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Jean Ricardou, théoricien du Nouveau Roman est mort

Tel Quel et le Nouveau Roman

D 23 août 2016     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Décédé le 23 juillet 2016 à Cannes où il était né en 1932, Jean Ricardou a d’abord été l’auteur de l’Observatoire de Cannes (1961) et la Prise de Constantinople (1965) qui l’ont associé en tant que romancier au Nouveau Roman avant qu’il n’en devienne le théoricien quasi officiel - ce mouvement littéraire qui se proposait de renouveler les codes du genre. Le groupe d’avant-garde autour de la revue Tel Quel fondée en 1960 autour de Philippe Sollers et Jean-Edern Hallier s’est inscrit dans son sillage à ses débuts. Et Jean Ricardou était la figure de proue de ce « courant » au sein de la revue. Jean Ricardou fit partie du Comité de Rédaction de la revue de 1962 à 1971. En 1967, Problèmes du Nouveau Roman, le premier essai de Jean Ricardou sur le sujet, paraît dans la collection Tel Quel, reliant ainsi deux avant-gardes de l’époque.

Deux avant-gardes, car sous l’influence de Sollers, la revue s’écartera du Nouveau Roman et se politisera de plus en plus. En fait, dès 1964, leurs routes divergèrent jusqu’à la rupture consacrée en 1971, quand Sollers et Tel Quel se revendiqueront maoïstes. Mais ne brûlons pas les étapes, car nous allons développer ce morceau de route où les pas de Ricardou et Sollers se sont côtoyés.

La mort vient faucher les uns après les autres les compagnons de route du groupe Tel Quel (1960-1982) ou de l’Infini (1982-). Aujourd’hui Jean Ricardou (Tel Quel), après Jean Thibaudeau (Tel Quel) mort en 2013, Denis Roche en 2015.

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Jean Ricardou

Entrée en littérature de Jean Ricardou

Un articulet du Figaro daté du 30 septembre 1961 signe l’entrée de Ricardou sur la scène littéraire. « Nom : Ricardou. Prénom : Jean. Age : 29 ans. Lieu de naissance : Cannes. Résidence : Paris. Profession : instituteur. Situation de famille : marié. A publié : en mai, aux Editions de Minuit, son premier roman, L’Observatoire de Cannes. » Résumé : « Cannes, l’été. La création descriptive, conduite jusqu’à ses plus extrêmes conséquences, engendre le dévoilement progressif du paysage et du corps d’une jeune étrangère, et s’accomplit enfin, avec ses hésitations, par un méticuleux strip-tease, avec ses repentirs. »

Ce synopsis pourrait sembler celui d’un Robbe-Grillet, Ricardou est cependant plus directement politique que l’auteur de La Jalousie (1957). La critique de ce roman par l’académicien Emile Henriot, dans un article du Monde du 22 mai 1957, utilisera l’expression « nouveau roman » (dans un sens négatif).

Alain Robbe-Grillet n’a pas encore rassemblé ses articles critiques et théoriques dans Pour un nouveau roman qui paraîtra en 1963. Il y rejette notamment l’idée, dépassée pour lui, d’intrigue, de portrait psychologique et même de la nécessité des personnages.

Dès 1956, Nathalie Sarraute avait déjà interrogé le roman et récusé ses conventions dans son essai l’Ère du soupçon. Son œuvre romanesque est la mise en pratique de sa réflexion théorique.

C’est à partir de 1955 que l’intérêt de Ricardou se porte sur Alain Robbe-Grillet puis des écrivains des Editions de Minuit. Philippe Forest nous conte la chose ainsi : « En 1955, intrigué par un article hostile condamnant en dix lignes une œuvre jugée incompréhensible, Ricardou achète un exemplaire du Voyeur [Alain Robbe-Grillet, Ed. de Minuit,1955]. Fasciné par ce livre mais également par L’Emploi du temps [Michel Butor, Ed. de Minuit, 1956] ou par Le Vent [Claude Simon, Ed de Minuit, 1957] qu’il découvre ensuite, Ricardou met sa propre écriture à l’école de ces textes rigoureux et étranges que l’on commence tout juste à rassembler sous la bannière du « nouveau roman »
En 1958, à l’issue d’une conférence prononcée par Robbe-Grillet devant un public d’étudiants, rue Férou, il se présente à l’auteur de La Jalousie. Ricardou adresse à celui-ci un texte consacré à l’étude de ses œuvres que Robbe-Grillet apprécie au point de le transmettre à Paulhan. Un an et demi plus tard, ce dernier le publiera dans la NRF sous le titre « Description et infra-conscience chez Robbe-Grillet » .

Par l’entremise de Robbe-Grillet et de Paulhan, Ricardou voit donc paraître en revue ses premiers essais. Entre 1960 et 1961, il livre à la NRF des « Notes de lecture » et des articles consacrés à Robbe-Grlllet, Butor, Thibaudeau ou Daniel Boulanger. Simultanément, il publie dans Critique deux études plus ambitieuses que reprendront ses Problèmes du Nouveau Roman : « Un ordre dans la débâcle » consacré à La Route des Flandres de Claude Simon.


Cerisy 1974. [1] ZOOM... : Cliquez l’image.

et « Aventures et mésaventures de la description » traitant du Maintien de l’ordre de Claude Ollier. Ricardou intervient fréquemment dans une nouvelle revue financée par un mécène suisse et là encore, comme dans Critique ou dans la NRF, il se consacre presque exclusivement à la défense du nouveau roman[…]. Ricardou apparaît assez vite comme l’un des observateurs les plus attentifs […] du nouveau roman [2].

Jean Ricardou entre au Comité de Rédaction de Tel Quel
Les documents faisant défaut, on ne peut dater précisément l’entrée de Jean Ricardou. Celle-ci dut intervenir au début de l’année 1962 nous indique Philippe Forest. Les années Tel Quel de Jean Ricardou se poursuivront de 1962 à 1971.

Que pense Michel Butor du « nouveau roman » en 1962 ?

Les colonnes de Tel Quel N°11, automne 1962, sont ouvertes à Michel Butor qui répond à des questions de la revue sur le thème « La littérature aujourd’hui ».
A une question sur le « nouveau roman », voici sa réponse :

Pour le public, vous appartenez au « nouveau roman  ». Qu’en pensez-vous ? Quelles sont, en 1962, les recherches d’ordre littéraire qui vous semblent les mieux fondées ? Y a-t-il mouvement ?

