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Le revolver le plus célèbre de la littérature française

Documents sur « l’affaire de Bruxelles »

D 24 novembre 2016     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le revolver à six coups de calibre 7 millimètres avec lequel Paul Verlaine, alors âgé de 29 ans, blessa Arthur Rimbaud de 11 ans son cadet, l’après-midi du 10 juillet 1873 à Bruxelles, sera mis en vente aux enchères le 30 novembre chez Christie’s à Paris. On dit que la Ville de Charleville-Mézières où se trouve le musée Rimbaud veut l’acquérir via une souscription, mais les délais sont bien courts.

LE REVOLVER AVEC LEQUEL VERLAINE A FAILLI TUER RIMBAUD

REVOLVER de calibre 7 mm, à 6 coups, crosse en bois et détente pliable. Type Lefaucheux. N° de série 14096. Liège vers 1870. Il porte les poinçons réglementaires du banc d’épreuves de Liège : « ELG et étoile » dans un ovale (en usage de 1853 à 1877) et « q couronné » (contremarque du contrôleur en usage de 1853 à 1877). Initiales « JS » frappées sur la face avant du barillet, probablement celles d’un sous-traitant non identifié.

*

Rapport à M. le commissaire en chef de la police
Bruxelles, le 10 juillet 1873, J. Delhalle

« Vers huit heures du soir, l’agent Michel de la 2è division amène au bureau le sieur Verlaine paul [sic], homme de lettres, né à Metz la 30 mars 1844, en logement rue des brasseurs 1, depuis 4 jours venant de Londres, qu’il a arrêté rue du midi sur la réquisition du sieur Rimbaud arthur [sic], homme de lettres, né à Charleville (France) le 20 octobre 1854, en logement rue des brasseurs 1 depuis deux jours venant également de Londres, lequel déclare qu’il a été blessé au bras gauche d’un coup de revolver que lui a tiré vers deux heures, son ami Verlaine dans la chambre qu’ils occupent rue des brasseurs, qu’il s’est rendu ensuite se faire panser à l’hôpital St Jean, accompagné de Verlaine et de la mère de ce dernier, et sont revenus tous ensemble au logement précité ;
il n’aurait pas porté plainte de cette blessure, si Verlaine ne s’était pas opposé à son départ, mais se voyant poursuivi par Verlaine qui était toujours porteur de son revolver et craignant d’être tué par lui il avait réclamé le secours de l’agent de police.
J’ai saisi le revolver qui est encore chargé, à la suite de mon instruction Verlaine a été écroué au dépôt communal et mis à la disposition de monsieur le procureur du Roi. »

Bernard Bousmanne, Verlaine en Belgique. Cellule 252. Turbulences poétiques, Bruxelles, 2015 ; p. 49.

*

Interrogatoire de Verlaine par le Juge d’Instruction

Demande : N’avez-vous jamais été condamné ?

Réponse : Non. Je ne sais pas au juste ce qui s’est passé dans la journée d’hier. J’avais écrit à ma femme qui habite Paris de venir me rejoindre, elle ne m’a pas répondu ; d’autre part, un ami auquel je tiens beaucoup était venu me rejoindre à Bruxelles depuis deux jours et voulait me quitter pour retourner en France ; tout cela m’a jeté dans le désespoir, j’ai acheté un revolver dans l’intention de me tuer. En rentrant à mon logement, j’ai eu une discussion avec cet ami : malgré mes instances, il voulait me quitter ; dans mon délire, je lui ai tiré un coup de pistolet qui l’a atteint à la main. J’ai alors laissé tomber le revolver, et le second coup est parti accidentellement. J’ai eu immédiatement le plus vif remords de ce que j’avais fait ; ma mère et moi nous avons conduit Rimbaud à l’Hôpital pour le faire panser ; la blessure était sans importance. Malgré mon insistance, il a persisté dans sa résolution de retourner en France. Hier soir, nous l’avons conduit à la gare du Midi. Chemin faisant, je renouvelle mes instances ; je me suis même placé devant lui, comme pour l’empêcher de continuer sa route, et je l’ai menacé de me brûler la cervelle ; il a compris peut-être que je le menaçais lui-même, mais ce n’était pas mon intention.

D. : Quel est le motif de votre présence à Bruxelles ?

R. : J’espérais que ma femme serait venue m’y rejoindre, comme elle était déjà venue précédemment depuis notre séparation.

