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Cycle Nabe-Sollers, la parenthèse nabokovienne !

Journal intime 4, Kamikaze,

D 20 juin 2006     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Lundi 23 janvier 1989
[...]
Dans la foulée, je vais voir Sollers, pour le bouger un peu sur les Petits Riens. Bien sùr, il me reçoit tout de suite. Il est très ahattu : « C’est foutu, il n’y a plus d’écrivain possible. » Ah ! Je suis tombé un mauvais jour. Il vient de recevoir les premières critiques du Lys d’or. Dans Le Point (l’Amette amer) et surtout Le Figaro littéraire, un inconnu qui se dit « déçu » sur une demi-page quand même. Je ne comprendrai jamais Sollers, toujours affecté par les jaloux qui crachent sur lui, après trente ans ! Comme un gosse vexé ! Je lui remonte le moral. Il a encore de la chance d’avoir 54 ans, l’âge d’or est derrière ! Lui a vécu la belle époque de la fin délicieuse de la littérature. Moi j’ai tout le néant devant moi.
Sollers ne me donne pas Le Lys, il me l’a envoyé chez moi. Il m’offre seulement Le Coeur absolu, repris par Folio. Il est très content de la couverture (un Manet qu’il a retrouvé) [1]

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Manet : Roses dans un verre à champagne
The Burnell Collection, Glasgow Museums and Art Galleries

[...]
Je le laisse à son cafard. Il me montre aussi son Carnet de nuit, sans me laisser l’ouvrir ! Tant pis, j’irai le toucher à La Hune.
J’y trouve ces notations prévues ou absconses, interlittéraires, orgueilleuses et autocodées, pensées sur la Pensée... Il y en a toujours qui trouveront « le grand Sollers » dans ses notes de lecture (Debord, Proust, Sade, Sollers) et ses anecdotes rapportées (Hemingway, Joyce, Nabokov, Sollers). Comme on dit, ce livre n’ajoute rien à sa gloire.
Kamikaze, p 3064-3066
[...]

Mercredi 31 janvier 1989
[...] Sollers me demande si j’ai reçu ses livres [i]. Oui, et j’ai commencé à lire. Je lui dis que j’ai remarqué qu’il se mettait à la parenthèse cette fois-ci.
- Ah ! sourit-il. Enfin, une observation profonde sur mon roman. Je n’en attendais pas moins de vous. En effet, la parenthèse nabokovienne ! [2]

Kamikaze, p 3082


Manet et les roses

"Roses dans un verre à champagne" date de 1882. Un peu avant, Manet a peint son "Bar aux Folies Bergères" (1881-1882). Sur le comptoir en marbre, aussi deux
roses dans un verre à champagne. Une première esquisse ?
(voir ici)

Mélange de couleurs chaudes et froides. Capturer l’essence de ces roses coupées avant qu’elles ne meurent ? Un thème récurrent de Manet à la fin de sa vie. Les dernières roses de Manet... Un an plus tard, en 1883, Manet meurt des suites d’une amputation de la jambe.

Le Coeur Absolu

Nabe nous dit que Sollers est « très content » du Manet qu’il a retrouvé pour illustrer la couverture de l’édition Folio. Pointent dans ce commentaire la satisfaction et un rien de jubilation de Sollers. Mais pourquoi donc ? Menons donc l’enquête à partir des indices matériels à notre disposition : la déposition de Nabe, l’oeuvre de Manet, le livre de Sollers...

le titre Le Coeur Absolu peut faire penser à ce coeur de rose, à son absolue beauté : « la vie comme féerie de la nature », à son « absolu secret » : le mystère qui reste en son centre, en son coeur sexué, à sa temporalité éphémère, amour et mort freudiens réunis... Le Coeur Absolu : « une société secrète fondée vers la fin du vingtième siècle à Venise. Ses membres : S., écrivain, scénariste, spécialiste d’Homère et de Dante, Liv, vingt sept ans comédienne, Sigrid son amie, philosophe, Marco et Cecilia, deux jeunes musiciens.
Buts de cette société de plaisirs : la sortie du temps, la vie comme féerie [...]
 »
nous dit la 4e de couverture.

Mais l’argument décisif, on le trouve dans les couleurs de ces roses, emblèmes de la société secrète. En témoignent les statuts : (pp. 52-53, édition Folio)

LE COEUR ABSOLU

I. La Société a été fondée le 8 octobre 1984, à 18 heures, à Venise, par très beau temps. Les membres fondateurs se souviendront toujours de ce temps, et plus particulièrement d’une certaine couleur jaune, d’une certaine couleur violette. Le siège de la Société est au 8, Piazza San Agostino, au troisième étage. Ce siège pourra être transféré par décision unanime.

II. La Société a pour but le bonheur de ses membres. Par bonheur, on entend dans l’ordre qu’on veut, le plaisir et la connaissance [...]

III. Le secret de la Société est absolu. [...]

IV. Les activités sexuelles des membres de la Société sont libres à l’intérieur comme à l’extérieur. Il est permis de les raconter. Il est interdit de s’y sentir obligé. [...]