Historiquement, l’expression « nouveau roman » a déjà un sens assez clair : il s’agit d’un certain nombre de romanciers qui sont devenus brusquement plus connus vers 1956. Ces romanciers, fort divers, avaient évidemment des points communs, et ce n’est pas un hasard s’ils ont été publiés alors en grande partie par la même maison d’édition. Dans les cours que j’ai donnés ou que je vais donner sur le roman français au xxe siècle, je suis bien obligé de présenter les choses de cette façon, et d’admettre qu’à cet égard, je « fais partie  » du « nouveau roman  »,

Mais un tel rapprochement n’a nullement permis la constitution d’une doctrine commune, et j’ai été longtemps agacé de voir des critiques, sous prétextes de « nouveau roman », m’attribuer des « théories » qui n’étaient nullement les miennes, ce qui multipliait les malentendus. Les divergences n’ont fait, je crois, que s’accentuer, et par conséquent il est de plus en plus nécessaire d’examiner chaque auteur séparément et par conséquent il est de plus en plus nécessaire d’examiner chaque auteur séparément.

Quant aux recherches d’ordre littéraire en 1962, mon dieu, il est bien tôt pour se prononcer. Évidemment seules peuvent m’intéresser celles qui débordent cet « ordre littéraire  », qui replacent la littérature dans notre vie, qui s’interrogent sur son pourquoi. Tout ce que font ceux qui ont été groupés sous l’étiquette « nouveau roman » me semble digne d’attention, et j’ai l’impression qu’il y a chez des gens plus jeunes une remarquable fermentation. Je surveille cela. J’espère que d’ici peu de temps vont surgir de nouvelles œuvres qui me passionneront, qui m’aideront, qui seront avec moi, avec lesquelles je pourrai être. Pour l’instant, c’est encore un peu la nébuleuse, mais il y a sûrement mouvement dans la coulisse.

Jean Ricardou : le « nouveau roman » en 5 grands principes

Par Hélène Combis-Schlumberger-
France Culture, 03.08.2016

Jean Ricardou était venu défendre le nouveau roman sur France Culture, le 1er janvier 1971. Ecoutez-le en définir les grands principes en cinq temps, au micro de Jean Paget.

Alain Robbe-Grillet, premier des nouveaux romanciers•Crédits : Jose Lara, Flickr

Qu’est ce que le nouveau roman, à part une expression permettant de désigner les oeuvres de ce groupe d’écrivains presque tous publiés aux Editions de Minuit (Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Claude Simon, Michel Butor...) qui, après 1950, ont souhaité casser les codes de la littérature traditionnelle balzacienne ? À l’occasion de la parution de son essai Nouveau roman : hier, aujourd’hui, Jean Ricardou, principal théoricien du nouveau roman, était venu parler de ce mouvement sur France Culture en 1971.

"Du Nouveau roman"

ECOUTER
"Pour une théorie du Nouveau roman"
avec Jean Ricardou, sur France Culture, 01/01/1971
Durée : 30 min

C’est d’abord de ses précurseurs qu’il est question dans cet essai, et au début de cette émission de 1971 intitulée... "Du nouveau roman" : Edgar Allan Poe, avec sa nouvelleLe Scarabée d’or("le texte est entendu comme un espace particulier issu d’une certaine composition et d’un certain travail du langage"), Valery, avec quelques textes à propos du roman et de la poésie, et Raymond Roussel, trop souvent oublié, pour Jean Ricardou, alors que la composition de ses textes "est à la fois extrêmement savante et élaborée et n’a aucune prétention à recopier un prétendu réel" : "Certains peuvent penser que le fait d’accrocher, d’articuler les recherches du nouveau roman à des textes passés comme ceux de Poe ou de Roussel, et sous un autre angle des textes de Valery, est une manière de montrer que le nouveau roman n’est pas si nouveau, puisqu’il s’articule si bien à des textes du passé."

"Les pratiques modernes du texte permettent de les lire autrement [les textes passés NDLR] et en quelque façon, de faire apparaître en eux certains aspects tout à fait nouveaux qui n’apparaissaient peut être pas tellement."

Auto-représentation du texte et subversion syntaxique

La première caractérisation du nouveau roman, somme toute, est qu’il se préoccupe à la fois de l’espace et du langage, phénomène présent chez Roussel, qui s’illustre par une sorte d’écriture dans l’écriture : "Il y a un autre phénomène (…) le texte étant un espace particulier composé, un travail langagier, n’a plus du tout la prétention de représenter un quelconque quotidien. Mais en même temps, cela ne veut pas dire qu’il perd dans ses textes toute fonction représentative. Sa fonction représentative est déplacée sur un autre objet, qui est en quelque façon lui-même."

C’est l’auto-représentation du texte : "_C’est sensible à la fin d’_Arthur Gordon Pymd’Egdar Poe, où des caractères d’écriture apparaissent dans ce qu’on peut considérer comme une espèce de réalité géographique. Chez Roussel, cela apparaît aussi sans arrêt : l’écriture a pour objet elle-même et ce qui est représenté dans le texte, c’est l’écriture qui est en train de produire le texte. Il y a là une espèce de redoublement et de paradoxe qui rend ce texte comme gauche, comme retors, tordu comme deux fois, qui en fait à mon avis tout l’intérêt moderne."

Découle de ce déplacement, de cette auto-représentation, une destruction de la phrase classique. Une nouvelle phrase se serait créée, faite de "fragments et de vocables producteurs", pour reprendre les mots de l’intervieweur Jean Paget. "Tout peut venir fabriquer la phrase, la remplir. Et à ce moment -là, chaque phrase fait l’objet d’un conflit extraordinaire entre tout ce qui peut venir s’y inscrire", décrypte Jean Ricardou, qui alerte néanmoins sur le fait qu’il doit y avoir des principes de sélection et d’organisation (il s’agit donc d’éviter la destruction complète de la syntaxe), sans quoi, le texte disparaîtrait.

"On peut dire que la phrase, syntaxiquement, n’est pas forcément changée. Quelquefois la syntaxe se trouve plus ou moins transformée. D’ailleurs, chez tout écrivain, il y a un jeu de subversion syntaxique."

La nécessité d’un mot générateur

Le nouveau roman s’illustre aussi par l’usage de ce que Jean Ricardou appelle "un vocable générateur".