D. : Je ne comprends pas que le départ d’un ami ait pu vous jeter dans le désespoir. N’existe-t-il pas entre vous et Rimbaud d’autres relations que celles de l’amitié ?

R. : Non ; c’est une calomnie qui a été inventée par ma femme et sa famille pour me nuire ; on m’accuse de cela dans la requête présentée au tribunal par ma femme à l’appui de sa demande de séparation.

Lecture faite, persiste et signe :
P. Verlaine, Th. T’Serstevens, C. Ligour.
Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, Fayard, 2001, p. 612.

*

Déposition de Rimbaud devant le Juge d’Instruction

12 juillet 1873.

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Déposition de Rimbaud (extrait).

J’ai fait, il y a deux ans environ, la connaissance de Verlaine à Paris. L’année dernière, à la suite de dissentiments avec sa femme et la famille de celle-ci, il me proposa d’aller avec lui à l’étranger ; nous devions gagner notre vie d’une manière ou d’une autre, car moi je n’ai aucune fortune personnelle, et Verlaine n’a que le produit de son travail et quelque argent que lui donne sa mère. Nous sommes venus ensemble à Bruxelles au mois de juillet de l’année dernière ; nous y avons séjourné pendant deux mois environ ; voyant qu’il n’y avait rien à faire pour nous dans cette ville, nous sommes allés à Londres. Nous y avons vécu ensemble jusque dans ces derniers temps, occupant le même logement et mettant tout en commun.

A la suite d’une discussion que nous avons eue au commencement de la semaine dernière, discussion née des reproches que je lui faisais sur son indolence et sa manière d’agir à l’égard des personnes de nos connaissances, Verlaine me quitta presque à l’improviste, sans même me faire connaltre le lieu où il se rendait. Je supposai cependant qu’il se rendait à Bruxelles, ou qu’il y passerait, car il avait pris le bateau d’Anvers. Je reçus ensuite de lui une lettre datée "En mer", que je vous remettrai, dans laquelle il m’annonçait qu’il allait rappeler sa femme auprès de lui, et que si elle ne répondait pas à son appel dans trois jours, il se tuerait ; il me disait aussi de lui écrire poste restante à Bruxelles. Je lui écrivis ensuite deux lettres dans lesquelles je lui demandais de revenir à Londres ou de consentir à ce que j’allasse le rejoindre à Bruxelles. C’est alors qu’il m’envoya un télégramme pour venir ici, à Bruxelles. Je désirais nous réunir de nouveau, parce que nous n’avions aucun motif de nous séparer.

Je quittai donc Londres ; j’arrivai à Bruxelles mardi matin, et je rejoignis Verlaine. Sa mère était avec lui. Il n’avait aucun projet déterminé : il ne voulait pas rester à Bruxelles, parce qu’il craignait qu’il n’y eût rien à faire dans celle ville ; moi, de mon côté, je ne voulais pas consentir à retourner à Londres, comme il me le proposait, parce que notre départ devait avoir produit un trop fâcheux effet dans l’esprit de nos amis, et je résolus de retourner à Paris. Tantôt Verlaine manifestait l’intention de m’y accompagner, pour aller, comme il le disait, faire justice de sa femme et de ses beaux-parents ; tantôt il refusait de m’accompagner, parce que Paris lui rappelait de trop tristes souvenirs. Il était dans un état d’exaltation très grande. Cependant il insistait beaucoup auprès de moi pour que je restasse avec lui tantôt il était désespéré, tantôt il entrait en fureur. Il n’y avait aucune suite dans ses idées. Mercredi soir, il but outre mesure et s’enivra. Jeudi matin, il sortit à six heures ; il ne rentra que vers midi ; il était de nouveau en état d’ivresse, il me montra un pistolet qu’il avait acheté, et quand je lui demandai ce qu’il comptait en faire, il répondit en plaisantant : " C’est pour vous, pour moi, pour tout le monde !" Il était fort surexcité.

Pendant que nous étions ensemble dans notre chambre, il descendit encore plusieurs fois pour boire des liqueurs ; il voulait toujours m’empêcher d’exécuter mon projet de retourner à Paris. Je restai inébranlable. Je demandai même de l’argent à sa mère pour faire le voyage. Alors, à un moment donné, il ferma à clef la porte de la chambre donnant sur le palier et il s’assit sur une chaise contre cette porte. J’étais debout, adossé contre le mur d’en face. Il me dit alors : "Voilà pour toi, puisque tu pars !" ou quelque chose dans ce sens ; il dirigea son pistolet sur moi et m’en lâcha un coup qui m’atteignit au poignet gauche ; le premier coup fut presque instantanément suivi d’un second, mais cette fois l’arme n’était plus dirigée vers moi, mais abaissée vers le plancher.