Mais aussi, p. 160 :

Voilà : j’ouvre mon cahier rouge [3],
[...] Place Saint Augustin, au 8, troisième étage
« La signification de "coeur" chez saint Augustin »... Coeur de temps... « Ô souvenirs, roses de l’âme, au fond de la nuit »...

Les statuts complets


[1Il s’agit de « Roses dans un verre de champagne »

[iLe Lys d’or et Le Coeur Absolu

[2Quand Nabokov mêle le discours direct et le monologue, il utilise la parenthèse pour différencier ce dernier

[3son fameux carnet rouge, sur lequel il note ses conquêtes, avec quelques annotations

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1 Messages

  • Alma | 30 mai 2010 - 20:28 1

    À propos des Statuts de la Société du Coeur Absolu, avez-vous remarqué comment l’ennui en arrive à s’intégrer dans la structure même du roman par le biais de l’article III ? Si l’article II stipule que la société a pour but le bonheur de ses membres, l’article III, quant à lui, oblige chaque membre à « n’être pas ennuyeux » : « Si à son insu, l’un des membres commençait à en ennuyer un autre, ce simple mot : "ennui", ferait rougir intérieurement et modifierait le comportement. La formule la plus employée sera : "J’espère que je ne vous dérange pas." "Pas du tout !" en réponse, sera signe qu’on dérange. "Sûrement pas !" qu’on est bienvenu. » (Le Coeur Absolu, p. 54)

    L’inversion euphémique « Pas du tout » devient ici comme une manière de code dont la logique respecte une écriture qui fait déjà grand cas de l’envers des choses dans le roman Femmes comme aussi dans Portrait du joueur (qui s’achève d’ailleurs sur le mot « envers »). Les extraits qui suivent, tirés du roman Le Coeur Absolu, montrent bien, me semble-t-il, ce que j’avance :

    « Sigrid regarde par la fenêtre. Frissonne un peu. Et : - Je ne vous dérange pas ? - Pas du tout. Ah, le "pas du tout" des Statuts de la Société !... Ennui !... Sonnerie !... Sigrid se rappelle... Froissée ? Non, c’est le jeu... Elle m’a fait le coup du "pas du tout" l’autre jour au téléphone... (p. 96)

    Le procédé devient, à mon avis, partie intégrante de la structure même du roman en raison du principe de répétition qui s’instaure :

    « La musique vous dérange ?... "Sûrement pas"... Elle rit... Cassette, Cosi fan tutte... » (p. 102) Un peu plus loin : « Je m’arrête... Je me rappelle tout à coup Mex me citant les articles sur moi... "Diafoirus postillonnant"... "Pédant salace"... C’est à lui que j’avais envie de dire tout ça pour notre adaptation de La Divine Comédie... J’embête Sigrid... À mort... - Excusez, dis-je. Je ne vous dérange pas ? - Mais pas du tout. L’arrêt tranchant... Indiscutable... Je m’en sors comme je peux en revenant à elle... Ce qu’elle projette ces jours-ci... Des compliments sur sa robe mauve... Je me penche sur elle, je l’embrasse dans le cou... Son parfum est divin... Shalimar ?... Guerlain ?... - Vous n’avez pas honte ? dit-elle. - Si. » (p. 121)

    « Elles sont en noir toutes les deux, décolletées, parfumées, déjà bronzées, fatiguées d’avoir tant marché, soucieuses quand même... Des téléphones de Paris ? Probable... "Vous ne vous ennuyez pas ?... - Sûrement pas !... Tout va bien... » (p. 177)

    « - C’est parfait... Je peux abuser de vous ? - J’en ai peur. - Je vous ennuie ? - Sûrement pas. » (p. 260)

    « - Enfin, vous me direz ça un jour... Ça vous ennuie ? - Pas du tout. - C’est bien ce que je pensais. » (p. 266)

    « Liv part toujours ? - Oui. - Et vous ? - Comme prévu. On regarde votre carnet ? - Ça ne vous ennuie pas ? - Sûrement pas. [...] - Bon. Qu’est-ce qu’on fait ? - Je ne vous demande rien. Ah, voilà... Théorème : il y a toujours un moment comme ça. Coup cassé, frustration, plombage, action de ramener la balle dans leur camp. Règle absolue : ne jamais hésiter une seconde dans la surenchère. - Ni moi non plus. Après quoi, logique, Sigrid est malheureuse, il faut la sortir de là, je me lève, je l’embrasse... - Je vous ennuie ? - Pas du tout. Il s’agit là d’un faux "pas du tout", comme était faux le "sûrement pas" de tout à l’heure... Je continue, elle se calme... En réalité, elle a envie de faire l’amour "normalement", sans jeu. Elle revient d’un autre jeu à Berlin, elle préfère un peu d’équilibre... Ou plutôt : elle est seule à savoir le tour qu’elle joue à son amie du moment, elle en jouit secrètement, d’accord... » (p. 385-386-387)

    La dernière citation montre un renversement du code, un envers de l’envers en quelque sorte. Être initié du Coeur Absolu ne suffit plus ici, encore faut-il savoir contourner tous ces jeux plus ou moins psychologiques que le langage permet ou plutôt camoufle. Jouer au plus fin serait-il en définitive le nec plus ultra, une garantie de l’évacuation du mortel ennui ? Sollers, en tout cas, le donne à penser...