"A partir du mot ’jaune’, Claude Simon tire une infinité d’éléments que nous pourrions appeler thématiques. Il prend jaune dans toutes ses acceptions au niveau des signifiés, le sens du mot. Alors tous les jaunes du texte, qui sont innombrables, tous les dorés (… ) Tout ça donne un ensemble thématique extraordinaire, depuis la pompe à essence Shell jusqu’au soleil qui jaunit une feuille, jusqu’à de la bière, jusqu’à de l’urine."

Ce vocable peut également être travaillé à l’aune de son signifiant en linguistique (les sons et les lettres qui composent ce mot) : "On voit qu’en faisant toutes les anagrammes possibles du mot ’jaune’, en supprimant des lettres, on peut obtenir le mot ’ange’, ou le mot ’auge’, ou toutes sortes de mots... On s’aperçoit qu’il y a encore tout un champ thématique qui s’ouvre, et on retrouve cela dans le livre de Claude Simon."

Ainsi, le mot peut être générateur de tout un texte, et il s’agit même d’un concept absolument nécessaire à partir du moment où l’on a quitté le texte représentatif ou expressif, explique le théoricien.

Et d’évoquer le vocable générateur "huit", dans Le Voyeur d’Alain Robbe-Grillet : "Le huit est pris ici comme désignant le chiffre huit, c’est-à-dire qu’il peut s’interpréter comme deux cercles accolés. Mais également, on pourrait prendre le huit comme nombre huit cette fois-ci, et à ce moment-là, on l’aurait comme générateur numérique, et non plus géométrique. Et on aurait alors des livres construits sur le nombre huit, ce qui est le cas de mes propres livres, par exemple La Prise de Constantinople est construite entièrement sur le nombre huit."

L’intertextualité

Le nouveau roman a pour autre particularité de s’inscrire dans une fiction plus vaste, dans laquelle la plupart des écrivains veulent s’insérer. Son rapport intratextuel suppose des rapports intertextuels. Des liens avec des textes déjà écrits, du même auteur, ou non, explique Jean Ricardou, qui prend pour exempleLa Mise en scène, de Claude Ollier, où se lisent certaines allusions très nettes à des romans de Flaubert : "On aurait là une espèce de fiction générale où tout le monde puiserait des éléments et où chacun arriverait à faire de nouveaux rapports."

"On a désormais une notion nouvelle, où il y a en somme une expansion de la fiction.( …) On peut peut-être grouper plusieurs livres pour en faire des fictions plus importantes, ou introduire certains éléments d’autres fictions pour comprendre les éléments peu compréhensibles ou inaperçus d’une fiction nouvelle."

La multiplication de textes cycliques

"Le fait de considérer le texte comme un espace avec ses particularités a permis de porter l’accent sur quelque chose qui était certainement déjà connu, mais que l’on peut souligner maintenant et qui est celui du rapport entre les premiers paragraphes du texte, et les derniers"

La forme cyclique n’est pas nouvelle, puisque que comme l’écrivain le rappelait lui-même, Proust, dansÀ la recherche du temps perdu, avait choisi pour premier mot "Longtemps", et pour dernier, "temps". Des échos similaires sont à noter chez Flaubert, dans Bouvard et Pécuchet, par exemple. Mais pour Jean Ricardou, ces phénomènes semblables dans les textes du passé, n’étaient alors pas clairement lus. À l’inverse de celui que l’on trouve chez Claude Simon par exemple, dans La Bataille de Pharsale.

La disparition des personnages

Notion tout à fait nouvelle, celle-ci. Dans le nouveau roman, le personnage est malmené, il disparaît. Une abolition qui n’a "rien à voir avec celle de la littérature, ni de l’homme", tient à préciser Jean Ricardou, avant de déplorer que "certains prennent, à propos de la disparition des personnages, des positions d’angoisse apocalyptique qui semblent hors de sujet".

"Le personnage est lié à des dispositifs représentatifs. À partir du moment où le texte cesse d’être représentatif et où il fonctionne avec des lois spécifiques, le personnage était déjà condamné à mort et devait disparaître. C’est à mon sens l’un des aspects irréversibles du texte moderne, c’est qu’il élimine peu à peu le personnage, aussi bien Claude Ollier que Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute que Claude Simon, moi-même dans mes propres travaux… et chacun à notre façon. (…) Et ces livres-là ne peuvent plus être compris par les gens qui veulent absolument qu’il y ait des personnages dans les livres, c’est-à-dire eux-mêmes. (…) Mais ces gens-là, de toute façon, n’ont jamais su lire je crois."

Quant à la revue littéraire Tel Quel, elle a approfondi l’idée, allant parfois jusqu’à transformer le personnage en personne grammaticale (un procédé affectionné par Jean-Louis Baudry) : "Le personnage n’est même plus avili de toutes sortes, détruit (…) mais complètement éliminé au profit d’un nouveau problème qui est celui des personnes grammaticales qui jouent leur rôle syntaxique sous forme de pronoms dans la phrase, sans que jamais un personnage ne puisse l’investir et s’y fixer pendant une durée très longue."

Tous ces procédés ne sont pas sans faire du nouveau roman un objet ardu à la lecture, comme le fait remarquer Jean Paget à Jean Ricardou à la fin de l’entretien : "Le Chinois aussi c’est très difficile pour nous, mais le Chinois, ça s’apprend !", rétorque ce dernier, avant d’estimer que l’une des plus grandes vertus du nouveau roman était qu’il était susceptible d’apprendre au lecteur à décrypter les signes... à lire, tout simplement.

"Ce qui est important, c’est que nous exigeons que les gens apprennent à lire, parce que lire, ce n’est pas uniquement déchiffrer. (…) L’une des fonctions de la littérature c’est d’apprendre à lire, c’est-à-dire à explorer toutes les possibilités possibles de rapports entre les signes, c’est-à-dire finalement entre les choses. (…) Dans un monde où les signes graphiques et visuels se font de plus en plus nombreux, il est temps d’apprendre véritablement à les lire jusqu’au plus loin des rapports qu’ils nous proposent."