Verlaine exprima immédiatement le plus vif désespoir de ce qu’il avait fait ; il se précipita dans la chambre contiguë occupée par sa mère, et se jeta sur le lit. Il était comme fou : il me mit son pistolet entre les mains et m’engagea à le lui décharger sur la tempe. Son attitude était celle d’un profond regret de ce qui lui était arrivé.

Vers cinq heures du soir, sa mère et lui me conduisirent ici pour me faire panser. Revenus à l’hôtel, Verlaine et sa mère me proposèrent de rester avec eux pour me soigner, ou de retourner à l’hôpital jusqu’à guérison complète. La blessure me paraissant peu grave, je manifestai l’intention de me rendre le soir même en France, à Charleville, auprès de ma mère. Cette nouvelle jeta Verlaine de nouveau dans le désespoir. Sa mère me remit vingt francs pour faire le voyage, et ils sortirent avec moi pour m’ accompagner à la gare du Midi. Verlaine était comme fou, il mit tout en oeuvre pour me retenir ; d’autre part, il avait constamment la main dans la poche de son habit où était son pistolet. Arrivés à la place Rouppe, il nous devança de quelques pas et puis il revint sur moi ; son attitude me faisait craindre qu’il ne se livrât à de nouveaux excès ; je me retournai et je pris la fuite en courant. C’est alors que j’ai prié un agent de police de l’arrêter.

La balle dont j’ai été atteint à la main n’est pas encore extraite, le docteur d’ici m’a dit qu’elle ne pourrait l’être que dans deux ou trois jours.

Demande : De quoi viviez-vous à Londres ?

Réponse : Principalement de l’argent que Mad[ame] Verlaine envoyait à son fils. Nous avions aussi des leçons de français que nous donnions ensemble, mais ces leçons ne nous rapportaient pas grand’chose, une douzaine de francs par semaine, vers la fin.

D. : Connaissez-vous le motif des dissentiments de Verlaine et de sa femme ?

R. : Verlaine ne voulait pas que sa femme continuât d’habiter chez son père.

D. : N’invoque-t-elle pas aussi comme grief votre intimité avec Verlaine ?

R. : Oui, elle nous accuse même de relations immorales ; mais je ne veux pas me donner la peine de démentir de pareille calomnie.

Lecture faite, persiste et signe :
A. Rimbaud, Th. T’Serstevens, C. Ligour.
Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, Fayard, 2001, p. 613-615.

*

Nouvelle déposition de Verlaine

18 juillet 1873.

Je ne peux pas vous en dire davantage que dans mon premier interrogatoire sur le mobile de l’attentat que j’ai commis sur Rimbaud. J’étais en ce moment en état d’ivresse complète, je n’avais plus ma raison à moi. Il est vrai que sur les conseils de mon ami Mourot, j’avais un instant renoncé à mon projet de suicide ; j’avais résolu de m’engager comme volontaire dans l’armée espagnole ; mais, une démarche que je fis à cet effet à l’ambassade espagnole n’ayant pas abouti, mes idées de suicide me reprirent. C’est dans cette disposition d’esprit que dans la matinée du jeudi j’ai acheté mon revolver. J’ai chargé mon arme dans un estaminet de la rue des Chartreux ; j’étais allé dans cette rue pour rendre visite à un ami.
Je ne me souviens pas d’avoir eu avec Rimbaud une discussion irritante qui pourrait expliquer l’acte qu’on me reproche. Ma mère que j’ai vue depuis mon arrestation m’a dit que j’avais songé à me rendre à Paris pour faire auprès de ma femme une dernière tentative de réconciliation, et que je désirais que Rimbaud ne m’accompagnât pas ; mais je n’ai personnellement aucun souvenir de cela. Du reste, pendant les jours qui ont précédé l’attentat, mes idées n’avaient pas de suite et manquaient complètement de logique.
Si j’ai rappelé Rimbaud par télégramme, ce n’était pas pour vivre de nouveau avec lui ; au moment d’envoyer ce télégramme, j’avais l’intention de m’engager dans l’armée espagnole ; c’était plutôt pour lui faire mes adieux.
Je me souviens que dans la soirée du jeudi, je me suis efforcé de retenir Rimbaud à Bruxelles ; mais, en le faisant, j’obéissais à des sentiments de regrets et au désir de lui témoigner par mon attitude à son égard qu’il n’y avait eu rien de volontaire dans l’acte que j’avais commis. Je tenais en outre à ce qu’il fût complètement guéri de sa blessure avant de retourner en France.

