bourreaux en demi-cercle, pieds joints et têtes vers l’extérieur, comme une représentation artistique.

Dès lors, Ada n’a plus qu’une question en tête : non pas "vais-je survivre ?" mais "quelle sera ma mort ?". Envoyée à Sobibor, où plus de 250 000 Juifs furent exterminés dans les chambres à gaz, elle joue un rôle décisif dans la révolte du 14 octobre 1943. Elle fait partie des 50 survivants.

*

Baluty (64min)

Il existe encore nombre d’archives, de journaux intimes et même quelques photos du ghetto de Lodz, mais très peu de témoignages de survivants. Celui de Paula Biren est d’autant plus exceptionnel qu’elle fit partie de la force de police féminine du ghetto.

Des centaines de ghettos qui parsèment la campagne polonaise, celui de Lodz fut le plus pérenne. Il était dirigé d’une main de fer par le président du conseil des anciens, Chaim Mordechai Rumkowski, appelé le "Roi Chaim", un homme convaincu qu’il pouvait sauver une partie de la communauté en les transformant en main d’oeuvre au service des Allemands.

*

L’Arche de Noé (68 min)

En 1944, quand les nazis commencèrent à déporter les Juifs de Hongrie, Rudolf Kastner, qui présidait le comité de sauvetage, tenta de négocier avec Eichmann. Il proposa deux mille dollars par Juif, montant les prix jusqu’à ce que Eichmann préfère l’argent à la mort. Il fut conclu qu’un transport spécial quitterait Budapest pour Bergen-Belsen, puis continuerait vers la Suisse. Hanna Marton en fit partie.

1684 Juifs échappèrent ainsi à la mort. Au même moment, 450 000 Juifs hongrois mouraient dans les chambres à gaz de Birkenau.

*

Claude Lanzmann : témoin d’un siècle

Entretien avec Claude Lanzmann.

"Ces quatre films sont aussi une tétralogie sur la culpabilité." Claude Lanzmann

Dans Les Quatre Sœurs, quatre femmes juives de Pologne, de Hongrie ou de Tchécoslovaquie, raconte le cauchemar qu’elles ont vécu, victimes de la grande machinerie nazie, déportées, témoins de la mise à mort des leurs. Elles racontent aussi le droit à la vie comme une loterie, pourquoi moi et pas une autre. Des revenantes - décédées depuis - que le réalisateur avait rencontré pour le tournage de Shoah, parties en Israël ou exilées aux Etats-Unis. Plus de vingt ans après la sortie de cette œuvre-monument, des récits qui continuent à dire ce que longtemps personne n’a voulu entendre. Et à montrer l’impossible. À 92 ans, Claude Lanzmann se souvient.

"Je ne me suis jamais guéri de la mort. Ce qui me scandalise le plus dans le monde, c’est de devoir mourir. Je n’aime pas la musique, et je n’aime pas mourir. Vous pouvez dire ça de moi." Claude Lanzmann

Voici le poème de Claude Lanzmann récité à la fin de l’émission :

Je ne me souviens que de ce que j’ai appris par cœur.
Je me souviens avoir lu en Guadeloupe, à la Pointe des Châteaux, un poème de
Saint-John Perse, buriné dans le granit d’une table d’orientation.
Je me souviens que le rocher de la Désirade se dressait dans le lointain, roide jet de l’ascétique et nu sur la mer des Antilles.
Je me souviens que mon émotion se redoublait de ces vers d’Apollinaire dont je me souvenais :
Je ne veux jamais l’oublier
Ma colombe ma blanche rade
Ô marguerite exfoliée
Mon île au loin ma Désirade
Ma rose mon giroflier
Je me souviens avoir recopié sur un carnet le poème de Saint-John dans le jour finissant. Je me souviens qu’un grain a éclaté à l’instant où je commençais à le déclamer. Je me souviens avoir passé la nuit à l’apprendre par cœur. Le voici :
Ô toi qui pêches infiniment contre la mort et le déclin des choses,
Ô toi qui chantes infiniment l’arrogance des portes,
criant toi-même à d’autres portes,
Et toi qui rôdes chez les grands comme un grondement de l’âme sans tanière,
Toi, dans les profondeurs d’abîme du malheur
si prompt à rassembler les grands fers de l’amour,
Toi, dans l’essai de tes grands masques d’allégresse
si prompt à te couvrir d’ulcérations profondes
sois avec nous dans la faiblesse et dans la force
et dans l’étrangeté de vivre, plus haute que la joie,
Sois avec nous celle du dernier soir,
qui nous fait honte de nos œuvres
et de nos hontes aussi fera grâce
Et veuille, à l’heure du délaissement
et sous nos voiles défaillantes,
nous assister encore de ton grand calme
et de ta force et de ton souffle
Ô mer natale du très grand ordre
Et le surcroît nous vienne en songe à ton seul nom de mer.
Je m’en souviens toujours, je m’en souviendrai jusqu’à la mort, j’apprends beaucoup par cœur.