Hélène Combis-Schlumberger

Crédit : France Culture

1978 Jean Ricardou à Apostrophes

28 avril 1978
Jean RICARDOU commente son livre Nouveaux problèmes du roman. Débat avec les auteurs présents sur le nouveau roman. Images d’archive INA

L’hommage de l’écrivain Marc Avelot

Je ne sais pas s’il existe de « belle mort » mais il y a des morts exemplaires. Celle de Jean Ricardou – disparu samedi à 84 ans alors qu’il venait d’effectuer une plongée dans la baie de Cannes – l’est assurément.

Elle témoigne que le cœur est bien la seule chose qui pouvait lâcher chez cet homme qui n’a par ailleurs jamais cédé sur son désir. Un irréductible et dévorant désir d’écriture telle une passion pour la matière. Car sa conviction la plus chevillée est que la matière en tout cas commande. Le marbre fait le sculpteur, les couleurs le peintre et les mots l’écrivain. Ce qui, dès lors, menace perpétuellement l’écriture et qu’il faut déjouer, c’est tout ce qui peut en occulter la matière. C’est parce qu’il lit cette exigence dans un Nouveau Roman où il ne s’agit plus, comme il le dit si bien, « de l’écriture d’une aventure mais de l’aventure d’une écriture » qu’il en rejoint les pionniers et intègre les éditions de Minuit. Il y publie en 1961L’observatoire de Cannespuis, en 1965,La prise de Constantinoplequi obtient le Prix Fénéon.

« Ecrivains, encore un effort »
Si, avec des recueils comme Problèmes du Nouveau Roman, en 1967, ou son palinodique Nouveaux problèmes du Roman, en 1978, il devient rapidement le plus grand penseur de ce matérialisme textuel, ce n’est pas parce qu’il a « un goût un peu fou de la théorie pour la théorie », comme l’écrira légèrement l’Encyclopedia Universalis, mais parce que penser exactement ce que l’on fait permet de mieux le faire, d’aller plus loin, d’innover. « Ecrivains, encore un effort » semble-t-il dire à ses contemporains comme aux auteurs du passé qu’il a le salutaire culot d’oser améliorer parfois.

A ce jeu-là, on ne se fait pas que des amis. Aussi bien, quand être moderne cessa d’être à la mode, n’y eut-il plus bientôt qu’un groupe de résolus pour le suivre au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle, ce château normand où s’était épanoui la modernité.

"À partir de 1984, le théoricien élargit ses réflexions sur les critères qui pourraient être partagés par tous les écrivains, et permettraient une écriture rationnelle, cohérente. Il inaugure une nouvelle discipline au Collège International de Philosophie (Paris) à travers un séminaire au cours duquel lui viennent ses premiers éléments de théorie matérialiste de l’écrit, et la baptise la Textique" [3].

La grande affaire de sa vie

TEXTIQUE

Il allait reprendre son séminaire annuel à Cerisy-la-Salle (Manche), du 1er au 9 août, intitulé « Textique : nouvelles questions sur la lecture ». C’était la dernière phase de ses recherches littéraires, entamée une quinzaine d’années après les écrits sur le nouveau roman qui l’avaient rendu célèbre : « La textique ? Une discipline nouvelle, inaugurée en1985, à Paris, au Collège international de philosophie, visant à établir une théorie unifiante des structures de l’écrit. »

La production de cette théorie unifiante, qui se développe sur plusieurs milliers de pages aujourd’hui, aura finalement été la grande affaire de sa vie. Une allure un peu absconse, une débauche de néologismes aussi rébarbatifs que des chaines chimiques peuvent interloquer et même irriter. Mais il n’y a là que rigueur, souci de la précision, une continuation intransigeante du mouvement amorcé par Jean Ricardou dans les années 1960 et dont le premier succès est d’avoir soustrait sa recherche exigeante aux aléas de la vogue et aux périls de la durée.

Au gré d’un séminaire annuel et grâce à la coopération continue du cercle ouvert de travail qu’il avait institué, nous fumes quelques-uns à lentement pénétrer la « très ancienne et très vague mais jalouse pratique » qu’est, selon Mallarmé, l’écriture. Nous allions nous retrouver dans quelques jours pour poursuivre, toujours et encore. […].

Marc Avelot

Marc Avelot est écrivain, directeur associé de la maison d’édition Les Impressions Nouvelles, qui fut le dernier éditeur de Jean Ricardou.


Tel Quel et le « nouveau roman »

Dans La Guerre du Goût, Philippe Sollers note avec ironie et autodérision :

"Les années 60 n’ont pas vraiment la télévision. Les intellectuels célèbres la remplacent. Sartre bien sûr, mais aussi, bientôt, la nouvelle vague ‘’structuraliste’’, avec Levi-Strauss, Lacan, Barthes, Foucault, Althusser. Il y aura Derrida, il y aura Deleuze. On parle beaucoup à l’époque d’une petite revue de terrorisme intellectuel, Tel Quel, dans laquelle s’agite un certain Sollers. Le « nouveau roman va lui aussi désespérer le milieu littéraire. Beckett, Claude Simon, Robbe-Grillet, Sarraute, Duras sont déjà des vedettes. Les espoirs s’appellent Le Clezio, Modiano. L’Internationale Situationniste fait trembler le stalinisme local"
Philippe Sollers
La Guerre du Goût / Les années 1960-1970.

Le groupe Tel Quel en 1971.
De g. à d. : Pierre Rottenberg, Jean-Louis Baudry, Denis Roche, Julia Kristeva, Marcelin Pleynet, Philippe Sollers, Jean Ricardou [4]. (Photo J.P. Couderc / L’Express)
ZOOM... : Cliquez l’image.

Le même groupe devant le siège des Editions du Seuil (1971).
De g. à d. : Denis Roche, Jean Ricardou, Pierre Rottenberg, Marcelin Pleynet, Julia Kristeva, Jean-Louis Baudry, Pilippe Sollers. (Photo J.P. Couderc / L’Express)
ZOOM... : Cliquez l’image.

Tel Quel N° 2

1960 : Philippe Sollers qui a fait son entrée en littérature en 1958 vient de créer sa revue littéraire Tel Quel. Dès le numéro 2, il consacre un article « Sept propositions sur Alain Robe-Grille t » en forme d’essai sur cette nouvelle forme d’écriture. Robbe-Grillet ne l’a pas encore théorisée dans son recueil d’articles Pour un Nouveau Roman, qui ne sera rassemblé qu’en 1963 et « agita longtemps le landerneau littéraire » ajoute Le magazine littéraire. Cet essai établit définitivement, pour la postérité, son rôle de chef de file du Nouveau roman, avec son centre de gravité aux Editions de Minuit et des écrivains tels que Nathalie Sarraute, Claude Simon et plus tard, Michel Butor.