Lecture faite, persiste et signe :
P. Verlaine, Th. T’Serstevens, C. Ligour.

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Nouvelle Déposition de Rimbaud

18 juillet 1873.


18 juillet. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Je persiste dans les déclarations que je vous ai faites précédemment, c’est-à-dire qu’avant de me tirer un coup de pistolet, Verlaine avait fait toutes sortes d’instances auprès de moi pour me retenir avec lui. Il est vrai qu’à un certain moment il a manifesté l’intention de se rendre à Paris pour faire une tentative de réconciliation auprès de sa femme, [barré : Je ne me souviens pas] et qu’il voulait m’empêcher de l’y accompagner ; mais il changeait d’idée à chaque instant, il ne s’arrêtait à aucun projet ; aussi, je ne puis trouver aucun mobile sérieux à l’attentat qu’il a commis sur moi ; du reste, sa raison était complètement égarée, il était en état d’ivresse, il avait bu dans la matinée, comme il a du reste l’habitude de le faire quand il est livré à lui-même.
On m’a extrait hier de la main la balle de pistolet qui m’a blessé : le médecin m’a dit que dans trois ou quatre jours ma blessure serait guérie.
Je compte retourner en France, chez ma mère, qui habite Charleville.

Lecture faite, persiste et signe :
A. Rimbaud, Th. T’Serstevens, C. Ligour.

*

Acte de désistement de Rimbaud, 19 juillet


19 juillet. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Je soussigné Arthur Rimbaud, 19 ans, homme de lettres, demeurant ordinairement à Charleville, (Ardennes-France), déclare, pour rendre hommage à la vérité, que le Jeudi 10 courant vers 2 heures, au moment où Mr Paul Verlaine, dans la chambre de sa mère, a tiré sur moi un coup de revolver qui m’a blessé légèrement au poignet gauche, Mr Verlaine était dans un tel état d’ivresse qu’il n’avait point conscience de son action
Que je suis intimement persuadé qu’en achetant cette arme, Mr Verlaine n’avait aucune intention hostile contre moi, et qu’il n’y avait point de préméditation criminelle dans l’acte de fermer la porte à clef sur nous
Que la cause de l’ivresse de Mr Verlaine tenait simplement à l’idée de ses contrariétés avec Mme Verlaine, sa femme
Je déclare en outre lui offrir volontiers et consentir à ma renonciation pure et simple à toute action criminelle correctionnelle et civile, et me désiste dès aujourd’hui des bénéfices de toute poursuite qui serait ou pourrait être intentée par le ministère public contre Mr Verlaine pour le fait dont il s’agit

A. Rimbaud
Samedi 19 juillet 1873

*

Rapport de l’officier Lombard au préfet de police de Paris

Paris, 1er août 1873.

Rapport de l’officier Lombard au préfet de police de Paris
Zoom : cliquer sur l’image. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


*

Pas une arme, ce pistolet ? Un « objet littéraire » ? Un symbole ? Mais de quoi ? Jean-Jacques Lefrère, dans son Arthur Rimbaud (Fayard, 2001) écrit : « Cette aventure serait purement sordide si elle n’était pas celle de deux poètes de génie. » Pour en savoir plus, lisez les pages 605 à 621 du chapitre « Épilogue à la Française » qui traite de « l’affaire de Bruxelles », avec de nombreux documents à l’appui, et l’article de David Caviglioli, Sodomie, alcool et revolver à six coups (3 décembre 2012) qui, comme son titre l’indique, est sans détour [1].

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« Portrait psychologique » [2]


Sur le paravent, on lit :
« Épilogue à la Française
Portrait du Français Arthur Rimbaud, blessé après boire par son
intime le poète français Paul Verlaine.
Sur nature par Jef Rosman
chez Mme Pincemaille, marchande de tabac rue des Bouchers,
à Bruxelles. » Juillet 1873.
Musée-Bibliothèque Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières.

Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, Fayard, 2001, p. 621. Zoom : cliquez l’image [3].
*

Histoire belge


Fait divers par Carlo Bronne (1901-1987).
Zoom : cliquez l’image.
*

[1L’article a été réactualisé le 30 novembre 2016. Lire ici.

[2L’expression est de J.-J. Lefrère.

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