La grande table, 17-01-18 (1/1)

Claude Lanzmann : une œuvre de mémoire

L’historien Pierre Nora et le réalisateur Arnaud Desplechin reviennent sur ce témoin dans le siècle.

La grande table, 17-01-18 (2/2)

D’Arnaud Desplechin à Claude Lanzmann (Extraits)

« Après le visionnage des Quatre Sœurs, le cinéaste a écrit à son aîné une longue lettre pour lui exprimer son admiration et son émotion. Extrait de cette missive, à retrouver en intégralité dans le livret du coffret DVD ».

« Il y a un paradoxe vertigineux entre l’apparente simplicité, ou frontalité de ces quatre portraits, qui vient me désarmer, et les complexités au cœur desquelles tu nous plonges quatre fois...
Oui, nous nous tenons devant la vie, comme seul le cinéma le permet. Mais aussi devant des couches de temps, de mémoire.
Ces femmes furent filmées il y a quelques décennies, dans les années 70, le grain de la pellicule en témoigne. C’est une première couche de temps. Ta tendresse, ta droiture, l’acuité de ton écoute, ton savoir, la fraternité que tu sembles éprouver quatre fois, bref tout Claude Lanzmann fait de ce temps, le temps de la prise de vue, un temps qui console.
Chaque femme traverse une solitude extrême. Le titre les réunit et nous déchire le coeur.
Tu sais être, tu deviens chaque fois… un frère. Elles sont bien tes soeurs, nous les reconnaissons.
A ton invitation, chacune plonge dans les temps terribles de la destruction des Juifs d’Europe. C’est un deuxième temps qui vient nous brûler.
Et ces films sont mis en scène, agencés, montés (le montage est magnifique !!!), et projetés aujourd’hui. Et c’est un troisième temps inquiet.
Ruth, Paula, Ada et Hanna ne sont plus. Nous les regardons aujourd’hui ; hier elles nous parlaient d’un temps - hors temps, celui de la destruction. Saurons-nous, à ta suite, les reconnaître comme nos soeurs ? Que faire de leur souvenir ? Nous ne cessons de les oublier, avec culpabilité, nous ne cessons de nous souvenir, avec douleur. Le cinéma nous permet de vivre avec elles, encore ».
*

Claude Lanzmann. Propos recueillis par Serge Toubiana

« Entre le moment où j’ai interrogé ces femmes et la réalisation des Quatre Sœurs, plus de trente-cinq ans se sont écoulés. C’est après l’inauguration d’une librairie française à Amsterdam, il y a quelques années, que j’ai pris conscience, grâce aux questions qui m’ont été posées, que je ne cherchais pas à faire un film en collectant la matière qui constituerait Shoah : je tournais encore et encore parce qu’il me fallait accumuler des trésors. Pour ce qui deviendrait Le Dernier des injustes, par exemple, j’ai filmé Benjamin Murmelstein, le dernier président du Conseil juif du ghetto de Theresienstadt, pendant une semaine entière, matin, après-midi et soir. Il fallait être fou, personne ne pouvait produire un tel documentaire ! J’ai mis longtemps à réaliser que j’étais tellement fasciné par ce que je découvrais, ce que j’apprenais, et que c’était ce qui comptait : accumuler des témoignages. Ce que je ferais plus tard de ces trésors s’avérait complètement secondaire.
S’ils ne figurent pas dans Shoah, c’est parce qu’ils exigeaient un film à part entière. Il n’y avait pas d’autre solution. Quand je me suis replongé dans les récits de ces femmes, tout est redevenu immédiatement très vivant, présent. »

Savoir et mémoire

« Lorsque Ruth Elias parle de la première déportation des Juifs tchèques de sa ville natale, Moraska Ostrava, je mentionne Nisko, leur destination. ‘Vous êtes très bien renseigné’, me dit-elle alors. Personne ne connaissait Nisko, sauf moi, et cela a beaucoup aidé. Il fallait que j’en sache le plus possible pour être à la hauteur de leur destin, de leur propre savoir, et pour être capable de les interroger, de les amener à parler. Quand elles ont vu que je connaissais bien l’histoire de l’extermination du peuple Juif, cela a rendu les choses plus importantes, plus faciles, plus intimes. Une fraternité très forte se dégageait de nos rapports.
Elles m’ont appris énormément. Ruth a répondu aux questions que je ne cessais de me poser sur le sort du deuxième convoi des Juifs du camp des familles tchèques d’Auschwitz. De son côté, Hanna Marton m’a renseigné sur l’histoire du convoi de Juifs de Hongrie épargné en échange d’argent, au terme d’une négociation entre Rudolf Kastner, le président du Comité de sauvetage, et l’Obersturmbannführer Adolf Eichmann. »