Alain Robbe_Grillet, ‘’ Pour un nouveau roman’’, 1963

« Ces textes ne constituent en rien une théorie du roman ; ils tentent seulement de dégager quelques lignes d’évolution qui me paraissent capitales dans la littérature contemporaine. Si j’emploie volontiers, dans bien des pages, le terme de Nouveau Roman, ce n’est pas pour désigner une école, ni même un groupe défini et constitué d’écrivains qui travailleraient dans le même sens ; il n’y a là qu’une appellation commode englobant tous ceux qui cherchent de nouvelles formes romanesques, capables d’exprimer (ou de créer) de nouvelles relations entre l’homme et le monde, tous ceux qui sont décidés à inventer le roman, c’est-à-dire à inventer l’homme. Ils savent, ceux-là, que la répétition systématique des formes du passé est non seulement absurde et vaine, mais qu’elle peut même devenir nuisible : en nous fermant les yeux sur notre situation réelle dans le monde présent, elle nous empêche en fin de compte de construire le monde et l’homme de demain. »
Alain Robbe-Grillet

L’article de Sollers « [5] », dès le numéro 2 (été 1960), de Tel Quel « est lu d’abord comme l’indice d’un ralliement : celui de la jeune revue à l’esthétique prônée par l’auteur de La Jalousie, même si l’unanimité sur ce point n’existe pourtant pas au sein du comité de rédaction : les positions les plus diamétralement opposées coexistent en effet. Renaud Matignon et plus encore Jean-René Huguenin n’adhèrent pas à ce courant. « Fossé bien réel qui sépare le « nouveau romantisme » que prône Huguenin du nouveau roman que défendent Hallier et Sollers [6]. Notons que « de tous les écrivains de Tel Quel, c’est Jean-Edern Hallier qui manifeste l’intérêt le plus précoce et le plus soutenu pour l’expérience du nouveau roman. Dès 1954, semble-t-il, il fait la connaissance d’Alain Robbe-Grillet. Bien avant la création de Tel Quel, il est lié à Claude Simon. Il voue une admiration toute particulière à cet écrivain dont personne à l’époque n’aurait songé à parier qu’il connaîtrait un jour la consécration du Nobel [7]. »

« Entre 1960 et 1964, la revue apporte son soutien entier aux nouveaux romanciers. Sans même entrer dans le détail des déclarations et des controverses, il suffit pour s’en convaincre de parcourir les sommaires. A l’exception de Samuel Beckett et de Marguerite Duras, tous les écrivains qu’on range d’ordinaire dans ce mouvement littéraire, aux frontières il est vrai incertaines, ont publié dans Tel Quel : Michel Butor, Claude Ollier, Robert Pinget, Jean Ricardou, Jean Thibaudeau, Nathalie Sarraute, Claude Simon et bien entendu Alain Robbe-Grillet lui-même.

[…] Au fil des numéros [de cette période], l’engagement de Tel Quel dans le camp de la littérature nouvelle ne fera que s’affirmer. Gérard Genette livrera dans la revue la remarquable analyse de Dans le labyrinthe qui, sous le titre de « Vertige fixé 4 », prendra place dans ses Figures. C’est dans Tel Quel, encore, comme on le verra, que Jean Ricardou publiera certaines de ses études les plus décisives pour le devenir du nouveau roman. S’attachant à recenser les forces aux côtés desquelles elle se range, la revue lance dans son numéro 7 une vaste enquête intitulée : « La littérature, aujourd’hui ». Successivement, des questionnaires seront adressés à Roland Barthes, Nathalie Sarraute, Louis-René des Forêts, Michel Butor, Jean Cayrol et Alain Robbe-Grillet. Chacun d’eux est amené à situer la place de son travail dans le courant de la modernité [8]..

Sollers publiera son deuxième roman Le Parc, en 1961, prix Médicis, que la critique rangera dans la mouvance du nouveau roman, en rupture avec son premier roman Une curieuse solitude, de facture classique (que Sollers retirera alors de sa bibliographie avant de le réintroduire plus tard, beaucoup plus tard). Sollers était tombé en amour avec les sirènes du nouveau roman, même si chacun y entendait une musique différente.

L’amour dure trois ans
C’est ce que proclamera Beigbeder plus tard, mais s’agissant des amours littéraires de Sollers qui façonne les évolutions de Tel Quel à son image, c’est un peu la même chose. La rupture avec Robbe-Grillet qui incarne alors le nouveau roman aura lieu en 1964. L’amour avec Tel Quel aura duré – pas trois ans - quatre ans ! Mais ne chipotons pas. Comme aussi souvent en amour, « dès l’origine, cette alliance avait été lourde d’ambiguités[…] » note Philippe Forest [9] … Contre la critique, majoritairement hostile, « Tel Quel et le nouveau roman faisait figure d’alliés. Mais, dès le début, Robbe-Grillet et Sollers avaient une conscience relativement exacte de ce qui allait les séparer. Il est de la nature de telles confusions qu’elles peuvent difficilement s’éterniser. La rupture intervient à l’occasion du bref article que Philippe Sollers, à l’été 1964, consacre à Pour un nouveau roman d’Alain Robbe Grillet. Reprenant certaines des critiques formulées par Barthes à l’encontre de celui-ci, Sollers dénonce la manière désinvolte et peu cohérente dont Robbe-Grillet est passé, en l’espace de quelques livres, d’une théorie du « réalisme objectif » à une théorie symétrique du « réalisme subjectif » : astucieuse conversion qui lui permet de retomber sur ses pieds tout en rassurant ceux de ses lecteurs qu’il avait tout d’abord inquiétés. La voie est du coup libre pour toutes les régressions littéraires : « On nous présente maintenant le "dépassement" de Robbe-Grillet comme étant la promesse d’une "nouvelle fable", c’est-à-dire une résurgence psychologiste le plus souvent d’un romantisme très équivoque [10] » Le nouveau roman, ainsi, n’aura été qu’un coup pour rien, puisque le plus rigoureux de ses avocats retombe dans les ornières d’un réalisme bien convenu, nous invitant à lire, au travers des artifices techniques qu’il mobilise, un bien classique récit psychologique.

La note de Sollers, publiée dans le « Choix critique » de la revue, est brève, mais sa signification stratégique est d’importance. Robbe-Grillet ne s’y trompe pas, qui comprend qu’à partir de ce point divergent les voies jusqu’alors suivies ensemble. Dans une lettre datée du 10 janvier 1965, il écrit à Sollers : .

"Je lis par hasard votre petite note sur Pour un nouveau roman. Tiens ... Tiens ... ! On me laisse tomber ! On s’aligne sur le bon Roland Barthes ! On oublie ce qu’on a dit du Labyrinthe et de l’Immortelle (l’un et l’autre pourtant condamnés par Barthes à l’époque), ce qu’on a dit même des principaux essais contenus dans ce recueil ! Mais tant pis. Nous avons fait un bout de route ensemble. Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter bon voyage." [11]

La rupture est clairement consommée. A partir de 1964, Sollers ne parle plus du nouveau roman qu’au passé. Il souligne volontiers l’importance de l’expérience qui, dans le contexte d’une littérature assoupie, a permis de faire sauter quelques blocages, de susciter quelques vraies questions. Mais, plus volontiers encore, Sollers insiste sur les limites de l’entreprise. Pour lui, malgré les apparences, le nouveau. roman, tout en prétendant rompre spectaculairement avec le modèle balzacien, repose toujours sur le postulat naturaliste qui a façonné la littérature du XIXe siècle [12].

La revue du structuralisme littéraire ?

Depuis 1963, Sollers, toujours mobile dans ses alliances, a d’autres fers au feu. C’est que des mutations spectaculaires et profondes traversent alors la culture et la pensée françaises que son sismographe sensible capte. « La scène intellectuelle résonne encore des échos polémiques suscités par La Pensée sauvage de Lévi-Strauss, paraît - prélude à d’autres débats plus violents - le Sur Racine de Barthes. Michel Foucault livre ensemble l’ouvrage en marge qu’est son Raymond Roussel et cette Naissance de la clinique qui poursuit et reprend l’entreprise critique entamée avec Histoire de la folie.
C’est une révolution semblable à celles-ci que, dans le contexte des années soixante, Tel Quel, dans le champ littéraire français, entend initier. Et cette « révolution » passe par la confrontation du texte avec ce que l’on nommera commodément « théorie » : entendons par là aussi bien la philosophie que la poétique, la linguistique que la psychanalyse. » [13]..

Démission de Ricardou

Elle nous est contée en ces termes par Philippe Forest dans son Histoire de Tel Quel :

Ricardou n’hésitera guère. Depuis longtemps, l’aventure de Tel Quel n’est plus la sienne. Dans son numéro 44 [hiver 1971], la revue publie encore un texte de Claude Simon mais la problématique du nouveau roman n’y est plus présente désormais qu’à l’état de traces. Sollers va certes publier dans sa collection le nouveau recueil d’essais présenté par Ricardou. Mais significativement, il refusera que celui-ci soit intitulé : Nouveau Roman, Tel Quel.

En cette année 1971 où la revue médite son engagement maoïste, l’auteur de La Prise de Constantinople s’affirme plus que jamais comme le théoricien du nouveau roman, son plus rigoureux maître à penser. En juin et juillet, il donne à Paris une série de cours pour la Case Western Reserve University de Cleveland. Il dirige ensuite à Cerisy l’important colloque « Nouveau roman : hier et aujourd’hui » auquel participe la fine fleur des Editions de Minuit. En septembre, il part pour Québec, sollicité par l’université Laval.

Hostile à tour extrémisme politique, méfiant à l’égard de ce qui lui paraît un coup de force, Ricardou ne peut guère envisager de se rallier à la cause maoïste. Ayant pris connaissance des « Positions du Mouvement de juin 71 » rédigées à son insu, et puisqu’il est mis en demeure de choisir, il fait parvenir à la revue sa lettre de démission :

Depuis une crise interne connue (1967), le comité de Tel Quel se réunit de plus en plus rarement (deux ou trois fois l’an, maintenant et n’assure plus en réalité la publication de la revue. Ainsi, les deux permanents appointés profitent-ils d’étranges privilèges. Comme certains écrivains que j’estime continuaient à y écrire, j’ai patiemment attendu que des conditions correctes peu à peu se rétablissent. Or la situation semble plutôt s’aggraver. J’apprends qu’un certain nombre de membres du comité de Tel Quel, appartenant désormais à un prétendu « Mouvement de juin 71 », ont rédigé et décidé à mon insu de publier une polémique dont certains passages me paraissent un peu trop fébriles, outranciers, fantasmagoriques. Il me faut abandonner cette revue où j’ai essayé de travailler depuis neuf ans. Je le fais ce 15 novembre 1971.

[…] L’échange reste mesuré, presque courtois, sans violence excessive Soucieux d’autres combats, attentif à d’autres enjeux, sans trop d’états d’âme, Ricardou se résout à l’inévitable et consent à la rupture »

C’est avec plus d’amertume que Thibaudeau qui a toujours été proche des positions de Ricardou finira aussi par partir. Tous deux s’étaient connus avant l’expérience Tel Quel. Tous deux étaient publiés par les Editions de Minuit dont Robbe-Grillet était devenu le directeur littéraire. Eh bien sûr la rupture de Tel Quel avec Robbe-Grillet en 1964 – le fait de Sollers – ne constituait pas un contexte favorable à la poursuite de Tel Quel avec ces deux-là. D’autant plus que Sollers voulait tourner une autre page, celle de son compagnonnage d’opportunité avec le PC et ouvrir avec éclat, la page Mao. Sollers et Tel Quel derrière lui devait maintenant porter haut les couleurs de la pensée Mao Tsetoung. D’où la nécessité de se séparer de ceux qui ne se sentaient pas en harmonie avec cette nouvelle ligne du timonier Sollers. Et Sollers de mettre en scène ce « Mouvement de Juin 71 » qui regroupe ses partisans pour obliger les autres à choisir. C’est un coup d’état à l’intérieur du groupe Tel Quel comme sait les susciter et les conduire Sollers. La route chinoise était ouverte.

Le Nouveau Roman trente ans après et plus

En 1985, sur le plateau d’Apostrophes, Bernard Pivot a réuni quatre écrivains sur le thème « Jeux de mémoire », à l’occasion de la publication par chacun d’eux d’un roman autobiographique. Il y a là Alain Robbe-Grillet (Le Miroir qui revient), Philippe Sollers (Portrait du Joueur), Jean-Louis Curtis (Une éducation d’écrivain) et l’écrivain suisse-allemand Friedrich Dürrematt La Mise en Œuvres).