Résurrection

« Je pleure chaque fois que je regarde ces films. Hanna me bouleverse particulièrement, et j’éprouve une adoration pour Ruth et son accordéon. Ada Lichtman, qui fabrique des poupées, est également très émouvante, avec, à ses côtés, son mari, également rescapé, au visage d’homme intérieurement massacré. Quant à Paula Biren, je l’ai rencontrée lors d’un colloque à New York. Elle m’a beaucoup plu parce qu’elle était extrêmement intelligente. Une profonde unité réunit ces femmes, sans liens de parenté. D’où ce titre en référence aux Trois sœurs de Tchekhov. Quand j’ai interrogé chacune d’elles, ce n’était pas une exploration, mais une véritable incarnation. Tout redevenait vrai et personnifié. Ces femmes portent en elles leur histoire et celle de l’extermination du peuple Juif.
Le cinéma peut tout. Avec peu de choses, il parvient à ressusciter complètement ce qu’il s’est passé. Je suis très fier de cette série, que je considère comme centrale dans tout ce que j’ai réalisé sur la Shoah . »

Crédit : Véronique Chemla

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2 Messages

  • Viktor Kirtov | 6 juillet 2018 - 09:37 1

    Au moment où disparaît Claude Lanzmann, la veille, le 4 juillet, sortait au cinéma, son film « Les Quatre sœurs ».

    Dans un bel article hommage, Jean-Michel Frodon, pour Slate, a titré :

    « Les quatre sœurs » de Claude Lanzmann, sans commune mesure

    C’est ICI avec la bande annonce du film.

    « Je tue les nazis avec ma caméra »

    ainsi Claude Lanzmann définissait-il sa tâche en 1985, année de la sortie de Shoah, le documentaire définitif sur l’Holocauste. (crédit Libération)


  • Viktor Kirtov | 27 janvier 2018 - 11:29 2

    Oui, un témoignage poignant, pour l’Histoire, la mémoire, pour ne pas oublier l’impensable et découvrir un peu de l’incroyable instinct de survie de Ruth Elias... Il faut garder l’envie de vivre pour survivre, les autres meurent "à 20 ans ou 70 ans" dit-elle. Le lot quotidien dans les camps ! Morts de faim, cette faim tenaillante et obsédante, morts de froid, d’épuisement, des épidémies, par pendaison, une balle dans la nuque, les « transports » vers les chambres à gaz, un programme d’extermination qu’ils ignoraient alors, à Theresienstadt, et que leur esprit ne pouvait imaginer, même si la perte de l’envie de vivre face à tant d’adversité et d’inhumanité conduisait beaucoup à la mort. Beaucoup n’avaient plus cet instinct de survie de Ruth Elias, cette force en eux : "On commence par perdre sa personnalité, puis on perd la volonté de vivre" dit-elle.
    INDISPENSABLE PIQÛRE DE RAPPEL, tant aussi notre capacité d’oubli est grande (pour tous ceux – vivants d’aujourd’hui - qui n’ont pas vécu directement ou indirectement le programme d’extermination nazi). Ces documents sont des traces, des preuves contre l’oubli.

    Ne manquez pas aussi "Le dernier des Injustes", l’incroyable destin et combat de Benjamin Murmelstein, dernier doyen des Juifs du ghetto de Theresienstadt, c’est-à-dire le chef du Conseil juif du camp face aux Allemands, "entre le marteau et l’enclume" dit-il, "marionnette" qui animait ses propres fils. (camp où s’est retrouvée Ruth Elias). Benjamin Murmelstein, super intelligent, rusé, brutal, honnêteté intellectuelle indéniable. ¨Pourquoi fut-il le seul doyen des juifs survivant ? Pourquoi le ghetto de Theresienstadt fut-il le seul a ne pas être détruit par les Allemands pour effacer les preuves ? Une figure contestée, par sa communauté, que réhabilite Claude Lanzmann. La force du témoignage (des derniers survivants, il est mort depuis), l’habileté et l’humanité de l’interviewer.

    Des liens complémentaires à propos du « Dernier des Injustes »

    « C’EST UNE HISTOIRE FOLLE, L’ACMÉ DE LA CRUAUTÉ » sur Libération
    http://next.liberation.fr/cinema/2013/05/17/c-est-une-histoire-folle-l-acme-de-la-cruaute_903854

    L’ENTRETIEN CLAUDE LANZMANN – ALAIN FINKELKRAUT
    Comme Lanzmann ai été fasciné par le personnage de Benjamin Murmelstein, le dernier doyen des Juifs du ghetto de Theresienstaat « ébloui par son intelligence, par sa drôlerie, son humour ravageur, sa dureté, il est dur envers les autres mais dur envers lui-même, il ne se fait pas de cadeaux. ».
    https://www.marianne.net/culture/claude-lanzmann-les-procureurs-se-calmeront

    BENJAMIN MURMELSTEIN « LE DERNIER DES INJUSTES »
    où l’on apprend que Grand Rabbin de Rome (où mourut Benjamin Murmelstein) refusa de prononcer pour lui le kaddish, la prière des morts. Il avait néanmoins réussi à faire sortir 120 000 Juifs de Vienne entre 1938 et le début de la guerre.
    https://www.letemps.ch/culture/2015/10/30/benjamin-murmelstein-dernier-injustes