C’est l’occasion, en un aparté furtif, d’évoquer le temps du Nouveau Roman, avec ironie et décontraction, le recul du temps aidant. Extrait :


1985, Apostrophes, Alain Robbe-Grillet

Dans ’’Un vrai roman - Mémoires

Dans son livre de Mémoires, publié chez Plon en 2007, Sollers note :

Alain Robbe-Grillet

Dans les péripéties malheureuses et confuses entre cinéma et littérature, l’échec le plus révélateur est quand même celui de Robbe-Grillet. Au début du « nouveau roman », il écrit contre toute image « la Jalousie », ascèse ennuyeuse mais intéressante. Ensuite, il veut filmer ses fantasmes érotiques, et c’est le kitsch. Une telle bouffée de laideur méritait bien une élection à l’Académie française.

Et aussi :

« Rencontres au lance-pierre »

Robbe-Grillet ? Drôle, décidé, sympathique, caustique, mais de plus en plus cinéma et érotisme tocard. Ca ne s’est pas arrangé, et il se fait tard.

Claude Simon ? Très chaleureux, guerre d’Espagne, anarchiste buté. Me plaît.

Sarraute ? Amitié incompréhensible, douceur, mélancolie, mélodie. J’essaie de lui cacher que je n’aime pas beaucoup ses livres. Elle le devine, mais, étrangement, ne semble pas m’en vouloir.

Aussi sur pileface

Nouveau roman

Sept propositions sur Alain Robbe-Grillet

Le Parc, considéré dans le sillage du nouveau roman.

oOo

[1En 1974, Ricardou organisera un colloque à Cerisy. "Lire Claude Simon". La photo présentée a été prise à cette occasion.

[2Philippe Forest, Histoire de Tel Quel (1960-1982), Seuil, 1995, p. 78-79.

[3France Culture

[4Manquent Jean Thibaudeau et Jacqueline Risset.

[5Sept propositions sur Alain Robe-Grillet-600

[6Philippe Forest, Histoire de Tel Quel, Seuil, 1995, p. 73.

[7Ibid., p. 72.

[8Ibid., p. 71.

[9Ibid., p.175.

[10Philippe Sollers, « Pour un nouveau roman », Tel Quel, 18.

[11Archives Sollers.

[12Philippe Forest, « Histoire de Tel Quel », Seuil, 1995, p. 175-176.

[13Ibid., p.177.

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2 Messages

  • Savary Daniel | 3 septembre 2016 - 19:40 1

    Merci pour ce magnifique article. Un souvenir...


  • V. Kirtov | 25 août 2016 - 10:26 2

    LE MONDE|24.08.2016 |Par René de Ceccatty


    Michel Butor, le 5 décembre 1964, à Paris. AFP

    Comme pour se défendre des dimensions assez exceptionnelles de son œuvre et de sa variété, avec une place considérable laissée à la critique et à l’analyse des classiques, Michel Butor disait, en se distinguant des autres écrivains du Nouveau Roman :

    « J’étais le seul professeur. J’étais constamment obligé, par honnêteté, de situer ce que j’écrivais ou ce qu’écrivaient les autres par rapport à ce qui avait eu lieu auparavant et à la situation générale où nous apparaissions. J’espère avoir apporté quelques nouveautés. Mais je crois avoir apporté beaucoup plus de nouveauté après ma période romanesque que pendant cette même période. Si j’ai apporté quelque chose de nouveau, c’est que j’ai été entraîné par l’élan de nouveautés qui vient du fond des siècles. »

    C’était à l’occasion du centenaire de la mort de Jules Verne, l’un de ses multiples « interlocuteurs » :

    « J’ai été très critiqué dans ma vie de tous côtés. J’ai beaucoup scandalisé. J’ai donc eu besoin de complices. Les contemporains ne me suffisaient pas. Certains m’ont aidé, mais c’était insuffisant. J’avais besoin de répondants “beaucoup mieux placés”… C’est pourquoi j’ai écrit tant d’essais critiques. »

    Michel Butor est mort le matin du mercredi 24 août à l’hôpital de Contamine-sur-Arve, en Haute-Savoie, non loin de son domicile, a annoncé au Monde sa famille.

    Son appartenance à « l’école du regard »

    S’il ne fait aucun doute que Passage de Milan (Minuit, 1954), L’Emploi du temps (Minuit, prix Fénéon, 1956) et surtout La Modification (ibid., prix Renaudot, 1957), dont la narration à la deuxième personne du pluriel aura bien des imitateurs, marqueront définitivement l’ histoiredu roman français et justifient pleinement l’appartenance de Butor à « l’école du regard », il est aussi évident que l’écrivain échappe rapidement à toute classification réductrice.

    Poète, à la différence de ses confrères les plus célèbres (Claude Simon, Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet), il poursuit pendant plus d’un demi-siècle une série de publications qu’il regroupe par catégories plus ou moins changeantes et alternées (« Le génie du lieu », « Matières de rêve s », « Improvisations », « Illustrations », « Avant-goût », « Répertoires ») dans lesquelles il rend compte de ses nombreux voyages et découvertes, qui lui permettent d’accomplir une véritable description raisonnée du monde, avec quelques points d’attache réguliers.

    Lire aussi : Michel Butor, « le souvenir d’un géant aux yeux ailés »

    Ses visites ou séjours en Egypte, au Mexique, à Venise, aux Etats-Unis, au Japon ont donné lieu à des publications parfois très originales, comme Mobile (Gallimard, 1962) ou 6810000 litres d’eau par seconde (ibid., 1963), Transit, livre qui se lit tête-bêche, (Gallimard, 1993) ou Le Japon depuis la France, Un rêve à l’ancre, (Hatier, 1998). C’est par centaines, sinon milliers, que se comptent les ouvrages de Butor, parfois tirés à un petit nombre d’exemplaires, sous forme de livres d’artiste, mais la production n’en demeure pas moins ahurissante.

    Comprendre tous les langages

    Son insatiable curiosité, son besoin de communiquer avec des artistes vivants et de comprendre tous les langages (musique, photographie, peinture surtout) donnent une allure encyclopédique à ses recherches. Il consacra notamment des études à Mondrian, Vieira da Silva, Giacometti, Rothko, Alechinsky, Barcelo, mais aussi à Delacroix, Rembrandt.

    Sans doute, son métier d’enseignant le conduisit-il tout d’abord à voyager, lui insufflant la nécessité de décrire les mondes nouveaux. Paradoxalement, celui qui se fit connaître par quatre romans obsessionnels aux situations étriquées et enfermées (un immeuble, une entreprise, un train, une classe de lycée) devient l’écrivain du voyage et de l’exploration, des grands espaces, des cultures éloignées. Et si on le compare à ses compagnons des éditions de Minuit, on doit admettre cette différence fondamentale. Il est toujours ailleurs.

    Peu soucieux de représentation dans un milieu éditorial qui finit par les nober, il suscite de véritables passions, en revanche, chez ses amis artistes et chez les universitaires. Il est couronné d’un certain nombre de prix prestigieux, il publie chez de grands éditeurs.

    Mais justement, chez plusieurs, ce qui signifie une lassitude réciproque. Un besoin de liberté. Peu d’écrivains ont accepté autant d’entretiens (notamment réunis chez Joseph K. éditeur, en 1999, en trois volumes, sous le titre Quarante ans de vie littéraire).

    Il dialogua également avec André Clavel (Curriculum vitae, Plon, 1996) et avec Carlo Ossola (Conversation sur le temps, La Différence, 2012) et, par correspondance, avec Frédéric-Yves Jeannet (De la distance, Le Castor astral, 2000). Mireille Calle-Gruber entreprit la publication raisonnée de son œuvre à partir de 2006 (pour ses 80 ans) aux éditions de La Différence. Douze volumes, chacun de plus de mille pages en grand format, avaient paru en 2010.

    Des études de philosophie

    Comme Michel Tournier, Butor a fait des études de philosophie. Secrétaire de Jean Wahl, il était destiné à une carrière classique d’enseignant dans cette discipline, mais son échec à l’agrégation l’oriente vers la littérature.

    Il fera une carrière à l’étranger, avant d’entrer en quelque sorte dans les rangs de l’université suisse, à Genève, où, après un séjour à Nice, il donnera des cours intenses jusqu’en 1991. Flaubert, Balzac, Rimbaud firent l’objet d’analyses approfondies dans ses cours, repris dans la série des Improvisations, publiées par La Différence.

    Mais, à vrai dire, tout pouvait susciter chez lui un engouement : un herbier, un musée, un atelier, un album de photographies, une ruine, des collages, une œuvre artisanale, un calendrier, une architecture. Tout ranimait le goût de la langue et une sorte de devoir de description inépuisable. Il jouait sur les mots avec gaieté, avec sensualité, mais sans superficialité ; les mots et les langues étrangères ; ce n’était pas plus un poète de l’épanchement lyrique qu’un poète formaliste.

    Il écrivait en voyage comme un peintre trace des croquis. Il voulait capter la diversité du monde et des sensibilités qu’il s’appropriait comme une sorte de Zelig ou de Fregoli de la littérature.

    A demi retiré en Haute-Savoie dans un grand chalet envahi par ses livres, il avait pris l’apparence d’un sage ermite, d’un patriarche, à la Gaston Bachelard, philosophe avec lequel il avait en commun un peu plus que la silhouette, la barbe et le regard moqueur. Comme l’auteur de L’Air et les Songes, Michel Butor cherchait à définir une poétique généralisée du monde, par toutes sortes de voies d’accès. Car « une des façons les plus importantes d’agir sur la réalité, c’est de passer par le langage »,assurait-il au Monde en juillet.


    Michel Butor, le 9 mars 2011 à Paris.BERTRAND LANGLOIS/AFP

    Plus qu’un simple observateur

    Sans doute, il fut de sa génération (qui était aussi celle de Michel Foucault) celui qui mit le plus profondément en cause la notion d’auteur. Sa faculté unique de dialoguer avec les artistes, les poètes, les cultures, les paysages faisaient de lui plus qu’un simple observateur ou qu’un témoin.

    Certes, il était troublant de savoir que la narration romanesque avait rapidement cessé de l’intéresser. Même si ses quatre romans demeurent des classiques, ils ne furent rédigés que sur une très brève période, quand il avait une trentaine d’années. Le reste de sa vie fut occupé, peut-on dire, à s’instruire et à instruire les autres.

    Il est peu d’exemple d’œuvres aussi humbles devant la tâche d’apprendre et de productions aussi protéiformes. L’ambition ne lui manquait pas, mais l’arrogance en était radicalement absente. Ses innovations furent incontestables dans le roman, mais il ne s’y arrêta pas. Il ne revint jamais dessus, ne les souligna pas. Butor passait toujours à autre chose. Quand on lui demandait d’expliciter ses techniques narratives, il se pliait à la contrainte, mais avec le sérieux un peu détaché d’un critique parlant d’un autre.

    Sa propre fertilité rendait également modeste Butor, qui procéda à un choix de ses poèmes (Anthologie nomade, « Poésie », Gallimard, 2004) et organisa plusieurs expositions de ses nombreuses publications à tirages restreints (notamment à la Bibliothèque nationale, qui retraçait ses voyages à travers le monde).

    Butor était-il un écrivain pour écrivains ? Nathalie Sarraute, Claude Simon, mais aussi Barthes, Le Clézio ont exprimé toute leur admiration. La littérature faisait, répétait-il, partie de la réalité : elle n’en était pas seulement le miroir révélateur, mais un élément au même titre qu’une ville, un être humain, une rivière ou le ciel.

    Il avait, dans le cours de ce dialogue infini, publié au printemps 2016 un Hugo (Buchet-Chastel) et des Ruines d’avenir (Actes Sud/Ville d’Angers), « livre-tapisserie » sur la tenture de L’Apocalypse du château d’Angers.

    Michel Butor en quelques dates

    14 septembre 1926

    Naissance à Mons-en-Barœul (Nord)

    1954

    Passage de Milan (Minuit)

    1956

    L’Emploi du temps (Minuit)

    1957

    La Modification (Minuit, prix Renaudot)

    2006

    Début de la publication de ses œuvres complètes aux éditions de La Différence

    2013

    Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre

    24 août 2016

    Décès à Contamines-sur-Arve (Haute-Savoie)

    Crédit : Le Monde